‹ Les mariages dans l'ancienne société françaiseChapitre 213 sur 318 · Saint-Simorit t. II, p · texte numérisé non relu

Saint-Simorit t. II, p

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i02 LA ROBE.

et fort salé) lui demanda ce que c'était, c Ce que c'est, Sire, lui ré- )>ondit Rose d'un visage enflammé, c'est que je vous prie de me dire si nous avons deux rois en France ? — Qu'est-ce à dire ? dit le roi surpris et rougissant à son tour. — Qu'est-ce à dire ? répliqua Rose. C'est que si M. le Prince est roi comme vous, il faut pleurer et baisser la tête sous ce tyran ; s'il n'est que premier prince du sang, je vous en demande justice, Sire, car vous la devez à tous vos sujets, et vous ne devez pas souffrir qu'ils soient la proie de M. le Prince. >

Combien de grands seigneurs l'auraient pris sur ce ton avec le plus majestueux des rois? Heureusement le roi aimait la justice : M. le Prince reçut Tordre d'enlever à ses frais jusqu'au dernier de ses renardeaux, en payant leurs dégâts. M. le Prince obéit^ et comme il n'était pas médiocre courtisan, il fit des avances marquées à son voisin ; mais ce voisin « se tint longtemps sur sou fier et la lui garda bonne ». Certaine scène fort piquante dont il régala un jour le courtisan, prouva qu'il n'avait pas oublié l'inondation de renards. II prit l'heure où M. le Prince, en attendant avec les courtisans que le roi sortît de la messe, flattait et cajolait à son habitude les ministres réunis dans la chambre du roi : •

Tout d'un coup le bonhomme, qui le voyait faire, s'en va droit à lui, et clignant un œil avec un doigt dessous, qui était quelquefois son geste : « Monsieur, lui dit-il tout haut, je vous vois faire ici un manège avec tous ces Messieurs, et depuis plusieurs jours, et ce n'est pas pour rien ; je connais ma cour et mes gens depuis longues années, on ne m'en fera pas accroire ; je vois bien où cela va > ; et avec des bonds et des inflexions de voix qui embarrassaient tout à fait M. le Prince, qui se défendait comme il pouvait. Ce dialogue amassa les ministres, et ce qu'il y avait là de principal autour d'eux. Comme nose se vit bien environné et le conseil sur le point d'être appelé, il prend respectueusement M. le Prince par le bout du bras, avec un souris fin et malin : « Serait-ce point. Monsieur, lui dit-il, que vous voudriez vous faire premier prince du sang ?» et à l'instant fait la pirouette et s'écoule.

Ce jeu si malin, ce trait final si habilement ménagé, provoquèrent l'hilarité générale : M. le Prince avait beaucoup d'esprit, mais il avait trouvé son maître, et le tour de Rose valait bien celui des renards. Il le sentit, et si pénible qu'il fût à un prince du sang d'être publiquement rappelé par un bourgeois au sentiment de sa dignité, il dévora sa rage et se tut.

Notez que Rose était octogénaire quand il montrait cette verdeur d'esprit ; c'est qu'aussi sou esprit se renouvelait à des sources toujours vives, l'observation des hommes, la pratique des affaires et de plus la culture des lettres. II avait, avec beaucoup d'autres magistrats, l'honneur d'appartenir à l'Académie française et l'avantage d'y vivre avec les grands seigneurs sur le pied d'égalité; il y avait été admis en 1675. Dès 1667, il s'était montré particulièrement soucieux de la considération de ce corps, en homme d'esprit qui méritait d'en faire un jour partie. Le roi, au retour de sa campagne de Flandre, venait d'être harangué parles compagnies supérieures, lorsque Rose, avec le ton plaisant qui lui était habituel, lui demanda la permission de lui signaler un horrible désordre. Ce désordre horrible, c'était de laisser muets, en aussi beau sujet de parler, ceux tiui font une profession particulière de l'éloquence. Le roi sourit, et pour faire cesser un pareil scandale, délia la langue à l'Académie, qui partagea désormais le privilège dont jouissaient les gens de robe longue ^ Ce respect et ce goût des choses de l'esprit, cette culture intellectuelle si supérieure à celle des gentilshommes est un des traits distinctifs de la robe, et il n'est pas surprenant qu'elle ait donné tant de beaux génies aux lettres sacrées et profanes.

L'œuvre de Rose appartient à la littérature d'État : il n'est pas seulement la main qui simule l'écriture du roi, il est aussi l'interprète de sa pensée ; il rédige les lettres aux souverains, aux étrangers de haut parage, aux généraux d'armée, aux personnes que Louis XIV veut distinguer ou récompenser, et le ton, le style sont d'un roi'. « II n'est pas possible de faire parler un grand roi avec plus de dignité que faisait Rose, ni plus convenablement à chacun, ni sur chaque matière^. »

La politesse de l'esprit et des manières pouvait-elle être moins sensible chez les femmes de la robe? Nous en avons déjà rencontré quelques-unes, associées à la vie de cour par leurs maris devenus ou en mesure de devenir secrétaires d'État : si M"** de Pompone et Chamillart nous ont paru dépourvues

f. Ménmres de Charles Perrault ^ livre III.

