Saint-Simon, l. IV, cli. xxxvi; t. VII, p. -iC
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à la magaificence quand cela convenait, sans offenser par la profusion, à être libérale avec choix et avec grâce, et à porter l'attention à tout ce qui lui pouvait concilier le monde.
M""* Voysin personnifiait la flatterie délicate, pudique, presque rougissante : c'est par là qu'elle prit M'"' de Maintenon, qui n'aimait pas les avances marquées. Son mari était intendant du Hainaut depuis 1688. M""® de Maintenon, lors du siège de Namur, descendit chez elle à Dinant, y reçut une hospitalité attentive, ingénieuse, surtout discrète. Celle qui la lui donnait s'eflaçait, se relirait dans sa chambre, et de là prévoyait, ordonnait tout, à la fois invisible et présente. Le temps changea brusquement, passa du chaud au froid. M°^ de Maintenon aperçut dans un coin « une belle robe de chambre, mais modeste et bien ouatée », qui semblait s'ofl'rir d'ellemême. La louange publique et bruyante que lui prodiguaient tous ceux qui l'avaient abordée et avaient éprouvé sa bonté, sa grâce, faisait avec le soin qu'elle mettait à se dérober un piquant contraste qui redoublait la curiosité et le goût de M""* de Maintenon. M*"» Voysin ne parut devant elle que par devoir, par ordre, s*asseyant à peine, épiant l'occasion de se retirer. « La rareté devint la source du désir. » M"* de Maintenon mit sa gloire à apprivoiser une si charmante sauvagerie. Elle lui ordonna de la venir voir toutes les fois qu'elle irait à Paris : M"' Voysin obéit plutôt qu'elle ne s'empressa, et le goût qu'elle avait inspiré continua de s'accroître.
Pour l'avoir plus près de soi, on nomma le mari conseiller d'État : même à Paris, il fallut la désirer, la mander exprès à Versailles. Tous les jours, elle entrait un peu plus avant et comme malgré elle dans le cœur de sa protectrice, et son mari, grandissant dans l'ombre, sans éveiller l'envie, pouvait aspirer aux plus hautes places. A la mort du premier président Harlay, Pelletier, qui lui succéda (1707), ne soupçonna pas le péril qu'avait couru sa candidature: Chamillart avait commis la faute de ne pas deviner son secret rival, de ne pas le pousser et l'immobiliser à ce poste. Voysin arriva enfin au faîte du pouvoir, et l'on vit bien, le jour où l'événement s'accomplit, quel était le véritable auteur de son élévation. Le matin, le roi fit à Voysin un accueil froid et court;
BERTfN. ti
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Le soir, M"* Voysin aiTÎva à petit bruit droit chez M"* de Caylus,
son amie d^nncien temps Celle-ci aussitôt la conduisit chez sa
tan le, où les transports de la protectrice et le néant où se jeta la protégée furent égaux. Peu après, le roi entra, qui l'embrassa jusqu'à deux fois différentes pour plaire à sa dame, l'entretint de l'ancienne connaissance de Flandre et la pensa faire rentrer sous terre,
M"* Voysin n'a que le temps de regagner son carrosse pour échapper à toute la cour qui déjà bourdonnait autour d'elle; mais désormais sa grandeur la poursuit et l'enveloppe : il faut (|u'elle se montre en pleine lumière, qu'elle prenne place à côté de son mari, et soutienne pour sa part c l'abord du monde et le poids délicat de la cour ^ »
Voysin avait plusieurs filles. L'aînée était déjà mariée fort richement, mais à un homme de robe, à M. de la Rochepot, fils de rititendant la Berchère ; les deux autres eurent naturellement des maris d'épée. L'une eut l'honneur d'épouser M. de Chàtillon, et le sang de l'ancien premier commis au greffe du Parlement, grand-père de Voysin, se confondit avec celui d'une maison qui s'était alliée avec des fils et des filles de France; mais « la pleine et parfaite roture » dispraissait sous la pleine et parfaite faveur, et les Chàtillon n'étaient pas tenus d'être plus fiers que Monseigneur, qui s'était vanté « d'être des amis de iM"*' Voysin depuis leur connaissance de Flandre ». Monseigneur pouvait maintenant ajouter à ce litre celui d'allié de M"' Voysin ; et de fait, lorsque ce prince mourut, le secrétaire d'Étal de la guerre eut un gendre qui « drapa ». comme ayant l'honneur d'appartenir au roi. Le mariage eut lieu dans la chapelle du château. M'"' la duchesse de Bourgogne alla au coucher de la mariée et lui donna la chemise; M^' le duc de Berry la donna au marié. L'autre sœur avait, peu auparavant, épousé, par l'entremise do M*"" de Caylus, Broglio, fils et frère des maréchaux de ce nom. Voici son portrait :
C'était un homme de lecture, de beaucoup d'esprit, très-méchanl, très-avare, très-noir, d'aucune sorte de mesure, pleinement et publiquement déhonoré sur le courage et sur toute sorte de chapitres.
