LE FOYER CONJUGAL
Il est de chrétiennes éoouses qui ont fait le sacrifice de leur jeunesse et de leur vie à des hommes sans foi. Ces hommes foulent aux pieds la double religion, celle du baptême et celle du lit nuptial. Ils font peser sur l'épouse la double solitude, celle de l'âme et celle du cœur. Ils ont besoin de la double conversion, celle qui reconquiert à Dieu et celle qui ramène à la fidélité jurée.
La situation est trop douloureuse ; elle appelje un dévouement trop sublime, et prépare des résultats trop consolants pour ne pas s'y arrêter.
Il6 LES MARIAGES ÉCRITS AU CIEL
A la douleur de ne pas vivre dans cette communauté d'adorations et de croyances qui font les amitiés profondes, se joignent généralement les tortures du délaissement criminel. Après avoir failli à son Dieu, l'homme ne peut garder longtemps à son épouse cette étroite et fragile sympathie que bornent et soutiennent seuls les misérables égoïsmes de la chair. Une fois l'autel déserté, une pente naturelle conduit à trahir le foyer.
Et il y a tant de femmes aujourd'hui qui se trouvent irrévocablement liées à des hommes pareils ! Un intérêt, une passion, un calcul malheureux, une erreur, a consommé la douloureuse alliance de la mort avec la vie, de la foi avec le blasphème, du rayon avec la fange. L'un brûle ce que l'autre adore ; celle-ci vénère des profondeurs de son âme ce que celui-ci raille du bout de ses lèvres sceptiques. Et ils vont tous les deux à travers la vie, sentant de plus en plus s'élargir
entre eux la distance fatale, le fossé profond. La division des pensées prépare l'éloignement des cœurs. Unis devant les hommes, ils sont comme séparés devant Dieu. Ils ne connaissent pas l'intime joie des prières qui mêlent leur murmure, le bonheur surnaturel des agenouillements communs. Elle se retrouve, seule toujours, devant l'autel où elle s'était vue si heureuse, le jour où ils étaient deux. Elle s'assied seule, comme une veuve, au céleste banquet ; et quand ses yeux rêveurs se perdent dans le lointain des perspectives éternelles, elle y voit poindre à côté de ses espérances les plus chères, d'effroyables menaces pour celui qu'elle voudrait, malgré tout, aimer toujours.
Avoir quitté une maison où le Maître divin régnait, avoir laissé une mère sur les lèvres de laquelle on retrouvait chaque jour les prières balbutiées dès l'enfance ; un foyer où la Providence était bénie, aimée, visible ; où la communauté des saintes ardeurs rapprochait merveilleusement les âmes ; où le signal de toutes les fêtes était donné par la foi ; où les traditions chrétienes animaient
les innocents festins et les antiques réjouissances ; avoir vécu de tout cela, en avoir comme embaumé son âme de jeune fille, puis, à l'heure de la vie grave, des devoirs sacrés, des inquiétudes maternelles, voir « le Dieu de sa jeunesse et de sa joie » (i) traité à son foyer en étranger ou en ennemi, voir un nuage impur d'incrédulité ou de haine voiler le soleil auquel on s'était épanouie, sentir au fond de soi-même je ne sais quel déchirant divorce entre la foi de son âme et l'amour de son cœur, cela n'est-il pas le plus subtil et le plus douloureux des martyres ?
Il y a douleur à détacher ses sens des biens de ce monde ; il y a douleur à sentir, dans la mort, son âme se séparer du corps. Que dire de cette division qui semble déchirer en deux l'âme ellemême ?
Tertullien, dans sa langue aux allures indépendantes et vives, a tracé le tableau de ces ménages
(i) PS. XLII, 4.
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divisés par l'impiété du mari. En ce temps-là, on voyait, il est vrai, « les pires des païens prendre des femmes chrétiennes, et les plus faibles chrétiennes chercher de tels maris, afin d'avoir une litière, des porteurs de belle taille, des mules, ce qu'un chrétien ne leur aurait peut-être pas donné » (1). Mais on rencontrait aussi d'admirables et vigoureuses chrétiennes, comme Monique, entreprenant la conversion de leur époux, et s 'élevant jusqu'au sublime dans cette lutte des âmes. Le martyre n'en était pas moins cruel : « Comment, s'écriait l'illustre apologiste, pourra-t-elle librement servir Dieu, ayant à ses côtés un serviteur du démon, chargé par son maître de l'empêcher ? S'il faut aller à l'église pour une station, il lui donnera rendez-vous aux bains plus tôt qu'à l'ordinaire. S'il faut jeûner, il choisira ce jour pour donner un repas. S'il faut sortir, jamais les domestiques ne seront si occupés. Souffrira-t-il que sa femme aille de rue en rue visiter les frères, et cela dans les plus pauvres masures ? Qu'elle se
(1) Tert., Ad Uxor., n" 6.
LES MARIAGES ECRTTS ATI CIEL
lève d'auprès de lui pour assister aux assemblées nocturnes ? Souffrira-t-il tranquillement qu'elle passe la nuit à la solennité de Pâques ? La laissera-t-il aller sans soupçon à la table du Seigneur, si décriée parmi eux ? Trouvera-t-il bon qu'elle se glisse dans les prisons, pour baiser les chaînes des martyrs ? Qu'elle lave leurs pieds, qu'elle leur offre avec empressement à boire et à manger ? Qu'elle pense aux absents et qu'elle en soit occupée ? S'il vient un frère étranger, comment exercera-t-on l'hospitalité à son égard ? S'il faut donner quelque chose, le grenier, la cave, tout sera fermé... Quand bien même le mari païen consentirait à tout, c'est un mal d'être obligée de lui faire confidence des pratiques de la vie chrétienne. Vous cacherez-vous de lui, en faisant le signe de la croix?... que pensera-t-il du pain eucharistique ?...
« D'autre part, comment pourra vivre cette femme à l'égard de son mari... que se chantera-til dans sa maison, sinon des chansons de théâtre ou de cabaret ? Il n'y aura ni mention de Dieu,
ni invocation de Jésus-Christ, ni lecture des saints Livres pour nourrir la foi, ni bénédiction divine... » (i).
Il est facile de voir qu'en dehors de quelques légers changements survenus dans l'état religieux social, le fond des taquineries maritales et des petites persécutions intimes n'a pas changé. Nos bonnes et intelligentes chrétiennes savent bien, par de sages concessions, apaiser ou prévenir dans leur foyer tout conflit. Mais la blessure profonde demeure. La tristesse surnaturelle plane. Les joyeuses cloches des solennités chrétiennes, qu'elles ne peuvent célébrer qu'à demi, sonnent parfois des glas pour leur âme. Le sacrement qui régénère, console, réconforte, et assure la fidélité à tous les devoirs, n'existe presque plus qu'à l'état de souvenir. Quand bien même les joies de la prière demeurent au fond de leur âme, elles sont mêlées de cette amertume qu'engendre tout sentiment expansif refoulé. Le Dieu qu'elles ai-
(i) Tert., Ai. Uxor. C. 5, 6, 8...
ment, n'est adoré qu'en secret, tandis qu'il leur faut trouver des sourires pour un monde répugnant, et des complaisances pour des spectacles et des divertissements mondains qui froissent et déplaisent. La sainte et douce reine Marie Leczinska pouvait visiter les malades dans les hôpitaux et attacher les cordons de leur chaussure, elle pouvait secourir ouvertement des multitudes de pauvres au point de les entendre surnommer le régiment de la reine, et pourtant elle souffrait à tel point des désordres du roi « Bien-Aimé » qu'elle allait donner cours à ses rêves les plus doux dans les caveaux de Saint-Denis : « C'est du moins sous cette voûte disait-elle, et à quelques pas d'ici que pourrira mon cadavre ! » (i).
