‹ Les mariages dans l'ancienne société françaiseChapitre 195 sur 318 · Ibid.y t. VII, p. 132; t. VIII, p. 230 et suiv · texte numérisé non relu

Ibid.y t. VII, p. 132; t. VIII, p. 230 et suiv

3. Le grand-pèi'e de Desmarets était un simple cultivateur ; devenu fermier de l'abbaye d*Orcamp, il s'était enrichi, avait eu un fils trésorier de France, et avait marié ce fils à une soeur de Colbert, avant que Colbert pût pressentir sa future grandeur,

ses bureaux, et distingué pour sou intelligence, son applicatioii au travail, qu'il citait souvent comme exemple à son fils Seignelay ; il le fit intendant des finances. Sa probité ne parait pas avoir égalé sa capacité ; il fut accusé de gains illicites dans la fabrication de pièces de petite monnaie. Ses dépenses donnaient de la force aux soupçons : il avait acheté la terre de Maillebois, embelli le château bâti par d'O, le surintendant des finances de Henri III et de Henri IV, déplacé le village pour agi*andir et orner son parc. Il fut, dit Saint-Simon, dénoncé par Colbert mourant, chassé de sa place, et traité publiquement de fripon par le contrôleur général Pelletier : on l'exila dans sa terre de xMaillebois. Qui le releva le premier du mépris où il semblait à jamais enfoncé? Le père même de celui qui devait un jour le précipiter de nouveau, le vieux duc de Saint-Simon, qui ne put voir sans pitié « manger aux mouches » un parent des Colbert dont il était l'ami *. Son exemple fut suivi, car, remarquent amèrement les Mémoires, « un reste de seigneurie palpitait encore >. Peu à peu Desniarets fut autorisé à faire quelques séjours à Paris, puis à y demeurer. Sa capacité, aidée du crédit de MM. de Beauvilliers et de Chevreuse,le remit enfin à flot. Chamillart s'aida de ses lumières dans la recherche des friponneries des financiers, le présenta au roi qui ne l'avait pas vu depuis vingt ans (1683-1703), et le lui fit, non sans peine, agréer pour son successeur- : on sait le reste.

Deux filles de Desmarels étaient mariées lorsqu'il revint aux affaires, l'une à un homme d'épée, Goesbriant; l'autre à Bercy, intendant des finances, d'un rare mérite. La troisième fit un tout autre mariage : elle épousa le marquis de Béthune-Or\al, destiné à recueillir le duché de la maison de Sully. Ce marquis avait peu paru à la cour, moins encore à la guerre; il aimait passionnément à plaider, et, quoique riche, était noyé dans une mer de procès. Il oublia volontiers l'origine de sa femme; il oublia quelque chose d'autrement grave, l'honneur de Desmarets jadis entaché de honteux soupçons : la faveur nouvelle effaçait tout. Le roi fit à M"** Desmarets une pension de

1. La terre de Maillebois et celle de la. Ferté-Vidame, où résidait Claude de Saint-Simon, sont situées dans le département d'Eure-et-Loir.

2. Saint-Simoriy t. II, p. 88 et suiv.; t. III, p. 12; t. IV, p. 87 et suiv. — Addition à DangeaUy 11) septembre 1703.

10000 livres de rente, au lieu de lui donner les 200000 livres habituelles; ce fut la première fille de ministre qui fut dotée sous cette forme (rexemple fut suivi, nous l'avons vu, pour j^ue Voysin), et l'honneur en revient à Desmarets, qui eut à cœur de ménager des finances cruellement obérées, et se souvint qu'il était contrôleur général en même temps que père de famille.

Il avait un fils plein d'intelligence et de bravoure, Maillebois, qui avait mérité d'être loué par Boufflers pour sa conduite pendant le siège de Lille. Il lui acheta au prix de 500000 francs comptant la charge de maître de la garderobe, et le maria peu après à la fille du marquis d'Alègre (1713)» Ce marquis est le même que nous avons vu beaupère et victime de Barbezieux. Ses mécomptes ne l'avaient pas, semble-t-il, dégoûté des alliances avec les familles de secrétaires d'État , et volontiers il leur donnait une seconde fille pour assurer son avancement si mal servi par la première. Lieutenant général depuis 1702, il était impatient d'être promu maréchal de France : deux ans après le mariage, c'en était fait du contrôleur général et de l'appui que s'en promettait son nouvel allié. Ce père ambitieux jouait de malheur : il dut attendre le bâton jusqu'en 1724*.

