Lettre à 3/'"° de Sévigné, du 31 janvier
2. Correspondance générale^ t. III : Lettre à M""^ la duchesse de Ventadour, février 1692.
3. Monsieur avait épousé en secondes noces, le 16 décembre 1671, Charlotte-Elisabeth de Bavière, fille de Charles Louis 1**% duc de Bavière, palatin du Rhin, huitième électeur en 1648, mort en 1680, et de Charlotte de Ilcssc-Casscl, morte en 1686.
LA MAISO?! DE FftAXCE. 15
Simon voit passer son camanMle c triste, l'air fSort empélfé >, pris entre deux peurs, la peur du roi, la peur de sa mère. Le langage du roi reste convenable et digne dans ni^
situation qui Test si peu: son despotisme se colore baliile-
ment de raison et de taidresse.
11 fit des amitiés à M. de Chartres, loi dit qall Tookit soin de son établissement ; que la guerre allaiDée de Ums edté» loi ôtait des princesses qoi aoraient pa loi conTenir ; que, de prisoewes du sang il n'y en avait point de son âge ; qnll ae pouvait hii mieux témoigner sa tendresse qu'en loi offrant sa fille, daot les deux sonrs avaient épousé deux princes du sang, que cela joindrait «a lui la qualité de gendre à celle de neveu ; mais que, quelque pas^wu qnll eût de ce mariage^ il ne voulait point le contraindre, et lui lamait là-dessus toute liberté.
Cette. liberté grande que le roi lai accordait arec « une majesté effrayante » tenta médiocrement le jeune prince ; tout ce qu*il osa fut de se rejeter sur Monsiem* et Hâdame : c'était tout perdre. Monsieur avait consenti d'aranee ; Madame est aussitôt appelée pour consentir.
Madame arriva à qui, d'entrée, le roi dit qu'il comptait liien qu'elle ne voudrait pas s'opposer à une affaire que Monsieur désirait, et que M. de Chartres y consentait : que c'était son mariage avec M-^* de Blois , qu'il avouait qu'il désirait avec passion , et ajouta courtement les mêmes choses qu'il venait de dire à M. le duc de Chartres, le tout d'un air imposant, mais comme hors de doute que Madame pût n'en pas être ravie, quoique plus que certain du contraire. Madame, qui avait compté sur le refus dont M. son fils lui avait donné parole, qu'il lui avait même tenue autant qu'il avait pu par sa réponse embarrassée et si conditionnelle, se trouva prise et muette. Elle lança deux regards furieux à Monsieur et à M. de Chartres, dit que puisqu'ils le voulaient bien, elle n'avait rien à y dire, lit une courte révérence et s'en alla chez elle. M. son fils l'y suirit incontinent, auquel, sans donner moment de lui dire comment la chose s'était passée, elle chanta pouille avec un torrent de larmes et le chassa de chez elle. Un peu après, Monsieur, sortant de chez le roi, entra chez elle, et excepté qu'elle ne l'en chassa pas comme son fils, elle ne le ménagea pas davantage, tellement qu'il sortit de chez elle très-confus, sans avoir eu loisir de dire un seul mot.
Dangeau dit les choses plus brièvement et surtout plus discrètement ; il se plait même à relever la satisfaction du duc de Chartres, sans aller cependant jusqu'à la faire partager à sa mère.
Le roi a réglé, celle après-diuée, avec Monsieur, le mariage de M. de Chartres avec M"* de Blois; et ensuite ils ont envoyé quérir M. de Chartres, qui a paru être bien aise de la proposition que le roi lui avait faite. Madame y a consenti K
Madame, délivrée de la présence du roi, retrouvait en famille sai franche liberté d'allures ; mais la soirée lui réservait d'autres épreuves. II y avait ce jour-là appartement, c'est-à-dire réunion de la cour, de sept heures à dix, musique, jeux, rafraîchissements. Depuis longtemps on n'y voyait plus le roi, qui travaillait pendant ce temps avec l'un de ses ministres chez M"* de Maintenon. Monseigneur et Monsieur faisaient une partie de lansquenet; Madame semblait regarder une partie d'hombre; M. de Chartres jouait aux échecs, fort tristement; la petite W^" de Blois était là aussi, extraordinairement parée sans savoir pourquoi. Tout à coup Monseigneur, Monsieur, Madame, M. de Chartres et M'^« de Blois sont mandés chez le roi. L'enfant, qui craignait horriblement son père, se mit à trembler, croyant avoir mérité quelque réprimande. Il fallut que M"" de Maintenon la prît sur ses genoux et l'y tînt jusqu'à la fin de la déclaration, ayant grand'peine à lui faire comprendre qu'on voulait non la gronder, mais la marier. A leur rentrée dans l'appartement, on pouvait lire le mariage écrit sur leur figure. La honte était enfin montée au visage de Monsieur, elle y resta plus d'un mois. M. de Chartres continuait d'être bien aise, dans le style de Dangeau, et désolé aux yeux de Saint-Simon. M"* de Blois était triste, embarrassée, et, quoique bien jeune (elle n'avait pas quinze ans), elle semblait comprendre l'énormité de ce mariage *. Quant à Madame, ses sentiments ne se peignaient pas seulement sur ses traits.
