‹ Les mariages dans l'ancienne société françaiseChapitre 107 sur 318 · Sévigné, 10 décembre 1G · texte numérisé non relu

Sévigné, 10 décembre 1G

2. Mémoires de Mademoiselle , t. IV, 2" partie, ch. xi et xiii.

3. « Il y a un homme dans le monde qui n'est guère moins touché; j'ai dans la lôte que s'ils s'étaient rencontrés tous deux dans ces premiers moments et qu'il n'y eût eu que le chat avec eux, je crois que tous les autres sentiments auraient fait place à des cris, à des larmes qu'ils auraient redoublés de bon cœur. » {Sévigné^ 20 juin 1672.)

A. Ncufchâtel, ville et comté souverain de Suisse, entre la Franche-Comté, le canton de Berne, et les lacs de Neufchàtel et de Bienne. (Moreri.)

iesSoissons, déterra tout ce qui en restait, ce misérable bâtard enseveli dans l'obscurité et la débauche ; elle le fît venir, le logea, le nourrit, et le dota magnifiquement : elle lui donna tout ce qu'elle crut pouvoir donner, environ 5 millions et la principauté de Neufchâtel. Et c'est ainsi que la fille du maréchal de Luxembourg devint une riche princesse au lieu de rester vieille fille.

M"* de Nemours avait bien fait de se venger d'avance : elle perdit son procès contre le prince de Conli, c'est-à-dire 1300000 ou 1400000 livres de rente, sans les dépens. Elle en appela et perdit encore : 21 voix sur 23 s'étaient prononcées contre elle. La lutte recommença pour la principauté de Neufchâtel M*"' de Nemours tint bon, malgré le rang de l'adversaire et le dépit du roi, qui n'aimait pas le prince de Conti, mais le soutenait pour l'honneur de sa maison. Elle reçut un beau jour l'ordre de s'exiler dans sa terre de Coulommicrs ; elle s'exila, mais ne céda point. A la fin le roi se lassa de persécuter une femme de cet âge: elle avait plus de quatre-vingts ans. € Elle fut exilée sans l'avoir mérité ; elle fut rappelée sans l'avoir demandé. Sa rentrée dans Paris se fit avec une magnifiœnce quasi royale. »

M"* la duchesse de Nemours arriva hier en grand corlége dans sa chaise, suivie d*un chariot plein de porteurs; il y avait dix carrosses, quatre chaises roulantes et deux cents chevaux des habitants de Coulommiers venus jusqu'au faubourg Saint-Antoine ; le badaud devant rhôtel de Soissons '. (7 janvier 1704.)

C'était une personne fort originale que la bienfaitrice du chevalier de Soissons, et son caractère, sur lequel Saint- Simon s'arrête avec complaisance, nous aide à comprendre l'ardeur obstinée qu'elle porta dans toute cette affaire. Hautaine, superbe, surtout vindicative et déchirant les gens avec délices ; fastueuse en son train et plus que négligée dans sa mise, abandonnant à la foule le respect des convenances et la pratique des vertus chrétiennes; sauvée du moins par sa fierté des bassesses de l'esprit de cour; une de ces âmes altières comme il ne peut s'en rencontrer que dans la plus pure aristocratie.

1. Lettre de la marquise d'Ihixelles, citée dans Tédition de Dangeau.

M"* de Nemours, avec une figure fort singulière, une façon de se mettre en tourière qui ne Tétait pas moins, de gros yeux qui ne voyaient goutte, et un tic qui lui faisait toujours aller une épaule, avec des cheveux blancs qui lui traînaient partout, avait Tair du monde le plus imposant. Aussi était-elle altière au dernier point, et avait infiniment d'esprit, avec une langue éloquente et animée, à qui elle ne refusait rien.

Elle disait bien son Pater, mais elle le disait à sa façon, en passant tout ce quf regarde le pardon des offenses. Un jour pourtant il lui vint des scrupules qui amenèrent une scène fort piquante dont elle fut la première à s'égayer.

