Journal de Barbier^ 17 août
La robe est étroitement mêlée aux. afl'aires les plus considérables de l'État par les carrières où son activité, ses talents la font en quelque sorte nécessairement entrer : le conseil d'État, les intendances, les ambassades. Elle supporte le poids de l'administration intérieure, de la politique extérieure, et elle en a l'honneur avec le poids. La considération qu'ils se sont attirée dans les cours étrangères suit et rehausse les d'Âvaux à la cour comme à la ville. L'intendant Basville, le frère de Chrétien de Lamoignou, est le roi du Languedoc. Le cardinal de Bonzi, archevêque de Narbonne, quoique soutenu de sa naissance et de sa dignité, voit son crédit expirer sous celui de Basville, dont le caractère dominateur s'appuie d'un esprit supérieur et d'une étonnante capacité de travail. Les ministres respectent et redoutent ce génie vaste, lumineux, impérieux, dans lequel ils entrevoient un rival, un maître possible, et pour ne pas lui donner l'occasion d'approcher de la cour, ils le laissent gouverner despotiquement sa province. Son beau-frère, Broglio, devient par son crédit lieutenant général et commandant en Languedoc, et lui obéit avec tout le monde ^
« Sauvez le neveu de M. l'intendant », s'écrie un gentilhomme en danger de se noyer, et les paysans, qui le regardaient tranquillement périr, accourent à son aide. Le héros de celte aventure, le lieutenant général Marivaux, en la racontant au roi avec force réflexions sur le pouvoir des intendants, amusa beaucoup l'assistance ; mais le roi parut moins amusé que piqué, et la verve du conteur ne profita pas à son avancement^, a Le roi, remarque ailleurs Saint-Simon, ne se démentit jamais en la moindre chose de sa préférence distinguée et marquée en tout de la robe sur l'épée et du bourgeois sur le noble. » Le marquis d'Argenson relève dans ses Mémoires ce propos que lui tint Law : « Jamais je n'aurais cru ce que j'ai vu quand j'étais contrôleur des finances. Sachez que ce royaume de France est gouverné par trente intendants. Vous n'avez ni parlement, ni états, ni gouverneurs; ce sont trente maîtres des requêtes commis aux provinces, de qui dépendent
I. Saint'Siniony t. Il, p. i50, 165: t. XI, p. 77 t. fhid., t. V, p. 67.
le malhuur ou le bonheur de ces provinces, leur abondance ou leur stérilité ^ »
Louis XIV avait destitué le Parlement de Paris du rôle politique qu'il s'était attribué de tuteur des rois mineurs, de modérateur des rois majeurs, mais il lui était resté de ce rôle un prestige, une popularité que Saint-Simon lui-même ne peut méconnaître. Tous ceux qui vivaient de l'industrie, du commerce, voyaient en lui non-seulement la classe la plus élevée de la bourgeoisie, où leurs fils, enrichis du fruit de leur travail, pouvaient prendre place quelque jour, mais le représentant traditionnel de leurs intérêts, leur rempart naturel contre les édits bursaux. Ces humbles légistes, assis aux pieds des hauts barons. Jadis leurs conseillers, a leurs souffleurs d, avaient pu se considérer comme le sénat auguste qui tient la balance entre le roi et ses sujets, et l'opinion publique avait applaudi à la hardiesse de leurs prétentions. Mais sans tenir compte de cette force contestée, en ne prenant le Parlement qu'enfermé dans ses attributions propres^ de quelle puissance et de quelle influence il disposait I Si le roi et les secrétaires d'État gou* vernaient, le Parlement jugeait, et par là non-seulement il dominait la nombreuse armée de toutes les professions qui se rattachent à la justice, ma's de ses décisions relevaient les intérêts de l'innombrable foule des plaideurs, c'est-à-dire de la France entière. La fortune, l'honneur, la vie des plus grands pouvaient être à la merci de ses arrêts. Eût-on pour soi la raison, le bon sens, l'équité, il fallait encore payer de sa personne, visiter et prier les juges, presser de ses instances la mollesse calculée du rapporteur. Peu de gens se confiaient uniquement en la bonté de leur cause et s'ofl^raient le coûteux plaisir de perdre leur procès.
Non moins rares étaient les juges qui se tenaient pour insultés par les sollicitations des plaideurs et inclinaient à donner tort à ceux qui se prévalaient des plus puissantes recommandations. « La comtesse de Maillv, écrivait M"* de Maintenon
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à M. de Harlay, voulait vous porter elle-même, monsieur, une recommandation de ma part que je ne puis lui refuser et que
l. Journal et Mémoires du marquis (VArgenson. piibliés par la Société de l'Histoire de France, t. l, p. 43, note 2,
je crois inutile. Je suis souvent persécutée pour vous en faire, parce qu'on voit la bonté que vous avez pour moi ; mais je ne veux pas en abuser*. > M"* de Maintenon, à tout le moins, en usait, comme il parait par sa con'espondance ^
Les Grignan sont depuis plusieurs années aux prises avec M. d'Aiguebonne, qui ne leur dispute rien moins que leur nom et leur bien. La lutte est ardente, . chaque partie essaye d'y engager, d'y compromettre le Dauphin, en prétendant qu'il sollicite pour elle,^ et Seignelay est obligé d'écrire aux présidents Croiset et Feydeau, et à Coignet, le rapporteur, pour mettre décidéinent Monseigneur hors de cause ^. M. d'Aiguëbonne, enfin vaincu, en appelle ; M'" de Grignan ne peut venir à Paris ; sa mère se jette dans la mêlée et se bat vaillamment sous ses enseignes.
On sollicite, on va chez les présidents, chez les conseillers : en trois jours on voit vingt-deux juges ; on crie, on fait du bruit, on se plaint de cette longue persécution, on réveille le dernier arrêt tout d'une voiXy que vous obtîntes il y a six mois : tout le monde s'en souvient encore ; tout est vif, on a de l'indignation pour cette horrible chicane ; on met ses amis en campagne, ou plutôt ils s'y mettent euxmêmes avec tant d'amitié, tant de chaleur, tant d'envie de vous tirer de cette oppression*, que c'est leur propre affaire.
Dans le procès soutenu par les ducs contre les prétentions du maréchal de Luxembourg, quelle passion anime les parties adverses ! quelle puissante cabale se forme de chaque côlé, et quels personnages, des plus grands du royaume, s'empressent autour des magistrats arbitres de la querelle ^ ! M"' de Montpensier, M. le Prince plaident contre la maison de Lorraine pour la succession de M"^ de Guise et sollicitent leurs juges a tout comme nous pourrions faire », écrit M""* de Sévigné, au temps du procès d'Aiguebonne^. En 1711, M"'' la Duchesse dune part, et d'autre part la princesse de Conti et la duchesse
1. Correspondance générale de if/"" de Mainlenmiy 8 juillet 1696.