‹ Les mariages écrits au cielChapitre 1 sur 5 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

« Ce livre n'est pas fait pour les âmes qui sont dans un état absolu d'ignorance virginple : il s'adresse aux époux.

Les pervers, pour lesquels cette déclaration sera peut-être un attrait, peuvent le lire : leurs instincts dépravés seront, pour cette fois, déçus : les lois de la nature, les enseignements de la Révélation, et les livres qui parlent avec respect de ces lois et de ces enseignements sont chastes.

C'est pour de telles chastetés que le grand Apôtre a dit : « Tout est pur à ceux qui sont purs. »

Henry Bolo.

En la fête de l'Immaculée Conception.

« Deux amours, dit saint Augustin, ont fait les deux cités », la cité du bien et celle du mal.

Deux beautés ont fait les deux amours.

Ces deux amours, qui séparent le monde, se partagent également l'humanité engagée dans les liens du mariage.

Il est une beauté néfaste : je ne sais quel philtre fatal, élaboré par l'enfer. Il est une beauté divine venue d'en haut : un rayon que la grâce engendre et que la vertu reflète. L'une et l'autre de ces beautés, la fausse et la vraie, illuminent la matière en des transfigurations qui fascinent l'œil de l'homme : l'une pour lui donner les vertiges de la mort, l'autre pour l'enivrer des joies qui ne passent ni ne trompent.

Il est bien triste que la beauté, cette ambroisie à laquelle s'abreuve le regard, ne soit pas toujours

l'éclat du bien suprême et « la splendeur du vrai » comme disait Platon. Car enfin toute beauté est éminemment sublime : s'il était une beauté qui relevât exclusivement de la matière, et fût totalement renfermée dans son domaine, les animaux seraient, comme nous, affolés par la beauté. Or, la brute ne paraît pas avoir à un degré bien grand le sentiment de ce divin prestige qui bouleverse l'homme à de si étranges profondeurs.

La beauté adamique, la beauté susceptible de devenir impure, n'est trop souvent que la splendeur du factice et le scintillement du faux. Cet éclat, dérobé à la lumière du ciel, peut n'être que le masque d'une créature qui porte en son cœur tous les vices, et dans sa chair tous les fléaux. Prestige mortel, redoutable puissance, elle trouble et bouleverse le cœur des imprudents, et jette la malédiction dans leurs sens ; magnétisme brutal, et perfide en même temps, elle verse comme un vin brûlant et lourd dans la coupe vide du cœur. Malheur à celui qui se laisse envahir par cette incantation des formes ! Dès, en effet, que la beauté n'a point pour âme la vertu, et pour foyer

l'amour chrétien

la pureté lumineuse de l'âme, elle ne peut être qu'un atroce péril. L'infortuné qui s'imagine, ivre, en prendre possession, devient lui-même la proie d'un égoïsme et d'un orgueil sous lesquels il se débattra en vain.

« Le malheureux, s'écriait la mère d'Alexandre le Grand, en apprenant qu'un de ses courtisans venait d'épouser une de ces beautés néfastes, il a marié ses yeux et non son âme ! » Le fils qu'elle avait élevé, et qui bravait d'héroïques périls, refusa de voir les filles de Darius captives : « Après avoir vaincu tant d'hommes, je ne puis m'exposer, disait-il, aux désastres que me feraient subir des femmes » (i).

« Mes regards, dit Jérémie, parlant pour de telles victimes, ont livré mon âme au pillage )> (2). Le plus redoutable proxénétisme est celui des yeux. Saint Bernard, idéal et pur, a exprimé en deux mots cette loi redoutable qui amène la douleur à la suite de la beauté sans âme : « Si le cœur

(1) Plut. , In Alex. (2) Thren.., ni, 51.

souffre, c'est que l'œil a trop vu » (i). La Providence, qui place le remède à côté du mal et attend la pénitence au sièg"e même de l'erreur (2), a mis dans les yeux les regards et les larmes : les regards qui causent les larmes, les larmes qui expient les regards. Aussi, Job fait-il un pacte avec ces traîtres dangereux (3), et gardc-t-il fidèlement « ces fenêtres par où entre la mort » (4).

