L'ILE BOURBON
Les événements de Thistoire que nous \ nous proposons de mettre sous les yeux des lecteurs ayant eu leur cause première à Tile Bourbon, il nous a semblé utile d'initier, dès le commencement, le public aux mœurs, coutumes et particularités du pays dans lequel se sont passés les faits primordiaux de notre récit. Nous abuserons^ le moins longtemps qu'il nous sera possible, de ce droit que nous nous arrogeons dés le début; mais il nous a toujours semblé qu'on était plus à Taise, pour raconter, lorsque l'auditeur avait une connaissance parfaite des lieux où se passe l'action.
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Découverte, en 1S45, par les Portugais qui la trouvèrent déserte et qui o*y formèrent aucun établissement, nie Bourbon devint une possession française en 1642; mais ce ne fut que vers 1710, alors que la cession de Tîle avait été faite par le gouvernement à la Compagnie des Indes, que la colonisation prit une extension rapide. La culture du tabac, du café et des grains nourriciers fut, dès le principe, Tobjet spécial des travaux des colons. Cependant, laccroissement successif de la population développa, peu à peu, Findustrie agricole; Tadministration de la Compagnie ne sut pas favoriser ces progrès, car lorsque, en 1767, le gouvernement français reprit possession dertle,il la trouva dans une situation déplorable : Tagriculture, le commerce, tout y avait été négligé.
Délivrée du monopole de la Compagnie et appe« lée à profiter de toutes les chances avantageuses du commerce, la colonie de Bourbon prospéra rapidement. Il y eut un temps d'arrél dans cet accroissement de prospérité : ce fat de 1810 à 1815. Pendant ces cinq années, Tile appartenait aux Anglais qui s'en étaient empafés par surprise et qui, s'attendant sans doute à la restituer, négligèrent de s'en occuper. Bourbon fut enfin rendue à la France en 1815, et depuis lors, Tagriculturey a fait des progrés considérables. Ces progrès devinrent surtout
rapides à partir de 1832, alors que la culture de la canne à sucre y prit un grand développement.
Llle Bourbon est située, dans la mer des Indes, à 140 lieues de Madagascar, à 800 lieues de la côte orientale d*Afrique et à environ mille lieues dePondichéry. Llle a la forme d*une ellipse, dont le plus grand diamètre est d*eoviron 42 kilomètres et le plus petit, d'environ 40 kilomètres. La nature du sol, la disposition des laves dont il est formé, démontrent que rile entière est le produit de deux foyers volcaniques, points les plus élevés du territoire et qui portent, Tun le nom de Piton des Neiges et l'autre celui de Piton des Fournaises. Le Piton des Neiges est le point culminant de Bourbon. La partie de Tile que domine ce volcan éteint est la plus petite : c*est celle où se sont principalement développées la culture et Tindustrie agricole. G*est aussi dans cette partie qu'est située la ville de Saint-Denis, chef-lieu de Tile Bourbon et siège du gouvernement local.
Saint-Denis se distingue des villes européennes par ses maisons construites en bois et n'ayant en général qu'un seul étage : ses rues longues, droites ti propres n'ont aucun caractère pittoresque. Bâtie sur le bord de la mer à Textrémité nord de Tile, la capitale de Bourbon forme, en plan, un véritable échiquier dont la régularité est à peu près complète;
il résulte de cette disposition une certaine monotonie dont le regard est d'autant plus vite fatigué, que le style architectural n'a rien de caractéristique.
Cependant, une rue se distingue des autres par son aspect animé et vraiment charmant : c'est celle qui, se détachant de la ville, longe, à Test, le bord de la mer et vient aboutir à la route qui contourne le rivage. C'est par cette rue qu'arrivent à Saint-Denis, les habitants de la côte, apportant à la ville les fruits, les légumes et les productions d'une partie de l'intérieur de l'ile. C'est aussi par cette rue, que passent les riches colons retournant à leurs plantations, ou se rendant à leurs maisons de campagne. Il résulte de ce concours de passants, un mouvement inusité qui emprunte à la variété des types, des costumes et des véhicules, un charme tout particulier.
C'est là^ à l'extrémité de cette rue, sur la route de Sainte-Marie, que l'on conduit l'étranger, pour lui faire admirer le magnifique panorama qui s'offre, à droite et à gauche, è ses yeux éblouis. A droite, une chaîne de mamelons longe la route. — Ces mamelons, séparés à leur base par d'étroites vallées creusées par des ruisseaux torrentiels, se soudent les uns aux autres à leur sommet, dont la ligne de crête se découpe, en capricieux zig-zags, sur le fond azuré du ciel. De nombreux massifs d'arbres, ca-
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priciensement échelonnés sur les flancs de la montagne, varient, de loin en loin, avec leur ombre noire, la teinte ardente que le soleil des tropiqnes verse sur cette terre embrasée. A gauche, la mer et son immensité : la naer flamboyant des reflets que fait jaillir le mouvement de ses eaux et resplendissant, à rhorizon, des feux que les rayons allument au loin sur ses vagues.