L'impiété a peu de mœurs. L'homme sans mœurs est vil, l'époux sans mœurs est cruel. Le supplice de la jalousie est « dur comme l'enfer » (2). Les pauvres femmes .martyrisées dans la tendresse de leur âme, humiliées dans les nobles
(1) Proyart. Vie de la reine de France.
(2) Cant., vin, 6.
fidélités de leur vertu, joignent ainsi le supplice au supplice, et mêlent les larmes de leur foi endolorie aux larmes de leur amour méprisé. La vigne que la plante parasite et impure sépare de l'ormeau, se brise et son bois pleure. « Je ne suis plus ta femme ! Il fut un temps où volontiers tu jurais qu'il n'était point de parole harmonieuse à ton oreille, point d'objet agréable à ton regard, point de contact doux à ta main, point de mets assaisonnés à ton goût, si je n'étais là pour te parler, te contempler, te toucher, te servir. Comment se fait-il donc, mon époux, oh ! comment se fait-il que tu te renies ainsi toi-même ? Je dis toimême, puisque tu me renies, moi, qui, inséparable de toi, confondue avec toi, suis plus que la meilleure portion de ton cher être ?... Combien profondément tu te sentirais blessé, si tu apprenais que je suis infidèle, et que ce corps, à toi consacré, est flétri par une infâme luxure ? Ne me cracherais-tu pas au visage ? Ne me chasserais-tu pas ? Ne me jetterais-tu pas le nom d'époux à la face ? N'arracherais-tu pas la peau souillée de mon front impudique ? N'enlèverais-tu pas l'anneau nuptial
de ma perfide main et ne le briserais-tu pas avec un serment de divorce éternel ? Je le sais, tu ferais tout cela. Fais-le donc ! j'ai sur moi la tache de l'adultère ! La boue de la luxure est mêlée à mon sang- ! Car si tous deux nous ne sommes qu'un, et si tu es infidèle, j'ai dans les veines le poison de ta chair, et je suis prostituée par ta contagion. Garde, garde donc ton amour et ta foi à ton lit légitime, alors je vis sans tache et toi sans déshonneur ! » (i).
Hélas ! ils vivent ainsi, d'une existence dont tous les jours ne sont qu'une lâche perfidie. Ils nourrissent de parjures la confiante innocence d'une femme dont la vertu ne les fait pas rougir. Ils jouent la comédie des indignations austères, et disent d'une langue souillée à la vertu fidèle r « Si tu venais à faillir, je te tuerais ! » Toute une ville les voit traîner servilement à la suite d'ignobles créatures les lambeaux d'un noble cœur humilié dans sa dignité d'épouse, et les débris
(i) Shakespeare. Comedy of errors.
l'apostolat conjugal
d'une fortune qui ne leur appartenait peut-être pas. Souvent l'épouse sait cela ; elle feint de l'ignorer, et boit toute seule, en les savourant à longs traits, les plus amères larmes de la vie.
Tous les Calvaires sont rédempteurs.
Toutes les grandes douleurs de l'âme préparent les enfantements divins. Les plus cruelles épreuves héroïquement, c'est-à-dire chrétiennement supportées, ouvrent la voie aux saintes missions. On ne convertit les âmes à Dieu que dans la mesure où l'on consent à souffrir. Il n'est de vrais apôtres que les martyrs.
Il peut donc y avoir de douloureux mariages qui sont écrits au ciel. Et Dieu, pour n'avoir pas appelé certaines âmes féminines à la paisible sanctification du cloître, à la glorieuse mission des terribles hôpitaux et des champs de bataille, ne leur en donne pas moins un labeur tout céleste, un champ surnaturel à défricher. Pour être inconnu et limité, ce champ n'en demande pas moins des larmes.
Dans le langage des écritures le mot « zèle » est presque partout synonyme d'amour.
Qu'est-ce donc que ce feu dévorant allumé dans l'âme des apôtres ? Qu'est-ce que ce tourment divin qui les agite et les jette sur toutes les plages de ce monde ? Jésus passe à travers toutes les douleurs, tous les travaux, tous les outrages, et monte sur la Croix. Paul, infatigable et surhu^ main, use ses pieds sur les chemins les plus hérissés et les plus brûlants. Celui-ci apporte sa tête aux bourreaux, celui-là ses membres à la griffe des bêtes. Tel autre précède dans ses hardies exploration les voyageurs les plus héroïques. Ni les ardeurs torrides d'un ciel de feu, ni les impraticables rigueurs d'un sol de glace ; ni la furie des torrents, ni l'abrupt et brutal orgueil des montagnes ; ni la férocité sauvage, ni la haine civilisée ; ni les lions couronnés et vêtus de pourpre, ni les vipères du pharisaïsme ; ni les déchaînements populaires, ni les mortelles embûches des froids légistes et des politiciens livides ; ni les prisons, ni les bûchers, ni la mort, ni la vie ne les arrêtent. Ils vont d'un pas que rien ne déconcerte,
avec un front d'airain, un cœur de feu. Ils se jettent sur les glaives aiguisés, ils boivent le poison, ils marchent sur les reptiles (i). Quelle est cette folie divine ? Où puisent-ils cette inexplicable énergie ?
Ils aiment.
Ils veulent sauver une âme.
Ils veulent, semblables à des dieux, faire une aumône à Dieu. La seule obole qu'on puisse — honneur immense — jeter dans le sein de Celui qui est riche de tous les trésors du ciel et de la terre, est une âme.
Tout appartient à Dieu : les âmes seules, par une disposition de sa puissance, peuvent ne pas être à lui. Les âmes peuvent échapper à son amour, à son royaume de grâce. Pourtant, une âme vaut plus à ses yeux que tout l'univers visible avec l'Océan, les trésors enfouis, et les étoiles. Il n'est pas d'avare, si halluciné qu'il soit par
(i) Marc, xvi, 18.
le magfnétisme de l'or, qui eût jamais consenti à vider la coupe de honte et de douleurs que Dieu a bue dans la Passion, pour posséder des âmes. Aussi, quiconque donne une âme à Dieu, Dieu se donne à lui en échange. Une âme sauvée est comme un indestructible sceau avec lequel on signe la cédule de sa prédestination (i). Aucun trésor n'étant ici-bas d'une valeur équivalente au prix d'une âme, Dieu paye une âme avec le ciel, avec les torrents éternels qui roulent clans leurs flots infinis les ivresses sans rivage et sans fond.
Toute l'Eglise se console et s'encourage avec la grande et belle parole de saint Denys l'Aréopagite : « De toutes les choses divines, la plus divine, est d'être le coopérateur de Dieu dans la conversion des égarés, et le retour des pécheurs â Lui. Ceux dont le cœur déborde de cette charité, et se conforme à cette communication de la bonté de Dieu, qui consiste à travailler, par amour pur, au salut du prochain, ceux-là sont vraiment
(i) E2ech., m, 19, 20, 21.
déiformes, divins ; ils sont les plus divins de tous les êtres. »
Pour les âmes à grande foi qui comprennent cela, toute autre ambition, même celle des joies éternelles, est négligée : « Je voudrais moi-même être anathème, s'écrie saint Paul, pour le salut de mes frères. » (1)
Celui-là n'est pas chrétien qui n'aime pas Dieu et ne sait pas le prix des âmes. Le zèle nous dévore (2) selon la mesure de notre amour pour Dieu, et de notre estime des âmes. Il en résulte qu'il n'y a pas seulement une erreur à croire que le zèle est l'apanage exclusif de ceux qui sont spécialement consacrés au service de Dieu. Le zèle est inséparable de l'état de grâce. Il en dénonce la présence et il en marque le niveau. Il en est, pour ainsi dire, la forme extérieure et active.
