UNE PLANTATION
L'habitation de M. de Cerny était^ nous Tavons dity une des plus riches de la colonie. Des champs de maïs, de manioc, de patates, de cannes à sucre et des plantations de café et de girofle, voilà ce dont se composait cette belle propriété.
Rien de plus curieux à visiter pour TEuropéen qu'un établissement de sucrerie! Le moulin dans sa rotonde fait entendre son monotone tic-tac, la batterie ronfle en bouillonnant et les nègres circulent silencieusement à travers la Purgerie.
Ces pauvres diables, vêtus d'une chemise et d'un pantalon de toile bleue qui doivent durer six mois, I. 2
quelquefois même une année entière, commencent leur travail dès cinq heures du matin.
Il leur est défendu de porter des souliers ! Ajoutez à cela la maigre pitance qu*on leur alloue et qui consiste en deux livres de maïs par jour, vous aurez une idée de Texistence de ces parias de la société. La moindre infraction est punie de trente coups de fouet, limite imposée au pouvoir du mattre, mais qu'outrepassent, bien souvent, les bourreaux chargés d'exécuter les sentences sans appel du colon tout puissant.
Au moment où nous écrivons ces lignes, la question de rabolition de Tesclavage occupe une grande partie du monde nouveau et de Tancien monde. Les plus généreux efforts sont tentés pour Fémancipation d'une race qui n'a été soumise que par la privation d^instruclion et de conseils moraux. Nous aussi nous avons voulu mêler notre voix au concert des guerriers de l'indépendance.
Du reste, le moment n'est pas éloigné, nous l'espérons, où justice pleine et entière sera rendue à ces hommes dont le seul tort repose sur une différence de couleur. Que reproche-t-on aux nègres? Leur paresse, leur stupidité et quelque peu de fourberie. Voilà du moins sur quoi l'on s'appuie, pour mettre hors la loi commune des millions de citoyens qui ont autant de droit que qui-
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conque à participer aux bienfaits de la civilisation.
Qu'ils travaillent pour eux, ils ne seront plus paresseux; qu'ils aient part à Tinstruction commune, ils ne seront plus stupides! Enfin, quils D aient plus à cacher leurs plus simples désirs, de peur du bâton, et ils ne seront plus fourbes. Et qu'on ne dise pas que Tinstruction jetée à la race nègre serait du grain tombé sur une mauvaise terre. Nous avons des preuves éclatantes du con* traire.
Mais revenons à la plantation et à nos principaux personnages.
Le mariage n'avait changé en rien Texistenoe de Cemy. Fidèle à ses habitudes, il continua ses courses à la ville et y mena même souvent sa femme jusqu'au moment où, devenue grosse, elle ne put quitter Thabitation, sans imprudence, que pendant les heures les plus fraîches du jour. Le palanquin la fatiguait énormément : elle ne pouvait plus sortir qu'à pied^ marchant d'un pas lent et traînant, accablée à la fois, et par le poids qu'elle portait et par Texcès de la chaleur de ce ciel terride. La jeune femme avait su, dès son arrivée à rhabitation, se concilier Taffection de tous ceux qui en dépendaient. Elle était littéralement adorée. Ses domestiques blancs ne parlaient d elle qu avec le plus profond respect. Ils trouvaient bien quel-
quefois un point où ils pouvaient jeter le blâme ou le ridicule sur les actions de M. le comte; il était pourtant bon et humain pour tous, mais il s'emportait par instants, et dans la colère, il ne pesait pas toujours la valeur de ses expressions. Souvent, avant son mariage, il avait daigné accorder ses faveurs à une esclave plus jolie que les autres et Ton partait de là, pour prétendre qu'il n'avait pas tout à fait perdu ses anciens goùls et que, tel jour, à telle heure, on lavait vu sourire à telle ou telle jeune négresse ou mulâtresse. Mais de madame de Cerny, oh! il n'y avait rien à dire, rien à reprendre ! Elle était si belle, si bonne ! Elle avait, tant de fois évité un renvoi, elle avait si souvent plaidé la cause d'un coupable ! Ceux qui avaient pour elle la plus immense adoration, c'étaient les esclaves; ils étaient toujours prêts, hommes, femmes, enfants, à s'agenouiller devant elle, comme devant une de leurs anciennes idoles ou comme devant la sainte Vierge, qu'ils considéraient aussi comme une idole imposée par le bapléme chrétien. Si, couchée à l'ombre des tamariniers, elle s'assoupissait un instant, vingt bras se précipitaient pour balancer doucement son hamac; vingt autres s'avançaient pour saisir le chasse-mouche et l'immense éventail. Avant qu'elle pût le formuler, le moindre de ses désirs était satisfait : un doux sou-
LKS MARIAGES DE LA GRÉOU. il
rire était la récompense désirée de ces esclaves, esclaves deux fois, par le sort et par le choix. Quand ce sourire, humblement attendu, était gracieusement accordé , c*étaient alors des cris, des joies folles, des larmes! Les pauvres noirs témoignaient par leurs attitudes grotesques, par leurs paroles entrecoupées, de leur bonheur, et plus d*un d'entre eux, ne s*éloignait pas sans avoir touché des lèvres le bas de la robe de la comtesse , emportant ainsi de la gatté, plein le cœur, pour toute une journée. Les femmes étaient peut-être encore plus expansives et plus exagérées, dans leurs démonstrations, que les hommes!
