II
Et pour éviter une scène pénible, il sortit à son tour, gagna sa chambre et, barricadant sa porte, il se jeta sur son lit, résolu à n^ouvrir qa*à son ancien ami.
Virginie était morte pour ces deux hommes !
Elle resta longtemps encore dans le kiosque, espérant toujours qu'Edouard reviendrait! — Espérance vaine, car minuit sonna, sans que personne la relevât de sa faction pleine d'angoisse t — Vaincue par la fatigue, elle se couvrit de son chàle et s'endormit sur Tottomane, en murmurant le nom d'Edouard.
A la même heure, le commandant frappait à la porte de celui-ci, et lui criait :
— C'est moi ! ouvre, j'ai une idée.
Voici comment le commandant avait passé sa soirée.
Ils sont Iâ*ba8 qui dorment sons la neige...
Raymond, en quittant le kiosque, avait été revêtir son uniforme et était sorti pour prendre lair et ruminer un plan de conduite. Le cigare aux
lèvres; il se promenait depuis une bonne heure dans les rues de Besançon, rendant les saluls réglementaires et poursuivant le cours de ses réflexions. Il se trouva, tout à coup, sur la place, vis-à-vis un musée de figures de cire. — La musique infernale qui se faisait à l'extérieur Farréta court et il leva machinalement les yeux sur la baraque peinte en blanc et dont le vestibule, ouvert à tous les vents, était le théâtre d*une comédie fantastique.
Un pierrot, au masque blafard , tournait avec furie la manivelle d*un orgue ; — à ses côtés, un paillasse faisait brimbaler une cloche fêlée pendue au plafond et donc la corde était fixée à un de ses poignets, tandis que Tautre main frappait à coups redoublés sur une grosse caisse mal bouclée; — un Tyrolien, en costume irréprochable et son mousquet sur Tépaule, tournait en mesure sa tête expressive, tandis que ses yeux s'agitant en sens contraire du mouvement donné, prétait à sa physionomie un cachet diabolique; — un homme et ude femme, habillés à la vieille mode Louis XV, (M. et madame Denis, sans doute !) tournaient en cadence Tun devant l'autre, avec des contorsions bizarres dans les bras et dans les jambes ; — au dessus, dans une niche, un magnifique lion tenait un enfant dans sa gueule et regardait une femme,
à genoux, qui, les deux bras en Tair, semblait le supplier d'abandonner sa proie; — un homme eo habit noir, gilet blanc, cravate blanche, levait alternativement les deux bras et présentait au public des cartes sur lesquelles était écrit : « l'*', 1 franc. — 2"*^% 50 cent^»; » — au fond, à la porte de l'entrée du musée intérieur, un superbe grenadier de la vieille garde croisait la baïonnette, tandis qu'un zouave, dans l'équipement le plus correct, — sac au dos surmonté d'un angora de toute beauté, — présentait les armes aux personnes qui honoraient ce musée de leur faveur! Ce spectacle avait quelque chose de profondément triste! Tous ces automates, qui n'ont que fappareoce de la vie, nous ont toujours causé un serrement de cœur inexprimable.
Ces mannequins qui sautent, ces tètes qui remuent, ces bras qui battent l'air, ces soldats immobiles^ ces yeux à mouvement de pendule.. .semblent une raillerie de la mort... On dirait des cadavres galvanisés : une orgie à la morgue ! — C'est à donner le frisson aux plus sceptiques.
Le commandant prit, dans la niain du personnage en habit noir, un billet de Premières^ 1 francy et celui-ci n'eut pas plutôt senti la carte s'échapper de ses doigts, qu'il s'inclina, avec un bruit semblable à celui d*un pistolet qu'on arme, et
se releva de ia même manière. Ce cric-crac^ celte musique infernale de l'orgue, de la cloche et de la grosse caisse, — les soubresauts de monsieur et de madame Denis, — le regard vacillant du Tyrolien, — l'immobilité complète du zouave, du chat, du grenadier, du lion de Florence et de la femme aux bras étendus... tout cela bouleversa presque le cerveau du brave commandant.