Le christianisme a été annoncé par les prophètes comme l'ère où tous seraient apôtres (3). « Qui
(j) Rom., ix, 3. (3) Joël, H, 28.
h) Ps. lxviii, 10.
nous donnera, s'écriait Moïse, de voir tout le peuple prophétiser, et l'esprit de Dieu s'emparer de tous les Israélites? » (i). La grâce de Jésus- Christ est venue accomplir ce prodige. Il n'est pas un de ceux que l'Homme-Dieu a convertis, guéris, sauvés, qui n'ait aussitôt contracté la fièvre dévorante du zèle.
Quand Jésus eut délivré le possédé, celui-ci le supplia de permettre qu'il montât dans sa barque et demeurât avec lui. Jésus lui refusa et lui dit : « Retourne chez toi, dans ta famille, et apprends à tes parents les grandes grâces que le Seigneur t'a faites, et comme il a eu pitié de toi. » Cet homme s'en alla donc par tout le pays et se mit à publier à travers la Décapole, les grandes choses que Jésus avait opérées en lui, et tout le monde en était ravi d'admiration (2). Toute langue déliée proclame sa puissance et sa gloire (3). Tout cœur brisé remplit la demeure des parfums répandus (4). Toute oreille qui a entendu la sur-
(1) Num., xi, 29. (3) Luc, xi, 14.
(2) Marc, V, 20. (4) Joan., xn, 3.
naturelle mélodie, dicte à la bouche les grandes clameurs poussées sur les toits (i). De même que, suivant la géniale observation de Bossuet, le sang de Jésus est un sang qui a besoin de se répandre et de couler, dans quelques veines qu'il circule, de même sa vérité est un soleil incapable de contenir ses rayons dans les âmes qui reçoivent, comme en un foyer, ses reflets ; sa grâce partout où elle s'épanche, demande à déborder ; son amour, partout où il s'allume, tend â incendier.
Dieu ne permet la dispersion de ses enfants â travers le monde, que pour favoriser la dispersion de son Evangile et l'extension de son règne. Les âmes des justes égarées dans les boues de la terre ne vont et viennent à travers les roseaux vides et desséchés qui y croissent que pour les embraser (2). « Le dessin de Dieu, en vous disséminant parmi les peuples qui l'ignorent, est de vous faire publier partout ses merveilles, et sa souveraineté » (3), affirme le Saint-Esprit. Saint
(1) Matt., x, 27. (.?) Tob., xm, 4.
(2) Sap., in, 7
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Grégoire de Nazianze avait coutume, toutes les fois qu'un scandale se produisait dans le voisinage d'un chrétien, d'en rendre ce chrétien responsable, comme n'ayant pas accompli la fonction providentielle qui lui incombait. Nous n'avons ici-bas, quelle que soit notre situation religieuse et sociale, aucune autre mission que de travailler à la gloire de Dieu.
Cette loi générale du zèle atteint directement et formellement les épouses chrétiennes.
Tertullien a donné l'expression juste de bien des situations : « L'épouse est servante de Dieu, le mari est esclave du démon. » Chacun des deux a sa mission reçue d'un autre monde, et par conséquent, son ambition de* conquérir l'être qu'il aime au maître qu'il sert. La femme est un peu plus faible que l'homme, mais Dieu qui aidera la femme, est infiniment plus puissant que le démon. Elle est inférieure à l'homme en force matérielle, en influence brutale, mais elle l'est comme l'humilité est inférieure à l'orgueil, comme la douceur est inférieure à la violence, comme la
sagesse est inférieure à la passion, comme la pureté profonde de l'océan est inférieure aux nuages noirs de l'ouragan. Elle n'est donc pas inégale dans la lutte. La vertu et le Dieu de Clotilde, l'une silencieuse, l'autre invisible, n'ont pas à douter du triomphe sur la farouche sauvagerie de Clovis, et sur les cris de guerre de Tolbiac.
« Si une femme fidèle, dit saint Paul, est mariée à un homme infidèle, et que l'infidèle consente seulement â vivre sous le même toit que son épouse, qu'elle n'abandonne point son mari. Elle peut mieux que personne le rendre saint » (i).
De fait, si cette femme n'aime pas l'âme de cet homme, qui l'aimera plus qu'elle ? Si elle ne le convertit pas, qui le convertira ? Un triple airain d'incrédulité, de passion et de haine, arrête et défie toutes les attaques du zèle venues de l'extérieur. Seule la femme peut franchir l'enceinte et entrer dans la place que lui ouvrent la confiance, l'amour, et même « les séductions adamiques » (2).
(0 I Cor., vu, 13, 14.
(>) Osée, xi, 4
l'apostolat conjugal 135
Comment serait-elle excusable de ne pas arracher la bête indomptée à son repaire, pour l'amener enchaînée et captive aux pieds de Dieu ?
L'épouse chrétienne possède tous les éléments qui communiquent au zèle l'irrésistible puissance, car elle aime, elle souffre, elle édifie, elle se dévoue.
Il n'y a de vraies et profondes conquêtes que par l'amour. La parole du Christ a captivé l'humanité parce qu'elle sortait du cœur « qui a tant aimé les hommes ». L'Eglise, indépendamment des promesses divines, est indestructible parce qu'elle est inépuisable de charité. Celui qui aime est aimé ; celui qui est aimé, est suivi, partout où il va : au sommet des montagnes, au fond des abîmes ; dans les splendeurs de l'héroïsme, et quelquefois, hélas ! au fond de toutes les ignominies. La séduction suprême est d'aimer ; la
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séduction divine est d'aimer avec désintéressement. Il est possible de vivre sans être aimé. Il n'y a pas d'amertume comparable à celle qui isole un être au milieu d'autres êires égoïstes et froids. En quoi réside la profonde mélancolie qui vague au fond des âmes d'orphelins ? Ils n'ont pas le souvenir des regards orgueilleux d'un père, ils n'ont pas gardé sur leur front le vestige des baisers maternels. De. quoi est fait le désespoir de ceux qui vont chercher dans la mort le remède au mal qui les dévore ? Ils aiment puisqu'ils se tuent par amour ; ils ne sont pas aimés. Quelle est la tristesse noire qui aigrit parfois l'âme jalouse des vieillards ? Ils sont aux sommets décharnés et sans attraits de la vie, et lisent cette parole creusée sur l'âpre cime : « L'amour descend et ne remonte pas ! » Vn des signes auxquels l'âme peut reconnaître sa parenté avec Dieu est la volonté, le besoin d'être aimé.
Qu'elles attendent donc avec patience, les âmes d'épouses délaissées, solitaires dans leur foi religieuse ou dans leur tendresse conjugale : qu'elles
gardent seulement en réserve, et sans en diminuer le trésor, leur affection pure, profonde, sereine. Il se peut bien, hélas ! que l'homme se laisse emporter par de brillantes chimères, que le papillon aille aux brûlantes lueurs. Mais les baisers du vice sont mortels ; ses embrassements déchirent ; ses vertiges écœurent. Si ses appels ont quelque sincérité, ils sont nécessairement égoïstes. Un jour vient où la beauté n'est plus belle, où la jeunesse n'est plus jeune. Le monde perd l'éclat qui le rendait désirable, l'égaré perd les dons qui le faisaient désirer. L'alliance se dissout : chaque partie retombe de son côté comme deux lambeaux qui se décomposent. Il ne reste plus que le dégoût de l'intempérance : la nappe maculée, les coupes vides et impures, les hideuses fleurs flétries, et partout l'horreur des souillures sans nom. Il faudra bien, si cet homme a encore une pensée dans son âme, qu'il « fasse un retour sur lui-même et se dise » (i) : Pendant ma longue orgie, un ange pleurait. Pendant que
(i) Luc, xv, 17.
les faux plaisirs, illuminés de fausses clartés, faisaient entendre, stridents, leurs faux rires, la joie douce, la tendresse vraie, la vertu paisiblement aimable, l'inépuisable dévouement portait son deuil, versait ses larmes, dévorait sa honte imméritée. Entre les mains menteuses qui le repoussent maintenant, et les bras fidèles qui l'attendent toujours, comment ce prodigue pourra-t-il hésiter ? Ainsi sonnera l'heure où le cœur perdu reviendra désabusé, saignant, aux pieds d'un amour qui l'aura attendu dans la patience de ses infatigables douleurs.
