‹ Les mariages de la créoleChapitre 54 sur 71 · LÉGENDE · texte numérisé non relu

LÉGENDE

... La neige tombe à gros flocons; elle couvre les toits, blaochil les arbres. L'air est obscurci et Ton n'entend que les bruits lugubres du vent dans la forêt.

Qu'ils sont à plaindre les pauvres gens obligés de voyager par ce temps affreux! Mais aussi, quelle singulière jouissance on éprouve à entendre la tempête mugir, la nature entière se déchaîner, assis au coin d'un bon feu, les pieds sur les chenets!...

Et le mouvement cadencé de la pendule qui vous chante tous vos airs favoris et se prête complaisamment à toutes vos improvisations fantastiques !

Et votre pipe, doni l'odorante fumée s'amuse à

parcourir, comme une curieuse, votre chambre entière, glisse sur tous les meubles, taquine le chat qui éternue, caresse les touches du piano, et s*en- Yole enfin par la cheminée pour rejoindre ses frères les nuages, auxquels elle raconte ses pérégrinations!...

Telles étaient les impressions auxquelles s'abandonnait mollement Hermann le peintre, qui, depuis deux mois, avait recueilli YAmour sous son toit.

Tout entier au travail, Tartiste ne sortait plus de sa chambre ou de son atelier. Son chevalet avait servi de berceau à plusieurs chefs-d'œuvre. L'inspiration était en lui et il pouvait dire à bon droit : — Et moi aussi, je suis peintre!

Il était heureux, bien heureux; l'iimour qu'il abritait sous son toit, c'était l'amour pur et sincère, qu'on ne rencontre guère qu'une fois dans sa vie, qu'on laisse trop souvent s'envoler et que toujours on pleure après l'avoir perdu !

Mais quel est donc ce bruit dans l'escalier?... On monte... C'est une femme jeune, aux manières distinguées, et richement vêtue!

La sonnette retentit... Hermann se lève, il ouvre...

Hermann a repris son œuvre d'art; puis, fati-

gaé, il s'est placé dans un coin du foyer. Là^ il rêve à TaTenir, heareux de croire qae le leademaÎD sera toujours aussi doux que la veille 1 il ne désire aucun chaugement; il ne se lasse pas de la monotonie du bonheur... Pauvre Hermann !

Les heures ont marché. Tout est silencieux. Seul y le balancier troublé le silence de Tappartement. Le feu est près de mourir, la lampe ne jette plus qu*une clarté douteuse, la pipe d'Hermann glt, refroidie, sur le marbre de la cheminée. Hermann , étendu dans son grand fauteuil, s'est endormi, et le petit chat s'est pelotonné sur ses genoux...

Et TAmour, où est-il donc? Hélas I cette femme si séduisante Ta emporté. Il est parti pour ne plus revenir, enfant iugrat qui abandonne Tàtre paternel dont il faisait la joie, pour suivre la route aventureuse, aride, décevante de Vinconnu!

Lorsqu'il se rendit compte de la perte qu'il avait faite, Hermann devint presque fou. — « J'ai perdu l'Amour, s'écriait-il, j'ai perdu l'Amour! On me l'a volé! Pauvre enfant, où trouveras-tu un cœur comme le mien? Je t'avais reçu comme un autre moi-^méme, je t'avais consacré ma vie, et tu me fuis!... Qu'es-tu devenu, et que vas-tu chercher loin d'ici que je ne t'eusse donné si tu me lavais

S70 L AMOUR PERDO.

demandé? Ce monde où tu entres ne saurait te comprendre. Il souillera ta robe blanche; il te tuera peut-être sans pitié !••• Âh! reviens à moi, si tu ne veux pas mourir ! Reviens à moi , si tu ne veux pas que je meure ! »

Hermann souffrait comme un damné; il prit sod chapeau et courut à la poursuite de l'Amour^ résolu de demander à tous ceux qu'il rencontrerait s'ils ne l'avaient point vu, dût-il payer ces renseignements au poids de For!

— Adieu , petite chambre qui nous réunissait tous deux, dit-il, adieu! je ne reviendrai qu'avec lui.

Hermann marchait fort vite, l'œil hagard, la toilette en désordre. On le regarda avec curiosité d'abord, avec intérêt ensuite. Il avait l'air si malheureux! Qui ne Teùt plaint?...