Si Ton contin^ à suivre cette route, en se dirigeant à Test, on traverse, successivement, la Rivière des Pluies^ le Torrent de la Marre ^ le Ruisseau des Figues : puis on arrive à Sainte-Marie, dont le sol est couvert de plantations de cannes à sucre et de caféyers. Plus loin, on rencontreSainte-Suzanne, dont le territoire est situé sur une pente rapide, qui s*ddoucit bientôt et forme quelques plateaux entremêlés de coteaux et de vallées; puis enfin, on arrive à une vaste plaine, presque horizontale, que Ton appelle le Quartier Français.
Sainte-Suzanne est séparée du Quartier Français par une vallée large d'environ deux cents mètres, bordée, à son extrémité inférieure, par la route qui côtoie la mer, et fermée, à son extrémité supérieure, par UD épais rideau d'arbres. Cette vallée est traversée par la Rivière de la Vigne. Cette langue de terre, qui s'enfonce dans la montagne, est assez profonde : de chaque côté, un chemin abrité par des
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arbres séculaires suit les contours du pied des cooCre-forts. Ces deux chemins aboutissent à un plateau, sur lequel huit ou dix palmistes projettent leurs ombres tachetées de points lumineux et mobiles ; toute la partie comprise entre les chemins latéraux, la mer et le massif d'arbres, forme un parterre immense, où s'étalent les richesses de la flore des tropiques.
Arrivé sur ce plateau , le touriste se trouve en face d uoe élégante habitation, construite en bois, comme toutes celles de File ; abritée du vent queN quefois piquant de la mer, par un rideau de cocotiers dont la sombre verdure repose les yeux; mais sans empêcher de voir les flots calmes ou agités se briser sur les récifs de la côte.
Le principal corps du logis n'avait qu'un étage au dessus du rez-de-chaussée. Ce rez-de-chaussée se composait d'une salle à maoger, de plusieurs salons brillamment ornés de fleurs, et dune vaste antichambre, où se tenaient les domestiques et les esclaves. Le premier était réservé aux chambres à coucher des maîtres de la maison : là, le luxe créole s'étalait dans toute sa voyante splendeur. Des hamacs suspendus, des moustiquaires élégants allongeant les plis onduleux de leur gaze, et des chassemouches aux vives couleurs, n'attendant que la main de la jeune esclave habituée à les agiter! —
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Grêlaient, en un mot, de voluptueux séjours, où seul, le bonheur pouvait habiter..* si toutefois le bonheur, fort calme de sa nature, peut habiter sous ce climat de feu!
A une centaine de mètres, derrière ce bâtiment principal, s'élevaient des huttes en bois de fer, destinées à loger le nombreux personnel de serviteurs attachés i Thabitation et appartenant, pour la plupart, à la race nègre : les domestiques blancs étant logés dans le premier corps de logis.
Les plantations commençaient un peu plus loin et se continuaient larges et étendues, escaladant la côte quelquefois rapide du Pouce, jusqu'à Tendroit où la végétation luxuriante du pays s'emparait, sans réserve, de tout ce qui restait du cône montagneux. Du sommet du Pouce, Tœil ébloui contemplait, à Test et à l'ouest, une mer infinie qui, à l'horizon, rejoignait le ciel. Au nord, régnait la même splendeur uniforme, rompue par des iles volcaniques, paraissant jetées là par quelque monstrueux cratère sous-marin. Mais, quand on se retournait vers le sud, le panorama était magnifique, saisissant. C'étaieat d'abord, les dégradations successives des flancs de la montagne, les bois épais de tamarins, les immenses plantations, les mousses veloutées, les hauts palmistes et les sources de cristal ; tout cela merveilleusement mélangé.
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De i*habitation à la mer, le pays était moins beau : un rivage parsemé de galets durs et tranchants, finissant par une ceinture de rochers, où quelques anses naturelles, mais dangereuses, étaient ménagées, donnait à ce côté un caractère triste et navrant qui contrastait péniblement avec les environs. Une route, ou plutôt un large chemin, traversait cette plaine déserte et stérile, passait devant l'habitation et se continuait en tournant le Pouce.
Pourtant, la façade de Thabitation, quoique regardant cette tristesse, était pleine de gaité. Des massifs de fleurs, habilement distribués et mêlés à de grands arbres, envoyaient, de tous côtés, leurs parfums et leur ombre. Des cours d'eau descendus de la montagne, apportaient leur féconde humidité et entretenaient les productions merveilleuses de cette admirable contrée. Le palmier^ le nopal, le cactus, Teuphorbe se mêlaient et s'entremêlaient en touffes, en massifs , en groupes , ou croissaient solitaires. Dans les bassins formés par les petits cours d'eau, les nénuphars de l'Inde jetaient çà et là leurs fleurs et leurs larges feuilles. Tout ici respirait le bonheur, la joie, la volupté, « plus forte que la mort, » comme dit Dante; car la volupté qui, ailleurs, est le fruit de la civilisation , nait en ces lieux de la nature elle-même.