I Saint'Simonj t. IV, p. 4-12 cl suiv.
avec cela effronté, hardi, audacieux, et plein d'artifices, d'intrigues, et de manèges, jusque-là que son beau- père le craignait, lui qui se faisait redouter de tout le monde. Il se piquait avec cela de la plus haute impiété et de la plus raffinée débauche, pourvu qu'il ne lui en coûtât rien, quoique fort riche. Je n'ai guère vu face d'homme mieux présenter celle d'un réprouvé que la sienne ; cela frappait.
M"»' de Broglio paya, ce semble, un peu. cher le droit de jouir de ces honneurs dont M""* de Rochepoi sentait si vivement la privation. M""* de Rochepot était en effet exclue de tout par la naissance de son mari ; Voysin, qui Taimait fort, vint en aide à son amour-propre blessé, fit acheter à Rochepot la charge de chancelier du duc de Berry, et, à la faveur de cette charge, obtint à la déshéritée la grâce insigne d'aller à Marly ^
Ces grandeurs de ses filles ne purent consoler M"« Yoysin de la douleur qu'elle ressentit de voir peu après diminuer Tamitié de sa protectrice. Cette faveur, qu'elle avait si finement ménagée, elle la perdit par lexcès même de sa reconnaissance : elle parut avoir oublié le secret qui la lui avait value ; elle prodigua les douceurs, les complaisances, même les attentions serviles, imita la coiffure, les vêtements de M"** de Maintenon ; elle la fatigua, la rassasia, finalement la dégoûta, fut trouvée « bourgeoise et fade ». Ce qui lui fut le plus douloureux, c'est (|uc le cœur de M"® de Maintenon, en même temps qu'il s'éloignait d'elle, malgré son application à le retenir, allait vers M"* Desmarets, sans que celle-ci s'ingéniât à l'attirer. Un frère de Desmarets, Vaubourg, conseiller d'État, avait épousé une sœur de Voysin ; ce mariage avait mis les deux ministres en fort bons termes, mais n'avait pu rapprocher leurs femmes. M""* Desmarets, bien que fille de financier, faisait admirer à la cour la vivacité de son esprit, la noblesse de ses manières, l'habile dignité de son attitude.
M"** Desmarets, grande, bien faite, toujours bien mise, sans affectation, avait un air simple, naturel et avec de l'esprit, beaucoup de monde, rien du tout de bourgeois, un air et des manières nobles, un dehors de franchise qui n'était pas sans art, m.ais cet art était sans duplicité. Ses soins et ses respects pour M""' de Maintenon étaient
1. Sainl'SimoHy t. V, p. 158, 378 ; t. VI, p. 13; t. IX, p. 38. — Dangeau, 21 janvier 1711.
37i LES FAMILLES DES SECRÉTAIRES D/ÉTAT.
sans bassesse. Elle se ménagea toujours si bien à l'approcher que, bien loin de lui devenir à charge, elle eut l'adresse de s'en faire toujours désirer.