Un soir, en suivant la grande route, il entendit un chœur de jeunes garçons qui chantaierit des vers du grand poète Frédéric Rûckerl... Il leur demanda de les écrire sur son album.

Amour 1 soleil tombé du paradis céleste, Ah ! dis-moi s'il existe une plage funeste Où nos regards, ouverts à la clarté du jour, Puissent se dérober à tes rayons de flamme ; Apprends-moi s'il existe un monde, un peuple, une âme, Qui n'ait de foi dans Dieu... ni d'hymne pour l'amour?

Amour I dis-moi s'il est seulement sur la terre Un désert, un abîme, un rocher solitaire, Oti tu n^élèves point ton autel ou ton nid !... Puis-je, sous quelques cieux, porter ma rêverie Sans respirer ta fleur, et vivre de ta vie, Sans te trouver partout où le Seigneur bénit?...

Où pleure la rosée, où le vent tourbillonne, Où s'écoule le flot, où le soleil rayonne, Oui I TAmour est partout répandu sous le ciel 1 Et là même où les flots et les vents s'affaiblissent. Où se fanent les fleurs, où les astres pâlissent, L'Amour est encor là, comme un Ange immortel.

JTai passé dans les bois où le feuillage tremble. Et les grands arbres verts faisaient monter ensemble Leurs baisers frissonnants vers le ciel radieux. Sous les chênes géants ou sous les grands érables, jrécoutai des oiseaux les concerts innombrables ; C'est TAmour qui dictait leurs chants mélodieux !

Je parcourus la plage, où l'écume blanchie Du sein de l'océan se déroule affranchie, Je retrouvai l'Amour dans le baiser des flots ; Et les fleurs s'inclinaient sur l'océan immense. Et l'algue se tordait sous la houle en démence. En chuchotant d'amour aux pieds des matelots !

Je levai mon regard vers cette immense plaine. Où l'inflni commence où l'homme perd haleine En s'élevant vers Dieu ; d'une poussière d'or Les cieux étaient semés ; les mondes en silence, L'un par l'autre attirés, se mouvaient en cadence. C'était la loi d'amour qui réglait leur essor!

Alors je contemplai la terre vaporeuse.

Une femme était là souriante et rêveuse;

Elle avait dans ses yeux tous les bleus firmamenfs.

D*amoureuses senteurs semblaient émaner d'elle ;

Des soleils inconnus éclairaient sa prunelle,

Ils brûlèrent mes yeux de leurs rayons aimants.

Radieuse et pourtant éblouie, aveuglée, Je penchai doucement ma poitrine gonflée, Et sentis qu'elle était débordante d^amour. Et ces mille rayons que j'avais vus naguère. L'un l'autre dispersés, au ciel et sur la terre, Mon cœur, miroir ardent, les dardait à son tour.

C'est pourquoi je voudrais bien savoir où mon àme Pourrait tourner les yeux, Amour! sans voir ta flamme, Et s'abreuver encor sans goûter à ton miel, Car je te porte en moi cpmme un trésor suprême ! Le chant suit le poète et tu me suis de même Dans la nuit de la tombe et dans l'azur du ciel !

HermanD passa la nuit tout entière avec ces jeunes panthéistes qui chantaient Rûckert... Le lendemain soir, comme il entrait dans une capitale^ il rencontra une quantité de femmes jeunes et charmantes, rieuses et folles, au langage hardi, à Toeil provocateur, qui éclatèrent de rire en voyant sa mine désespérée.

Mais Hermann était beau : aussi Tune des sirènes, se détachant du groupe, lui demanda :

— Que cherches-tu, beau ténébreux?

— L*AmoQr! répondit Hermaon.

— En ce cas, viens par ici. Nous savons où il est, et nous te mènerons à lui.

— Soyez bénies, s'écria Hermann, ô vous qui me rendez TAmour! Et il suivit les séduisantes bayadères. Elles lui firent prendre une route fleurie et embaumée. Tour à tour, il fut le cavalier de chacune de ces jeunes femmes. Le voyage, bien que long, était agréable, et elles semblaient prendre à tâche de le prolonger... Cependant, Hermann ne voyait point paraître TAmour ! Hermann se plaignit. Les nymphes le conduisirent alors sur le sommet d'une montagne aride , au milieu de rochers noirs et tristes comme les ténèbres. Arrivés-là, elles lui dirent :

— Que nous donneras-tu pour Savoir guidé vers TAraour?