Il est nécessaire pour préparer de telles joies que la femme sache souffrir. Il ne faut pas qu'elle jette au visage de l'ingrat la coupe amère dont il l'abreuve. Toute chrétienne devrait se dire qu'elle et sa vertu ne font qu'un, et, qu'en se faisant détester elle-même, elle fait haïr du même coup sa vertu. Qu'elle soit douce et résignée : « les doux posséderont la terre » (i). Qu'elle soit obéis-
(1) Matt., v, 4.
santé : « l'obéissant racontera ses victoires » (1). Qu'elle soit humble : « les humbles seront exaltés » (2) et prendront la première place. Qu'elle soit patiente : « les patients posséderont les âmes » (3). Qu'elle soit aimante : « l'amour triomphe de tout. » Qu'elle soit pure : « le Roi sera son ami (4) et la fera régner avec lui.
Il est étonnant de voir combien la tyrannie et la violence préparent les résistances indomptables, les irréconciliables haines, et combien la bonté asservit. On ne pousse pas le cœur, on l'attire. L'amour est un aimant. L'or a plus de puissance (me le fer. Dieu qui voulait conquérir le monde et pouvait le terroriser, le briser sous un inéluctable joug, a préféré « l'attirer par les liens adamiques » (5). Il s'est fait aimable pour être aimé. Le plus grand et le plus puissant de tous les humains, Moïse a été appelé « le plus doux des hom-
(1) Prov., xxi, 28. (4) Prov., xxn, 11.
(2) Luc. 1. 52. (5) Os., xi, 4.
(3) Luc, xxi, 19.
mes » (1). Saint Paul, l'admirable convertisseur, s'est toujours appliqué à n'être en rien « une charge pour ses disciples : il a de très bonne grâce tout donné, il s'est donné lui-même par-dessus ; U a aimé beaucoup plus qu'on ne l'aimait, et ce secret de sa puissance portait si directement des fruits, que des calomniateurs le nommaient une ruse de son apostolat » (2), comme si le soleil éclairait par ruse et faisait perfidement épanouir les fleurs.
Toute la sagesse de l'épouse chrétienne, toute la politique de son apostolat est exprimée dans ces paroles où nous sont révélées les allures du véritable et divin zèle : « ...il se montre partout avec un visage souriant, et en toute occurence, prévient les désirs de ceux dont il fait la conquête » (3). Il ne s'agit pas seulement de n'être ni querelleuse, ni acariâtre ; il ne faut pas même poser en victime résignée. Au-dessus de toutes les impressions même fâcheuses, qui passent, le sou-
ri) Num., xii, 3. (3) Sap., vi, 17.
(2) II Cor., xii, 15, 16.
rire doit survenir, comme un témoignage des sentiments affectueux qui persistent au fond de l'âme. Les bourreaux haïssent leurs victimes, surtout parce qu'elles sont victimes. On crée le bonheur et l'affection dans la proportion où l'on montre que l'un et l'autre existent. Dès que le ciel sourit, l'Océan, si courroucé qu'il soit, se calme. L'abîme appelle l'abîme, la bonne grâce engendre la bonne grâce. Donnez et il vous sera donné. Les vagues meurent avec volupté sur les moelleuses plages au sable fin, tandis qu'elles redoublent de furie contre les rochers sombres et durs.
Le second attrait, et partant la seconde victoire de l'épouse chrétienne, est dans ses prévenances.
Elle a, vis-à-vis de ses infâmes antagonistes, certaines infériorités aux yeux de son mari volage et passionné. Il ne lui convient pas de lutter d'effronterie avec le vice. Il serait monstrueux qu'elle concourût d'indécence. Bien des mondaines aujourd'hui font consister toute leur sagesse conjugale en d'infernales émulations, où elles conservent à l'égard de leurs rivales la seconde place
avec l'avilissement en plus. Tandis que les femmes impures singent l'honnêteté, on voit de temps à autre d'honnêtes mondaines s'accoutrer d'impudiques apparences. On ne sait plus bien, parfois, de quel côté il y a plus de cabotinisme et de licence. Elles disent, les pauvres illusionnées, que c'est pour mieux retenir leur mari. Elles donnent au cœur marital du poison afin que ce cœur se porte mieux ; elles augmentent la dose de vin afin qu'il soit moins ivre. Ce n'est point sur ce terrain qu'elles gagneront la bataille.
Rien n'est dur, rien n'est rapace, rien n'est par conséquent répugnant comme le vice. Il faut qu'un homme soit possédé de la plus épouvantable des folies, pour demeurer l'esclave des impures goules qui le dévorent en ricanant de son imbécilité. Dans cette longue fièvre des sens, qui va quelquefois jusqu'à la vieillesse, l'homme a, de temps en temps, des heures de clairvoyance et d'accalmie. Il se reconnaît lâchement dupe, ignoblement asservi. La fange dont on remplit sa bouche, lui donne la nausée. Puis il retombe, comme
un ilote infâme qui n'a pas assez de dignité pour se repentir, pas assez de vertu pour être libre. Ce dépit et cette honte sont, dans la lutte des femmes, les deux irrémédiables faiblesses des créatures visqueuses qui voudraient retenir le pécheur dans la fange.
Les épouses vertueuses ne savent peut-être pas assez cela. Elles ignorent que les choses les plus aimables, les plus captivantes : le dévouement, la pureté dans la vie, les attentions délicates, les sages désintéressements, les tendresses nobles et opportunes, les infatigables soins, l'abnégation du jour et de la nuit, sont des armes divines contre lesquelles les traits empoisonnés et douloureux de l'enfer ne peuvent pas avoir de définitives victoires. Sans doute elles ont le droit de mépriser, peut-être de haïr. L'Evangile lui-même ne leur défend pas de rompre les liens de cohabitation que l'on ne peut pas supporter sans héroïsme. Mais la foi leur demande cet héroïsme volontaire. Il y a des hommes trop vils pour être subjugués par tant de vertus. Mais il en est beaucoup qui auront
peine à descendre si bas, à accepter le niveau de malhonnêteté et d 'infamie où les forcera à descendre tant de pureté et de dévouement méconnus. L'apostolat par la parole n'aura jamais l'éloquence de cet apostolat par l'abnégation. Quand l'époux infidèle se trouvera suffisamment abject et piétiné par les impures, un simple retour ne suffira pas à sa conscience. Il sentira que, en outre de son intérêt qui le ramène auprès de l'infatigable et vraie bonté, il doit des réparations immenses, et la vertu qu'il aura blasphémée, le verra plus d'une fois revenir à genoux.
Le mariage inégal relève donc, lui aussi, de la grande loi providentielle qui régit toutes les inégalités de ce monde. Dieu n'a fait les grands que pour élever les petits ; les forts que pour soutenir les faibles ; les puissants que pour servir les humbles ; les saints que pour sauver les coupables. On est le coopérateur de Dieu dans la mesure où l'on est voisin de sa sublimité et de sa vertu. Les dons divins ne sont communiqués que pour être communiqués eux-mêmes : « Le riche et le pauvre se rencontrent ; le Seigneur a fait l'un et
l'autre » (1) afin que celui-ci sauve celui-là, et que tous les deux le bénissent.
(1) Prov., xxn, 2.