Parmi les nobles maisons alliées aux familles de secrétaires d'État, nous rencontrons, non sans quelque surprise, celle du détracteur le plus acharné de la fortune de ces mêmes familles. Saint-Simon, quoi qu'il en ait, est par sa mère un rejeton de secrétaire d'État. Sa mère, Charlotte de l'Aubespine, était issue de gens de plume et de robe. Les l'Aubespine ne sont ni d'origine plus ancienne, ni de profession plus relevée que les Neufville de Villeroy; même ils s'allient ensemble comme gens de même ordre et de même volée. Claude de l'Aubespine, secrétaire d'État, duquel Saint-Simon descend en ligne directe, distingue

1. Saint-Simony t. IV, p. 255; t. VI, p. 280 et 367. — Dangeau, 17 et 19 décembre 1708, 2 janvier 1713.

dans ses bureaux Nicolas de Neurville^ le fondateur de la grandeur des Villeroy, et lui donne sa fille en mariage (1559). Saint-Simon, toujours si prompt à railler la courte origine des Villeroy, aurait pu, ce semble, tempérer sa verve en songeant à celle commune descendance.

Parmi les nombreuses anecdotes qu'il rattache au nom de son père, il rappelle avec complaisance que celui-ci faillit se perdre pour avoir demandé avec trop de vivacité la grâce du duc de Montmorency, et que Tilluslre coupable, touché de son dévouement, lui fit don, en allant à l'échafaud, d'un magnifique Carrache' : il aurait pu ajouter que la commission qui condamna h mort le vaincu de Castelnaudary était présidée par un oncle de sa mère, et que Charles de TAubespine, marquis de Châteauneuf, dut à sa complaisance pour Richelieu dans cette grave circonstance la place de garde des sceaux *.

Saint-Simon, après tout, ne pouvait mais de Talliance contractée par son père ; en voici une autre où il est plus directement compromis. En 1733, son second fils, le marquis de RuSec, grand d'Espagne de première classe, épouse la veuve du président de Maisons, fille de Bauyn d'Angervilliers, ministre de la guerre. Saint-Simon rencontrant dans ses Mémoires, rédigés après ce mariage, la nomination de Bauyn d'An* gervilliers à la place d'intendant, mentionne avec éloge son

1. Ce tableau représentait Vertunine et Pomonc, « Pomone la plus belle et la plus agréable qu'on pouvait voir, de grandeur naturelle ». Au cardinal de Richelieu qui faisait tomber sa tête, le duc de Montmorency donnait, du môme maître, un Saint-Sébastien percé de flèches.

2. Cette maison de TAubespine, qui s'allie au xviii® siècle avec une Sully et qui acquiert par ce mariage la possession du manoir de Villebon, où l'illustre surintendant avait fini ses jours, était réservée à de lamentables vicissitudes. Le dernier comte de TAubespine, ruiné par ses prodigalités, dut vendre successivement les belles terres, le magnifique mobilier, et enfin, en 1811, le château même de Villebon. M. Louis Paris écrivait en 1841 : « Il y a quelques années, pour retrouver les derniers rejetons de cette illustre maison, M. de Salvandy, ministre de l'instruction publique, à qui nulle noble pensée n'est restée étrangère, fut conduit à l'échoppe d'un ouvrier charron; c'est là qu'à titre d'orphelins recueillis, les derniers descendants des l'Aubespine et des Sully acceptaient de la pitié d'un artisan l'éducation et le salaire d'apprentis menuisiers. » Une éducation en rapport avec leur nom leur fut donnée sous le double patronage du gouvernement et de l'Académie française. {Négociations y lettres et pièces relatives au règne de François II, tirées du portefeuille de Sébastien de VAubespinCf évêque de Limoges y par Louis Paris, Paris, 1841.)

futur allié, loue la capacité et la probité qui le distinguèrent dans tous ses emplois : de son origine il se tait discrètement. Il avait malheureusement été moins discret dans une Addition à Dangeau, celle-là certainement antérieure au mariage. Dangeau ayant simplement écrit : a M. Bauyn Tut taxé à 450 000 livres pour un reste de compte des tailles de Guyenne » , Saint-Simon ajoute imprudemment :

