AMOUR CHKKTIHN
grâce, disaient-ils, s'épanouit sur vos lèvres... » (i) « Vous êtes beau au-dessus de tous les enfants des hommes... » (2). Us acclamaient son inénarrable prestige : « Il régnera par sa beauté !... (3) Il est beau dans son vêtement de chair !... (4). Il visitera la terre et il lui communiquera un délire d'amour... » (5). Us ne pouvaient plus contenir les cris de leurs âmes éprises : « Oh ! Viens doncv Très-Puissant ! Viens ! avance ! La beauté de ta face mettra le bonheur sous tes pas, et t'assurera le règne » (6). Il est venu. Au premier sourire éclos dans la pauvre crèche de Bethléem, les étoiles ont chanté : « La grâce vient d'apparaître ! » (7). Si fraîche, si pure, si idéale était cette grâce, qu'il pouvait . dire lui-même : « Je suis la fleur des champs, et le lis des vallées » (8). Il a frappé à la porte des cœurs saints, de ces cœurs tendres et enflammés, « qu'un seul cheveu du cou (9) aimé transporte d'amour », et il leur a
(i) PS. XLIV, 3. (6) PS. XLV, 5.
(2) Ps. xuv, 3. (7) Tit., 11, 11.
(3) Ps. ci.11, 1. (8) Cant., 11, 1.
(4) Is., i.xiii, 1. (0) Cant., iv, g.
(5) Ps. T. XIV, m.
l6 LES MARIAGES ÉCRITS AU CIEL
dit, en parlant des flots de sa chevelure, dans lesquels la Vierge Marie plongeait ses mains quand il était enfant : « Ma tête est mouillée de rosée, et mes boucles sont humides des perles de la nuit » (i). Quand il lui a plu de soulever un peu son voile d'humilité, et de laisser resplendir quelque chose de son âme, ceux qui le contemplaient, éperdus, en sont devenus comme insensés (2). Une femme impure, en le voyant, s'est trouvée transfigurée en ange (3). Un renégat, en rencontrant un rayon de ses yeux, s'est mis à pleurer jusqu'à la mort (4). Des femmes éprises de la beauté de son âme, sont venues au tombeau, couvrir de parfums la chair qui en avait reçu le reflet, de crainte de voir périr dans la mort ce qui restait de ses charmes divins (5). Les hommes qui l'avaient regardé, ne pouvaient, à l'Ascension, détacher leurs yeux affamés, du ciel, dans lequel sa splendeur venait de s'engloutir (6). A travers
(1) Cant., v, 2. (4) Matt., xxvi, 75.
(2) Luc, ix, 33. (5) Marc, xvi, 1. <3) Luc-, vu, 47. (6) Act., i, 11.
l'amour CHRÉTIEN [7
les siècles que le souvenir de son divin visage a traversés, comme son corps ressuscité traversait les murailles du Cénacle (1), le nombre n'a fait que croître des saints, ivres de son amour. A la suite des saints, les plus grands artistes de l'humanité essaient de retrouver, dans les splendeurs de leur pensée, ce profil céleste qui se dessinait si pur et si idéalement exquis sur les divins horizons de la Judée. Et partout où se trouve encore un petit enfant pour dire : Jésus ! on entend comme une réponse du génie, de la tendresse, de la douleur ou de l'amour, qui répète la parole du saint Cantique : « Que vous êtes beau mon bien-aimé ! que vous êtes beau ! que la croix qui vous porte est un arbre fleuri ! » (2).
Ainsi cette source de toute beauté divine et naturelle qui se dérobe en Dieu, inaccessible à nos regards, est devenue visible dans la sainte humanité de Jésus.
Désormais, de même qu'une vie divine vient
(l) Joan., xx, 26. (2) Cant., 1, 15.
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s'ajouter dans le chrétien idéal, à la vie selon la nature, un rayon de la beauté vraie, durable, substantielle, céleste, viendra illuminer, vivifier et couronner d'un éclat surnaturel qui ne passe point, les fleurs éphémères de la jeunesse et les charmes passagers de la grâce adamique.
Si toutes les femmes dont tout le besoin terrestre est d'être aimées, pouvaient pressentir cela !
Si tous les enfants d'Adam, que la beauté asservit, croyaient et voulaient voir à quel degré le Verbe incarné, qui a communiqué la force, la liberté, la pureté, la vérité, la vertu à l'homme, restitue en même temps, à tout ce qui possède une âme, l'indestructible rayon de la beauté parfaite !
Parce que les chrétiens sont austères et purs, parce qu'ils mettent au-dessus de tout la beauté du Dieu qui donne sa parure à la nuit et. son doux éclat à l'aurore, ne croyez pas, ô fils du siècle, que l'instinct providentiel qui précède la paternité, ne mette en leur possession qu'un monde sans rayon, sans tendresse et sans flamme.