i. La Bruyère, dans son discours à rAcadémie, désigne Rose en louant • ces hommes habiles, pleins cresprit et d*expérience, qui^ par le privilège de leurs emplois, font parler le Prince avec dignité et avec justesse. »

de toute distinction, en revanche quelle noblesse dans M^ de Pontchartrain, et chez M"* Voysin, avant sa grandeur dernière, quel sentiment exquis des bienséances ! Il &ut remonter bien avant dans le règne de Louis \J\ pour retrouver le type si malicieusement dépeint par Fléchie. Rapprochez de M"* de Pontchartrain la femme de l'avocat général Om^ Talon, et voas mesurerez la différence des temps et des mœurs.

Celle-ci est, par-dessus tout, une ménagère accomplie : lorsqu'elle accompagne à Clermont son fils Denis qui remplit le rôle d'avocat général dans la commission des grands jours d'Auvergne, elle surveille la dépense avec une rigueur qui fait sourire les dames de la ville et gronder tous les marchands. Leurs poids sont faux, leurs prix excessifs ; tout est à vérifier et à rectifier au plus tôt ; si la ville ne se plaint pas, tant pis pour la ville : M"* Talon ne veut pas être rançonnée et Tait la réforme pour elle seule. Active, impérieuse, envahissante, rien n'échappe à l'intempérance de son zèle. Les dames de Clermont sont frivoles, irréfléchies, inhabiles aux bonnes œuvres ; il faut leur apprendre la charité à l'instar de Paris. M"' Talon les convoque, les exhorte, les sermonne, les édifie de cent manières ; il n'y a de parole que pour elle : M. le curé ouvre la bouche par trois fois, sans réussir à se faire écouter une. Elle sait tout, prévoit tout, règle tout, donne avec les dimensions de la marmite la recette du bouillon, les moyens de l'épaissir ou de le clarifier, surtout de le faire à bon compte; elle chicane la trésorière, une femme de qualité, sur une dépense de trente sols. On ne sourit plus, on tremble en l'écoutant. Après les dames de Clermont les Drsulines, après les Ursulines les administrateurs de l'Hôlel-Dieu, subissent ses mercuriales. Celles-ci se lèvent à quatre heures et demie; c'est une demi-heure trop lard. Ceux-là se plaignent de l'excès de leur besogne ; est-ce que le roi et M. Colbert se plaignent, eux qui en ont bien davantage ! M'"* Talon non plus ne plaint pas la sienne, et, dans son besoin d'enquête et de réforme universelles, elle va jusqu'à s'inquiéter de la pension des prisonniers et des gages du bourreau. 11 n'y a que sa coiffure qu'elle oublie d'amender, quoique tout à fait extraordinaire; il y avait des jours où les mauvaises langues de Clermont lui trouvaient un faux air de mitre. Tallemant ne dit qu'un mot de M"»® Talon :

a elle faisait souvent enrager son mari », et il ne donne aucune preuve à Tappui de son dire, mais après avoir lu Fléchier, on le croit volontiers sur parole*.

Saint-Simon n'a pas eu la bonne fortune de rencontrer et de peindre une nouvelle M'"'' Talon : dans ses portraits de femmes nées ou mariées dans la robe, c'est moins le ridicule que le charme qui domine. M'"'' de Varangeville, la fille atnée de Courtin, a était une grande femme, très-bien faite et lors encore fort belle et de grand air, qui avait beaucoup d'esprit et de monde o . Son mari n'était qu'une c espèce de manant de Normandie, dont le nom était Rocq » , mais il était riche, homme d'esprit et de mérite, et digne de la protection de son beaupère, qui le fit nommer ambassadeur à Venise. A cette espèce de manant M*"* de Grignan écrivait du ton le plus respectueux lorsqu'elle lui recommandait quelqu'un de ses amis. Il semblait destiné à un brillant avenir, lorsqu'il mourut peu après son retour de Venise, en 1692. M"* de Varangeville demeura fort considérée. Monseigneur, dont elle est la voisine à Meudon, l'honore de son amitié, la fait asseoir presque tous les jours à sa table avec la princesse de Conti. Le roi, lorsque Courtin se défend sur sa santé d'accepter sa nomination de plénipotentiaire à Ryswick, lui offre de lui adjoindre sa fille pour l'aider dans la partie la plus secrète des négociations. Les deux filles de M™® de Varangeville furent la présidente de Maisons et la maréchale de Villars, toutes deux belles et de fort grand air^.

M"** d'Armenonville, une fille de marchand, entre avec une aisance parfaite dans les goûts de somptueuse élégance de son mari. Le duc et la duchesse de Bourgogne, après une cavalcade au bois de Boulogne, les surprennent à la nuit tombante à leur château de la Muette, pour en voir les embellissements. Leurs hôtes improvisent comme par enchantement un souper exquis et une fête magnifique :

Les dames de la cavalcade soupèrenl avec M^*^ le duc et M'"*' la duchesse de Bourgogne, laquelle pendant tout le repas fut servie par

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