Ce Bauyn était un gros brutal, accusé de s'être grandement et étrangement enrichi ; il fut' longtemps en prison, et tellement dégraissé que son fils fut trop heureux dans la suite d'épouser pour rien une Maupeou, parente de M'"*' de Pontchartrain dont le mari, depuis chancelier, avait alors les finances : cela lui sauva du bien et le poussa aux intendances. C'est ce M. d'Angervilliers qu'on a vu longtemps depuis secrétaire d'État de la guerre, à la mort de M. le Blanc, et ministre d'Etat ^

Un père emprisonné et dégraissé d'une fortune étrangement acquise, un fils s'alliant fort à propos au contrôleur général des finances pour atténuer la force de ce coup et sauver une part des rapines paternelles, voilà la famille à laquelle s'allie le fils du plus superbe et du plus scrupuleusement honnête des grands seigneurs ! Et dans quel but? pour obtenir ou plutôt pour surprendre le grade de brigadier, et opposer aux mérites de ses rivaux le titre écrasant de gendre du ministre. Quelle mordante et virulente peinture Tauteur des Mémoires nous aurait tracée de ces duc et marquis-là, si ces duc et marquis-là n'avaient tenu de si près à l'auteur des Mémoires t Les épigrammes aiguisées par les contemporains nous dédommagent faible-* ment de cette page perdue : elles raillent surtout l'orgueil ou la fatuité des pères, la laideur et la taille des enfants, la chétive et vaniteuse lignée que promettait une pareille union. La lignée raillée d'avance ne vint même pas ; ces « magots » n'eurent pas d'enfants, et, qui pis est, vécurent mal ensemble. Une femme caustique et galante, un mari mélancolique et roulant de

1. DangeaUf 10 avril 1685. — Les Bauyn appartenaient à une ancienne famiUe de robe, h Le bisaïeul du ministre était I^rosper Bauyn, conseiller de Grand'chambre, dont Scaliger, qui avait apparemment perdu quelque procès à son rapport, avait fait l'anagramme : * Bos in purpura » ; et ses ancôtres étaient dans le Parlement depuis près de deux cents ans. » {Journal de Bar^ hier, février 1740.)

sinistres projets, tel le marquis d'Argenson nous dépeint ce ménage qu'on avait espéré devoir être exemplaire. D'Argenson ajoute que d'Angerviliiers lui-même, moins d'un an après le mariage, était résolu à faire enfermer sa fille, mais que les soucis du ministère Tempêchèrent d'en venir à tîette extrémité.

On imagine Tirritation que Saint-Simon dut éprouver des tristes conséquences de ce mariage ; la mort de d'Angerviliiers emporta bientôt jusqu'aux espérances qu'il avait pu fonder sur le crédit de ce personnage (1740). Sa vie n'est plus désormais qu'une suite de douleurs ou de déboires. En 1743, il perd sa femme : son cœur en reste déchiré ; sa maison, sa fortune, dont M"»' de Saint-Simon était la gardienne intelligente et vigilante, sont à l'abandon. En 1746, s^éteint son fils atné depuis longtemps languissant; il ne laissait qu'un enfant^ et cet enfant était une fille. Saint-Simon essaya de l'établir brillamment dans la maison de Monaco, sans plus rire ni de la principauté d'une roche, ni des Matignon entés sur Grimaldi. Malheureusement l'aîné de la maison était follement épris d'une comédienne. Restait un simple cadet, le comte de Valentinois : en le décorant d'un titre de duc à brevet, on pouvait en faire un parti sortable ; mais il fallait obtenir ce titre ; il fallait, pour élever les siens, s'humilier soi-même, prier, solliciter, non pas même le roi, mais l'un de ses ministres. Saint-Simon sollicita le comte d'Argenson, ministre de la guerre ; il rappelait à l'appui de sa demande un passé plein d'honneur : ce qu'il demandait était peu de chose; ce peu ne lui fut pas accordé. Voici un fragment de cette lettre tristement et inutilement pressante :