Jésus, à qui les ordres énergiques et définitifs ont été réservés, à cause de l'honneur dû à sa dignité divine, nous indique, par une effroyable image, la gravité du péril : ec Si le scandale entrait en toi par ton œil, arrache cet œil ! » (5).

La beauté sans vertu ne . se contente pas de refuser, impuissante qu'elle est à les donner, la totalité des joies qu'on lui demande souvent avec tant de fureur ; elle n'est pas à demi désastreuse et à demi cruelle. Elle porte encore en elle tous

(1) Serm., In fest. omn. (3) Job, xxi, 1. sanct. (4) Jerem., ix, 21.

(2) Sap., xt, 17. (5) Matt., xv, 20.

les dédains et toutes les exigences : les conquis, à genoux, implorent tout de cette idole, qui n'est idole que pour tout dévorer.

« La sangsue, dit le Sage, a deux filles qui disent : A moi ! à moi ! la géhenne et celte beauté là » (i).

Quand l'homme vit encore un peu par son âme, et croit à l'idéal dans le bonheur, combien douloureux doit être le calvaire que lui font gravir les désenchantements de « la beauté trompeuse » (2) à laquelle il a lié, comme une victime, sa vie !

Tout d'abord, il l'a saluée du nom le plus céleste et le plus doux. Il a dit à la perfide créature qui lui tendait le piège de sa beauté néfaste : « Tu es un ange. »

Les anges sont beaux, sont purs ; ils sont sans orgueil, infatigables, généreux. Leur mission icibas est d'apporter à l'homme la paix (3), l'inno-

(1) Prov., xxx, 15. (3) Luc., n, 14.

(2) Prov., xxxi, 30.

eence, la vertu. Us demeurent en ce monde pour les âmes, et les comblent de lumière et de joie. Ils vont et viennent entre l'humanité et le ciel, apportant les parfums de celui-ci, et séchant les larmes de celle-là. Ils descendent chargés de grâces, ils remontent enivrés de prières. L'homme est un déshérité qu'ils consolent, un abandonné dont ils charment l'exil. Tout le long de l'Ecriture, chaque fois qu'ils apparaissent, le mortel ébloui qui les voit, les prend pour Dieu lui-même, tant ils sont beaux, tant ils sont nobles, tant ils sont doux.

Quelle peut bien être alors l'amère déception de cet homme qui, après être tombé, en un jour de folle ivresse, aux pieds de l'idole de chair, après avoir échangé avec elle, devant Dieu et les hommes, ces serments que les regrets ne brisent pas, voit s'en aller peu à peu, par lambeaux, tout prestige, et s'éteindre, par degrés, tout rayon !^ Avant même que le temps ait ravagé extérieurement l'idéale sculpture de l'édifice, quel douloureux désenchantement il doit y avoir à découvrir

que « l'intérieur du temple est sans gloire » (i)> (i) Ps. xi.iv, 14.

L AMOUR CHRKTIKN

que l'âme dont le mystère « se cache au dedans » (i) est froide, ou vile, ou banale, ou dure ! Il n'y avait donc rien autre chose qu'un leurre en ce divin sourire ? Ce doux visage, si savoureux à regarder, n'était donc pas même le plâtre fragile et stupide, qui, s'il n'a pas la vie, immobilise au moins et fixe la ravissante symphonie des formes ! Hélas ! une fois terminée la patiente comédie des fiançailles, une fois le rideau illusoire tombé, la réalité triste ou laide est apparue. On a frappé à la porte de l'âme, l'hôtesse qu'on pensait digne d'un aussi superbe palais. Quelque chose d'informe ou de répugnant a répondu. Et maintenant, ô homme, que le néant s'est révélé ; maintenant que tu as vu briller dans ce regard le hideux rayon, que tu as entendu dans cette voix l'accent qui glace ; qu'un geste, un mot échappé a déchiré le voile complaisant de l'amour et ne laisse en face de toi qu'une créature vulgaire, indigne peut-être de toi, reste à genoux si tu peux, et dis-lui « j'aime » si tu l'oses !

(i) Cant., iv, i.

C'était bien la peine d'appeler « grâce » cette fatale combinaison de lignes et de nuances, sous laquelle la douleur vous guettait ; c'était bien la peine de décorer de ce nom divin, « beauté », un visage qui n'éblouit ses victimes que pour les aveugler !