PoQr ces natures primitives, fortes de corps et faibles d'intelligence, Lucy, faible de corps, mais forte d'intelligence, était une douce enfant du ciel, descendue sur la terre pour les consoler et les faire croire au paradis, dont on leur parlait. Aussi, la jeune comtesse n'appelait autour d'elle, pour la servir, que des mulâtresses, et quand elle voulait leur accorder une récréation ambitionnée, elle prenait sa harpe et chantait quelque ballade de son pays ou quelque triste et pensive mélodie d'Haendel. Sa voix mélodieuse faisait frissonner son naïf auditoire et des larmes coulaient de tous les yeux. Souvent le comte la surprenait dans cette innocente occupation. A son approche, les esclaves
» LBS MIMÂGES PE LA CBÉOLB.
s'enfuyaient, et M. de Gerny la plaisantait doa« cernent, mais sans ironie, sur son affection pour ces animaux.
•^ Laissez-moi, mon ami, répondait-elle, donner i ces pauvres femmes un peu de oe bonheur que TOUS me prodiguez. Je sois si heureuse près de TOUS, Henri^ si complélémerït heureuse, qu'il m^est doux de Toir des heureux. Et puis, quand notre fils sera là, ne croyez-vous pas qu'il vaudra mieux pour lui, être bercé par l'affection que parle devoir.
Le comte ne répondait jamais à cette phrase que par un long baiser. Entendre celte, bouche chérie lui parler de l'enfant à naître, était pour lui la supréme félicité. A son tour, ses yeux s'humectaient de larmes et il bénissait le eiel de lui avoir donné une femme, une compagne, une amie aussi douce et aussi bonne. Et tous deux, appuyés l'un sur l'autre, ils descendaient pour jouir de la fraîcheur du soir, amenée par la brise qui soufflait de la mer et qui les délassait des horribles chaleurs de la journée.
C'étaient alors des demi-mots échangés, des rêves d'avenir pour cette tête si chère ; l'espoir de revoir un jour l'Europe tant regrettée par Lucy; — et les heures s'écoulaient rapides, tandis que, réveillés par le cbuchottement des voix, les oiseaux cachés dans le feuillage épais, gazouillaient doucen^nt»
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Certes, le comte de Cerny aimait passionnémeot sa femme» il avait pour elle uue de ces affections profoadesy insondables, que Thomme fort et vigoureux porte toujours à Tétre faible et délicat qui lui a confié aveuglément le soin de son bonheur ; mais son sang était brùlé par les effluves enflammées d*un climat torride; des passions inassouvies le traient sous leur fatale domination et la femme qu'il s'était choisie, poétique et fine créature, ne pouvait répondre à ses ardeurs, les ent->eile même comprises. Le comte Henri se consumait dans une langueur sans cause apparente et souvent, il était, pour ainsi dire malgré lui, ému au souvenir des amours de sa jeunesse; d*autres fois, il jetait à la dérobée un regard sur les esclaves de ses plantations. Mais luttant sans cesse contre le démon tentateur, il était resté fidèle à sa femme et à ses serments.
Sur ces entrefaites, Tintendant de ses propriétés, habituellement chargé de Tachât des esclaves nécessaires à la culture et au service de Thabilation, fit l'acquisition d'une vieille mulâtresse et de sa fille. La mère, vieillie par le travail, conservait encore quelques traces d'une opulente beauté ; mais ce qui rendait plus vraisemblable celte beauté passée, c était sa jeune fille. Celle-ci, âgée de seize ans à peine, mais complètement formée, était mainte-
oant ce qu'avaîl dû être autrefois sa mère , à cette exception près qu'elle était fort blanche.