Je vois ma petite-fille sans rang jusqu'à la mort de mon fils, qui est d*âge à lui faire attendre longtemps sa grandesse. Je désirerais donc passionnément obtenir un brevet de duc en faveur du mariage. La naissance des deux le comporte. Cela n'a point de succession. Oserais-je dire que j'ai passé ma vie en des emplois honorables, auxquels je n'ai point fait honte, ni par ma conduite depuis ? Le mariage est sûr ; cette grâce n'en est pas une condition. Vous êtes le seul à qui j'en ouvre mon cœur. Je vous en conjure donc, de vouloir représenter ces choses au roi, et de les vouloir appuyer de votre crédit et de votre bien-dire. Ce me serait une double satisfaction de devoir cette grâce au roi, par votre entremise, et d'en avoir

toute la vie la reconnaissance, dans Je cœur. Le roi fait ses grâces à qui il lui plaît, mais je ne puis prendre sur moi Thumilité de ne m'en pas croire susceptible. J'attends donc, Monsieur, ce vrai service de vos bontés, en homme qui met toute sa confiance en celles du roi, et qui est pour jamais, Monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur.

La grâce refusée ne fut pas un obstacle au mariage. Saint- Simon le fit célébrer dans la chapelle particulière de Thôtel qu'il habitait rue du Cherche-Midi (1649) ; peu après il quittait cet hôtel, qu'il occupait à peine depuis quelques années, et allait, à soixante-quinze ans, chercher un nouvel abri dans une maison de la rue de Grenelle-Saint-Germain. Ses embarras d'argent n'avaient fait que s'accroître ; il avait dû abandonner à ses créanciers la gestion de ses biens; il était réduit à demander qu'on voulût bien lui rendre la pension de 20000 livres qui avait été accordée aux ipembres du conseil de régence, et qu'il avait noblement abandonnée en sortant de ce conseil. Cette fois encore il lui fallait s'adresser h ces tout-puissants détenteurs des grâces, aux ministres. Il avait pour lui d'Argenson, contre lui le contrôleur général Machault d'Arnouville ; le roi lui é'tait plutôt favorable : ce fut le contrôleur général qui l'emporta.

En 1754, Saint-Simon eut la douleur de mettre au tombeau le marquis de Ruffec qui depuis quelques années traînait une santé misérable, ne pouvait plus prendre d'autre nourriture que quelques tasses de lait, et qui finit par mourir d'inanition. Lui-même arrivait l'année suivante au terme de cette vie désolée; il mourait rassasié de jours, de chagrins et de dégoûts : le très-haut et très-puissant seigneur dont l'acte d'inhumation allait énumérer pompeusement les titres, ne voulait plus depuis longtemps s'appeler que bourgeois de Paris. Cette grandeur seigneuriale qui avait été la passion de sa vie, devait bientôt toute disparaître. En 1774, s'éteignait la comtesse de Valentinois, le dernier reste de son sang, le dernier représentant de sa branche. Dès 1766, elle avait vendu sa terre de la Ferté-Vidame, près de Chartres ; un banquier avait acheté, rasé et remplacé par une construction moderne le vieux château féodal. Avant la fin du siècle, la fureur révolutionnaire violait la sépulture du duc et de la duchesse de Saint-Simon,

^80 LES FAMILLES IlES SECRÉTAIRES D ÉTAT.

brisait leurs cercueils étroilemeul rivés, jetait leurs cendres à la fossi! commune, péle-méle avec les cadavres de la famille du banquier >. Du noble de race que restait-il? Mais le noble de race avait heureusement possédé Tun de ces mérites qui ne doivent rien au préjugé, qui peuvent échoir au dernier des manants : il avait été, presque à son insu, un écrivain de génie ; il avait laissé de lui-même et de son temps une image qui ne passera pas. Ce qui devait sunivre de Saint-Simon, c'était rhomme de plume au sens le plus éclatant du mot.

I. Mémoires de Saint-Simon, t. Xl\, Leltre* au ccmie d'Àrgemon du i norembre 1749 et du 9 mai 1750. — Chéniel, Xotice sur la rie et les Mémoires de Saint-Simon. — Bsaehei, Le duc de Saint-Simon, son cabinet, etc. — Frère, Annuaire d'Eure-et-Loir pour Tannée 1851. — Gallien, article sur Saint-Simon dans la Gaietie def tribunaux du âO octobre IfôS.

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