Elle se promenait dans la galerie avec Châteaulhiers, sa favorite... elle marchait à grands pas, son mouchoir à la main, pleurant sans
i. DmigeaUy 9 janvier 1692.
2. M™* de Caylus, dans ses Souvenirs^ ne prête à M"^ de Blois ni tristesse ni embarras, et la peint au contraire comme très-désireuse d'épouser M. de Chartres. «Je me souviens qu'on disait déjà que M. le duc d'Orléans était amoureux de M"* la Duchesse ; j'en dis un mot en badinant à M"* de Blois, et elle me répondit d'une façon qui me surprit, avec son ton de leridore : « Je ne me soucie pas qu'il m'aime ; je me soucie qu'il m'épouse. » Elle a eu ce con lentement. »
contrainte, parlant assez haut, gesticulant, et représentant bien Gérés 'iprés rcnlèvement de sa fille Proserpine, la cherchant en fureur et la redemandant à Jupiter.
Jupiter cependant garde une impassible majesté et jouit de sa volonté satisfaite. Madame, pendant le souper, a une tenue déplorable ; elle ne dit mot, détourne les yeux de son mari et de son fils, verse de grosses larmes à travers lesquelles elle regarde l'assistance , refuse avec brusquerie tous les plats que le roi lui offre avec une infatigable politesse. Le repas fini, le roi lui fait une révérence « très-marquée et basse » et, en se relevant, ne trouve plus que ses talons. Elle était, on le sait, elle le confesse elle-même, particulièrement sensible à h grâce du roi, et la cour remarquait finement le respect presque tendre qu'il lui inspirait; mais ce jour-là le charme "agissait plus. On ne peut s'empêcher ni de sourire des façons de Madame, ni d'estimer son caractère. C'est une nature rude et emportée, mais droite et saine, qui éclate au beau milieu de l'élégante dépravation du monde ; elle brave, elle Mole les convenances de cour, mais elle défend, elle venge à sa manière des convenances autrement sacrées et indignement méconnues, et le roi qui parle, mange, salue avec plus de dignité qu'aucun autre prince d'Europe, pourrait apprendre d'elle à respecter les bonnes mœurs et l'honneur de la maison de France.
Le lendemain, toute la cour fut chez Monsieur, chez Madame et chez M; le duc de Chartres, mais sans dire une parole ; on se contentait de f^re la révérence, et tout s'y j)assa en parfait silence. On alla ensuite attendre à Tordinaire la levée du conseil dans la galerie et la messe •la roi. Madame y vint. M. son fils s'approcha d'elle comme il faisait tous les jours pour lui baiser la main. En ce moment, Madame lui j appliqua un soufflet si sonore, qu'il fut entendu de quelques pas, et i ^ai, ea présence de toute la cour, couvrit de confusion ce jeune ' prince, et combla les infinis spectateurs, dont j'étais, d'un prodigieux • élonnement.
lin soufflet sur la joue d'un petit-fils de France, en pleine Scierie de Versailles ! On croirait, à voir comme tout le monde ^ entait*, que Saint-Simon fut le seul à l'entendre. Dangeau,
'Le marquis de Sourches écrit timidement dans une note marginale : « On •disait qu'eUe lui avait donné un soufflet. » (Mémoires manuscrits cites par i ^- de Noailles, Hist de il/"* de Maintenon, t. III, ch. il.)
ce jour-là, n'eut pas d'oreilles. M°* de Sévigné, M"" de Maintenon, n'y font pas Tallusion la plus détournée dans leurs lettres les plus intimes. Madame elle-même n'en dit mot : il lui suffisait sans doute de l'avoir donné.
