Saint'Simonf t. I, p. 154 et suiv
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les propos louangeurs du roi el les honneurs accordés à la nouvelle dutliesse : l'homme de cœur apparaît dans le duc et pair et nous ravit. It esl douteux qu'il se Tût exprimé dans les mêmes termes s'il avait épousé la brillante M"' d'Armagnac ou la trop aimable duchesse d'Albrel. iM"' de Rojan, qui devint M"" de Chàlitlon, vécut du moins en honnête femme, mais son charme s'altéra vite : Saint-Simon, en nous la peignant dans la suite chargée d'embonpoint et défigurée par un tic qui lui démontait subitement le visage, devait se féliciter intérieurement d'avoir déjoué les secrètes intentions de la duchesse de llracciano *.
Le mariage de l'ahiée des filles de M. de Lorges décida celui de la cadette, M"' de Quintin. M. de I^uzun la vit, le lendemain, sur le lit de sa sœur avec plusieurs autres Tilles à marier ; il la remarqua et demanda sa main. Cette aristocratique coutume d'exposer une femme d'une seule nuit, qui révoltait l'honnêteté bourgeoise de la Bruyère', par une mode non moins choquante donnait une occasion de plus de produire les jeunes lilles et de hâter leur établissement
M. de Lauzun était l'homme de toutes les audaces et de toutes les aventures. Il avait fait tourner la tète des plus galantes femmes de la cour et surpris le cœur de la plus vertueuse des princesses, adoré de celles-là comme le plus roué des libertins, de celle-ci comme un héros de Corneille; il avait de sang-froid, à force de modestie, d'abnégation feinte, attisé, exalté la passion de Mademoiselle jusqu'à la plus hardie des résolutions : ce cadet de Gascogne fut pour toute la cour, vingt-quatre heures durant, seigneur de Dombes, duc de Montpeosier, cousin germain du roi. S'il avait précipité son mariage, au lieu de s'amuseï' à en savourer d'avance toutes les grandeurs, il faisait une fortune inouïe (1670). L'année suivante, enfermé dans la prison de Pignerol pour avoir insulté M'"' de Montespan et manqué de respect au roi, il pouvait méditer sur la fragilité des choses humaines. Mademoiselle, à force de prières, de larmes, de sacrifices, en se dépouillant toute vivante en faveur du duc du Maine, finit par obtenir sa
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délivrance; il paya son dévouement de froideur, de mépris, d'insultes : que lui faisait la tendresse d'une vieille fille qui ne pouvait plus l'épouser que secrètement? Mademoiselle s'emporta, l'égratigna, le battit ; il rendit coup pour coup, et fut enfin chassé. Il semblait perdu, abîmé; un coup d'audace le remit à flot. C'est en Angleterre, au moment de l'invasion du prince d'Orange, qu'il retrouve la fortune qui le trahissait en France ; il se fait le chevalier de la reine et du prince de Galles et les ramène sains et saufs en France (1688). Les souverains détrônés le couvrent de leur protection , de leur amitié, émoussent le ressentiment que lui gardait le roi : il est décoré de Tordre de la Jarretière et reçoit la plus désirée des grâces, la dignité de duc.
 son âge, après une vie si diverse, si agitée, il semblait naturel de goûter enfin le repos sous ce dernier sourire de la fortune. Mais l'ambition mord de nouveau son cœur; il fait ce que Saint-Simon faisait à vingt ans, il cherche un beau-père, maréchal de France, qui puisse le jremetlre en commerce intime avec le roi et lui rouvrir la carrière. Jeune encore, il ne rougissait pas de paraître épris d'une personne qui avait bel et bien passé la quarantaine; à soixante-trois ans, il a l'impudeur d'épouser une fille de quinze. Ce fat s'en va solliciter l'agrément du roi, et ne déclarant que la moitié de sa pensée, il lui donne pour raison de son mariage son désir d'avoir un héritier à qui laisser son titre et ses biens. Mais ce qui semble énorme dans cette alliance, ce ne sont pas tant les visées de M. de Lauzun que l'acquiescement de M. et de M"^ de Lorges, d'honnêtes gens après tout.
