‹ Les mariages dans l'ancienne société françaiseChapitre 19 sur 318 · Saint-Simon, t. V, p · texte numérisé non relu

Saint-Simon, t. V, p

C'est en 1714 que mourut le duc de Berry, le cœur abreuvé de dégoûts : « Il en était, quand il tomba malade, à tourner son chapeau autour du roi comme un enfant, pour lui déclarer toutes ses peines et lui demander de le délivrer de la duchesse de Berry. » Celle-ci, bientôt alTranchie d*un dernier reste de crainte par la mort du roi, se jeta à corps perdu dans toutes les débauches. Au milieu de ses cyniques amours, elle s éprit pour tout de bon d*un cadet de Gascogne, petit-neveu de Lauzun, qui n'avait ni esprit ni figure, et cette passion fut la suprême honte et le tourment de sa vie.

Rion était un gros garçon court, joufflu, pâle, qui, avec force bourgeons, ne ressemblait pas mal à un abcès. Il avait de belles dents 6t n'avait pas imaginé causer une passion qui en moins de rien devint effrénée, et qui dura toujours sans néanmoins empêcher les passades

6t les goûts de traverse M. de Lauzun, dont il était pelil-neveu,

^^ riait sous cape. Il était ravi ; il se croyait renaître en lui à Luxembourg *, du temps de Mademoiselle ; il lui donnait des instructions.

« Rion était doux et naturellement poli et respectueux, bon et

bonnéte garçon. Il sentit bientôt le pouvoir de ses charmes qui ne Pouvaient captiver que Fincompréhensible fantaisie dépravée d*une P*** «cesse. Il n'en abusa avec personne et se fit aimer de tout le '"^onde par ses manières ; mais il traita M"'' la duchesse de Berry 'j^iume M. de Lauzun avait traité Mademoiselle. 11 fut bientôt paré jl^splus belles dentelles et des plus riches habits, plein d'argent, de ?^îtes, de joyaux et de pierreries. Il se faisait désirer; il se plaisait ^ donner de la jalousie à sa princesse, à en paraître lui-même encore Wus jaloux; il la faisait pleurer souvent. Peu à peu il la mit sur le pied de n'oser rien faire sans sa permission, non pas même les choses *^s plus indifférentes. Tantôt prête de sortir pour l'Opéra, il la faisait

demeurer; d'autres fois il l'y faisait aller malgré elle Jusqu'à sa

Daiiire, elle n'avait pas la moindre liberté. Il se divertissait à la faire décoiffer ou lui faire changer d'habits quand elle était toute prêle, 6t cela si souvent et quelquefois si pubHquement, qu'il l'avait accoutumée à prendre ses ordres pour la parure et l'occupation du lendemain, et le lendemain il changeait tout, et la princesse pleurait tant et plus.

Rion imita de plus en plus les façons de son grand oncle, trompa sa maîtresse avec Tune de ses femmes, M"* de Mouchy, la rudoya, la battit, et n'en fut pas moins aimé. En 1749, la

I. Saint-Simon, suivant l'usage de la plupart des écrivains du xvu* siècle, appelle Luxembourg le palais qu'on nomme aujourd'hui le Luxembourg.

{Note de VédUion ChérueL)

:\t LA MAISON DE FRANCE.

diiclicssc (le l^crry accoucha d*une fille ; ses couches, mai préparées par des soupers continuels arrosés de vins et de li(|ii(M]rs fortes, la mirent dans un péril grave : elle eut peur, s(î confessa, d(»jnanda les sacrements. Le curé de Saint-Sulpice^ soutenu du cardinal de Noailles, refusa publiquement de les lui administrer, si llion et M"* de Mouchy ne sortaient de la chambre de la duchesse et du palais. Le duc d'Orléans, à deui reprises, parlementant par la porte entrebâillée, tandis que M'"* de Mouchy (un singulier intermédiaire!) allait de lui à la duchesse, essaya de la décider à se soumettre : il n'obtint qu'un torrent d'invecîtives. (iClte scène se passait devant une nombreuse assistance attirée par la bienséance ou la curiosité.