Quel était son père? C'est ce que tout le monde ignorait , par la raison que ces femmes, achetées ici, revendues là, par les marchands de chair humaine, étaient arrivées à Saint-Denis pour subir un nouveau changement de condition, sans qu'aucun des acheteurs successifs se fut enquis de leur origine. On est plus curieux de la filiation d'un cbeval ou d'un chien, que de celle d'un esclave.
Quoi qu'il en soit, la petite quarteronne était fort jolie, et toutes ses compagnes ne tardèrent pas à en devenir jalouses.
La mère et la fille vécurent ignorées au milieu des autres esclaves de l'habitation , tant que dura une courte absence de master John, c'était le nom de l'intendant, retenu à l'extrémité opposée des plantations. Le coquin avait remarqué la beauté de la fille de la mulâtresse, et s'était promis de ne pas dédaigner cet alléchant morceau.
Master John était depuis longtemps déjà employé dans l'habitation du comte de Gerny, qui , tout en estimant peu son caractère , avait cependant une certaine confiance en lui, parce qu'il savait se faire craindre et obéir des esclaves soumis à ses ordres : tout, grâce à lui, marchait d'une façon très régulière. Fort de son importance
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et de la terreur qu'il inspirait, John résolut déposséder la fille de la mulâtresse. Séduit par la beauté de Magarthy, tel était son nom, il ne vit là qu*un désir, un caprice à satisfaire et il ne prit aucun détour pour arriver à ses fins. N*était-il pas habitué à réussir dans ces sortes de circonstances? Il commença par ordonner qu*on imposât aux nouvelles venues les travaux les plus durs et les plus fatigants; puis le surlendemain, il alla trouver la vieille et eut avec elle le colloque suivant :
— Veux-tu pour toi et pour ta fille un travail plus doux?
— Oh oui, maître! Que faut-il faire? vous dire à moi.
— Cest facile , je te le répète , cela dépend de toi, et surtout de ta fille.
— Vous dire vite : Magarlhy faire ce que maman veut.
— Ta fille est jolie... tu me comprends?
— Non, moi comprends pas.
— Tant pis, alors; vous resterez toutes deux comme vous êtes !
— Oh ! si alors ! moi comprends !
Ainsi fut conclu l'infâme marché. Master John serait parmi nous un cynique coquin ; mais à Saint- Denis, vers le temps où se passe cette triste histoire, il n'en était pas ainsi. D'ailleurs, o1)tenir les
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faveurs d*uQefe(nme, de cette façon brutale» n'est pas nm méthode exclusive à ce pays et à cette époque. Combien de jeunes filles, aujourd'hui, n'arriteni à la prostitution qu'en passant par la faim ! Et le mariage lui-même» qu'eât-il trop souvent» sinon un hoDleux marché? — L'intendant ne croyait pas avoir fait le plus difficile» il croyait être obligé de se servir de nouveau des mêmes moyens avec Magarthy. Son étonnement fut au comble quand» dès les premiers mots» il se vit devancé. Il ne pouvait croire à tant d'impudeur. Mais la passion, la passion charnelle, résultat de son éducation» l'emporta : il ne sui*vit et n'écouta que son entraînement et se lança» avec rage, dans une liaison qui devait détruire son avenir.
Ce qu'il croyait d'abord ne devoir être chez lui qu'un caprice» devint bientôt un amour violent; non pas cet amour dévoué et tendre, propre aux âmes élevées» mais cet amour brutal, énervant, colérique» qui gronde et rugit sans cesse et ne s'allume qu'au feu des sens. Cette jeune fille» dont il croyait rire et se jouer, se moqua de lui : elle sut à propos attiser le feu qui s'éteignait et fit de cet homme naturellement bourru, mais d'une nature médiocrement mauvaise» un instrument docile à ses volontés.
Aux horribles fureurs de master John succédait souvent un calme trompeur. Le malheureux intendant se disait alors qu'il avait fait une folie sans nom
en s'attachant ainsi à une créature dépourvue de cœur» qui n'avait pour lui que railleries et dédains : il regrettait le funeste marché qui , en lui livrant Magartliy, avait fait naître ce trouble inouï des sens et du jugement. Mais bientôt, le souvenir des ivresses passées, Tespoir des ivresses à venir, le ramenaient près d'elle; il criait , tempêtait, jurait et finissait toujours par se calmer et par accorder à sa maîtresse le bijou , le ruban qu'elle désirait.
