Charlotte de l'Aubespine était âgée de vingt-sept ans
Ll NOBLESSE bE¥ï< pleine deverlu, d'esprit, et d'un grand sens, et qui ne songea qu'à lui plaire et ii le conserver, à prendre soin de ses aHaires et àm'éleverde son mieux. « Il sut d'ailleurs avec une prudence avisée et résolue l'aider h être vertueuse en éloignant d'elle les grandes tentations. Un jour arrive à Blayc un gentilhomme porteur d'une lettre de M°" de Montespan qui annonçait à sa parente qu'elle lui avait obtenu une place de dame du palais. M"" de Saint-Simon était sortie; ce Tut son mari qui ouvrit la lettre, n et tout de suite il prit une plume, remercia M"" de Montespan, et ajouta qu'à son âge il n'avait pas pris une femme pour la cour, mais pour lui, et remit cette réponse au gentilhomme. >> Au retourde sa femme, il lui apprit ce qu'il avait refusé pour elle, i Elle y eut grand regret, mais il n'y parut jamais'. »
De ce tardif mariage il eut ce lils tant désiré, un enfant de petite taille, de chétive apparence, mais d'àme ardente et d'énergique volonté. 11 vécut assez longtemps encore pour le marquer fortement de l'empreinte de son caractère, de ses goûts, de ses preférences, mais non pour l'appuyer et l'avancer à la cour. Le jeune duc avait dix-huit ans quand il li; perdit, il sentit son isolement :
Fils d'un favori de Louis MU, écrit-il, et d'une mère qui n'avait jamais vécu que poar lui ((I y a là comme l'ombre d'nti regret, le iouvenir mélancolique de la place refiisée à la cour), qu'il avait épousée D'étant plus jeune elle-même, sans oncles ni tantes, ni cousins germains, ni parents proches, ni amis uliles de mon père et de ma mère, ai hors de tout par leur âge, je me trouvais exlrèmemenl seul.
Restait la ressource des isolés, une bonne alliance. Sa mère y pensa en même temps que lui pour une raison qui roérile d'être relevée : edrayée des périls qu'il avait courus dans une première campagne, elle tenait à l'établir avant qu'il en fît une
1 . Saint-Simon, l I, ch. iv, v. « La charge de dame d'atours était une des principales de la maison de la reine. D'après le trailé des ofTices de Cuyol, la dame d'atours devait donner les ordi'e* pour tout ce qui concernait les vêtements el les pierreries de la reine; elle présidait à sa toilette et dirigeait le» femmes de chambre chargées de l'habiller et de la coîlTer. Aux audieiiciis que donnait la reine, la dame d'atours se plaçait à sa gauche; elle servait la reine à son petit couvert en l'alwence de la dame d'honneur. * (Noie de l'édition Chérucl.)
^^conde, c'est-à-dire à continuer les ducs de Saint-Simon, et ^ ne pas laisser leur nom et leur dignité à la merci d'un coup de mousquet. Il faut, on le voit, que le fils se marie avant vingt ans, comme le père s'était marié après soixante, pour avoir au plus vite un héritier et sauver l'avenir de sa maison. L'ambition, chez ce jeune homme, s'alliait à une âme haute et saine ; il ne s'arrête pas un moment à l'idée d'une mésalliance avec des millions, il ne songe pas davantage à frapper à la porte de quelque grande maison auK mœurs équivoques : il va droit à ce qu'il y a de plus solide, mais aussi de plus pur à la cour. 11 s'éprend à la fois de la faveur et des vertus de M. de Beauvilliers. Si les vertus étaient grandes, la faveur ne l'était pas moins: duc et pair, ministre d'État, chef du conseil des finances, premier gentilhomme de la chambre, quelles brillantes séductions dans un beau-père ! Mais il faut tout dire : M. de Beauvilliers n'était pas parfait, il avait deux fils et huit filles. D'autres y auraient regardé, à deux fois. Saint-Simon, quoique sa fortune soit quelque peu en désordre, passe outre ; il persuade sa mère, se fait donner un état de ses biens, va