Des biens de fortune
devint premier architecte et enfin surintendant des bâtiments (1699) *.
Saint-Simon, qui ne Taime pas, conteste que son mérite lui apparltnty en fait honneur à un dessinateur nommé L'Assurance, dont Hardouin cachait et exploitait le génie. Un talent du moins qu'il n'empruntait à personne était celui de plaire au roi : tout peuple qu'il était, il avait le génie insinuant et rusé d'un courtisan.
Sa charge lui donne des privautés qui le tirent du pair, et dont il sait profiter : après les premières entrées, il reste seul dans le cabinet du roi avec les bâtards et leurs anciens gouverneurs ; c'est à ce moment qu'il soumet au roi ses plans, ses dessins, mais il a eu le soin d'y laisser quelque grosse imperfection. Le roi la découvre, la signale, la corrige; le surintendant s'étonne, admire, s'extasie, s'écrie qu'il n'est qu'un écolier, et son auguste maître ne s'oiïense pas de ses hyperboles. Bientôt le roi lui parle d'autre chose encore que de jardins et bâtiments ; enfin Mansart s'enhardit, ose lui adresser le premier la parole, même le questionner, mais il épie et saisit toujours le moment favorable, et sait être à propos discret ou familier. Il ne s'avisait de cette réserve qu'avec le roi, et ne contraignait pour personne autre la rondeur de ses façons. « Il tirait un fils de France par la manche et frappait sur l'épaule d'un prince du sang ; on peut juger comment il en usait avec d'autres. »0n était secrètement furieux de son sans-gène, mais on connaissait, on redoutait son crédit, quoiqu'il n'eût pas, au fond, l'humeur méchante, et Ton ne se permettait pas de bâtir ou de tracer un parc sans recourir à Mansart, pas plus qu'on n'osait être malade sans consulter Fagon. Ses richesses croissaient avec sa faveur, et le Bas de Mon targis, financier de mince mérite, avait été fort bien inspiré en lui demandant sa fille.
Malheureusement, la mort vint se jeter en travers de cette brillante fortune: « une colique de douze heures l'emporta et fit beaucoup parler le monde » (1708). L'apprenti maçon était-il devenu assez grand personnage pour mériter l'honneur d'être
1. Hardouin Mansart, fils d*un peintre du cabinet du roi et d'une sœur de François Mansart, éleva les châteaux de Marly, de Trianon, etc., et mit le sceau à sa réputation par la construction du château de Versailles et du dôme des Invalides.
empoisonné? L*honnéte et brutal Fagon, qui s'empan de hn et le condamna assez gaiement, déclara qu'il succombait à une indigestion de glace et de petits pois, et qu'il avait l'Iubitude de se régaler, même avant le roi, des nouveautés de ses potagers.
L'opinion publique ne put se résigner à voir dans cette fin subite un simple abus de primeurs. Selon les uns, de récentes et pénibles émotions lui avaient porté un coup mortel : le contrôleur général Desmarets, duquel il sollicitait avec instance de nouveaux fonds pour les bâtiments, lui avait durement demandé compte du dernier argent qu'il avait reçu, et le roi, donlii avait invo{|aé Tappui, lui avait parlé du même ton que le contrôleur. Selon d'autres, les fermiers des postes, avertis qu'il avait fait parvenir au roi des mémoires qui dénonçaient leurs gains scandaleux (agissait-il à l'instigation de son gendre?), et qu'il avait obtenu la promesse d'une forte somme d'argent s'il prouvait Texactitude des faits rapportés, avaient essayé de le gagner en lui offrant jusqu'à 40000 livres de rente; leur offre ayant été repoussée, ils avaient pris un moyen plus énergique et moins dispendieux de s'assurer de son silence. « L'enflure démesurée de son corps, aussitôt après sa mort, et quelques taches qui se trouvèrent à l'ouverture, donnèrent cours à ces propos, vrais ou faux *. »
Son gendre, le Has de iMontargis, achetait cette même année (1708) la charge de garde du trésor royal au prix d'un million; il était commandeur et secrétaire des ordres du roi, et seigneur de Vanvres, dont lïardouin Mansart avait bâti le château : Tancien commis à iOO livres avait fourni une brillante carrière. L'une de ses filles fit un grand mariage ; elle épousa en 1715 le marquis d'Arpajon, officier général d'une haute naissance et d'un mérite distingué, décoré de la Toison d'or. La dot était de 500000 francs ; 500000 autres étaient promis à la mort du père. Si ces derniers furent jamais touchés, la fortune de Montargis devait être énorme. L'année qui suivit fut en effet l'année terrible aux financiers; on rechercha, on arrêta Montargis : 1800 millions avaient passé par ses mains comme trésorier de l'extraordinaire des guerres et comme garde du