— Il est donc près d'ici? demanda Hermann.

— Oui, répondirent -elles... Mais, nous te le répétons, que nous donneras-tu pour t'avoir guidé vers TAmour?

— Demandez! dit Hermann, ravi de toucher au but de ses plus ardents désirs; deman(kz, et tout ce que vous exigerez de moi, vous Tobtiendrez!

— Doni9fce-Qous ta saoté ! dirent les femmes. Hermann y consentit, et, au même instant, elles

disparurent comme par enchantement.

Alors il se trouva seul dans cette sombre solitude, découragé, sans force contre la douleur qui Taccablait.

Gepeudaut, après quelques iustauts passés dans cette triste situation, le galop d'un cheval le tira de ranéantissemeut où il était plongé. Il secoua sa torpeur et écouta d'où partait ce bruit...

Bientôt, il vit s'avancer à sa rencontre un homme à la mine hypocrite, qui pressait les flancs d'un cheval étique et jetait autour de lui des regards tout à la fois avides et craintifs.

Hermann Taborda.

— Vous venez de loin, seigneur? dit-il, le chapeau à la main.

Le voyageur s'arrêta court.

— Je viens en effet de très loin, répondit-il, en rendant le salut.

— Je désire quelque chose de vous.

— Et que désirez-vous donc?

Cet homme était un usurier qui prêtait aux jeunes gens, aux fils de famille, aux artistes d'avenir, l'argent que leurs parents refusaient à leurs folies ou à leur inspiration.

Hermann ignorait encore à qui il avait affaire. Il ne savait pas qu'il existe au monde de ces sortes d'êtres , véritables vampires , vivant de la mort des autres, qui se bâtissent des châteaux

avec les pierres des |maisoDS qu'ils oot démolies. — Seigneur, dit Hermann, n'auriez- vous pas rencontré TAmour?

— « L'amour ! répondit le cavalier. De quel amour s'agit-il? j'en connais plusieurs :

« Est-ce l'amour de la gloire? Il est facile à trouver ; vous le rencontrerez sur toutes les grandes routes, en épaulettes de laine ou de fils d'argent; dans toutes les mansardes , tenant une plume ou des pinceaux. »

— Ce ne n'est pas celui-là, dit Hermann.

— « Serait-ce l'amour de l'or? poursuivit l'usurier, dont les yeux s'illuminèrent soudain. Allez à la Bourse, jeune homme, c'est là son temple favori. Cependant, il a des chapelles particulières un peu partout.

« Vous trouverez peut-être encore l'amour dans les bras de la femme que vous adorez et qui vous adore; dans le cœur de celui qui vous nomme son frère et que vous appelez votre ami... Est-ce cet amour que vous cherchez? Frappez à la première porte venue : il vous ouvrira lui-même...

« Ne craignez pas! il est partout, vous dis-je. Entendez-vous ces cloches qui tintent dans la vallée, elles appellent les fidèles à la prière, à la prédication sur la vertu, à la quête pour les besoins de l'église? Vous entendez ces cloches? Eh

i76 LAMODR PERDU, *

ïÀen f c'est Tamour qui les met en braale ! Voyez- Toqs là-bas oe petit enclos semé de croix noires couvertes de larmes peintes en blanc? Un homme est à genoux sur la tombe de son épouse bienaimée, morte hier dans ses bras. Il pleure, il pleure amèrement, il se frappe le front sur la pierre. »

— L*amour que j'ai perdu est pur et désintéressé!

L^usurier se mit à ricaner. Il reprit :

— Si c'est là Tamour que vous cherchez, vous marcherez encore longtemps, jeune homme, avant de le trouver.

— Que m*importe, j'ai fait voeu de ne pas rentrer chez moi, sans le ramener dans mes bras... et, s'il le faut, je parcourrai la terre entière, mais je le ramènerai.

— Vous êtes donc bien riche, demanda le per* fide vieillard, les narines ouvertes et Toeil au guei.

— Non ! dit Hermann ; mais mon père est bon, et comme il a quelque fortune, il m'aidera. ••

— N'avez- vous donc pas d'amis qui puissent vous obliger? mon enfant. Pourquoi ne pas emprunter, par exemple sur la succession de votre père? Au lieu d'attendre qu'il veuille bien vous envoyer l'argent nécessaire, que ne réalisez-vous surle-champ vos espérances?

L AMOUR PERDU. t7T

— Mais ce serait mal agir, ce me semble !