Le philosophe pessimiste qui a défini l'amour « un piège tendu à l'homme par la nature », s'est trompé en proférant ce blasphème. Ce n'est pas l'amour qui est un piège : l'amour est dans son principe une loi divine. Le piège, c'est la beauté animale qui n'égare les yeux que pour égarer l'amour.

Encore ne faudrait-il pas même nommer amour, ce feu obscur, douloureux et brutal qui s'allume au contact des impures beautés. N'appelons pas les ténèbres, soleil. Ne prenons pas la fièvre pour l'ivresse, et le poison pour le nectar. Ne disons pas à la mort : tu es la vie ! C'est bien assez de mourir, sans aggraver son mal des illusions qui préparent les déchirements suprêmes et les désespoirs sans remède.

Mieux vaut chercher où gît la beauté véritable : si le vol de votre âme est assez vigoureux, et votre œil assez ferme pour s'ouvrir sur les sources mêmes de la lumière, vous trouverez la beauté pure au-dessus de la chair que vous mépriserez et dont la faim ne mordra plus votre cœur : vous resterez chastes, pour être dignes de découvrir cette suprême beauté, et libres des contrats charnels pour être dignes de l'aimer. S'il faut à vos sens moins courageux et fiers posséder légitimement ici-bas quelque monnaie du trésor tant désiré ; si vous n'avez pas la force d'attendre, et que Dieu, d'autre part, vous appelle aux fins graves et nobles de l'amour humain, souvenezvous, avant d'attacher votre cœur, qu'il n'est point de vraie et indéfectible beauté en dehors du surnaturel. La beauté charnelle n'est « qu'un tyran d'un jour » (i) ; la créature à laquelle vous lierez vos destinées n'est belle et fraîche que pour quelques rapides années ; elle ne le sera plus pendant toutes celles, beaucoup plus longues, qui lui

(i) Socrate, Laert., in Vit. Aristot.

resteront à se survivre. Si le Saint-Esprit recommande « de ne pas être attentif à la seule beauté d'une femme, et de ne point la désirer uniquement pour sa séduisante apparence » (i), c'est bien afin de nous persuader davantage que la beauté charnelle, si dangereuse d'ailleurs, n'est pas un élément nécessaire à l'harmonie du véritable amour.

(i) Eccli., XXV, 2Î

l'amour chrétien

Est-ce à dire qu'il faille blasphémer les lignes pures et les desseins parfaits ? Le monde chrétien, après avoir repoussé du pied le marbre des statues que la Grèce adorait, est-il demeuré, au milieu de l'univers visible, sans visions enchanteresses, est-il devenu, pour ses époux et ses épouses, en même temps que le législateur de la morale, l'iconoclaste de la beauté ?

Qui oserait prétendre cela ?

Ceux qui n'aiment pas Dieu avec leur cœur de ■chair, ou qui n'ont jamais mis le plus pur de leur âme chrétienne dans l'affection vouée aux créatures, auront peine à comprendre l'idéal mélange de beauté divine et humaine dont peut se couronner le front des serviteurs et des servantes de Jésus-Christ. Cependant cet idéal existe, il est visible pour tous ceux à qui il est donné de le posséder en une épouse vraiment sainte. Il est plus

visible encore dans les vierges, qui, en se donnant au Christ pour épouses, ont reçu en échange et comme un sceau d'acquisition, le reflet surnaturel, l'auréole angélique dont leur front s'est nimbé et que les vrais artistes, ceux qui découvrent la beauté partout où elle se trouve, savent parfaitement saisir. Cette beauté dont la source est. audessus des sens, mais dont le rayonnement est sensible, comme ces jours venus dans des chapelles par des fenêtres qu'on ne voit pas, s'est manifestée à son plus haut degré sur le visage du Christ.

Pendant trente-trois ans, un être qui était, au dedans et au dehors, la beauté absolue, « a été vu sur la terre, et s'est mêlé à la foule des enfants d'Adam » (i). Longtemps avant son arrivée icibas, les malheureux se consolaient à la pensée que les doux rayons de son visage rassasieraient leur vue (2). Les prophètes, éblouis, avaient' chanté d'avance le charme de ses traits : « La

(1) Baruch, m, 38. (2) Ps. xvi, 15. Job, xix, 25.

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