Il franchit le seuil du sanctuaire, et, après avoir donné le franc porté sur son billet, il sentit comme un froid glacial envahir tout son être. — Là, en effet, plus de musique, plus de cloche, plus de mouvement ! Toutes les figures de cire étaient admirablement modelées et peintes ; mais on sentait le néant sous le velours et sous la soie qui couvraient ces corps de carton. — Tout se trouvait, dans ce bazar, immobile, depuis la sirène des iles Fidji, inventée par Barnum, — Tom Thumb, le fameux général TomPouce^ — la chaste Suzanne, — Papavoine, — les trois empereurs, François, Alexandre et Napoléon, — Wellington, sur son lit de parade, — Henri VIII et ses six femmes,— Louis XVI, Marie- Antoinette, madame Elisabeth, la princesse de Lamballe, — Fieschi, Pépin et Moret, — Lally Tollendal, — jusqu'à monsieur de Parts, autrement dit le bourreau Sanson! — Molière, Iffland, Goldoni, Schiller, Gœtbe, Shakespeare, Galderon, Al€éri,
Cervantes, Lesage, Beaumarchais, Regnard, etc. : — Emperears, bouffons, rois, assassins, auteurs, voleurs, acteurs, singes, peintres, bourgeois, philanthropes, idiots, reines, courtisanes, saintes el empoisonneuses, tout s'y croisait, sans ordre préétabli. Et la voix monotone du bonnisseur ^c'esi le terme technique, employé pour désigner le picerone des musées de ce genre, ajoutait encore à la lugubre impression que produisait ce Heu sinistre.
Le commandant Raymond eu sortit dans un singulier état de prostration.
Il lui était venu une idée !
Il acheva sa soirée au café, et, au retour, il monta directement à la chambre de Launoy. Celuici, qui ne dormait pas, lui ouvrit aussitôt, et le commandant commença en ces termes :
— J'ai réfléchi à Faffaire... Il faut que Tun de nous quitte ce monde, mon vieux !
— Ce sera moi, s'écria Edouard, et tout de suite encore, si tu veux! Je suis un misérable!
— Pas de ça, Lisette! Pointde scandale.. .Voici ce que nous allons faire... Je ne peux pas te tuer, c'est plus fort que moi, et tu ne peux pas me tuer non plus, c'est clair! Mais voici mon plan... Donne-moi ta parole d'honneur de faire ce que je voudrai.
— Je te la donne... je t'appartiens.
UNB VENGEANCE NOUVELLE. 251
— C'est bon ! — J'ai été ud vieux fou ! J'ai mis le loup dans la bergerie... Ça devait arriver... N'en parlons plus. Donc, nous allons écrire notre nom chacun sur une carte de visite... Nous les brouillerons dans un chapeau, et nous jouerons, à pile ou face, celui qui y fouillera le premier.
— Et après?
— Après? Voilà! Celui dont le nom sortira du chapeau se brûlera la cervelle, dans six mots, jour pour jour. Voilà mon duel.^.
— Mais!...
— J'ai ta parole... Je te donne, à mon tour, la mienne d'accomplir mon devoir.
— Et pourquoi ces six mois?
— J'ai mon idée... j'ai mon idée ! Allons, mon ami! L'un de nous deux a fait une grande faute... Mais la mort lave tout... Il vaut mieux charger le hasard d'en finir... Nous aurons encore six mois pour oublier le passé... Nous nous verrons toujours, et nous ne nous occuperons pas plus de Virginie que de la cinquième roue d'un carrosse. Dans six mois, Tun de nous deux restera pour décider du sort de l'enfant... et celui-là sera son père pour toute la vie... J*ai ta parole?... Oui... Voici des cartes blanches... Écris ton nom sur celle-ci, — moi, sur celle-là... Bon! Maintenant, ton shako... Là ! c'est remué !... Pile ou face?