Mais un jour, elle osa lui demander une faveur si grande, si inattendue, si terrible pour lui , qu'il recula stupéfait : elle voulait faire partie des femmes qui entouraient et servaient la comtesse de Gerny ! L'étonnement de master John se changea bientôt en fureur. Aller près de la comtesse, c'était Tabandonner, lui! Lui, dont l'amour, à part ses moments de colère, avait été celui d'un chien fidèle, léchant les pieds de sa maîtresse, à chaque coup qu'elle lui donnait. Il lutta longtemps, cherchant à reculer le moment terrible de la séparation ; mais il était dominé, terrifié : il obéit, se réservant le moyen , malgré ses occupations, de se rapprocher de la partie de rhabitation réservée au comte et à la comtesse de Cerny.
Magarthy entra donc au service de la maîtresse de la maison, poste qu'elle ambitionnait depuis son arrivée à Thabitation.
MAGARTHY
Magarthy sentait son cœur déborder de joie.
Vaniteuse à Texcès, elle était ravie d'avoir quitté les cases de ses malheureux compagnons d'esclavage. Dans sa nouvelle position auprès de madame de Cerny, bonne et charmante maîtresse, elle n'avait plus à craindre les propos grossiers des noirs et des mulâtresses. Son cœur était gonflé d'orgueil ; aussi, apporta-t-elle tous ses soins à se faire bien venir de la jeune femme. Prévenant ses moindres désirs, tantôt elle préparait la limonade d'ambreuvatte ou Tinfusion d'abel-mose, tantôt elle portail une poignée de racine de manioc ou une se-
bilie de mais haché, à Brise-du-soir^ le cheval favori de madame de Gerny.
C^était encore Magarthy qui soutCDait la démarche un peu faible de sa maîtresse, quand elle allait à la messe, à la chapelle de TÉtang. Pour revenir, c^étaittoujours Magarthy qui conduisait par la bride Brise-du-soir chargé de son précieux fardeau. Quant au noble animal, il marchait d'un pas lent et sérieux : nulle secousse n*élait à redouter avec ce noble descendant des races arabes ou portugaises, qui ont fourni Bourbon des meilleurs chevaux que Ton connaisse.
Bref, Margathy passait, auprès des autres esclaves, pour la plus heureuse des filles de Thabitation.
Magarthy à seize ans était admirablement belle, ainsi que nous Tavons dit : issue d'une mulâtresse, elle était tout à fait blanche. Peut-être un de ces terribles connaisseurs si communs en Amérique, habitués à reconnaître une quarteronne aux ongles et au blanc de Tœil, aurait-il pu découvrir en elle Tesclave, ou plutôt la fille d'esclave. Mais, à Tœil non prévenu, une pareille distinction était dilBcile à faire.
Sa figure régulière avait, quoique légèrement brunie par le soleil, cette pâleur mate que le temps donne au marbre : des cheveux châtains enca-
draient admirablement un ovale gracieux, et adou- 4^issaient Texpressloo ardente du visage : des yeux <ie jais brillaient sous ses sourcils noirs» et, quand ou la regardait sous un certain jour, ils semblaient parsemés de fines pointes de diamants : ils éblouissaient. Les narines avaient des frémissements incroyables, à la moindre émotion : la bouche était petite, mais les lèvres épaisses appelaient le baiser; ce n*étaient pas de ces lèvres immenses et retroussées, comme on en trouve dans la race nègre ; mais plutôt des lèvres dont le carmin montait plus haut que les autres : le menton fin et rond, les oreilles délicates et d'un rose transparent, complétaient une des figures les plus attrayantes qu'on pût voir.
Magarthy n*était pas bien prise dans sa taille exiguë; ses mains et ses pieds sentaient Tesclave d*une lieue; mais elle avait un sourire si voluptueux, que ces défauts n'étaient pas, alors, trop sensibles. C'était vraiment une délicieuse créature. Seulement, lorqu'on la contemplait attentivement pendant quelques moments, on se trouvait saisi d*un sentiment de malaise inexplicable : si son regard avait féclat de^ Tacier, il en avait aussi le froid glacial : sa bouche souriait admirablement en montrant des dents éblouissantes ; mais ses coins se contractaient, en cachant avec peine un certain
rictus sarcastique, en désaccord avec ce que promettaient les lèvres. Sa tournure était agaçante, mais ses mouvements onduleux sentaient Tétude. Cet ensemble splendide à la surface, désagréable au fond, aurait dû éloigner Tobservateur, et, au contraire, on était attiré, fasciné. Il y avait quelque chose, dans cette bizarre créature, qui saisissait malgré tout. L*originalité sauvage de la fille des tropiques ressortait plus encore, grâce au voisinage de la blonde fille de la civilisation. La comtesse de Gerny était d'une nature si différente : il y avait si peu de points communs entre ces deux femmes, ou plutôt entre celte femme et cette esclave, que la beauté de Tune ne nuisait pas à celle de Tautre et que, dans leur idéale personnification, elles représentaient parfaitement chacune, le type propre à chaque hémisphère.