Que pouvait lui reprocher sa rivale, sinou d'user avec un tact supérieur du charme qui l'avait elle-même si bien servie, et de se faire aimer sans paraître rechercher l'affection, ni la luir? Mais c'était justement cette supériorité que sentait M"' Voysin et qui attisait sa jalousie et sa haine. Elle s'affecta à tel point que sa santé, jusqu'alors solide et brillante, s'en altéra; elle quitta Versailles pour Paris, emportant un mal dont l'art des médecins ne pouvait triompher : elle mourut de désespoir à cinquante et un ans. La cour, qui s'empressait si bassement autour d'elle au jour de son avènement, ne fit même pas à sa mort l'aumône de quelques regrets, et ne sentit que le plaisir d'être délivrée de sa domination doucereuse. Son mari, dont la fortune était faite, se consola sans trop de peine : qui sait même, ajoute l'impitoyable moraliste, s'il ne se trouva pas soulagé « de n'avoir plus quelqu'un de si nécessairement intime pris en aversion par M™' de Maintenon, auprès de laquelle il n'avait plus besoin de personne?»
Sa puissance devait s'accroître encore : lorsque le chancelier Pontcharlrain se démit de sa charge pour mettre un intervalle entre sa vie et sa mort, c'est lui qui recueillit cette charge avec les sceaux (1714). On crut qu'il allait remettre au roi celle de secrétaire d'Etat de la guerre, mais il avait « l'appétit bon y et les garda toutes deux ; seulement il prit soin de changer de costume, selon qu'il faisait office de secrétaire d'État ou de chancelier. A lamortduroi, quoique vigoureusement secoué par Saint-Simon, il ne perdit pas l'équilibre ; il se démit de sa charge de secrétaire d'État, non sans toucher son brevet de retenue de 400000 francs, mais demeura chancelier et prit place avec Saint-Simon dans le conseil de régence. Son crédit était encore entier, lorsqu il fut emporté en 1717 par une attaque d'apoplexie, dont son implacable adversaire paraît avoir ressenti moins d'alfliction que de surprise.
De ses trois filles, l'une, M*"' de Hochepot, n'eut pas d'enfants, les deux autres moururent jeunes : M"* de Broglio, à trentedeux ans, en i 722 ; M"** de Châtillon, à trente et un ans, en 1723. Sa petite-fille, M"*' de Châtillon, devait épouser en 1735 le duc
de Rohan-Chabot, laîné des enfants nés du mariage improvisé aux Bruyères. Le fils de M. et de M"** de Broglio entra dans la maison de Bezenval. M. de Broglio avait mis ù ce mariage une condition expresse, c'est que son fils ne servirait point. La condition peut paraître singulière, venant d'un homme qui s'était marié par ambition à la fille d'un secrétaire d'État. Deux disgrâces, l'une sous le régent, l'autre sous le cardinal Fleury (cette dernière lui coûta sa charge de directeur de Tinfanterie qui lui rapportait 20 000 livres), avaient écœuré l'artificieux courtisan, et l'avaient rendu plus que sage pour son fils, qui n'en pouvait mais *.
j|me Voysin, Tinfortunée rivale de M"' Desmarets, n'aurait eu qu'à vivre quelques années de plus pour savourer le plaisir de la vengeance, La mort du roi sonne l'heure de la revanche des seigneurs sur les gens de plume : Saint-Simon ne peut venir à bout de Voysin, mais il réussit à jeter par terre Desmarets avec Pontchartrain. 11 haïssait le premier presque autant que le second. Le ministre bourgeois,, le caractère aigri par son rude labeur, avait un jour accueilli avec hunieur le duc et pair qui venait lui demander un léger service ; l'orgueilleux solliciteur avait pris aussitôt la porte, en se promettant de faire tout ce qu'il pourrait pour « humaniser cet animal bourru ». Ni les services qu'il avait rendus, ni ceux qu'il pouvait rendre encore, ne purent sauver le contrôleur général. M"* Desmarets, après ce coup, en reçut un autre, et, dit brutalement Saint-Simon, culbuta avec le ministre ; l'argent qu'elle avait gagné dans les affaires à Tombre de la place de son mari lui fut volé par le dépositaire ;« tout son sang se troubla, la petite vérole la prit. Quand elle se releva, elle était folle : on ne la revit plus jusqu'à sa mort*.
La carrière de Desmarets présente les plus étonnants contrastes. C'était la seconde disgrâce qui le frappait ; il s'était relevé de la première, qui semblait cependant autrement profonde. Colbert, frère de sa mère^, l'avait pris tout jeune dans