Toutes les religions se sont occupées de la femme adultère pour la maudire et la frapper. Jésus, qui fut la pureté même et l'idéal du sacerdoce chaste, a voulu que la question se posât devant lui vivante, et dans une saisissante netteté : « Il était venu dès le matin au temple : tout le peuple l'avait suivi. Il s'était assis et enseignait la foule. » A cet instant que la fonction, le lieu et l'afrluence du peuple rendaient trois fois solennel, « les scribes et les pharisiens amenèrent une femme surprise en adultère, et la placèrent au milieu. Et ils dirent : « Maître, voici une femme « que nous venons de prendre en flagrant délit.
« La loi de Moïse nous enjoint de lapider les fem- « mes de cette espèce. Toi, qu'en dis-tu ? » Leur intention, en parlant de la sorte, était de lui tendre un piège, pour l'accuser ensuite. Mais Jésus s'inclina, et se mit à écrire du doigt sur la terre. Ils persistèrent à l'interroger. Alors il se releva, et leur dit : « Que celui d'entre vous qui est sans péché lui jette la première pierre. » Il s'inclina de nouveau et se remit à écrire. Ceux-ci l'ayant entendu, les plus âgés en tête, s'en allèrent l'un après l'autre. Jésus demeura seul avec la femme, debout toujours, au milieu. Alors Jésus se releva, et lui dit : « Femme, où sont tes accusateurs ? Personne ne t'a condamnée ? » Elle répondit : « Personne. » Jésus ajouta : « Moi non plus, je ne te condamnerai pas. Va, et ne pèche plus. » Jésus reprenant ensuite son discours au peuple, disait : « Je suis la lumière du monde ; à ma suite, on ne marche pas dans les ténèbres. Ceux qui me suivent ont la lumière de la vie » (i).
Quels féeriques changements ! Quel sublime
(i) Joan., vin, 3 à 13.
miracle moral ! Aucune rage ne s'était jamais déchaînée avec plus de férocité que la rage de l'homme poursuivant la femme adultère. L'Hébreu, oriental, comptait parmi les plus ardents et les plus raffinés dans la vengeance matrimoniale : la loi mosaïque était pour lui. Jésus dit un mot. La grande tempête s'apaise. Les tigres, domptés, s'en vont tête basse. Et la parole la plus hardie en morale qui ait jamais été prononcée, tombe grave et simple des lèvres d'un Uieu : « Moi non plus, je ne te condamnerai pas. Va, et ne pèche plus. »
Jamais un législateur, un homme, n'aurait osé dire à la femme adultère « je ne te condamnerai pas », parce que nul n'a le pouvoir de dire à la chair si fragile et si traîtresse : « Ne pèche plus ».
La cruauté marque l'impuissance. On ne torture que les êtres qu'on se sent incapable d'asservir. La répression n'a de raison d'être que lorsque tout moyen de moralisation fait défaut. Ceux qui parviennent à supprimer le délit dans sa cause, n'ont pas besoin d'imaginer le châtiment.
Les peuples païens ont été féroces à l'égard des femmes adultères, parce qu'ils ne connaissaient aucune autre garantie de la vertu féminine que la peur. Ils terrorisaient, faute de pouvoir moraliser.
On demandait un jour au Spartiate Géradas quelle était, en son pays, la peine qui atteignait l'adultère : « Il n'y a pas d'adultère à Sparte », répondit-il. Son interlocuteur insista :« Si pourtant il s'en produisait un ? — La femme adultère, reprit alors le Spartiate, serait condamnée à donner un bœuf si gros, qu'il pût passer sa tête pardessus les monts Taygète pour boire dans l'Euro-
tas. » Le questionneur se mit à rire. « Comment voulez-vous, dit Géradas, qu'il se commette un adultère à Sparte, où les délices, les richesses, les soins du corps, vous font noter d'infamie ? » Ainsi, là seulement où le délit n'existait pas, le châtiment était inconnu, impossible.
Quoi qu'il en soit de cette légende, nulle part dans l'humanité, les choses ne se passaient ainsi. Et parce que l'adultère dans le paganisme était fatal, on lui opposait, pour en triompher, une autre fatalité plus effrayante : le supplice. Le plus horrible martyre, qui traîne tout le long de l'histoire ses lambeaux saignants et ses gémissement; mal étouffés, est le martyre de l'adultère. L'homme impur ne pouvait pas purifier la femme, il ne pouvait que la tenailler, la brûler, l'enterrer vive. Il est des maladies qu'on ne supprime, faute de remèdes, qu'en tuant le malade.
Les Juifs, outre la lapidation (i) et le feu, soumettaient les épouses tombées à cette effroyable
(i) Levit.., xx, 10.
épreuve dite « des eaux amères » qui faisait éclater et pourrir leurs entrailles (i). Judas, fils de Jacob, condamne Thamar, dont il est cependant le complice, à être brûlée v;ve (2). Les Egyptiens broient l'infidèle à coups de bâton, et, si elle survit à son supplice, lui coupent le nez (3). Les anciens Hongrois la dépècent à coups de hache (4). Solon, Platon, moins barbares, permettent au mari outragé de mettre simplement à mort les complices. Les Romains, sous Aurélien, l'écartèlent entre deux arbres, dont les sommets ont été violemment rapprochés et sont lâchés subitement (5). Dans l'Inde, on les fait dévorer par les chiens, fendre en deux ; en Chine, on pousse le raffinement à un degré d'obscénité et de douleurs, qui décourage les auteurs tentés de les décrire (6).
L'homme moderne, resté ou redevenu païen, ressemble à ses ancêtres. Pourquoi pardonneraitil ? Il lui manque les deux éléments essentiels du
(1) Gen., xxxviii, 24. (4) Diod., 1, t>.
(2) Num., v, 20, 21, 22. (5) Cœl., x.
(3) Plut., in Prob. (6) Wearly, II, 7.
TU NE Tl'IvKAS POINT I55
pardon : la charité et le pouvoir de régénérer les coupables. La femme qui trompe l'homme honnête, sincère, fidèle, est une abominable créature. Malgré les philosophes qui n'ont qu'une apparence de raison lorsqu'ils trouvent que c'est une erreur d'attacher l'honneur d'un homme à la vertu de son épouse ; malgré la thèse si nettement rendue par Molière dans VEculc des femmes (Act., iv, se. 8) ; il reste vrai qu'à l'instant du contrat matrimonial les choses étaient entendues suivant l'estimation commune des hommes, que cette estimation fut erronée ou non. Jamais un honnête homme n'aurait donné son nom, son avenir, sa future famille à la femme qui aurait stipulé dans le contrat son droit à l'infidélité. Jamais il n'aurait accepté un mariage avec en sous-entendu, cet espèce de divorce qui non seulement sépare radicalement l'épouse de l'époux, mais encore sépare le père des enfants puisqu'il fait naître l'incertitude sur la paternité elle-même. Ainsi le mari a donné à son épouse tout ce qu'il y a de plus sacré dans sa vie. Il s'est fait responsable irrévocablement de tout ce qui naîtra d'elle. Il ne
s'est point parjuré lui-même, malgré toutes les séductions du dehors, malgré la facilité de le faire à l'insu de son épouse. Il porte de bonne foi le joug. Et cette femme le trahit.
Tous les amis de cet homme, honnêtes et païens comme lui, lui diront :
« Déclare-toi personnellement, au nom de ton Maître, le juge et l'exécuteur de cette créature. Ce n'est pas la femme, ce n'est même pas une femme ; elle n'est pas dans la conception divine, elle est purement animale ; c'est la guenon du pays de Nod, c'est la femelle de Caïn. — Tuela » (1).
Les gens qui professent de pareilles doctrines reprochent à je ne sais quel chimérique concile qui n'a jamais existé, d'avoir émis des doutes sur l'existence de l'âme chez les femmes. Ils n'estiment pas que toutes les femmes soient des guenons, car il faudrait en conclure que tous les hommes sont des singes. Mais du moment qu'une femme les a trahis, et peut-être, hélas ! qu'elle a
(1) L'Homme-Femme, Al. Dcmas fils.
