Ibid.y ch. IX, p
3. Saint-Simon s'était, en 1722, démis de son duché en faveur de son fils aîné. M. de Ruffec épousa M"* de Bournonville en 1727.
Il s'était marié ayant déjà les nerfs afl'ectés à ne pouvoir se soutenir, h vingt-deux ans ! Il n'en avait pas moins demandé et obtenu, dans ce triste état, l'héritière d'un illustre nom et d'une grande fortune, « M'^^ de Guîche, belle, bien faite et qui n'était jamais sortie de dessous l'aile de sa mère ». Il devint bientôt tout à fait perclus, impotent, et menaça d'une fin prochaine. On anticipa sur cette fin pour lui chercher et lui désigner un successeur: l'esprit de famille avait de cruelles prévoyances. La maréchale de Gramont, la mère de la future veuve, crut satisfaire à toutes les convenances en s'abstenant de démarches personnelles; elle laissa le soin de faire les premières avances au magistrat chargé des intérêts de la famille, à Chauvelin, le futur garde des sceaux. Chauvelin s'ouvrit à M"* de Saint-Simon, la pria de vaincre les résistances de son mari, de le décider à se raccommoder avec le duc de Noailles, et, ce point capital une fois emporté, le mariage marcha vite; il n'y manqua bientôt plus qu'un détail, la mort du premier mari pour faire place au second. M. de Bournonville retardait tout en ne finissant pas de mourir. Sa femme sut du moins mettre le temps à profit, en ne négligeant aucune occasion de faire sa cour à sa prochaine famille. Enfin, une après-dînée qu'elle faisait une partie d'hombre à l'hôtel de Lauzun, on vient subitement demander sa tante, M"® de Beaumanoir. Celle-ci sort, rentre presque aussitôt, parle bas à M"* de Lauzun et regarde en riant M. de Saint-Simon; elle venait d'apprendre la bonne nouvelle : M. de Bournonville était au plus mal. M""* de Bournonville se l^âta de quitter le jeu et de rejoindre son mari. Mais sa tante s'était, hélas! réjouie un peu trop vite ; le mourant parut se ranimer et jeta tous les siens dans de nouvelles inquiétudes.
Le soir de ce même jour, à l'archevêché de Paris, chez le plus vertueux des prélats, mais le plus dévoué des oncles, une certaine impatience gagna tous les membres de la famille lorsque M"® de Beaumanoir exprima la crainte que M. de Bournonville ne durât encore longtemps. La scène est des plus joliment contées par le futur beau-père, mais elle est des moins édifiantes, malgré la gravité du lieu. Nous avons déjà vu à l'œuvre les tantes négociatrices de mariage, et nous savons combien elles sont ardentes à presser
ce dénoûment; si M"' de Beaumanoir n'a rien à envier, sous ce mpporty à M*"^ de Pompadour, Tardeur des oncles , même d'Église, n'est guère plus discrète et se déguise mal sous la légère préface chrétienne qu'elle s'impose avant de se donner carrière. Quant à la maréchale de Gramont, elle semble, il est vrai, trouver la conversation un peu risquée^ mais elle regarde aussi Saint-Simon, ne peut s'empêcher de sourire et lève le siège à la hâte pour éclater à son aise, la bonne et charitable belle-mère. Tout cela est extrêmement gai et promet à M. de RuGTec un charmant intérieur, jusqu'à sa première attaque de rhumatisme ^ Cependant M. de Bouraonville agonisait, et Saint- Simon apprit le lendemain matin qu'il avait enfin rendu l'âme. Ce jour-là M""' de Saint-Simon entendit la messe un peu plus courte aux Jacobins, et l'archevêque de Paris retarda les offices de Notre-Dame. Selon la convention arrêtée entre eux, M"* de Saint-Simon, au reçu de la nouvelle, court à l'archevêché prier le cardinal d'aller faire la demande; celui-ci, en l'apercevant, a tout compris :
C'était la veille de T Annonciation, qu'il était à table pour aller officier aux premières vêpres à Notre-Dame. Il sortit de table et vint au-devant d'elle, les bras ouverts, dans une joie qu'il ne cacha point ; et sans lui donner le temps de parler, devant tous ses gens : « Vite, dil-il, les chevaux à mon carrosse ! > puis à elle : c Je vois bien ce qui vous amène ; Dieu en a disposé, nous sommes libres ; je m'en vais chez la maréchale de Gramont et vous aurez bientôt de mes nouvelles. ]» 11 la mena dans sa chambre un moment. Comme il raccompagnait, ses gens lui parlèrent de vêpres : « Mon carrosse, répondit-il; vêpres pour aujourd'hui attendront. Dépêchons. > M"* de Saint-Simon revint et nous nous mîmes à table.
