Samt'Simon, t. II, p. 424 et suiv.; t. VII, p
avait vraiment fait avec lui un marché de dupes; il s*épuisa à soutenir sa présomptueuse incapacité, mais il avait trop de vertu pour profiter de son intrigant génie. La Feuillade avança rapidement, devint, sans avoir été brigadier, maréchal de camp, puis lieutenant général ; le roi, a pour plaire à son ministre par Tendroit le plus sensible >, le chargea en 1706 d'une opération considérable, du siège de Turin. Chamillart lui prodigua les moyens de vaincre : « soixante bataillons, soixantedix escadrons, onze cents milliers de poudre, quarante mortiers, quatre-vingts pièces de canon de batterie, et vingt-six autres pièces pour tirer à ricochet », lout enfin, excepté ce qu'un ministre ne pouvait donner même à son gendre, le talent de vaincre. Vauban offrit ce qui manquait.
11 pressa le roi de l'envoyer à Turin pour y donner ses conseils, et se tenir dans les intervalles à deux lieues de Farmée, sans s*y mêler de rien quand il y serait. Il ajouta qu'il mettrait son bâton derrière la porte, qu'il n'était pas juste que l'honneur auquel le roi l'avait élevé le rendît inutile à son service, et que plutôt que cela fût, il aimerait mieux le lui rendre.
Mais Vauban, même réduit au rôle de volontaire, aurait été trop grand à côté de la Feuillade; le roi refusa cette offre toute romaine. La Feuillade écrivit insolemment: « J'espère prendre Turin à la Cohorn*; et contre l'avis de Vauban, il l'attaqua par le côté le plus fort, par la citadelle. On sait ce qu'il advint : Turin, secouru par le prince Eugène, ne fut pas pris; l'armée française essuya sous ses murs une sanglante défaite; le fat qui la commandait, dont la superbe avait froissé la dignité et émoussé le zèle de tous les officiers généraux, revint à Paris, dégoûté, piteux, l'oreille basse, n'osa de plusieurs jours aller îi Versailles, s'y risqua enfin, « mené en laisse par son beauporc » : il avait obtenu la permission de saluer le roi chez M""" de Maintenon.
Sitôt que le roi les vit entrer, il se leva, alla à la porte, et sans leur donner le temps de prononcer un mot, il dit à la Feuillade d'un air plus que sérieux : « Monsieur, nous sommes bien malheureux tous deux», et dans l'instant tourna le dos. La Feuillade, de dedans la ])orte, qu'il n'avait pas eu le loisir de dépasser, ressortit
1. Ingénieur hollandais (1041-1704), l'adversaire ot le rival de Vauban.
siir-le -champ sans avoir osé dire un seul mot. Jamais depuis le roi ne lui parla ; il fut longtemps même à permettre à Monseigneur de le mener à Meudon et à souffrir qu'il allât à Marly à cause de sa fomme. On remarqua qu'il détourna toujours les yeux de dessus lui. Telle fut la chute de ce Phaéton K
L*année suivante (1707), Chamillart, si malheureux en gendres, obtenait du roi la survivance de sa charge pour son nis unique. Cani n'avait que dix-huit ans, mais son âge fut moins un obstacle qu'une recommandation auprès d'un roi qui voulait être servi par de tout jeunes gens, pour mieux faire voir qu'il gouvernait par lui-même. Peu après, Cani alla visiter les places frontières de Flandre et d'Allemagne, reçut partout des honneurs princiers, et cependant sa jeune cervelle n'en fut nullement troublée.
Cet écolier, pour le bien dire, revint doux, modeste, officieux et respectueux, comme s'il n'eût pas été fils du ministre favori et secrétaire d'État lui-même : il se fit aimer partout.
Le prétexte allégué pour lui accorder la survivance était la nécessité de décharger son père de trois ou quatre heures de survivance par jour: au fond, Chamillart voulait d'abord assurer l'avenir de son fds ; mais il n'était pas moins vrai qu'il succombait à la peine, et s'épuisait en vains efforts pour fournir à nos généraux aux abois des hommes et de l'argent. Il perdait le sommeil, l'appétit, maigrissait à vue d'oeil, avait des éblouissements ; la tête commençait à se prendre. Il supplia le roi de le décharger au moins des finances; le roi lui renvoya sa lettre avec cette apostille : « Eh bien, nous périrons ensemble. »
Chamillart, comblé et désolé, n'en fut pas moins obligé de confier les détails du trésor royal à l'un des deux directeurs des finances, à Desmarets, son protégé. En même temps, averti par sa santé, il songea à ancrer son fils dans sa charge par un solide mariage. Saint-Simon conseillait les Noailles, qui pouvaient faire face à toutes les conjonctures et qui paraissaient rechercher son alliance; mais M""* Chamillart redoutait le joug de la maréchale, et voulait avoir au moins l'air de gouverner chez elle; de plus, leurs filles se disputaient le cœur et