été elle-même trahie par l'infirmité de sa chair, elle n'est plus qu'une bête malfaisante dont il ne faut rien attendre de bon, ni de bien. Il n'y a plus qu'à l'assommer. C'est là, du même coup, un double aveu, une double déclaration : une déclaration de cruauté et un aveu d'impuissance. Cette femme tuée est bien la femme de Caïn, mais parce que son mari la tue. Elle est la guenon de Nod, mais parce qu'elle est du même pays que son époux.
Pour se résigner à tuer, il faut être bien corrompu, car les mains pures redoutent par-dessus tout les taches de sang. Celui qui ne craint pas les taches de sang a certainement assez de souillures déjà pour avoir perdu le droit d'être sévère et de tuer.
Tel est le sens admirablement indiqué par cette phrase si pudique du Sauveur :
« Que celui qui est sans péché lui jette la première pierre. »
Il est très beau de s'instituer le chevalier de la morale, le paladin de l'honneur. On sent passer
de nobles indignations, de superbes frémissements à travers les thèses de ceux qui concluent en disant : « Tue-la » Moïse n'est monté qu'au Sinaï. Jésus n'a gravi que le Thabor. Ceux-là puisent évidemment le droit d'être plus sévères que Jésus dans une irréprochable pureté de conscience, dans des mœurs qui n'ont jamais défailli, dans des promesses qui n'ont jamais trompé.
Orgueil !
Les plus grands saints, ceux qui auraient le droit de mépriser, si le mépris était permis à quelqu'un, gémissent, et ils l'avouent, sous la tyrannie de la chair. Malgré la foi ardente de leur âme, les héroïques supplices de leur vertu, les prières de la nuit et du jour, les fleuves de larmes, de sueur et de sang, répandus dans la contrition, le travail et la pénitence, tous se plaignent, avec un douloureux accent, de l'insolente hostilité de la chair ; tous regardent en tremblant Samson qui est tombé, David qui est tombé, Salomon qui est tombé ; tous frémissent à la pensée des trahisons du sang et des révoltes des nerfs. Prêtres, ils
accueillent en pleurant la faiblesse qui avoue, ils absolvent d'une main infatigable. Ils demandent à Dieu, ces purs, pitié pour eux-mêmes. Ils adorent, ces anges, et bénissent Celui qui permet à l'enfant prodigue de « sangloter sur son épaule », qui permet à la Madeleine de se traîner repentante à ses pieds, qui dit à la femme adultère : « Va, ne pèche plus » ! Ils répètent, ces- chastes, avec une reconnaissance attendrie, la parole si évangélique : « Les publicains et les femmes perdues vous précéderont dans le rovaume des cieux. » La miséricorde est une immaculée.
Ce sont, au contraire, les sceptiques, les mondains, les gens de plaisir, les célibataires épicuriens, les maris qui ont appris à leurs femmes que le baptême et la confession sont des mensonges, que toute réalité et toute joie se concentrent dans les vanités ou les ardeurs de la chair, qu'il n'y a aucun bien ici-bas que le bien-être, aucun trésor que l'or et l'argent, ce sont ces hommes qui, à l'heure où leur femme a oédé aux vanités, aux ardeurs, aux plaisirs, à la séduction de l'abon-
dance promise, s'imaginent avoir le droit de vie et de mort, ramassent les pierres pharisaïques, et, sous les yeux du Christ régnant crient : « Tue- ]a ».
Hypocrisie ou aveuglement ?
Il fallait d'abord ne pas affaiblir, ne pas corrompre. Il fallait ne pas vider ce cerveau de toutes ses croyances, ce cœur de toutes ses adorables naïvetés, cet être de toute la robuste et native santé qui le faisait résistant et ferme devant tous les amollissements, tous les énervements du monde. Ce n'est pas aux hommes qui président au mouvement de la société qui s'amuse, ni aux maris qui habituent leurs femmes à s'enivrer de ces amusements, qu'il appartient de jouer l'indignation et de s'ériger en justiciers. Ce n'est pas à celui qui commet le crime à punir le péché. Le traître n'a rien à reprocher au menteur ; le corrupteur se trompe quand il s'arroge le droit de juger la corruption.
Cela est bien vrai, et mille fois : quiconque n'embrasse pas la loi de Jésus, et ne suit pas le
chemin tracé par le divin Maître, s'égare. Il peut marcher quelque temps : mais, à la fin, il rencontrera inévitablement l'abîme ou l'impasse.
L'abîme, dans le cas présent, est le crime de celui qui en vient fatalement à tuer pour un délit dont il est coupable lui-même. L'impasse est pour celui qui ne tue pas : il est impuissant à guérir, et il lui faut boire, dans une honteuse et stérile résignation, l'infamie de l'épouse infidèle.
Le christianisme a-t-il la prétention de supprimer toutes les faiblesses de la chair ?
Non, car il aurait supprimé en même temps ce miracle de la vertu, qui est la chasteté, et ce trésor de la vertu, qui est le mérite.
Jésus a dit à l'humanité comme au paralytique : « Lève-toi et marche », mais afin de montrer désormais la vigueur surhumaine qui est en toi, « prends ton lit sur tes épaules ». Prends cette couche, cette litière de vices, de bassesses, de lâchetés sur laquelle tu croupissais, qui formait le fond même de ta nature, et marche avec ce poids écrasant. Sois loyal avec un cœur perfide, pur avec une chair fatale, angélique avec un tempérament pervers. Enfant d'Adam, avec toutes tes infirmités, deviens un frère de Jésus-Christ.
Milton a parfaitement symbolisé ce chrétien appelé à se sanctifier au sein des misères de son humanité ; il nous montre l'être fantastique sor-
tant de son néant « moitié lion, moitié fange », s'élançant du péché vers le ciel.
L'orgueil est sot de sa nature. Il est des hommes assez fous qui s'imaginent pouvoir, tout seuls, former l'idéal complet d'un cœur de femme. Les femmes aiment le romanesque, le nouveau toujours renouvelé, l'impression toujours jeune et intense, la chimère cachée aux flancs de l'inconnu. Leur esprit semble n'être borné davantage que pour aspirer vers des horizons plus immenses. Leur pensée, qui s'ennuie, a faim de féeries extérieures. Ce n'est pas du réel qu'il leur faut pour les assouvir, c'est l'indéfini surhumain, le vague fécond du rêve. Elles sont nées avec la tendance au surnaturel, qui s'appelle foi, dévouement ou plaisir. Le plaisir ne fait que tromper leur faim ; le dévouement trahit cruellement leur cœur ; la foi seule les rassasie et les enivre. Et voilà un homme, étroit, borné, banal, vicieux souvent, qui a la prétention de captiver cette âme avec un peu de terre glaise et de fumier. A cette prétention il en ajoute une autre : il lui défend d'avoir faim
encore quand il a passé par là. Il lui fait un crime, après la nuit, de désirer quelques rayons du jour, quelque pâture divine, quelque breuvage idéal.
C'est là une folie d'autant plus désastreuse que le séducteur ne trouvera accès auprès d'une femme honnête que parfumé de poésie, auréolé de romanesque, c'est-à-dire d'Idéal. Il chantera, lui, de bonne ou de mauvaise foi, l'éternelle chanson de l'amour pur, éthéré, platonique. Il lui dira, il lui fera croire qu'il ne s'agit de mettre en commun que des pensées, des joies, des aspirations, des larmes. Et la belle âme se laissera captiver, enjôler, séduire. Et la nature aveugle, violente, fera son œuvre, parce que l'époux légitime n'aura pas fait son devoir.