— Eafaot! cette fortune n'est-elle pas la vôtre? Qu'importe à votre père que vous escomptiez Taye* nir ! Il peut Tigoorer, d'ailleurs, ajouta sournoisement le tentateur, et puis, vos démarches pour* raient lui déplaire, le gêner, peut*étre...

« C'est vrai, pensa Hermann. » Et il ajouta tout haut :

— Mais je ne connais personne qui puisse me rendre un tel service, à qui m'adresser?

— A moi, dit le vampire. Venez chez moi, nous en causerons pendant le dîner...

Quelques heures après, Hermann quittait Tusurier, la poche remplie d'écus, le cœur plein d'espoir, et il reprenait sa route.

— Adieu, lui dit-il, et merci !

— Adieu, répéta Tafifreux vieillard, qui, d'une main frémissante et joyeuse, enferma dans une cassette les papiers marqués aux armes nationales, qu'Hermann avait signés presque sans les lire...

— Que cet homme est bon ! pensait notre jeune homme.

— Pauvre dupe ! murmurait de son côté l'usurier... Il est à moi.

Hermann, les poches garnies d'écus, continua plus gaiment ses recherches. U fut bien reçu partout, et le nombre de ses amis augmenta senisi-

5r78 L AMOOR PERDU.

blement. Plusieurs jeunes écervelés, qu'il ne connaissait que depuis quelques jours, lui demandèrent bientôt le but du voyage qu'il avait entrepris, et le bon Hermann leur raconta naïvement son histoire.

— Pardieu ! dirent-ils en chœur^ nous t'accompagnerons et nous t'aiderons à trouver Tamour !

— Venez avec moi, dit Hermann : la route me semblera moins ennuyeuse à parcourir... venez !...

Notre artiste, entouré de ses gais et bruyants compagnons , ne réussit pas davantage dans ses recherches. En agissant ainsi, il avait pris le plus mauvais moyen, car le poète n'a-t-il pas dit :

Le véritable amour c'est une fleur cachée Que ron doit découvrir sous le gazon discret. Le bruit la fait trembler sur sa tige penchée... Gherchez-la, seul. La foule, hélas ! Fécraserait.

Vers cette époque, Hermann fit une nouvelle connaissance, qui se joignit à la petite caravane groupée autour de lui.

Était-ce un homme, était-ce une femme, que le nouveau personnage qui se mêlait à son existence?

Nul n'aurait pu répondre d'une façon positive. Son nom même continuait à rendre la solution du problème assez difiScile.

Hyacinthe, en effet, participait étrangement des deux sexes. // ou Elle avait la chevelure blonde et épaisse, la taille à demi svelte, le regard langoureux et indécis, la voix mignonne et traînante, le pied petit. C'était une créature mixte, chez laquelle, par moments, on croyait trouver la force d'un homme, et qui, dans d'autres instants, tombait dans une espèce de prostration physique et même morale. Incapable d'aucun effort violent, Hyacinte ne semblait vivre que pour le repos, mais dans une nonchalance qui aurait pu sembler être de la sournoiserie active.

Entraîné par une attraction secrète, Hermann préféra bientôt Hyacinthe à tous ses amis. Ils s'entretenaient tous deux pendant des journées entières, assis sur de riants tapis d'herbes épaisses et fumant des cigares à l'infini.

Puis le sommeil venait poser ses mains tièdes et légères sur leurs yeux, et le matin les retrouvait à la même place.

Au commencement de leur liaison, Hermann peignait en causant avec Hyacinthe, qui le regardait d'un air compatissant et lui disait même souvent :

— Mon Dieu ! Hermann, quel plaisir éprouves-tu donc à travailler lorsqu'il est si doux de ne rien faire?

«0 LAHOCR PBRDU.

— ^ Si ta étais peintre, répoudit Hermânn^ la ne me ferais pas ane telle question. Tu comprendrais loat le bonhear qae j'éproave à reproduire avec mes pinceaux cette nature si belle et si riche qui semble prendre plaisir a poser devant moi! Un peintre seul peut jouir du ciel et de la terre. Un rayon de soleil qui se joue sur une feuille de chêne me ravit ! Je vois mille choses merveilleuses dans ces petits nuages brillants qui semblent une poussière d'or emportée par le vent; et, lorsqu'à force de patience, de soins et d'art, je puis fixer sur ma toile ces éblouissants phénomènes, mon cœor se gonfle d'orgueil et de joie, et je me crois un nouveau créateur!