trouver M. de Beauvilliers, lui dit sa situation, ses vœux, le laisse libre sur le chiffre de la dot et se déclare prêt à signer le contrat de mariage. M. de Beauvilliers, surpris, ému, ravi, essaye cependant de calmer ce jeune impatient, de lui montrer les obstacles : sa fille aînée veut se faire religieuse, la seconde est contrefaite, la troisième n'a pas treize ans. M. de Beauvilliers n'avait pas compris l'homme qui lui parlait ; c'était de lui qu'il s'agissait, c'était lui qu'on voulait, et non telle ou telle de ses filles. C'est vous que j'épouse, entendez bien, monsieur, vous et M"* de Beauvilliers. Votre fille aînée, je ne la connais pas, je ne l'ai jamais vue ; si elle veut se faire religieuse, je vous demande la troisième (Saint-Simon, malgré sa passion pour les parents, passe prudemment par-dessus la seconde). Ne m'alléguez pas son âge, elle n'est pas plus jeune que ne l'était en se mariant M"* de Mortemart, votre belle-sœur; ne m'alléguez pas son peu de bien, vous la doterez comme vous voudrez, comme si son aînée devait se raviser, se marier un jour : je me contente d'un mariage de cadette. M. de Beauvilliers se défendait de son mieux, en pleurant et en embrassant ce jeune homme qui voulait être son fils.
m LA nOBLESSË DE RACE.
n dut subir encore deux ou Irois vigoureux assauts. Saint- Simon s'exallail, se passionnail à mesure qu'il renconlrait plus de résistance. M. de Beauvilliers, écartant formeltemeiit l'idée d'un mariage avec sa troisième fille, l'obslacle qui restait était la vocation de l'aïuée. Vocation trompeuse, s'écrie l'obstiné prétendant, pleine de déceptions amères, de regrets cuisants, et il peint avec effroi ces prisons du corps et de l'esprit qu'on appelle des couvents, il fait plus, il oppose vocation à vocation ; celle de M"' de Beauvilliers est d'entrer au couvent, la sienne est d'épouser M"" de Ueauviiliers. Laquelle des deux est la plus raisonnable, la plus ferme, la plus dangereuse à contrarier? qu'on force la sienne, qu'on le réduise à épouser une autre femme, et voilà un déplorable ménage. Tout cela sans sourire, du ton le plus sérieus, le plus convaincu, avec une logique enflammée, pressante, absurde. C'est à M"" de Beauvilliers qu'il allègue ce beau raisonnement. La veille, il faisait à son mari un aveu non moins singulier.
Lu soir j'allai ù la musique à l'appartement, où je me plaçai ea sorte que j'y pusse toujours voir M. de ISeauvilliers, qui éledt derrière les princes. Au sortir de ii\, je ne pus me contenir de lui dire à l'oreille que je ne me sentais poiiii ivapable de vivre heureux avec une autre qu'aveu sa fille, et sans attendre de réponse, je m'écoulai.
Ses regards, ses paroles confondent la fille avec le père, et leur adressent une'commune déclaration. Tant d'éloquence fut cependant en pure perte : M. de Beauvilliers crut de préférence à la vocation de son enfant, qui résistait à l'attrait du monde et éclatait avec une force irrésistible dans ses lettres à l'abbé deFénelon. Dieu l'emporta sur Saint-Simon, Dieu seul; car M. de Beauvilliers luidonna l'assurance qu'il refuserait sa fille au Dauphin lui-même, s'il était possible qu'il la voulût épouser. Saint-Simon, le cœur blessé, mais la vanité sauve, alla s'enfermer à la Trappe pour y pleurer le beau-père qui lui échappait '.
i. Saint-Simon, l. I, di. \ni. Sainl-Simoii no perdit ci^pcndant pas tout le fruit de cette démarcliu. •' Tuut se IraiU àe tclJc sorte en! rc eux, dit une Addition à Dangeau (1" septembre IÏI5', que M. de Beauvilliers ne l'oubli» jamais, qu'il h regarda et le traita toujours comme son gendre. • Saint-Simon eut deux beaux-pères au lieu d'un, et celui qui ne t'était que par le cœur ne lui fut pas le moins utile.