11 leur était impossible de se faire la moindre illusion sur le compte de M. de Lauzun. Sa vie était à jour; ses cassettes, saisies lors de son envoi àPignerol, avaient raconté ses amours sans nombre, soigneusement étiquetées et ornées d'inscriptions cruelles ; son humeur fantasque, insolente, vindicative, était la fable de la cour. Mademoiselle avait publiquement flétri ses manèges et ses mensonges; tout récemment, à son lit de mort, elle avait refusé de recevoir celui qui était peut-être son époux ; tout le monde le haïssait et le redoutait. Lauzun, d'un seul mot, fit oublier tout son passé. Le « sans dot », immortalisé par Molière, ferma la bouche à M. et à M'"'' de Lorges. 11 ne
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demaiidaJl rifii qu'il M. Frêmoni, et encore après sa moil, et il faisait après la sienne des < avantages prodigieux » à M"' de Qutntin. La maréchale aimait son enfant avec passion: elle avait même été lenlée de lui sacrifier son aînée, mais ses désirs, ses soins et " (juelque chose de plus n n'avaient pu l'aire de celle-ci une l'elîgieuse: elle défendit quelque temps sa lille de prédilection, puis elle songea qu'elle ne sérail pas duchesse, sa sœur l'étant, qu'elle n'entendrait pas le lendemain de ses noces le roi prononcer ces paroles délicieuses k la vanité féminine : « Madame, s'il vous plaît de vous asseoir: Madame, je vous ai déjà priée de vous asseoir, i Les ducs à marier se faisaient fort rares ; l'année d'après, ils étaient presque introuvables. M'" de Cosnac oiïrait de se dépouiller de toute sa forluno pour un gendre qui serait duc; elle ne donnait que la moitié de ses revenus pour un marquis, un comte ou un fils de maréchal de France. M"* de Lorges ne voulut pas priver sa fille d'une distinction si enviée, et elle crut l'aimer encore en la donnant à M. de Lauzun. Celui-ci eul aussi la bonne chance d'avoir pour rival le fils du chancelier Pontchar- Irain, laid, borgne et d'humeur brutale, qui s'offrait également à épouser pour rien : de peur de l'un. M"' de Quintin se rejeta vers l'autre; enfin, faut-il ledire?la fillette pensait ingénument qu'un mari de cet fige ne tardei-ait pas à mourir, et qu'au bout de deux ou trois ans elle serait o libre, riche et grande dame « ; elle ne trouvait donc plus M. de Lauzun trop vieux, au contraire. Nous n'inventons ni ne supposons rien; ce fut là, elle l'avoua plus lard et à diverses reprises, la raison qui la détermina.
Lauzun, celle fois, ne traîna pas les choses en longueur ; il avait i-emarqué la sœur de M"" de Saint-Simon le 9 avril, le 20 mai il était son mari. Cette alliance excita les railleries et les censures; les jaloux criaient sans doute encore plus fort que les raisonnables. M"" de Lauzun cependant allait en compagnie de sa mère et de sa sœur prendre son tabouret à la cour. En revenant de Versailles à Paris, fa maréchale aperçut au Cours la Heine quantité de filles de qualité à marier, tandis qu'elle passait dans son carrosse entre ses deux jaunes duchesses établies en moins de six semaines: ce fut une f de consolation qu'elle goûta du mieux qu'elle put.
Son contentement fut court; on en vint vile des deux côtés aux regrets et aux remords '. Lauzun, nous lavons dit, avait tout espéré du crédit de M. de Lorges : mais le jour même où le maréchal était venu annoncer au roi le mariage de sa fille , il en avait reçu cette réponse, qu'il s était sans doute gardé de rapporter à son futur gendre : « Vous êtes hardi de mettre Lauzun dans votre famille ; je souhaite que vous ne vous repentiez pas. De vos aiïaireSy vous en êtes le maître; mais pour des miennes, je ne vous permets de faire ce mariage qu'à la condition que vous ne lui en direz jamais le moindre mot. » Bientôt le maréchal cessa de commander les armées ; Thumeur de Lauzun ne se contint plus. M. de Lorges ne s était engagé, aux termes du contrat, qu'à loger et à nourrir les époux ; c'était encore trop, moins pour la dépense que pour les inconvénients de la vie commune. L'hôtel de Lorges était ouvert du matin au soir à tout ce qu'il y avait de plus brillant à la cour et à la ville. Il n'y avait rien à reprendre à la conduite de M™* de Lauzun, mais elle était jeune, belle, gracieuse. Son vieux mari prit peur, devint jaloux, ombrageux, fut la proie des soupçons et des alarmes vaines; les cousins Duras, jeunes et beaux comme leur cousine, avaient surtout le don de l'irriter. « Plaintes vagues, caprices, scènes pour rien, lettres ou d'avis ou de menaces, humeurs continuelles :i>, telle fut la lune de miel de ces époux mal assortis.
Un beau matin, Lauzun quitta l'hôtel de Lorges, et quelques heures après il envoya chercher sa femme en carrosse : c'était arracher le cœur à la maréchale. Mais ses larmes ne purent rien ; il fallut partir, renoncer à voir tous les siens, M"* de Saint-Simon exceptée, congédier tous ses domestiques, accepter deux filles soigneusement choisies, désormais préposées à sa garde, ne plus fréquenter que certaines compagnies admirablement triées, et enfin supporter avec patience les éclats d'une fantasque et parfois effroyable humeur. Heureusement l'habitude adoucit son tourment, car il fut long : ce despote avait l'âme chevillée au corps. Le désespoir de ne
1. Le 20 juin, M*"* de Goulanges annonçait à M"** de S(^vigné que M. de Lauzun donnait à sa femme un collier de 200 000 livres ; à la fln de février suivant, M. de Goulanges félicitait chaleureusement M*"^ de Simianc de n'ôtrc pas duchesse de Lauzun.
pouvoir rentrer dans le cœur du roi rirritait, l'exaltait jus la folie, mais sans abattre ses forces physiques; sa santé r6s^ ^ tait à toute une vie daventures, de débauche, dambity^^ inassouvie ; à quatre-vingt-dix ans, il caracolait encore au bc^^^ de Boulogne, devant le roi, sur un cheval à peine dompt^^ et faisait admirer sa souplesse et sa vigueur. Ce fut, il est vraf'r sa dernière prouesse; un mal horrible, un cancer dans iB bouche, se déclara subitement. Cet étrange personnage réservait au monde une dernière surprise : il souffrit quatre mois durant avec une grâce paisible, inaltérable, et mourut dans des sentiments de piété tardive, mais sincère. M"' de Quintin, en l'épousant, lui donnait au plus deux ou trois ans de vie; elle s'était trompée de vingt- cinq ans et avait bien gagné son rang, sa fortune et sa liberté (1723)*.
