Saint-Simon, t. (I, p. 128; t. IH, p
«80 LKS FAMILLKS DRS SECRÉTAIRES D'ÉTAT.
Si les Villeroy, les Gesvres font souche de puissantes maisons, quelques familles de ministres ne jettent qu'un éclat éphémère, et la rapidité de leur chute repose agréablement les yeux de Saint-Simon. Tel fut le sort des Servien et des Lyonne, issus de bonne famille de robe.
Magistrat, secrétaire d'État, ambassadeur, Abel Servien triomphé, par la supériorité de ses talents et Tappui que lui prête Lyonne, son neveu, des obstacles que lui opposent les hommes et les événements, et finit par être nommé surintendant des finances à la mort du vieux duc de la Vieuville (1653). Mazarin, à qui revient Thonneur de ce choix, le décore en outre de la charge de garde des sceaux de Tordre du Saint-Esprit. Servien étonne ses contemporains par l'excès de son faste et ruine de ses propres mains l'avenir de sa postérité. Il s'établit à la porte de Paris, dans un site d'une merveilleuse beauté, et y entreprend une œuvre qui semble un caprice de roi. Il achète des Guise la terre de Meudon, refoule le village, comble le vide avec des terres rapportées, et y élève cette terrasse et cette demeure que les Louvois devaient porter à leur dernier degré de magnificence. Un yacht somptueusement aménagé, exécuté sur ses ordres en Hollande avec un soin infini, le porte mollement et rapidement jusqu'au pied de sa résidence. Il absorbe dans ces constructions des trésors immenses et laisse i 700000 livres de dettes. On raconte que, pendant la maladie qui l'emporta, ses fournisseurs, accourus de Paris, forcèrent sa porte, et que si Lyonne , qui était présent, ne les eût apaisés par de l'argent ou des promesses, ils mettaient au pillage le palais du moribond (1659).
Servien s'était marié pendant son séjour à Angers, où l'avait relégué Richelieu lorsqu'il lui retira ses bonnes grâces. Il était déjà âgé, il était borgne et ne fuyait pas les aventures galantes; quoiqu'il ne fût pas épouseur de sa nature, il se décida, sur les instances de son oncle, l'évéque de Baveux, à demander la main de la jeune et jolie veuve du comte d'Anzin de Vibraye, dont l'humeur coquette n'avait pas laissé d'exciter quelques
LES VILLEROY, LES <iESVRES, LES SEFIVIEN, ETC. 281
caquetages. « Au commencement, disent les HistorietteSy elle le trouvait vieux; enfin elle fut ravie de l'avoir. «Enfin... c'està-dire au temps où il retrouva la faveur et fut nommé secrétaire d'État. M"" Servien fit parler d'elle après comme avant son second mariage, et Tallemant insinue que le brillant comte d'Avaux avait desservi son rival au congrès de Munster, bien avant l'ouverture des négociations. Elle devait mourir juste au moment où elle allait recueillir, avec les dernières grandeurs de son mari, tout le fruit de son mariage. Quant à Servien, ces mêmes grandeurs diminuèrent sensiblement la force du coup qui le frappait :
J'ay veu 'relation qui porte Que madame Servient est morte, Dont son espoux est fort marry.
Mais encor qu*il soit bon mary, Il est un peu consolé d*elte, Pour ce que (ce dit la nouvelle); Us entrèrent en mcsme jour, Elle au tombeau, luy dans la cour *.
De ce mariage étaient nés deux fils et une fille. Les fils, (|uoique doués de beaucoup d'esprit, ne firent de bruit que par leurs débauches et éloignèrent d'eux la bonne compagnie, qu'ils auraient pu charmer l'un et l'autre. L'aîné, que son père avait négligé de pourvoir de quelque bonne charge de cour, resta célibataire et acheva de ruiner sa maison, qu'aurait peutêtre relevée un brillant mariage. Il vendit Meudon h Louvois, SabléàTorcy. Louis XIV lui fit par charité une pension de iOOO écus. Le cadet, l'abbé Servien, fut pourvu de riches abbayes, mais il n'en montra pas plus de déférence pour celui dont il les tenait. Un soir, à l'Opéra, impatienté des fades louanges prodiguées au roi dans le prologue, il répéta tout haut, à contre-sens, le refrain servile avec une si mordante gaieté^ qu'il enleva les applaudissements du parten^e : il fut chassé de Paris et n'y rentra que pour être enfermé à la Bastille, d'où le tira la régence. Qu'était-ce que cette saillie, si durement châtiée, auprès des désordres qui souillaient sa vie? Sa fin même fut un scandale et publia l'infamie de ses mœurs. La mort le surprit chez un danseur de l'Opéra, avec lequel il