‹ Les mariages dans l'ancienne société françaiseChapitre 120 sur 318 · Saint-Simon, t. II, p · texte numérisé non relu

Saint-Simon, t. II, p

obstacle qu'une aide à leur établissement dans la honte de leurs mœurs ou de leur naissance. Le chevalier d'Oppède eût-il songé à demander la main de M"* de Sery, lorsqu'elle entrait comme fille d'honneur chez Madame, n'ayant d'autre dot que sa noblesse, son esprit et ses grâces mutines ? Mais bientôt elle se livre au duc d'Orléans, devient sa maîtresse attitrée, a de lui un fils reconnu ^, est autorisée par lettres patentes à s'appeler Madame et comtesse d'Ârgenton, et le jour où son amant, menacé de la colère du roi, vaincu par l'éloquence courageuse de Saint-Simon, s'arrache au seul amour qui eût pénétré jusqu'à son cœur, il lui fait en terres, pierreries, meubles, un don qui passait deux millions. Libre de ce lien, elle s'attache au chevalier d'Oppède, officier dans les gardes du corps, jeune et bien fait. Rien n'était plus facile pour une aussi piquante beauté que de remplacer un amant par un autre ; elle fit mieux : cet amant, dont ses attraits avaient fait la conquête, ses grands biens, lorsqu'elle voulut amender sa vie, le lui donnèrent pour époux et lui permirent de concilier ses scrupules avec ses plaisirs. Il est vrai qu'une fois mariée, scrupules et plaisirs s'envolèrent à la fois ; son mari se montra insolent et rude et lui donna tout lieu de se réjouir de sa mort prématurée*.

Ces époux du moins, par un reste d'honneur, avaient tenu leur mariage secret. Quelques années auparavant, le comte d'Albert ^ un frère consanguin de M. de Chevreuse, un officier qui s'était conduit en héros au siège de Namur, avait épousé publiquement, à Compiègne, la maîtresse publique de l'électeur de Bavière, M"® de Montigny. L'électeur était présent; le mariage se célébrait avec Tautorisation du roi, sollicitée et obtenue par Torcy ; toutes les formes étaient observées. Obligé de quitter le service, à la suite d'un duel, pour n'avoir pas assez vile obéi à l'ordre du roi qui l'invitait à se rendre à la Conciergerie, le comte d'Albert s'était donné à l'électeur de Bavière et avait vécu de ses dons ; pour payer les bienfaits anciens et en mériter de nouveaux, il n'avait point hésité à se déshonorer.

1. Ce fils devint sous la Régence grand prieur de France, général des gal«>rcs et grand d'Espagne.

2. Saint-Simon, t. III, p. 20G; t. V, ch. x ; t. IX, p. 334-, 335.

3. Charles d'Albert était né du second mariage du duc de Luynes, fils du connétable, avec sa tante Anne de Rohun»

Le duc de Chevreuse, a grand homme de bien et d'honneur », n'eut pas la douleur de voir se consommer cette infamie depuis longtemps suspendue sur sa maison, et qu'il avait repoussée avec une généreuse colère tant qu'il avait vécu ; sa femme, née Colbert, son fils, le duc de Chaulnes, sa fille, la duchesse de Lévy, ne cachèrent pas leur indignation. Mais le comte d'Albert avait souci de tout autre chose que de l'estime des siens ! Une place de grand écuyer et de solides avantages lui assurèrent largement ce qui lui tenait au cœur, toutes les aises de la vie. Quant à l'opinion publique, s'il faut tenir Dangeau pour son fidèle interprète, elle ne parait pas s'être émue ni même étonnée d'un pareil événement.

Le comte d'Albert, dit tranquillement le Journal^ épousa hier à Gompiègne M"** de Montigny, qui s'en va en Bavière ; ils jouiront de près de ^0000 écus de rente des bienfaits de TÉlecteur.

Vingt ans après, la fille unique née de ce mariage épousait l'arrière-petit-fils du duc de Chevreuse, le fils unique du vertueux duc de Luynes*, « qui, avec une figure aimable et plus de 200000 livres de rente en magnifiques terres, des palais richement meublés partout et nulle dette, pouvait choisir dans toute la France ». Le comte d'Albert était devenu prince de Griinberghen et du Saint-Empire, conseiller d'État de l'empereur, feld-maréchal des armées de Sa Majesté impériale, colonel de son régiment des gardes, etc., etc. ; il avait enfoui sa honte sous un amas de dignités et de titres ^.

Monseigneur avait laissé de la comédienne la Raisin une fille non reconnue qu'on appelait M**' de Fleury. La princesse de Conti, fille du roi et de M"* de la Vallière, toute dévouée à la mémoire de Monseigneur, lui trouva une dot et un mari. La dot, environ 200000 livres, elle la tira d'une bonne aiïairc où elle mit sa protégée; le mari, elle le prit dans sa famille maternelle, qui n'avait pas le droit de chicaner sur la bâtardise. M. Dubois d'Avaucourt, officier de gendarmerie retiré du service, eut l'honneur de devenir le petit-gendre de Louis XIV.

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