— Pile!
— C'est pile! Tire, hion ami, lire!
Il y eut un grand sileDce... Les deux amis se regardèrent. Toute leur jeunesse passée ensemble leur monta au cœur; ils eurent chacun une larme dans les yeux: Tun des deux allait gagner la mort dans celte suprême loterie! — Ils se serrèrent la main, et Launoy prit une carte dans le chapeau :
— Dieu est juste, s'écria-t-il !
La carte portait ce nom : Edouard Launot!
Le commandant saisit le shako; Tautre carte portant son nom y était encore ! — Il avait craint que, dans un accès de folle générosité, Edouard n'eût pris les deux billets et n'eût dissimulé le sien.
— Nous partirons, dans trois jours, pour Paris, dit le commandant. Je demanderai un congé pour nous deux.
— Et qu'irons-nous faire, à Paris?
— Tu le sauras... Allons ! à demain !... Tu me jures de ne rien dire à Virginie?
— Je te le jure !
— A demain, donc! Que rien ne soit changé, ici! Pas de scandale... Il ne faut pas compromettre nos noms!... Nous sommes des soldats; conduisons-nous en soldats.
Et le commandant alla se coucher.
— Ah ! que ces six mois vont me sembler longs ! dit Launoy. — Pauvre ami, il ne s'est pas aperçu que j'avais corné ma carte ! Je lui devais bien cela ! Bah! Encore six mois, et tout sera dit! La petite fille est-elle à lui ou à moi? C'est tout ce qui me préoccupe, maintenant!
Il s'endormit assez calme. — Pour ces deux hommes, Virginie n'était définitivement plus rien : Elle avait déshonoré l'un, et elle venait de tuer l'autre.
Ils partirent pour Paris, trois jours après, sans avoir dit un mot à Virginie, qui prenait son repas dans sa chambre et qui ne comprenait rien à la double conduite de son mari et de son amant :
— S'ils s'étaient battus, au moins, disait-elle en mordant ses draps, il l'aurait peut-être tué!
Quand elle les vit prêts tous les deux, quand elle entendit son mari lui dire, un matin, sans colère :
— Nous nous absentons pour un mois... Tiens la maison en ordre... Nous avons une mission à remplir à Paris !
Elle se dit à elle-même :
— C'est cela! Ils ne peuvent pas se battre à Besançon... Ils vont organiser leur duel à Paris...
— Vous n'irez pas ! ajouta-t-elle tout haut.
-^ Pas un mot de plus, Virginie, lui dit alors Raymond, en la regardant froidement en face et en
S5é UIQB YSRGBAIfCE NOIJYELUS.
lui pressant le poignet. •• Je ne vous ai pas encore permis de parler devant nous !
Son œil, en ce moment, darda sur la fille de M. Poulet un éclair si fauve, que cette créature, sans véritable personnalité, baissa la tête et se tut ; mais elle glissa une lettre dans la main d*Édouard, comme son mari avait le dos tourné :
— Raymond, dit Launoy, ta femme m*a donné cette lettre !
— Ah ! dit le commandant !
Et, approchant le papier du feu, il alluma lentement son cigare avec la lettre.
Tous deux partirent sans lui dire c au revoir! » Elle passa tout ce mois dans une anxiété profonde. Elle aimait toujours Edouard, et elle haïssait Raymond; mais ils revinrent au bout du terme fixé, sans que rien parût changé dans leurs relatioâs.
Ils amenaient, avec eux, une énorme caisse qui ne put entrer dans la maison que par la fenêtre, et qu*on déposa dans un petit salon du premier étage. Deux serrures de sûreté furent ajoutées à la serrure primitive, et Raymond seul se réserva le droit de pénétrer dans cette pièce, où il restait souvent des heures entières.