Saint-Simon, plus heureux que son beau-frère, eut son heure de puissance et d'éclat. Après la mort du roi, son ancienne intimité avec le duc d'Orléans réalisa le plus ardent de ses vœux et fit de lui un personnage politique. Cette haute fortune valut à sa fille un établissement inespéré. Ami et conseiller intime du duc d'Orléans, membre influent du conseil de régence, il fut à son tour courtisé et caressé comme beau-père. C'était bien lui, en effet, que voulait épouser le prince de Chimay : l'extérieur de M"* de Saint-Simon ne permettait pas d'en douter. « Elle était si petite, si contrefaite, si affreuse, dit le duc de Luynes, que M. et M™* de Saint-Simon, bien loin do songer à la marier, ne cherchaient qu'à la cacher aux yeux du public' » Les Mémoires confirment le témoignage de M. do Luvnes.
11 y n des personnes faites de manière qu'elles sont plus heureuses (io (Icineuror lilles avec le revenu de la dot qu'on leur donnerait.
1. Siùnt'Simon,i.\, ch. nr, p. 15, 21; XIH, ch.vi. — Dangfeai*, avril! 693, iiiui 1(U)r). - Mémoires de Mademoiselle y t. IV. — Sévigné, décembre 1670, (h^cniiibro 1071, décembre 1G88. La Bruyère a peint Lauzun sous le nom de Straton (cliapilro De la cour). Saint-Simon a été frappé de la justesse d'un Irait (lo rolto pointure : « Leduc de Lauzun a été un personnage si extraordinaire et Hi unique en tout genre, que c'est avec beaucoup de raison que lu Hruyèro n dit da lui dans ses Caractères qu'il n'était pas permis de rêver ronnno il a vécu. A qui l'a vu de près, môme dans sa vieillesse, ce mot Hnmblo avoir encore plus de justesse. »
^. Mthnoires du duc de Luynes, t. III, p. 137.
^ de Saint-Simon et moi avions raison de croire que la nôtre était
Celles-là, et nous voulions en user de la sorte avec elle.
Ajoutez que le prince de Chimay était un homme très-bien
^it, d'un visage très-agréable, dont Tair et toutes les manières
^^nlaient le grand seigneur. Comme il sollicitait instamment
la main de cette iSIle disgraciée, le père crut qu'il ne l'avait pas
hien vue, et, avec une plaisante franchise, il lui donna le détail
de toutes ses laideurs, en forçant même la réalité, s*il était
possible; il ajouta que, s'il n'avait en vue que son crédit, « il ne
voulait pas le tromper davantage sur cet article que sur les
autres, et qu'il ne se mêlerait en aucune manière des affaires
qui pourraient le regarder ». En relevant avec tant de vigueur
les imperfections de sa fille, il apercevait non moins clairement
le côté faible du prétendant :
II était grand seigneur par de grandes et belles terres, mais la plupart de longue main en direction, et ses affaires fort embarrassées, dont il ne laissait pas de tirer gros. C'était, de plus, un homme sans règle, qui, avec de l'esprit et les meilleurs discours, se gouvernait lui et ses affaires de fort mauvaise façon, plein de chimères et de fantaisies. La duchesse Sforze, de chez qui il ne bougeait tous les soirs, tant que son premier mariage dura, me prédit bien tout ce que j'en vis dans la suite ^ .
Saint-Simon espéra que son ambassade en Espagne lui donnerait le temps de se refroidir et l'ajourna à son retour. Cette ambassade, où il obtint pour son fils aîné la Toison d'or, pour le cadet la grandessc, enflamma sans doute de plus belle les convoitises du prince de Chimay ; il trouva un puissant appui dans la mère de Saint-Simon, a accoutumée à tout décider », et le mariage fut enfin conclu. La femme continua d'habiter chez ses parents ; le mari vécut quelques années à Paris, (c voyant sa femme de temps en temps » ; la mort du régent, qui arriva un an après le mariage, ne contribua probablement pas à resserrer l'intimité des deux époux*.
Le fils aîné de Saint-Simon, le duc de Ruffec, ne se maria
1 . Quelques mois après le mariage, Saint-Simon dut solliciter pour son gendre rappni du contrôleur général des finances, Pelletier de la Houssaye. (Voyez la lettre du 6 octobre 1722, imprimée dans Tédition des Mémoires de Saint-Simon en 20 vol. in-12, par Chéruel et Régnier fils, t. XIX, p. 327.)