Arrivée au but de ses désirs, Magarthy mit en œuvre toutes ses séductions pour plaire à madame de Gerny : elle se fit douce, prévenante, chatte et parvint à ses fins. Bientôt la comtesse Lucy ne put se séparer de sa nouvelle servante. — Bientôt, quoique de formes et de tempéraments si divers, les deux femmes semblèrent unies par une affection profonde. La fille de la pauvre esclave soutenait les pas de plus en plus chancelants de la fille du riche négociant : elle ne quittait pas sa maîtresse
uoe seule minute, cherchant à lire dans ses yeux ce qui pouvait lui être agréable, prévenant ses moindres caprices, et se rendant, en un mot, nécessaire à cette enfant, tendre, aimante, crédule et maladive, habituée à croire au dévoûment absolu qu'on lui montrait et qu'elle inspirait généralement. En échange de ses bons ofiSces, de ces petits services rendus, Magarthy, voyait croître son influence de jour en jour : chaque demande qu'elle faisait à sa maîtresse était immédiatement accordée : c'était à elle que la comtesse confiait ses petits ennuis, ses frayeurs pendant les absences quelquefois longues de son mari, les terreurs que lui inspirait son accouchement prochain, le trouble invincible qui s'emparait d'elle, en songeant aux passions violentes et à l'ardent caractère de celui qu'elle s'était choisi pour époux. Magarthy, fière de cette confiance, après avoir éprouvé, par quelques légères sollicitations, le pouvoir dont elle disposait, se garda bien d'en user; elle chercha au contraire à augmenter encore l'afiection delà comtesse et se fit la plus petite qu'elle put.
Elle continuait cependant à voir souvent Master John et lui témoignait sinon de l'amour, du moins une certaine affection ; ses manières avec lui devenaient plus égales. L'intendant, charmé de ce changement, ne se doutait pas du piège qu'elle lui ten-
daii: cette douceur iDaccoutumée le plongeait dans le ravissement et Taveuglait entièrement.
Ce qu'en faisait Magarthy n'était que pour mieux tromper celui dont elle voulait se débarrasser. En effet 9 le premier usage qu'elle Gl de Tinfluence qu'elle avait conquise, fut de perdre master John dans Tesprit de la comtesse de Cerny. Cette dernière avait une répulsion instinctive pour l'intendant; elle accueillit trop facilement les insinua^ tions de sa servante, et promit à la jeune fille d'éloigner un serviteur qui leur déplaisait à toutes deux.
Ce n'était pas chose facile. Le comte tenait beaucoup à master John. Il avait, comme nous l'avons dit, peu d'estime pour son caractère; mais il reconnaissait en lui un serviteur fidèle et dévoué; et puis l'intendant rendait des services réels : nul mieux que lui ne connaissait les ressources et les besoins de la plantation.
Lorsque la comtesse parla, pour la première fois, à son mari de son désir de ne plus voir dorénavant cette figure désagréable, elle fut accueillie par un refus net et catégorique. Cette bonne et aimable femme s'en tint là ; elle n'avait agi que d'après les instigations de la fille de la mulâtresse et se repentait déjà de sa démarche intempestive. Elle reviut donc annoncer à Magarthy qu'il ne fallait plus son-
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ger dorénavant au renvoi (i*aD homme dont les services étaient nécessaires à son mari.
La jeune esclave ne se tint pas pour battue; mais comprenant bien que, de son cAté, elle n'obtiendrait rien, elle se tourna d'un autre et se crut plus forte auprès de son amant.
