Saint-Simon, t. IV, eh. xxxii
que lui souhaiter* ». Ce jeune homme si gâté était âgé de seize ans, sa femme de quinze; ces deux enfants que d'ambitieux calculs liaient l'un à Tautre n'avaient pas du moins à se plaindre de leur entrée en ménage.
M"* de Sévigné suit avec curiosité les débuts de la petite femme, comme elle l'appelle, à l'hôtel de la Rochefoucauld ; cela ne ressemblait pas trop à la maison paternelle, où elle était élevée sans trop de façons, et un peu, ce semble, la bride sur le cou. Elle avait « les petites manières douces » de son oncle, M. de Reims, cet impétueux archevêque qui manquait écraser les gens de son carrosse à six chevaux et voulait leur couper les oreilles par-dessus le marché. 11 était piquant de voir cette fillette si drue, si gaillarde, qui se sentait si bien de sa race, tomber juste au centre de la politesse et de la grâce. « Si elle ne se polit avec tant de polisseurs et de polisseuses, il faudra conclure que l'éducation est une fable de la Fontaine^. » Les polisseurs et les polisseuses, nous les connaissons : c'étaient M. de la Rochefoucauld le moralisle (il ne mourut que l'année suivante), dont le vif esprit se tempérait à propos d'exquise urbanité; les cadets de la maison, particulièrement le troisième fils, l'abbé de Marsillac, qui reproduisait les manières et jusqu'aux inflexions de voix paternelles^ ; et leurs sœurs toujours aimables, bien que deux au moins sur trois fussent restées vieilles filles*. Il ne paraît pas que de si beaux exemples aient profité à M"' de la Rocheguyon : elle tint peu de place à la cour et n'a pas laissé de trace dans les Mémoires du temps.
La seconde fille de Louvois fut également duchesse; elle épousa le fils aîné du maréchal de Villeroy. Louvois n'était plus, mais il avait laissé des richesses immenses, et son fils Barbezieux remplissait sa charge avec éclat. Deux maisons fondées par des secrétaires d'État, toutes les deux alliées aux
i . Leltre de Af"* de Sévigné à M'^'' de Grignaiiy 15 novembre 1679. La date de cette lettre a été restituée par M. Capmas, qui a donné de plus la lettre entière, presque entièrement inédite : nous avons le regret de n'y trouver aucun nouveau détail relatif à M"° de Louvois. (Voy. Lettres inédites de M'^ de Sévigné et de il/"* de Grignan, par C. Capmas. Hachette, 1876.)
2. Lettre à M"^ de Grignan, du !«' décembre 1679. — La Fontaine, VIll,
3. M'^ de Sévigm à J/"" de Grignan, 10 janvier 1689. i. Voyez page 1 il.
Souvré, s*alliaient maintenant Tune à l'autre : les le Tellier i*cjoignaient les Yillcroy, se paraient de leurs titres et confondaient leurs grands biens avec les leurs.
Cette seconde noce eut comme la première un éclat inouï; les cadeaux, exposés deux mois durant, étaient d'une richesse à mettre les spectateurs en goût de pillage, « comme ces grands festins dont la vue fait succomber à la tentation ». M"« deLouvois était chargée d'or et de diamants ; l'archevêque de Reims avait a jeté aux oreilles de sa nièce deux pendeloques que la cour avait vues et admirées à feu Mademoiselle, une petite-iille de France », et M'"'' de Sévigné souhaitait gaiement au nouveau Midas une demi-douzaine d'oreilles pour se tirer d'affaire. Les pierreries étincelaient sur toute la parenté et, mêlées à l'éclat des toilettes, formaient comme l'émail d'un parterre. M"** de Louvois et de Villeroy, toutes les deux vêtues en reines mères, recevaient les hommages de ce qu'il y avait de plus brillant à la cour : les d*Armagnac, les Brissac, les d'Estrées, princes et ducs affluaient ; il y eut même tant de princes et de ducs, qu'il ne resta plus de place pour les tantes à la mode de Bretagne. La spirituelle M"« de Coulanges, cousine germaine de M. de Louvois, fut « cassée et suffoquée » ce jour-là, et sacrifiée aux parents par alliance et aux amis des amis. L'absence de M. de la Rochefoucauld, père de M. de la Rocheguyon, fut remarquée; elle était volontaire, sa rancune datait du mariage de son fils : il lui avait paru que le contrat avait été trop ingénieusement rédigé à l'avantage des Louvois, et il lui gardait encore rancune, malgré le temps écoulé, malgré les bienfaits de Louvois envers son fils \ malgré les beaux enfants et les beaux millions que sa bru avait depuis donnés à sa
maison^.
Les deux sœurs étaient duchesses, mais'' l'opinion mettait quelque différence entre les gendres de M. de Louvois, et l'archevêque de Reims, tout le premier, ne gardait là-dessus aucune illusion. Voici le compliment qu'il fit à sa seconde nièce,
1. On lit dans le Journal de Dangeau, à la date du 25 avril 1685 : « M. de Louvois donne à monsieur son gendre, en avancement de partage de sa fille, 115000 francs pour payer les dettes qu'ils ont faites en leur particulier, monsieur son frère et lui. »