Vainement Virginie et sa femme de chambre essayèrent-elles de savoir ce que contenait la caisse mystérieuse. •• Vainement regardèrent-elles par le
UNE TfiNGEANGE NOUVELLE. S55
trou des serrures et cherchèrent-elles à s'emparer des clefs que Raymond portait sur lui : tout fut inutile!
Cinq mois se passèrent de la sorte. Virginie, sur les ordres de son mari, avait repris sa place à la table commune, et, comme autrefois, elle passait la soirée à lire, pendant qu'ils faisaient leur partie. Tout semblait complètement oublié entre les deux officiers. Ils riaient, buvaient, fumaient et se disputaient pour un coup douteux, comme au beau temps des amours de Virginie. Mais ni Tun, ni rautre,ne lui adressait plus la parole que pour lui dire :
— Un peu de feu. ..un peu de citron. ..du sucre ou du tabac!... Quelle heure est-il?
Et autres paroles d'une insignifiance recherchée.
Elle était toute dépaysée entre ces deux individus dont elle avait été Tidole? et qui ne semblaient plus se souvenir qu'elle existât !
— Quelles âmes ont donc ces deux êtres? se demandait-elle souvent.
Elle avait, quelquefois, essayé de prendre la main de Launoy, en cachette; mais celui-ci Tavait alors regardé si singulièrement, en lui demandant : « Est-ce que vous êtes folle? » qu'elle n'osait plus renouveler ses tentatives. La pauvre créature attendait tout du temps, et murmurait, en se couchant :
356 UN6 VSNGEANGE NOUVELLE.
« II dissimule pour endormir Raymond.. • mais il me reviendra. »
Non ! il ne devait jamais lui revenir!
Ceci TODS représente, etc.
(GURTIUS).
Le jour fatal allait sonner. Le commandant était été s^asseoir à côté du lit de la petite fille, et il la contemplait avec une attention soutenue :
— Je n'en puis plus douter... c'est ma fille... Oui, ce sont là mes yeux bruns, — or, ma femme et lui ont des yeux bleus ! — Cheveux châtains, comme moi ! Et ils sont blonds tous les deux ! — C'est mon sang, c'est ma fille! — Dieu m'est témoin que si j'avais douté, je me serais fait sauter la cartouche aujourd'hui, en défendant à Edouard de tenir sa promesse demain : sa fille l'aurait sauvé! Mais, c'est ma fille! Que la destinée s'accomplisse !
Le lendemain, Raymond et Edouard dînèrent, comme d'habitude, avec Virginie... Après le dîner, et, comme elle préparait les cartes :
— Cest inutile, dit Edouard... Je Tais au café! Attends-moi, un peu tard, mon vieux!
— A quelle heure?
— A minuit et demi.
— Ah! c'est à minuit...
— Assez! Embrasse-moi... Mort ou vivant, je t'aimerai toujours... Adieu!
Ils se jetèrent dans les bras Tun de Tautre... Virginie les regardait avec stupéfaction... Edouard sortit, sans lui faire même Taumône d'un regard. Elle pressentait un événement grave, et ce ne fut pas sans un grand serrement de cœur qu'elle obéit au commandant, qui lui dit :
— Mets-toi au coin du feu, nous allons causer ! En effet, le commandant lui parla de la famille
Poulet, de son canon, de sa fille et de mille choses insignifiantes. Puis, quand il vit la pendule approcher de minuit, il prit la main de sa femme dans les siennes, et lui dit tristement :
— Que t'avâis-je fait pour me trahir, pour me déshonorer?
Virginie baissa les yeux sans répondre.
— Sais-luoùmènentrinconduileet la déloyauté? A ceci, Virginie : c'est que tu as fait notre malheur à nous deux, et que tu as tué Edouard.
— Edouard, tué... Qu'est-ce que cela signifie ?
— Écoute ces bruits confus qui se rapprochent, u. u
2S8 UNE VBNSffàNCB NOUVmXB.
(fit-ity e» ouvrant la fenêtre*.. Vois ce corps enveloppé d'un noaDteau.sur cette civière...