La duchesse de Herry ne mourut pas. A peine relevée, un rommenreinent de remords, « ThoiTCur de l'éclat où elle s'i'tail vue entre les derniers sacrements, et la rupture entière avec ce- dont elle était aiïolée », les obsessions de Uion et de la iMouchy, conseillés et poussés par Lauzun, la déterminèrent il épousiT en secret son amant ; et, le mariage une foisaccompl'» elle, voulut le déclarer et combler son époux de biens, d'hon*" iMMU's, d(î f^randeurs; elle pressa, tourmenta son père, qU^ h'effon;a vain(îment par ses prières ou ses menaces de la fair^ rcîfioîKier Ji son dessein et ne réussit qu'à gagner du temps- Madame, toujours portée vers les décisions énergiques, voulait > pour (ui fluir, ([u'oti fil jeter Rion par les fenêtres du Luxem^ bourg.

Des scènes si vives ruinèrent sa santé, déjà fortement ébraa-^ lée. A la suite d'une dernière imprudence, un souper avecsoU |)èr(î sur la terrasse de Meudon, elle fut prise de fièvre, ne voulut pas croire à la gravité du mal, se fit peu après trans' porter à la Muette*, couchée dans un carrosse entre deux draps, se flattant de revenir bientôt à Paris : elle était possédée de l'idée de se rapprocher du Palais-Royal, de ressaisir son pouvoir sur son père, de lui arracher l'assentiment si obstinément refusé à la déclaration de son mariage. Cependant son mal, négligé, empirait; il fallut lui ouvrir les yeux, l'avertir à la hâte du péril que couraient son corps et son âme; son orgueilleux courage n'en parut point abattu.

1. Saint-Simon écrit toujours la Meute. Nous avons suivi, avec M. Cliérucl, l'orthographe motlernc.

LÀ MAiSON DÉ Î^RANCË. 33

Elle se soumit aux remèdes pour ce monde et pour l'autre. Elle reçut ses sacrenienls à portes ouvertes, et parla aux assistants sur sa vie et sur son état, mais en reine de Tune et de l'autre. Après que ce spectacle fiit fini et qu'elle se fut renfermée avec ses familiers, elle s'applaudit avec eux de la fermeté qu'elle avait montrée et leur demanda si elle n'avait pas bien parlé, et si ce n'était pas mourir avec grandeur et avec courage.

L'oraison funèbre qu'on n'osa lui faire, tant sa courte vie (elle mourait à vingt-quatre ans) avait été remplie de hontes, Saint-Simon l'a écrite en dix endroits de ses Mémoires et résumée dans ces quelques mots : « C'était un prodige d'esprit, <l'orgueil, d'ingratitude et de folie, et c'en fut un aussi de <lèbauche et d'entêtement *. »

L*année où Mademoiselle avait réussi, après de si laborieuses intrigues, à épouser le duc de Berry, avait vu un mariage ^sez étrange, celui de M*'" d'Enghien avec un arrière- P^tit-fils de Henri IV et de Gabrielle d'Estrées, le duc de Ven- ^^ttie. Ce fut le duc du Maine, étroitement lié avec le duc de '^ndôme, qui le fil décider ; la bâtardise de fraîche date se plu * décorer l'ancienne par le don d'une princesse du sang. ['"* d'Enghien était la quatrième fille de Monsieur le Prince*; ^înée^ était veuve du second et si brillant prince de Conti; ^ troisième avait épousé, comme nous l'avons vu, le duc ^ Maine ; la seconde, blessée de celle préférence donnée à sa ^delle, opprimée sous le dur joug paternel, avait langui ^elque temps et s'était tristement éteinte à vingt-cinq ans*. ^*^* d'Enghien avait résisté à l'ennui du célibat, à la gène ^elle où la tenait son père; celui-ci mort, la gène avait ^ssé, l'ennui durait toujours. Elle était laide, fanée, et elle '^'ait trente-trois ans : elle voulut coûte que coûta quitter hôtel de Condé et sortir de tutelle.

Tous les talents et toute la gloire de M. de Vendôme ne pou- ^'aient racheter le cynisme révoltant de ses mœurs ; sa débauche cflrénée, infâme, était publique, s'étalait avec effronterie ; elle avait laissé sur son visage de hideuses marques. En 1699, il

Page 1