— Fou ! répondait Hyacinthe. Fou ! qui néglige la proie pour Torobre, la réalité pour le rêve! Toate cette nature qui te transporte, je Taime aussi et je la comprends comme toi, mais j'en jouis sans travail I Je la contemple sans fatigue, je la perçois sans étude, et je me garde bien de chercher à rapetisser mon bonheur. Si tu étais pauvre, je souscrirais à ton ardeur poar la peinture; mais dans ta position, laisse donc cela aux rapins , Hermann , imite-moi! Ne vaut-il pas mieux mille fois admirer, dans une molle et délicieuse contemplation, ce beau ciel, ces arbres séculaires et pleins de sève que tu ne rendras jamais que d'une manière imparfaite?

L AMOUR DSI^U. m

Ne vaut-il pas mieax respirer sm^ mélange cet air embaumé, cette fleur pure , que tes pipceaux ne sauraient copier et que too huile et tes esseuces nous gâtent à plaisir?

Hermaon ne savait que répondre.

Le véritable artiste ne trouve aucun paradoxe à son service.

Toutefois Hermann peignit moins souvent; puis il finit par ne plus peindre du tout.

— Je suis content de toi, dit alors Hyacinthe. N'es-tu pas plus heureux maintenant?

— Oui, répondit faiblement Hermann.

Cependant Tennui venait souvent s'asseoir à ses

côtes, et, alors il voulait reprendre ses pinceaux,... mais le travail le fatiguait plus que Toisiveté ne l'avait ennuyé.

Hyacinthe riait; il riait comme un petit démon.

— Tu n'as pas de volonté, n'essaie donc pas de peindre; causons et fumons, laissons-nous vivre.

Hermann jetait encore de temps eu temps un regard furtif sur sa palette abandonnée.

Hyacinthe surprit un jour un de ces regards.

— Tu es donc incorrigible? Tiens, Hermann, prends une bonne résolution. Brûlons palettes et pinceaux! Tu hésites?... Mais, c'est leur vue qui cause ton ennui! Brûle! brûle! et Pennui s'en ira avec la fumée !

Pinceaux et palettes, brosses et toiles, tout fut bientôt en cendres.

Hermann soupira bien un peu ; mais, deux jours après l'incendie, il n'y pensait plus.

Depuis longtemps déjà son voyage était suspendu. Hyacinthe avait ri de sa simplicité et lui avait lancé ces mots ironiques :

— Pourquoi courir après l'amour? Qui te dit qu'il ne viendra pas te trouver? Tu es jeune, tu es brave, tu es riche ; il viendra lui-même à toi, sois-en persuadé.

Et Hermann avait attendu, aux grands applaudissements de ses nombreux amis, multitude de paresseux, de parasites et de débauchés.

Mais l'argent, pas plus que le plaisir, n'est éternel chez les Hermann.

Un soir, notre jeune artiste s'aperçut que sa bourse était vide.

— Qu'importe! se dit il, j'ai des amis sur lesquels je puis compter.

Et le lendemain il expliqua sa position à ses amis pendant le déjeuner. Au dessert il était seul. Tous l'avaient abandonné : quelques-uns après deux ou trois mots de consolation hypocrite, la plupart avec l'ironie à la bouche.

Hermann se mit alors à pleurer comme un enfant. Que devenir? Il essaya de peindre.

Hyacinthe, en brûlant ses pinceaux, avait brûlé le talent de Hermann»

Peintre la veille, Hermann s'éveilla barbouilleur...

— Oh ! dit-il, je retrouverai TAmour ; il me consolera !

Il reprit ses voyages, mendiant presque son pain, couchant souvent à la belle étoile. Bientôt ses forces le trahirent.

N'ayant plus de santé, plus de talent, le désespoir s'empara de lui. Dans cette déplorable situation, il résolut de mourir. En conséquence, il se dirigea vers une rivière pour noyer d'un seul coup tous ses chagrins.

Quelqu'un T^rrêta par le bras au moment où il allait se précipiter dans Teau.

Hermann se retourna et vit un vieux mendiant en cheveux blancs et en haillons. Son air était bizarre et tenait à la fois du pèlerin et du baladin.

— Pourquoi m'arrêler? dit Hermann.

— Parce que la vie est encore belle à votre âge, répondit l'inconnu.