— Eh bien! quelque accident , sans doate...
— Non, c'est Edouard qu^^Mi rapporte ici et qae tu as assassiné.
En ce monoent on frappait en ba». Rajtnond descendit, après avoir fermé la porte à double tour ; ' précaution inutile! Virginie venait de tomber sans connaissance.
Le corps fut déposé sur un lit de camp, dans l'antichambre. Edouard était bien mon... La balle lui avait fracassé la cervelle!
Quand tout le monde se fut retiré, Raymond vint prendre sa femme par la main, et la traîna auprès du cadavre :
— Regarde... il est mort!
Et il lui raconta Thistoire de leur duel à terme. Elle n'écoutait pas : elle était plongée dans un hébétement voisin de Tidiotisme. Quand son mari cessa de parler, une réaction s'opéra en elle ; elle se dressa toute droite, Tœil ouvert, la narine palpitante, et, se jetant sur le caduvre, elle le pressa sur son sein :
— Mon Edouard ! Reviens à la: vie ! Je t'aimais, voilà mon crime... Oui, je t'aimais... autant que je vous hais, dit-elle, en regardant fixement son mari ! Tuez-moi donc, lâche ! Tuez-moi donc, misérable ! . . .
UW VENGEANCE IKKJVELLE. 950
Je raimais! Je Taimerai toujours... Mais, ajoutat-elle en sangiolant, je ne le verrai pins!
— Si, vous LE RfiVBRREz! lui dit gravement son mari !
Virginie le regarda avec stupeur; mais ses forces étaient à bout... Une seconde crise la terrassa, et Raymond la transporta sur son lit. Le médecin appelé à la hâte constata une fièvre cérébrale.
Le suicide d'Edouard resta un mystère pour tout le monde : nul ne soupçonna la vérité, et tous les officiers accompagnèrent le cercueil.. • Raymond conduisait le deuil et pleurait en silence.
Au bout de quelques mois, Virginie était rétablie, et il ne lui restait plus qu'une profonde mélancolie. Le commandant avait attendu sa parfaite guérison pour commencer Tœuvre de sa vengeance.
Un dimanche, il la prit par la main, après diner, et lui dit :
— Nous prendrons le café dans le petit salon du premier.
Elle suivit machinalement; mais, à peine le commandant eut-il ouvert et refermé la porte, qu elle poussa un grand cri et tomba à genoux, en s'écriant :
— Edouard!
En effet, c'était bien Edouard Launoy, avec ses
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cheveux blonds, ses yeux bleus, sa petite barbiche et sa main blanche. .^ et, à côté de lui, le commandant Raymond. Tous les deux debout, en grand uniforme, la main appuyée sur Fépaule l'un de Fautre : ils la regardaient en souriant!
— Voilà comme nous étions! Voyez ce que vous avez fait de nous, s'écria le commandant!
Si nous avons mis cette ligne de points, c'est pour nous dispenser de raconter, trois ou quatre cents fois peut-être, la même chose. Car, à partir de ce jour, Raymond traîna, tous les dimanches» sa femme dans le salon des deux figures de cire et la fit s'agenouiller devant ces physionomies immobiles, toujours souriantes; mais de ce sourire de la statue inanimée... Sourire plus triste que la mort, sourire que la contemplation finit par rendre douloureux, insupportable!
La pauvre Virginie subit cette torture pendant quelques semaines, sans opposer de résistance.. • Mais, un dimanche, elle osa dire hardiment :
— Je n'irai pas !
— Le cas était prévu, dit le commandant!
Et, saisissant sa femme à bras le corps, il l'emporta dans la salle funèbre et la déposa dans un fauteuil, où elle se trouva, tout à coup, prisonnière. Une ceinture de cuir la maintenait assise, et an
collier de fer, — oui, un collier ! — délicalement bourrelé de velours, la forçait à se tenir, la tête droite, devant les deux officiers de cire... et, comme d'habitude, le commandant lui répéta :
— Voilà comme nous étions ! Voyez ce que vous avez fait de nous!