Un écrivain très-familier avec le xvii* siècle, frappé de ce silence, est tenté de ne pas regarder ce soufflet comme historique. « Saint-Simon prétend... », dit M. Lavallée *. Le mot est joli et eût fait sans douté sourire celui qui le reçut, tout sceptique qu'il était. Pour nous, nous n'avons aucune peine à reconnaître que ce soufflet était absolument contraire à toutes les convenances, mais nous ne pouvons admettre que Saint- Simon l'ait tiré de son imagination II y a des choses qu'on n'imagine pas, et il nous semble que les mains démangeaient singulièrement à Madame depuis la veille.
C'est le jour du soufflet que la dot fut déclarée ; elle était énorme et consolante : le roi donnait à M"® de Blois deux millions (payables, il est \Tai, seulement à la paix, mais les intérêts étaient payés dès le mariage), 50 000 écus de pension, 200000 écus de pierreries. Monsieur et le duc de Chartres recevaient en propre le Palais-Royal \
Puis vinrent les fêtes des fiançailles, du mariage. C'était le temps du carnaval ; on dansa beaucoup. Quelqu'un qui n'avait pas le cœur à la danse, c'était Madame; Saint-Simon le vit bien à l'aigre boutade qu'il essuya d'elle le dimanche gras, jour du premier bal. « J'allai ce matin-là chez Madame, qui ne put se tenir de me dire d'un ton aigre et chagrin que j'étais apparemment bien aise des bals qu'on allait avoir, et que cela était de mon âge, mais qu'elle, qui était vieille, voudrait déjà les voir bien loin. »
Quelques incidents excitèrent la malice ou la gaieté de la cour. La princesse de Conti, jalouse de la fortune de M"" de Blois, refusa d'abord de danser, fut semoncéeparleroi, et dut, bon gré, mal gré, prendre sa part du second bal. M"® la Du^ chesse, sa sœur, fut sauvée de cet ennui par sa grossesse. Le fils de M. de Montbron, gouverneur de Cambrai, se piquait d'être un beau danseur; le dimanche gras, il manqua la cadence dès les premiers pas, et, quoi qu'il fit, ne put la
i. Correspondance générale de jf"* de Mainlenonj t* UI, p. 2ii. ± Dangeaut 9 janvier 1692.
, ratiraper ; il essaya de couvrir ce défaut par des airs penchés
f et un haut port de bras, et ne réussit qu'à redoubler la gaieté
i générale : le roi lui-même avait peine à se contenir. Le mardi
gras, il voulut reprendre sa revanche, se jeta intrépidement
•i dans la mêlée : dès qu'on l'y vit engagé, les cris, les battements
. de mains éclatèrent ; le roi cette fois dépouilla sa majesté
et rit de tout son cœur. L'infortuné s'enfuit et de longtemps
: ne reparut à la cour ; peut-être sa mésaventure mêla-t-elle
quelque douceur aux amères préoccupations de Madame. Au
repas de noce, on remarqua la présence et la place de
M"»* de Vemeuil, veuve d'un bâtard de Henri IV et de M"^ d'En-
: tragues ; elle était assise après le duc du Maine et son frère,
■ le comte de Toulouse, immédiatement après les princes du
sang. M. de Vemeuil, en vertu de son origine et grâce au
progrès des mœurs, avait fait sa femme princesse du sang
dix ans après sa mort *.
11 est une autre bâtarde du roi que Saint-Simon tire à demi du néant auquel elle semblait condamnée. Sa mère n'a laissé de trace ni dans l'histoire, ni dans le roman : c'était une simple jardinière. Elle-même ne fut pas reconnue ; elle n'avait, pour attester son origine que sa ressemblance, « en fort laid », avec son père *, et quelques confidences murmm-ées à l'oreille ; cela suffit pour lui faire trouver un mari, et même un mari gentilhomme. •
Elle épousa un capitaine de cavalerie, la Queue, seigneur du lieu dont il portait le nom, à six lieues de Versailles : on ne déclara ni son père ni sa mère. Bontemps, le fidèle valet de chambre, fît toutes les stipulations et ne les envoya point à la Gazette. Ce fut du reste un bon ménage ; c'aurait été un ménage heureux, s'il avait ignoré cequ'il étaitau roi. La Queue en fut pour ses rêves de fortune ; il n'eut qu'un avancement médiocre, ne parut que rarement à la cour et noyé dans la foule : ce gendre inavoué ne put attjfer l'attention de son beau-père. Sa femme, contrainte de cacher le secret de sa naissance, demeura confinée au village et y vécut fort tristement, à la porte même de la cour, enviant ses trois sœurs si grandement mariées.