de Sévigné à M""* de Grignan, Il septembre
En 1679, Louvois, qui avait dédaigné pour gendre le trop pauvre duc de Mortemart, donnait sa fille à un la Rochefoucauld, au duc de la Rocheguyon, fils du prince de Marsillac et pelil-fils de Tauteur des Maximes. La France ne se scandalisait plus; elle accourait contempler le trousseau de Tépousée: elle se pressait, s'étouffait, s'écrasait chez M. de Louvois. Quelle maison, même princière, aurait pu, sans s'épuiser, égaler la magnificence déployée par ce descendant de petits bourgeois? M"* de Sévigné est dans Téblouissement :
On va voir, comme à l'Opéra, les habits de M"® de Louvois ; il n'y a point d'étoffe dorée qui soit moindre de vingt louis Taune. La Langlée
s'est épuisée pour joindre l'agrément avec la magnificence J'ai été
à celte noce de M"* de Louvois ; que vous dirai-je ? Magnificence, illustration, toute la France, habits rabattus et rebrochés d'or, pierreries, brasiers de feu et de fleurs, embarras de carrosses, cris dans la rue, flambeaux allumés, reculements et gens roués ; enfin le tourbillon, la dissipation, les demandes sans réponses, les compliments sans savoir ce que l'on dit, les civilités sans savoir à qui l'on parle, les pieds entortillés dans les queues : du milieu de tout cela, il sortit quelques questions de votre santé où, ne m'étant pas assez pressée de répondre, ceux qui les faisaient sont demeurés dans l'ignorance et dans l'indifférence de ce qui en est : 0 vanité des vanités!
La veille même de cette fête où triomphaient l'orgueil et le faste de Louvois, M"® de Sévigné nous peignait un autre ministre, M. de Pompone, frappé, atterré, ruiné par la plus imprévue de toutes les disgrâces :
J'allai à leur porte vers le soir ; on ne les voyait point en public, j'entrai, je les trouvai tous trois (i^"* de Vins, somr de M'^" de Pompone, était accourue à la première nouvelle de la disgrâce), M. de Pompone m'embrassa, sans pouvoir prononcer une parole; les dames ne purent retenir leurs larmes, ni moi les miennes : ma chère fille, vous n'auriez pas retenu les vôtres ; c'était un spectacle douloureux 0 Dieu! quel changement! quel retranchement! quelle économie dans celte maison ! Huit enfants ! n'avoir pas eu le temps d'obtenir la moindre grâce ! Us doivent 30 000 livres de rente ; voyez ce qui leur restera : ils vont se réduire tristement à Paris, à Pompone.
M*"* de Sévigné va de la maison où Ton pleure à celle où Ton se marie, et le brusque changement de ses impressions nous montre l'éclat et la fragilité d'un pouvoir si envié et si
3t8 LES FAMILLES DES SECRÉTAIRES D'ÉTAT.
précaire. Dcjit même son œil pénétrant a surpris je ne sais quoi d*inquicl sur le visage de Louvois et aperçu un léger crêpe étendu sur la splendeur de cette fête. Il a « battu les buissons», mais un autre < a pris les oiseaux ». Louvois avait uni ses efforts à ceux de Colbert pour abattre Pompone, mais c'était Colbert qui profitait de sa chute et le remplaçait par son frère Croissy *.
Louvois avait du moins capturé Toiseau rare, un gendre
titré et fils de favori. Le plus brillant talent de M. de Mar-
sillac, le père de M. de la Rocheguyon, était peut-être le seul
qui manquât à Louvois, le talent de faire sa cour. Rien ne
rebutait sa complaisance ou son assiduité. R était le confident
des amours du roi, le suivait à distance, le manteau sur le nez,
lorsqu'il allait à ses rendez-vous. Grand veneur et grand maître
de la garde-robe, il portait en se jouant le poids accablant de
cette double charge :
• Le lever et le coucher, les deux autres changements d'habits tous les jours, les chasses et les promenades du roi de tous les jours, il n'en manquait jamais ; quelquefois dix ans de suite sans découcher d*oû était le roi.
Cet esclavage le charmait : il tremblait d'en être délivré. Vieux, cassé, presque aveugle, tout meurt en lui, sauf le génie du courtisan. Les jours de chasse, on voyait passer, couché dans sa calèche, le cadavre du grand veneur; à la mort du cerf, il se soulevait, se faisait descendre pour présenter au roi le pied de la bête et, n'y voyant plus, le lui « fourrait » souvent dans les veux ou dans l'oreille. Le roi se hasardait alors h lui conseiller le repos et perçait le cœur du favori ^.
Le rude et hautain ministre avait tout intérêt à s'allier avec le courtisan souple et bienvenu. M. de Marsillac était à l'aurore de sa faveur; le roi lui jette, à cette occasion, les grâces à pleines mains : il relève au profit de son fils le duché de la Rocheguyon, qui s'était éteint par la mortdeM.de Liancourt; il lui accorde la survivance des deux charges de grand veneur et de maître de la garde-robe ; « enfin les fées ne savent plus
1. Letlres à W^^ de Grignan, 10, 2-2, 21 et 20 novembre, 8 décembre Ifi70.