X'hiver suivant, il s'éprenait du maréchal de Lorges : ^^^tait M"* de Lorges, et non plus M"" de Beauvilliers, qui l'apt^^lait ; sa vocation avait tourné. Dans l'intervalle, on lui avait ï^'roposé plusieurs jeunes filles, l'inévitable M"® d'Armagnac, Y^nis W* de la Trémoille qui devint la duchesse d'Albret ; « tout <^ela fort en Tair ». M"* de Bracciano, la future princesse des VJrsins, avait eu pour lui des vues plus sérieuses. Elle élevait <3hez elle deux jeunes parentes qui n'avaient plus ni père ni :mère : M"® de Royan, sa nièce, M"* de Cosnac, sa cousine, toutes 4leuK nobles, riches, gracieuses. Elle était l'amie et la voisine -de la mère de Saint-Simon : celui-ci goûtait fort sa compagnie. « Son esprit, écrit-il, ses grâces, ses manières, m'avaient enchanté ; elle me recevait avec bonté et je ne bougeais de chez elle. » Voilà un milieu bien séduisant où le jeune duc risquait fort de se laisser charmer et attendrir ; il échappa pourtant, malgré les insinuations provocantes de M"** de Bracciano en faveur de sa nièce. M"* de Royan, avec tous ses biens et toutes ses grâces, était orpheline : Saint-Simon fut invulnérable, c Je Voulais, dit-il, un beau-père et une famille dont je pusse m'appuyer. » Ce fut la fille du maréchal de Lorges qui lui donna ce qu'il désirait si passionnément.
La probité, la droiture, la franchise du maréchal de Lorges me plaisaient infiniment; je l'avais vu d*un peu plus près pendant la caoïpagne que j'avais faite dans son armée. L'estime et l'amour que lui portait toute son armée ; sa considération à la cour ; la magnificence avec laquelle il vivait partout ; sa naissance fort distinguée ; ses grandes alliances et proches, qui contre-balançaient celle qu'il s'était vu obligé de faire le premier de sa race ; un frère aîné irès-considéré aussi ; la singularité unique des mêmes dignités, de la même charge, des mêmes établissements dans tous les deux; surtout l'union intime des deux frères et de toute cette grande et nombreuse famille, et plus que tout encore la bonté et la vérité du maréchal de Lorges, si rares à trouver et si efiectives en lui, m'avaient donné un désir extrême de ce mariage, où je croyais avoir trouvé tout ce qui me manquait pour me soutenir et cheminer, et pour vivre agréablement au milieu de tant de proches illustres et dans une maison aimable.
M. de Lorges, neveu de Turenne par sa mère, était frère de M. de Duras, tous deux ducs et pairs, maréchaux et capitaines des gardes ; le troisième frère, qui était protestant et fixé en Angleterre, s'y était richement marié à la fille du comte de
Feversham, et devenu veuf, il avait, disait-on, secrètement épousé la veuve de Charles II, sœur du roi de Portugal K L'alliance fâcheuse était celle du maréchal avec la fille du financier Frémont ; mais de ce côté les vertus, les mérites et les grands biens couvraient la tache originelle. Du reste on s'efforçait de rejeter cette alliance dans Tombi^e. Le Mercure, qui rédigeait ordinairement les annonces de mariage sur les notes des deux familles, glisse légèrement sur les Frémont, se permettant tout au plus une allusion louangeuse, mais anonyme, à la mère et à la tante * de la maréchale de Lorges, tandis qu'il s'enfonce avec complaisance dans les origines lointaines des deux maisons.
Leurs maisons ne le cèdent en rien Tune à l'autre, non plus que le reste; et si celle de M. de Saint-Simon lire son origine de Vermandois, dont il écartelle, avec celle de Saint-Simon, celle de madame son épouse la tire de cette ancienne de Poix, si considérable par elle-même et par ses alliances et que la vertu de trois frères également «établis en honneur et en dignité sait soutenir avec tant de gloire.