Elle persuada facilement à master John que la comtesse Tavait voulu desservir auprès du maître, et que celui-ci avait témoigné pour son intendant un attachement sincère et durable : malgré toutes ses prières, madame de Gerny n'avait rien pu obtenir, et lui, le premier des serviteurs, pouvait tout oser! Elle s*appliqua à peindre sa maîtresse sous les couleurs les plus noires^ et la présenta comme la plus hypocrite et la plus perverse des femmes. Elle joignit à ses perfides insinuations des caresses passionnées qui achevèrent d'égarer la raison de master John. Ces scènes, souvent répétées, amenèrent chez l'intendant une surexcitation impossible à décrire. Aussi, un jour, sortant des bras de la mulâtresse et se trouvant presque aussitôt en face de madame de Gerny, sur une observation toute anodine de la jeune femme, emporté par le ressentiment, il lui manqua gravement.
Il était impossible que le comte pardonnât une telle offense. Malgré les supplications et les prières de Lucy, le coupable fut honteusement chassé. Il
partit, la rage dans le cœur^ maudissant le comte et la comtesse de Cemy, et surtout Tamour éperdu qui Tavait égaré. Ce qu'il devint, on Tignora toujours. Magarthy avait atteint son but : Tbomme qu*elle jugeait, et avec raison, devoir nuire à ses projets, était éloigné; le reste n'était plus qu'un jeu.
Jusque-là le comte avait fait peu d*attention à cette petite esclave blanche; elle résolut de se faire remarquer et y parvint facilement. Le propriétaire de rhabitation la rencontra constamment sur ses pas, et s'aperçut un jour que non seulement elle était fort jolie, mais encore qu'elle réalisait le rêve qu'il caressait depuis si longtemps. La petite avait, en le voyant, des mines charmantes; elle baissait les yeux en rougissant, détournait la tête avec embarras et semblait s'éloigner à regret. Le comte, alors, résolut de posséder une esclave qui paraissait folle de lui, et, entraîné par son ardente nature, il chercha tous les moyens d'atteindre ce résultat. Magarthy se défendit un peu ; ce n'était plus le modeste intendant d'une grande propriété, c'était le seigneur et maître de vastes plantations. Il ne fallait pas songer à séduire un homme aussi distingué, par la seule influence des sens. Elle sut se faire désirer, se rejeta sur la profonde afiection qu'elle avait vouée à sa maîtresse, et amena ainsi à une
violence extrême, le caprice del 'homme qui voulait ravoir à tout prix.
Elle céda enfin, et sut encore, même en cédant, se rendre intéressante et presque excusable aux yeux du comte. Il arriva, pour celui-ci, ce qui était arrivé pour master John. Quoique d'une organisation plus délicate, M. de Gerny sentit sa passion pour celte fille s'accroitre après la possession. Il se repentit d'abord de cette trahison comme d'un crime inexcusable, et devint encore plus tendre, plus affectueux pour la pure et noble enfant qu'il avait trompée. Mais les yeux de Tesclave lui distillèrent de nouveau leur philtre voluptueux. Le regret qu'elle montra d'avoir trop écouté son amour, les pleurs qu'elle versa à propos , son dévoùment redoublé pour sa maîtresse, tout cela ensorcela littéralement le comte. D'amoureux il devint insensé, et sans la prudence et l'esprit froidement calculateur de Magarthy, qui pût seule calmer son effervescence, il aurait certainement fait un éclat terrible, affiché son amour effréné pour une esclave et placé celle-ci dans l'habitation comme favorite et rivale de la maîtresse légitime.
Les deux amants goûtèrent donc tranquillement leurs joies adultères pendant le dernier mois de la grossesse de Lucy. Enfin vint l'heure de l'accouchement, et, réveillé de son ivresse, le comte se
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rappela qu'il avait des devoirs à remplir et que le moment des voloptés impures était passé.
Après de longues et horribles souffrances, lorlures que seules celles qui ont été mères peuvent comprendre, madame de Gemy donna le jour à tin fils.
Il est impossible de rendre la joie qui inonda le cœur du comte. Cet enfant débile qui venait de naître le fortifia dans sa résolution , léger compromis qu*il faisait avec sa conscience, de rester dorénavant fidèle à ses devoirs et d*effacer la tache qui, à ses propres yeux , souillait son honneur. Quant à Magarthy, la comtesse l'avait, dès le premier moment , choisie pour veiller à son chevet. C'était de toutes ses femmes la plus aimée, et elle voulait avoir près d'elle, sans cesse, cette figure enchanteresse et qu'elle aimait à contempler. Par un sentiment de pudeur instinctive, le comte voulut s'opposer à ce choix; mais Tétonnement de Lucy le fit se souvenir que, dans l'âme même de la meilleure et de la plus pure des femmes, le soupçon n'est pas long à se former, et qu'il devait, à tout prix, lui éviter Témotion violente qui pouvait en être la conséquence.