« Vois-tu, disait le duc Louis de Thuringe au sire Gaultier de Varilla, en lui montrant le plus haut sommet de son pays, , vois-tu cette montagne qui est devant nous ? Eh bien, si elle était d'or pur depuis la base jusqu'au sommet, et que tout cela dût m 'appartenir à condition de renvoyer mon Elisabeth, jamais je ne le ferais. Qu'on pense et qu'on dise d'elle tout ce qu'on voudra, moi je dis ceci : je l'aime et je n'aime rien davantage ici-bas. Je veux avoir mon Elisabeth. Elle m'est plus chère, par sa vertu et sa piété, que toutes les terres et toutes les richesses du monde » (1).
Quand la beauté surnaturelle dont le siège est en Dieu, rayonne, en effet, directement sur le cristal d'une âme pure, et que cette âme en fait l'aumône au visage qui la voile, rien ne peut égaler ce prestige dont les purs seuls peuvent avoir le sentiment. C'est la beauté dont parle l'Esprit- Saint « qui reflète la joie sur le visage de l'époux,
(1) Sainte Elisabeth de Hongrie, par MONTALEMBE RTj chapitre iv.
et éveille en son cœur des désirs au-dessus de tous les désirs charnels » (i). Saint Ambroise y voyait comme « l'ombre de l'âme et l'effigie de la vertu » (2). Ce n'est plus, alors, seulement la fraîcheur du visage, la souplesse des lignes et la pureté du dessin qui ravit les regards de la chair : « La grâce vient s'ajouter à la grâce » (3). Les clartés célestes inondent l'œuvre de la nature. La fraîcheur de l'innocence, la souplesse d'un caractère exercé aux pieuses obéissances, la pureté du cœur, « la sainteté dans l'amour, et la pudeur dans l'abandon » (4), mêlent à l'éclat des fêtes terrestres un reflet qui n'est pas de ce monde. Cette poésie a été exprimée par le Sage : « La beauté d'une femme vertueuse, dit-il, illumine sa maison, comme l'aurore qui descend des hauteurs de Dieu sur le monde » (5).
L'épouse que la nature et l'art ont été seuls à préparer, porte en elle « une grâce fallacieuse et
(1) Eccli., xxxvi, 24. (4) Ibid.
(2) S. Ambr., 11, de Virg. (5) Eccli.. xxvi, 25.
(3) Eccli., xxvi, 19.
une beauté vaine » (i). Celle que Dieu, c'est-àdire l'Amour lui-même, a pétrie de sa propre main qui est la Grâce (2), peut sans crainte et sans fard apparaître aux yeux ravis de l'homme : il l'attend et ne peut que lui dire : Pour les yeux de l'âme, comme pour les yeux de la chair, « vous êtes toute belle ! » (3).
Et comme le cœur de l'époux, qu'il s'en rende compte ou non, est surtout ravi par le doux éclat de l'âme (4), l'amour ira croissant, malgré les déchéances du corps, parce que la beauté de l'âme ira se révélant de plus en plus.
Tout sage se méfie avec raison de l'amour qui foudroie, et tombe sur le cœur de l'homme comme la serre d'un vautour sur sa proie. Après une aussi violente secousse, il n'y a plus de place que pour les apaisements et peut-être les dégoûts de l'habitude. Il semble d'ailleurs que ce saisissement des cours du premier coup blessés à mort tienne beaucoup plus des sens que de l'âme. L'af-
(1) Prov., xxxi, 30. (3) Cant., iv, 7.
(2) Prov., xix, 14. (4) Cant., iv, 1.
fection qui durera, au contraire, s'accroît lentement et par degrés : les cœurs se remplissent comme des urnes, et à mesure qu'un autre cœur y répand ses trésors. C'est l'envahissement progressif d'un idéal qui n'est pas à la surface, mais bien au fond de la créature qui ravit. Ni l'œil ne voit l'âme du premier abord, ni l'âme ne se dévoile entière, dans une subite apparition. L'âme, en son essence spirituelle, est comme la Vérité : on peut la contempler longtemps, on y découvre toujours quelque trésor nouveau, quelque splendeur inattendue, si elle est bonne ; quelque laideur imprévue, quelque vice soudain, si elle est mauvaise. La philosophie n'aurait pas fait de l'âme un livre si profond de sagesse et de science, elle n'aurait pas mis l'étude de l'âme au-dessus de l'étude de la nature, si l'âme n'était un abîme.
Que de bonnes âmes ont été admirablement aimées dans des corps frêles ou disgracieux ! .
Et voici la différence profonde qui sépare l'amour chrétien de l'amour profane.