Saint-Simon ne peint M"" de Lorges qu'après son père, selon l'ordre de ses affections, mais il sait du moins la distinguer de sa cadette, tandis que l'hiver précédent il était prêt à épouser indifféremment presque toutes les filles de M. de Beauvilliers. Voici le court mais vif portrait de cette charmante personne qui méritait, ce semble, d'être aimée pour elle-même au moins autant que pour ses ancêtres.
La cadette était une brune avec de beaux yeux; l'autre, blonde, avec un teint et une taille parfaite, un visage fort aimable, Tair extrêmement noble et modeste, et je ne sais quoi de majestueux par un air de vertu et de douceur naturelle ; c'était aussi celle que j'aimai le mieux, dès que je les vis l'une et l'autre, sans aucune comparaison, et avec qui j'espérai le bonheur de ma vie, qui depuis Ta fait uniquement et tout entier.
1. Saint-Simon f i. III, p. 25G. — Addition d DangeaUy 21 janvier 1692.
2. Celte tante, que le Mercure ne daigne pas nommer, s'appelait M""« Damon, était femme du frère de M"* Frémont et amie des Saint-Simon; elle était l'auteur du mariage. Le noble époux de sa petite-nièce remarque avec une condescendance superbe « qu'elle était fort bien faite, et plus du ïnoncle que ces sortes de femmes-là n'ont accoutumé d'être ».
Celte vertu toujours égale, celte grâce noble et douce, étaient bien faites pour charmer une âme droite et loyale, et tempérer sa superbe et son feu. « Tout cela », disait le Mercure^ « est soutenu par 400000 livres qu'elle a eues en se mariant, ce qui ne doit faire un jour qu'une partie de son bien. » Ce ne fut qu'à grand'peine que M"® de Lorges put apporter cette dot à son mari. Le maréchal était trop magnifique dans sa vie ordinaire pour n'être pas réduit à se montrer parcimonieux le jour où il mariait ses enfants, et Bignon, le tuteur de Saint-Simon, dut lutter vaillamment pour son pupille, tandis que celui-ci ^e s'occupait que de faire sa cour et d'étaler dans ses cadeaux ^e noce la libéralité d'un grand seigneur. EnlBn les Frémont 'avèrent les dernières difficultés, et s'ils tinrent peu de place "^ns le Mercure^ ils figurèrent brillamment au contrat *.
Le mariage fut engagé et décidé dans le plus grand secret: '® secret était de rigueur dans ces sortes d'affaires, pour ne pas ^Veiller les compétitions, les jalousies, et mettre en branle toutes '^s mauvaises langues de cour. Saint-Simon ne le rompit que Pour l'un de ses camarades, le fils de Ponlchartrain, qui n'eut ^i^n de plus pressé que d'avertir M"*® de Bracciano. Celle-ci, ^Xii ne lâchait pas facilement prise, essaya de tirer de son J^une ami un aveu qui pouvait tout remettre en question, ^i^oisser M. de Lorges et relever les chances de M"** de Royan; ^ïlciais sa fine diplomatie ne réussit pas à faire parler le plus ^xpansif des homoiés *.
« Le mariage s'accomplit à l'hôtel de Lorges le 8 avril, que j'ai
toujours regardé avec grande raison comme le plus heureux jour
de ma vie », touchante exclamation qui fait plus d'honneur à
Saint-Simon que les visites de toute la France à l'hôtel de Lorges,
1. c M. le due de Saint-Simon épouse la fille ainée de M. le maréchal de
Lorges, à qui on donne 400000 francs en mariage, savoir : 100000 francs
d'argent comptant que donne le maréchal de Lorges, 200 000 francs que M"" de
Frémont donne après sa mort, et 100000 francs que M. de Frémont donne
aussi après sa mort. De ces 100000 francs-là M. le maréchal de Lorges en
payera Fintérét à M. de Saint-Simon durant la vie de M*» de Frémont. Le duc
de Saint-Simon jouit, en comptant le gouvernement de Blaye, qui vaut
26 000 livres, de 110 000 livres de rente, dont il en paye dix de douaire à »!"• de
Saint-Simon sa mère, qui a outre cela 40 000 livres de rente de son bien. »
(Dangeauy 31 mars 1695.)— Point d'addition à ce passage du journal; Texac-
titude de ces chiffres est donc incontestable.