— J'ai perdu l'Amour, dit Hermann, et tout espoir de le retrouver s'est évanoui pour moi. Laissez-moi mourir.

— L'Amour ! dit le mendiant, mais je l'ai rencontré tout à l'heure. Il vous cherche sans doute.

S84 L*AiIôm MMM.

A peine le Tieillard ayait-ii pfMooicéefs paroles, qu*HermaDD était à ses genoiui.

— Vieillard, lui dit-il .les mains jointes^ véus avez rencontré rAinour! Où est-il?

-^ Que me donnerez-vons poar yonst le dire? demanda ardemment le mendiant.

— Hélas î je n'ai pins rien» dit Herroann, et pourtant je donnerais le peu d'instants qui ne restent à vivre pour le voir, ne fût-ce qu'une seele minute!

— Je n*en demande pas tant, répliqua le vieillard ; donnez-moi vos cheveux noirs et votre jeonesse en échange de mes cheveux blancs et de mes soixante ans, et je vous dirai où est rAoMHir!

— Prenez ! dit Hermann haletant.

L^échange proposé ayant été en un instant accompli, le mendiant, fidèle à sa parole, lui dit en montrant Tautre bord de la rive :

— Regardez, le voilà!

Et il disparut.

Ilermaun regarda et vit, en effet, TAmour sur l'autre rive, l'Amour, toujours jeune, avec ses cheveux blonds, sa faille svelte et ses doigts roses.

Mais, comme il n'avait point de barque pour traverser la rivière, il s'écria de toutes ses forces :

— Amour ! Amour ! me voilà ! âtlends-raoi ! L'Amour se retourna, et, le fixant d'un œil de

L AMOUR PBRDU. SM

compassion y il laissa tomber de sa bouche nacrée ces froides paroles :

— Que voulez-vons de moi?

— EDfant, c'est moi, je suis ton Hermann.

— Vous me trompez, dit TAmour. Hermann était jeune et beau: vos cheveux sont tout blancs et votre visage est ridé. Je vous le répète, vous me trompez : je ne vous connais pas !

Et il s'enfuit, épouvanté par le vieillard.

Hermann poussa un cri de désespoir, et tomba, en pleurant, sur la pierre où s'était assis le vieux mendiant.

A quelques jours de là, un pécheur aperçut, flottant sur Teau, le cadavre d'un vieillard aux cheveux blancs, inconnu dans le pays. On l'enterra près du fleuve, et une croix noire sans inscription recouvrit sa modeste tombe.

Depuis cette époque, l'herbe a poussé, la croix a disparu, et l'on ne parle plus guère, dans les environs, du vieillard qui est venu mourir en cet endroit.

— « Allons, amis, s'écria Wilhelm en se levant et se rapprochant de la table, notre punch est éteint, rallumons la bougie et remplissons les verres ! La tempête est calmée, vous allez pouvoir

retourner chacun chez vous. Eh bien, qu'avezvous donc tous? Vous paraissez mornes, abattus, désespérés. Cet effet serait-il produit par Thistoire d'Hermann?... Caserait plaisant! Est-ce que nous courons après Tamour,. nous autres jeunes gens d'aujourd'hui? Buvons!

« Et, quand Tennui du célibat nous prendra, nous choisirons le premier venu parmi ces anges exposés aux enchères sur les tabourets des salles de bal, quelque héritière de salon, et nous l'épouserons, amis!

« Puis, nous nous endormirons tranquillement en rêvant caisse d'escompte, actions de chemins de fer et crédit mobilier... Car le lit nuptial de Tamour actuel est un coffre-fort qui a un grand livre pour sommier et un sac d'écus pour édredon. »

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LE CANCAN

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I Qa*eD nn lien, dans nn jour, no moI fait accompli I Tienne jusqu'à la fin le théâtre rempli.

BOILIAU.

Ce serait une jolie comédie de mœurs à faire que celle du Cancan y une comédie allégorique bien entendu ! Nous n*avons aucune prétention au titre d'auteur dramatique et pour cause. Aussi est-ce sans peur d'être taxée d'aspirer à remplacer M. Poquelin de Molière que nous livrons au public la pièce suivante. Elle servira de diversion ici, en même temps qu'elle indiquera comment il sufiSt d'un cancan pour troubler la paix du meilleur ménage.

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LE CANCAN

ACTUALITÉ DE CARNAVAL somnifiR mn bal lAsaui

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