Elle faisait elle-même le conte qu'étant entrée dans un confessionnal sans être suivie dans l'église, sa mine n'avait pas imposé au confesseur, ni son accoutrement. Elle parla de ses grands biens et beaucoup des princes de Gondé et de Gonti. Le confesseur lui dit de passer cela. Elle, qui sentait son cas grave, insista pour l'expliquer, et fit mention de grandes terres et de millions. Le bonhomme la crut folle et lui dit de se calmer, que c'étaient des idées qu'il fallait éloigner, qu'il lui conseillait de n'y plus penser, et surtout de manger de bons potages, si elle en avait le moyen. La colère lui prit, et le confesseur à fermer le volet. Elle se leva et prit le chemin de la porte. Le confesseur, la voyant aller, eut curiosité de ce qu'elle devenait et la suivit à la porte. Quand il vit cette bonne femme qu'il croyait folle reçue par des écuycrs, des demoiselles, et ce grand équipage avec lequel elle marchait toujours, il pensa tomber à la renverse, puis courut à sa portière lui demander pardon. Elle, à son tour, se moqua de lui et gagna pour ce jour de ne point aller à confesse.

La mort cependant approcha ; il fallut contenir sa langue, dire son Pater en entier, et s'humilier enHn. Elle le fit, mais d'une façon (jui sentait encore sa grande dame ; elle envoya son confesseur et l'un de ses écuyers demander pardon de sa part à M. de Conli et à ses autres ennemis, c'est-à-dire à ses héritiers naturels ^

Ceux-ci, à son pardon, auraient volontiers préféré son héritage, mais la donation faite au bâtard de Soissons était irrévocable. Il ne restait plus en litige que la principauté de Neufchàlel. Le prince de Neufchâlel était mort avant d'être fixé sur la légitimité de son titre. Il laissait deux filles héritières de ses

1. Saint-Simon, t. I, p. 142, 412, 420; t. II, p. 11, 63; t. III, p. 45; t. IV, p. 19 à 22.

grands biens ; elles furent convoitées, recherchées de fort bonne heure. L'aînée avait six ans quand elle fut demandée en mariage ; le raari qui se présentait en avait neuf : nous le connaissons. C'est le pelit-fils de M. et de M"* de Soubise, le fils du prince de Rohan que son père voulut plus tard élever jusqu'à une fille de M™® la Duchesse. Ce père si glorieux avait commencé par préférer l'argent à la naissance. C'était bien le lucre qui l'attirait : ce que dit Dangeau de ce mariage ébauché ne permet pas d'en douter. « On veut mettre un gros dédit pour celui qui rompra le mariage quand il seront en âge* ». La spéculation est flagrante; la dot est le but, et pour ne pas la perdre en perdant la femme, on pense à stipuler d'avance des dommages-intérêts. Le Journal ne nous dit pas jusqu'à quel point les choses furent poussées, s'il y eut ou non convention écrite, dédit promis et payé ; ce qui est certain, c'est que M"* de Neufchàtel épousa non le prince de Rohan, mais le duc de Luynes.

Le duc de Luynes était pelit-fils de Dangeau par sa mère et du duc de Chevreuse par son père, le duc de Montfort. Le duc de Montfort, officier plein de mérite et de valeur, esprit charmant, cœur généreux, avait péri à trente-cinq ans, victime de son excessive bravoure ^. Ses enfants étaient encore en bas âge ; il leur revenait peu de chose du côté paternel. Le duc de Chevreuse, leur grand-père, ce brillant et précoce élève de Port-Royal qui s'assimilait à huit ans la Logique de ses maîtres, ce savant plein de vues, au raisonnement serré, lumineux, irrésistible, avait toutes les qualités de l'esprit, sauf une, le sens commun.

Il ne s'était pas assez pénétré du chapitre de la Logique qui recommande d'éprouver la justesse des principes; il s'était ruiné géométriquement et complètement. Sa magnifique fortune (il avait épousé une fille de Colbert) s'en était allée en projets grandioses et stériles. 11 faisait paver ses forêts pour les

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