Le chrétien seul peut aspirer à la possession complète de la chrétienne, parce qu'il a pour lui, à côté de lui, avec lui, le christianisme, la vertu, l'infini, Dieu. De salaces païens ont blasphémé les versets enivrés du Cantique des cantiques. En blasphémant, ils n'ont fait qu'étaler l'ignominie de leur âme et prononcer la condamnation de leurs
bestiales amours. Ne connaissant que la matière, ils ont, dans leur épouse, nié l'ange, ils l'ont étouffé. Ils s'indignent, après cela, de n'y trouver que le démon.
Il n'y a pas lieu de discuter avec les gens obscènes qui, sous prétexte de condamner la confession, calomnient le confesseur. On se salit à combattre les gens sans honneur ; ceux qui ne croient pas à l'honneur, là où l'honneur est tellement sacré, la conscience tellement engagée, que la plus légère faute devient un abominable forfait, ceux-là n'ont pas le sentiment de lTîonneur. Néanmoins, il existe des gens, honorables encore, qui contestent l'authenticité divine et la sainte utilité du sacrement de pénitence, tout en respectant la délicatesse et l'honnêteté du ministre. Ils rendent hommage intelligemment à celui qui s'assied, grave et pur, pour juger, conseiller et guérir, au redoutable tribunal. Seulement, ils ne veulent pas de ce tribunal pour leurs épouses.
Ils prétendent ne pas avoir besoin du prêtre. Le prêtre est l'usurpateur moral d'une âme qui
l66 LES .MARIAGES ÉCRITS AU CIEL
leur appartient, pensent-ils, parce que le corps qu'elle habite est à eux. Le prêtre, au confessionnal, « pénètre, disent-ils, dans l'âme de l'épouse, et referme la porte sur lui. Il disparaît avec elle dans des régions où le mari n'est pas admis. Ils se disent là des choses qui ne regardent pas le mari, car c'est le secret de la conscience. » Ces gens s'indignent de ce que cet homme saura des choses qu'ils ne savent pas eux-mêmes, qu'ils ne sauront jamais.
Eh bien, voici ces choses qu'ils ne sauront jamais :
Le jour où une femme s'engage, par la pensée ou le désir, dans une voie défendue, est aussi le jour où elle cesse de dire à son époux tout ce qui se passe dans son âme. Ce jour-là, elle commence à mentir. Elle ne prendra jamais pour le confident de sa faiblesse celui qu'elle sait sévère et menaçant, celui qui la tuerait si jamais la faiblesse commencée se consommait, et, consommée, se trouvait découverte. Le génie de la femme dont le coeur s'affranchit en des libertés coupables, est tout entier à échapper aux investigations du
jaloux. Le jaloux est presque toujours vaincu. Le monde qui sait bien, lui aussi, des mots exacts, l'appelle un mari trompe. Il est si bien trompé, qu'il en devient ridicule. C'est lui, le plus souvent, qui ouvre la porte au complice et l'invite à revenir. C'est lui qui vante ses charmes et le recommande à la bienveillance de son épouse. L'infortuné ! Dans cette ignorance qui l'honore, et le ridiculisera bientôt aux yeux de tous, il ne lui reste plus qu'une ressource, et il l'écarté de ses propres mains.
Il y a en effet un homme dont le rôle consiste à connaître dans le secret le plus moral, le plus honnête, le plus profond, le plus sacré, des fautes de la conscience. On vient à lui, quand on est coupable, au nom de cette conscience qui lutte contre les envahissements du mal. On vient, sans crainte, puisqu'il pardonne toujours, puisqu'il est éternellement muet, lui demander le conseil qui redresse, le secours qui fortifie. On vient à lui, avant que le mal ne soit consommé, c'est-à-dire quand toute catastrophe peut être encore conjurée. Cet homme
l68 LES MARIAGES ÉCRITS AU CIEL
a reçu mission de dire à cette âme chancelante : que le mari n'a pas su conserver le prestige suffisant pour barrer la route à la tentation, pour faire rebrousser chemin au désir mauvais, le prêtre a ce pouvoir, autant qu'on peut le posséder sans porter atteinte à l'imprescriptible liberté humaine. Une miséricorde est là pour recevoir l'aveu ; une persuasion pour dire : arrêtez-vous ; une puissance pour crier à cette femme : brisez votre cœur plutôt que d'en enlever une parcelle à l'homme auquel il appartient. Et c'est ce mari, par un aveuglement non moins prodigieux, qui se plaint. C'est lui qui calomnie, lui qui interdit le remède, lui qui défend d'aJler au médecin, lui qui lève le dernier obstacle aux trahisons conjugales. Ainsi pour avoir voulu qu'un prêtre dans l'oreille duquel les secrets s'ensevelissent, ne sache rien, il s'expose à voir son honneur mis en pièces, outragé et souillé par ses amis, ses ennemis et les valets de sa maison. Le confessionnal n'aura pas
(i) Matt., \-, 28.
entendu l'imperceptible murmure d'un aveu qui n'est peut-être pas encore une faute : le crime, une fois consommé, sera crié par les fenêtres, et roulera comme une immondice de plus dans les plaisanteries et les eaux grasses des cuisines.
Alors même que la confession, c'est-à-dire l'exercice de la plus haute puissance morale qui puisse agir sur la conscience, « le plus grand frein, avoue Voltaire, des crimes secrets » ne parviendrait pas à conjurer l'adultère — les faiblesses humaines sont si grandes ! — les chutes survenues ne seront jamais totales. Grâce à la confession, si la chair tombe, le cœur ne la suivra pas. Si le cœur la suit, la conscience demeurera debout, indignée, résistante, vengeresse, conservant, elle du moins, la foi jurée. Le paganisme absout Lucrèce, parce que son âme est demeurée fidèle. Chez la chrétienne qui peut fléchir puisqu'elle est femme, « le roseau n'est jamais qu'à demi brisé » (i), quelque chose demeure fidèle : et c'est encore ce
(1) Is., XLII, 2.
qu'il y a de plus divin, puisque c'est la notion troublante du devoir foulé aux pieds, c'est-à-dire, la semence du repentir.
Au reste, que les maris le sachent bien, rien ne prévient le péché, quelle que soit sa nature, comme le remède institué par Dieu contre le mal du péché.
C'est pourquoi aussi le christianisme pardonne, car le christianisme peut guérir. On ne peut « vouloir la mort de la pécheresse, puisqu'il est permis d'espérer sa conversion et sa vie » (i). L'Eglise dans sa législation antique a maintes fois affirmé cette espérance. Au lieu de décréter la mort contre l'infidélité, elle la condamnait à passer deux ans au fond d'un cloître. Ce temps écoulé, le mari pouvait la reprendre, humiliée par sa faute et purifiée par son repentir.
D'ailleurs, le mari avait eu lui-même le temps de réfléchir, comme il peut réfléchir encore. Lors-
(i) Ezech., xvin, 32.
que Jésus a pardonné si miséricordieusement à la femme adultère, pour lui épargner encore la condamnation des hommes, il s'est contenté de les inviter à réfléchir, à descendre en eux-mêmes. Au lieu de leur répondre, il a pris une attitude distraite, il s'est mis à écrire du doigt sur le marbre. Les autres se sont mis à penser. Les vieillards, instruits par une longue expérience des infirmités de la chair et des trahisons de la vie, ont reconnu la barbarie de la vengeance inégale qu'ils réclamaient ; ils se sont retirés les premiers. Les prêtres et les scribes, savants sur les ruses fatales du serpent et sur les illusions faciles de la fille d'Eve, se sont souvenus que les anges même ont pu tomber, et ils cnt suivi les vieillards. Les pharisiens, troublés par les accusations de leur conscience qui leur répétait sans doute les flamboyantes paroles du Christ : « Hypocrites, sépulcres blanchis, vous imposez aux épaules d 'autrui de lourds et intolérables fardeaux, et vous ne voulez pas même pour vous ceux que vous pourriez soulever du doigt » (i) les pharisiens se sont sentis
(i) Matt., xxiii, 4.
pris de honte, et à leur tour ont disparu. Saint Augustin suppose que le mari de l'adultère était lui aussi présent, au nombre des accusateurs (i). Lui aussi a dû faire l'examen de sa conscience : il n'a pas observé pour son compte la fidélité qu'il réclame ; il a aimé le corps de son épouse et oublié l'âme ; il a peut-être perverti un cœur qui lui fut donné pur ; après avoir juré d'être tout à elle, il lui a peu à peu repris l'assiduité des attentions, la douceur des paroles, le dévouement de la vie, les prévenances de la tendresse, les soins intelligents et bons ; il a cessé d'être un époux pour devenir un seigneur ; il était maître pour diriger, pour instruire, pour conseiller, il n'est demeuré maître que pour régner brutalement et commander avec hauteur. La frêle créature s'est brisée. Privée de son appui naturel, elle a chancelé. Elle est coupable, sans doute. Est-elle seule à porter la responsabilité de sa faute ?