Du reste Raymond était aux petits soins avec Virginie, toute la semaine. — Il ne la tutoyait plus, il ne jurait plus! mais il ne lui parlait jamais du passé.
Virginie espéra quelque temps que cette vengeance aurait un terme... Un jour même, elle se risqua à dire au commandant :
— Raymond, quand finira cetteatroce comédie? Quand obtiendrai-je mon pardon?
Et elle lança à son mari un de ces regards, qui l'aurait enivré autrefois. La pauvre Virginie était bien femme en tout et pour tout ! Elle croyait qu'elle pourrait retrouver un jour son influence perdue, et qu'à défaut d'amour, Raymond pourrait encore éprouver pour elle un entraînement passager; et, comme elle comptait mettre à profit la moindre défaillance de sa part! — Mais Raymond avait un cœur d'airain : il se serait cru déshonoré s'il avait cédé à la voix impure qui lui parlait quelquefois à l'oreille ! — Aussi lui répondit-il froidement :
16S DNB VENGEANCE NOUVELLE.
— Cette comédie finira le jour où, devant moi, Edouard vous aura dit à qui de lui ou de moi appartient votre fille.
Virginie comprit que tout était bien fini pour elle et que ce jugement était sans appel.
Son châtiment dura longtemps! Immobile sur son fauteuil, chaque dimanche, elle n'avait pour toute distraction que la vue de ces deux automates terribles. Quant au capitaine, il fumait, il lisait le journal, et finissait par lui dire, avant de la délier :
— Aujourd'hui, les honnêtes femmes se promènent, sur le cours, aux bras de leurs maris; — les honnêtes femmes embrassent leurs enfants ; — elles reçoivent leur famille, et, le soir, elles dansent ou jouent aux petits jeux avec leurs amis... Nous faisions ainsi jadis! Mais vous n'aurez plus jamais aucune de ces joies : Teufant est en pension, vous ne la reverrez plus ! — Je ne vous donnerai jamais le bras et vous ne quitterez plus la maisou ! — Si votre père vous demande la raison de cette réclusion, c'est moi qui lui répondrai!... Allons» à genoux, maintenant, dites adieu à Launoy jusqu a dimanche, et allons diner!. Pauvre ami! Voilà comme nous étions, voyez ce que vous avez fait de Dous !
UNB VBNGEANCE N0UVELL6. 263
Telle fut la vengeance da commandant Raymond. Virginie était lâche : elle n'eut ni le courage de se tuer, ni la force de s'enfuir... Elle succomba à la peine.
Aujourd'hui Raymond est colonel ! Il a cherché à s'étourdir... Il a repris ses jurons favoris» considérablement revus et augmentés. Il ne voit sa fille qu'une fois Tan, et la mariera le plus tôt qu'il pourra, pour se débarrasser de ce témoignage de sa malheureuse excursion au pays du mariage. Il va au café, fume, fait des armes, casse des poupées de plâtre, et espère oublier! Mais de temps à autre, il baisse la tète... Il revoit son ami, sa femme, c et il se reproche d'avoir laissé s'accomplir le suicide d'Edouard, et d'avoir abrégé l'existence de Virginie. Mais cela dure peu... Il relève le front, et, chassant les images au loin, il s'écrie : C'est fait ! âf tes tout, c'est fait!
Mot des sceptiques, consolation des esprits forts. . . qui ne prouve rien... si ce n'est que le lecteur sait maintenant pourquoi le colonel Raymond a été surnommé par ses amis le colonel c'est fait! c'est fait!
Maintenant si l'on nous demandait quel a été noire but en publiant cette nouvelle, nous serions fort embarrassé de le dire. Nous laissons à chacun le droit d'en tirer la conclusion qu'il lui plaira.
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Notre petite étude est lancée sur le turf de la publicité... Advienne que pourra :
« Cest fait! c'est faith