Ils en sortaient à peine, qu'ils entendirent le bruit d'un carrosse : c'était le cardinal qui revenait, ses chevaux toujours courant, rapporter le consentement de la maréchale et de sa
1 . La maladie vint de bonne heure pour M. de RufTec ; il mena une vie languissante et mourut dans sa quarantc-iiuilième année. « Il est mort du scorbut, écrit le duc de Luynes ; il avait une santé naturellement faible et qu'il avait voidu conduire dans sa jeunesse au delà de ses forces ; il était fort froid et parlait peu, ce qui faisait juger aux uns qu'il avait de la hauteur, et aux autres qu'il avait peu d'esprit, et peut-être l'un et l'autre à la plupart de ceux qui ne le connaissaient pas. Il est certain qu'il n'avait pas assez de politesse, mais il ne manquait pas d'esprit. » (Mémoires du duc de LuijneSy 15 juillet 1746, note 1.)
fille et l'expression de leur ravissement. Il déborde de joie, de tendresse, ce bon cardinal ; il veut serrer sur son cœur toute la nouvelle famille de sa nièce, il embrasse le père à plusieurs reprises, il meurt d'envie d'embrasser le fils. « Où est mon neveu? car je veux voir mon neveu ; envoyez-le donc chercher. » Il demande, en présence de tous les domestiques, qu'on le fasse revenir de Marly, afin qu'il aille voir la maréchale de Gramont et sa prétendue^ cette veuve de quelques heures! Saint-Simon, surpris de cet excès de franchise, gourmande sa bruyante expansion; mais le prélat est aussi fin qu'expansif et pousse tous ces cris à bon escient : il veut, c'est lui-même qui le dit, « bâcler et déclarer le mariage » pour fermer la bouche aux autres prétendants et le rendre inévitable. Lorsqu'il croit l'éclat suffisant, il s'en retourne dire les vêpres à Notre-Dame et servir Dieu après sa nièce.
Il y eut des gens bien étonnés et bien attrapés, particulièrement le duc de Chaulnes *, qui convoitait M*"® de Bournon ville pour son tils, mais qui avait cru devoir attendre, pour demander sa main, qu'elle devînt veuve : M. de Chaulnes était bien provincial! La propre sœur du défunt, la charmante duchesse de Duras, trouva fort bon qu'on n'eût point attendu, et il ne tint nullement à elle que le mariage ne se célébrât sans retard ; on se décida pourtant à l'ajourner de trois ou quatre mois, de peur d'une grossesse, d'ailleurs fort invraisemblable.