Cette spleodide propriété appartenait alors et appartient encore probablement aujourd'hui, à la famille des comtes de Cerny, établie là depuis plus d'un siècle, — française par son origine, créole par son tempérament. Le père du propriétaire actuel avait réussi à conserver, lors de la conquête de Tile par les Anglais, grâce à son urbanité et à son exquise distinction , les propriétés qui environnaient sa demeure. Il avait même su en doubler la valeur. Aussi laissa-t-il, en mourant, un riche patrimoine à son fils, ce qui lui permit ainsi de tenir un rang digne de ses ancêtres, au milieu de la eolonits renouvelée : il épousa une jeune et opulente Anglaise arrivée récemment et dont les domaines vinrent s'ajouter aux siens propres.
Miss Lucy Standard était une de ces frêles et vaporeuses filles d'Albion, que leur pays envoie par centaines, chaque année, respirer un air plus chaud et plus généreux en Italie. Son père, négociant de la Cité , enrichi dans les affaires et dont l'amour pour sa fille unique était poussé jusqu'à la folie, eut l'idée de venir à l'Ile de France, quelques années après la conquête, plutôt que de se rendre au pays banalement choisi par tous ses compatriotes. On peut supposer aussi qu'il fut guidé par un goût très prononcé pour le lucre; il flaira de bonnes petites transactions à faire, dans un pays qu'il jugeait pri-
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mitif, et se décida à s'y établir , puisqu'un eUmat chaud De pouvait que faire du bien à miss Lucy, et que son propre argent à lui-même y fructifierait probablement : le commerçant se cachait un peu derrière le père. Il acheta donc de belles propriétés dans les environs de Port* Louis, puis à Saint- Denis, quelques temps après, et arriva satisfait d'avance, du double résultat qu'il espérait atteindre.
Malheureusement ses espérances furent déçues, d'un côté du moins. La spéculation qu'il avait hasardée fut heureuse; mais la santé de sa fille ne se rétablit pas. En effet, élevée dans les brumes de la froide Angleterre, Lucy aurait pu supporter le climat chaud, mais relativement tempéré, de l'Italie ou du midi de la France , — tandis que les chaleurs tropicales de l'île Maurice l'abattirent «t que, sans que cela parût beaucoup extérieurement, le peu de force qui lui restait se trouva ébranlé.
Le père,. aveugle comme tous les pères, et confiant dans le remède qu'il avait choisi, ne s'aperçut pas de ce changement, qui, d'ailleurs, n'aurait pu frapper que les yeux expérimentés d'un homme de l'art. La jeune fille et le comte de Cerny se rencontrèrent sur ces entrefaites. Ils étaient tous deux jeunes/ riches et beaux. Ils se plurent, ils s'aimèrent. Rien ne s'opposait à une union aussi complètement assortie, et bientôt Saint-Denis vit s'ao-
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compiiruD maris^e sympathique à toos, mais dont les résultats deyaieot être désastreux. Eu effet , pour uue nature aussi délicate que celle de la jeune madame de Gern j, un enfant devait être un fardeau trop lourd à porter, et, sous ce climat embrasé, les fetigues de TenfiBinfement ne pouvaient qu'amener une perturbation plus profonde dans la santé de celle qui, toute jeune encore, était déjà la pftle miss Lucy.
Cet enfant vint. Ge fut un grand malheur l Non pas que cette grossesse ne fût accueillie avec joie par le nouveau ménage : il est si doux de se voir revivre dans un petit être, but de toutes les espérances, sujet de toutes les rêveries ! Que de projets bâtis sur une tête à naître ! Que d'amour dépensé dans une tendre prévision ! Mais la santé de Lucy de Gemy s'altérait de plus en plus pendant sa grossesse. En venant au monde, Tenfant mit en danger les jours de sa mère, et ce ne fut que par une espèce de miracle, qu'on put sauver Texistence des deux frêles créatures.
Maintenant, nous sommes obligé d'ouvrir une longue parenthèse et de remonter quelque peu en arrière, pour rendre intelligible la suite de notre récit, qui commence réellement au moment où la jeune comtesse flotte entre la vie et la mort, retenue à la terre par les liens puissants qui l'attachent à
son mari et à son enfant, par ses devoirs sacrés d'épouse et de mère, les plus grands, les plus saints qui soient sous le ciel.
Au moment d'introduire sur la scène Théroïne de ce livre , nous avons cru devoir consacrer quelques pages à la situation physique et morale des esclaves de l'Ile Bourbon en 1842. Du reste, en dépeignant une plantation, nous aurons dépeint toutes celles de Tile. Partout où il y a des esclaves, les usages sont les mêmes : la liberté seule enfante le progrès !