Tout allait fort bien jusque-là pour Saint-Simon; mais le moment fatal était venu où il fallait exécuter le principal article du contrat, se réconcilier avec le duc de Noailles. Celui-ci s'offrait à lui faire visite, mais Saint-Simon préféra un lieu tiers, l'archevêché, pour être maître d'abréger sa souffrance. Le jour fixé pour l'entrevue, il dînait, en face de son logis, chez Asfeld, depuis maréchal de France, avec quelques amis particuliers. Il fut de fort mauvaise humeur, prolongea le repas aussi longtemps qu'il put, et, le repas fini, il fallut le chasser à plusieurs reprises. Les convives savaient le rendezvousy a qui n'en était pas un d'amour », et l'exhortaient à bien faire et de bonne grâce. Il alla respirer quelques instants chez
1. Le duc de Chaulnes était fils de M. de Chevreuse et d*une fille de Golbert.
lui, tandis qu'on attelait son carrosse, et enfin U partit « comme un homme qui va au supplice ». Voici le récit du supplicié :
En entrant dans la chambre où étaient la maréchale de Gramont, M"' de Beaumanoir, M"' de Saint-Simon et M"« de Laozmi, le cardinal de Noailles vint à moi dès qu*il m'aperçut, tenant le duc de Noailles par la main et me dit : c Monsieur, je vous présente mon neveu que je vous prie de vouloir bien embrasser. > Je demeurai froid tout droit, je regardai un moment le duc de Noailles, et je lui dis sèchement : c Monsieur, monsieur le cardinal le veut >, et j'avançai un pas. Dans Tinstant le duc de Noailles se jeta à moi si bas, que ce fut au-dessous de ma poitrine, et m'embrassa de la sorte des deux cdtés. Cela fait, je saluai le cardinal, qui m'embrassa ainsi que ses deux nièces, et je m'assis avec eux auprès de M"*^ de Saint-Simon. Tout le corps me tremblait, et le peu que je dis dans une conversation assez empêtrée fut la parole d'un homme qui a la Oè?re. On ne parla que du mariage, de la joie, et de quelques bagatelles indiiïérentes. Le duc de Noailles, interdit à l'excès, m'adressa deux ou trois fois la parole avec un air de respect et d'embarras; je lui répondis courtement, mais point trop malhonnêtement. Au bout d'un quart d*heure, je dis qu'il ne fallait pas abuser du temps de Monsieur le cardinal, et je me levai. Le duc de Noailles voulut me conduire; les dames dirent qu'il ne fallait point m'importuner, ni faire de façons avec moi, et je cours encore. Je revins chez moi comme un homme ivre et qui se trouve mal. En effet, peu après que j'y fus, il se fit un tel mouvement en moi, de la violence que je m'étais faite, que je fus au moment de me faire saigner; la vérité est qu'elle fut extrême.
Saint-Simon se croyait quitte pour longtemps; dès le lendemain, le duc de Noailles était chez lui, et, qui pis est, Ty trouvait. Le visiteur avait recouvré son aisance naturelle, le visité continua d'être en proie à une horrible gène. Le surlendemain, Saint-Simon allait, toujours du même cœur, à l'hôtel de Noailles, et n'y rencontrait, à sa grande joie, que la maréchale; son fils était sorti. Ils se revirent ainsi, aux occasions, particulièrement au festin de noce que donna le cardinal, et (jui, par parenthèse, fut superbe et exquis. L'un cherchait l'autre « tant qu'il pouvait, tant qu'il osait »; l'autre se dérobait avec une égale application. M. de Noailles, quoique ayant des intelligences dans la place, ne réussissait pas à y pénétrer, tant on faisait bonne garde. « A la fin, le peu de succès Ta lassé, cl ma persévérance sèche, froide et précise aux simples devoirs d'indispensable bienséance m'a délivré et Ta réduit
auîûfeTing point avec moi. Dieu commande de pardonner, mais noïv^A^ s'abandonner soi-même, et de se livrer après une expéneïïc^ aussi cruelle. » Saint-Simon, on le voit, se souvenait toujours de Foffense reçue, mais du moins il ne souhaitait plus réduire Toffenseur en marmelade et lui piétiner sur le ventre; c'était bien quelque chose, et le duc de Noailles en devait rendre grâces à Dieu et à M""* de Bournon ville K
i. Saint'Simony t. VIII, ch. iv.