Et le mari aussi s'est retiré, tête basse.
Alors que pouvait dire Jésus, sinon : « Et moi
(i) Epist., 54.
non plus, femme, je ne te condamnerai pas ; va,
et ne pèche plus ! »
La loi ancienne disait : « Tue-là. »
La loi nouvelle dit : « Pardonne et moralise. »
Toutefois, l'Evangile autorise celui que l'épouse a trompé, ou celle que l'époux a trahie, à se séparer. « Moi-même je vous le dis : celui qui renvoie son épouse, hormis le cas de fornication, est responsable des adultères que ce renvoi l'exposera à commettre. Celui qui épouse une femme renvoyée, est adultère » (i) Cette parole laisse évidemment comprendre que l'infidélité est un suffisant motif de séparation et de renvoi. Les partisans du divorce ont abusé de ce texte, et ont prétendu que l'adultère autorisait le divorce. Voici comment s'exprime un autre évangéliste (2) : « Quiconque renvoie son épouse et en prend une autre, commet un adultère. Et si la femme répudie son époux, et s'unit à un autre, elle commet un adultère. » Un troisième évangéliste insiste sur cette règle absolue, sans exception : « Tout
(1) Matt., v, 32. (3) Luc, xvi, 18.
(2) Marc, x, 9, 11, 12.
homme qui renvoie son épouse, et en prend une autre, commet un adultère ; et celui qui se marie avec une femme séparée est adultère. » L'apôtre saint Paul confirme authentiquement cette déclaration, si tant est qu'elle a besoin d'être confirmée : « Quant à ceux qui vivent dans le mariage, le Seigneur, et non pas moi, ordonne aux femmes de ne point quitter leur mari, et si elles le font, de n'épouser personne autre » (i).
Pour le divorce, comme pour l'eucharistie, le divin législateur, prévoyant l'objection, a permis, pour lui ôter toute sa puissance, que cette objection se produisît devant lui. Il a pu ainsi y répondre non seulement avec sagesse, mais encore avec autorité : « Mais, disent les juifs, Moïse nous a permis d'écrire la déclaration de divorce, et de renvoyer notre femme. » Jésus répond : « C'est à cause de la dureté de vos cœurs qu'il vous a donné un règlement pareil... ce que Dieu a uni, que l'homme ne le sépare pas » (i).
(i) I Cor., vu, ii.
Les hurlements de la chair insurgée ont répondu à cette irrévocable sentence. « Ainsi donc l'homme trompé, s'il renvoie sa femme, la femme trahie, si elle rejette son époux, seront condamnés à la continence, tant que le conjoint indigne sera vivant ? L'innocent portera la même peine que le coupable ? »
La réponse paraîtrait bien simple à une société plus chrétienne : on n'est pas en ce monde, en effet, pour jouir de la vie, on y est pour accomplir la volonté de Dieu et accepter les épreuves décrétées par la Providence. Dieu peut bien imposer la continence à ceux auxquels il peut demander la vie.
D'ailleurs, l'époux outragé est pur ou il ne l'est pas. S'il est pur, il a la vertu nécessaire pour vivre continent. Ceux qui n'offensent pas Dieu dans le mariage conviennent que la chasteté conjugale est plus difficile que la continence abso-
(1) Marc, xi, 5. 9.
lue. S'il est impur, de quel droit rejette-t-il son épouse ?
« Un chrétien, dit saint Augustin, est-il dispensé de la continence, parce que son épouse est longtemps malade, absente, ou récalcitrante à son devoir ! Ne dites pas, poursuit le saint docteur, qu'il faut alors tuer la femme coupable, afin d'être libre, pour convoler ailleurs sans adultère. Dieu vous a-t-il mis à mort quand vous avez péché envers lui ? Votre sévérité est donc opposée à la vérité. Quand on a besoin de miséricorde pour soi-même il faut être miséricordieux à l'égard des autres. Ceux qui disent : « Pardonnez-nous, comme nous pardonnons a (i), ceux qui espèrent dans l'Evangile où il est écrit : « Remettez les fautes à ceux qui vous ont offensés, et « vos fau- « tes vous seront remises » (2), ceux-là n'ont aucune raison pour être implacables. Il est également défendu de divorcer et de tuer. Il faut choi-
(1) Luc, vi, 37.
(2) Matt., vi, 12.
sir entre le crime et son caractère de chrétien » (1) On ne fait pas un si déplorable marché, lorsqu'on échange une épouse infidèle contre la grâce de Dieu ; sa charge de mari, contre son honneur de chrétien ; les joies problématiques d'un amour si malheureux, contre les gloires éternelles d'une sainteté héroïque ; les soucis du mariage contre les mérites d'un célibat chrétien, auquel le secours de Dieu ne fera point défaut, puisqu'il aura été embrassé par amour pour Dieu. L'alliance faite avec Dieu dans la chasteté volontaire est une alliance qui ne donne pas de décomptes. De part et d'autre, elle ne peut manquer d'être solide. Rien n'est plus stable en effet qu'une fidélité qui se donne à elle-même le gage héroïque de la continence absolue. Rien n'est plus inaltérable, d'autre part, que l'amitié de Dieu pour les cœurs purs. Ces cœurs sont d'autant plus assurés de rester purs qu'ils ont fait l'épreuve de tout ce que renferment de vanité et de douleurs les joies fragiles du monde, les joies misérables de la chair. Il est d'autant plus certain que Dieu leur restera fidèle,
fi) Aug. de Conj. Adult. îib. II, c. xiv, xv, passim.
que la chasteté, est, avec le détachement, le martyre et la charité, un des états qu'il a comblés de ses plus tendres et solennelles promesses.
Les petits frères de Jésus qui furent jadis proposés par le Sauveur comme les modèles de la sainteté, ont un autre privilège encore. Ils apportent avec eux la rédemption de ceux qui les procréent, les élèvent, les aiment. Ce que l'on fait pour le plus petit est compté dans les bénéfices éternels : le Verbe incarné l'a lui-même attesté. Que peut-on faire de plus et de mieux que de donner la vie du corps et tous les biens de l'âme à l'un d'eux ? Enfanter, baptiser, élever un serviteur de Dieu, bon chrétien aujourd'hui, élu demain, est évidemment une grande œuvre, et il est difficile d'en concevoir une plus belle.
Si l'on ajoute à cette considération la pensée de tout ce que peut coûter à ses parents de labeur, de douleur, de soucis, un de ces petits chérubins, le compte de tous les sacrifices que sa naissance et son éducation imposent seulement à sa mère, il faut bien avouer qu'il apporte avec lui de quoi transformer en saints et en héros, s'ils le veulent, ceux qui lui ont donné le jour. Toute cette école de matérialistes et de désespérés qui, pour conclure au Malthusianisme, exposent avec une éloquence souvent déchirante, les épreuves et les privations qui entrent dans un ménage en même temps que les berceaux, fournissent sans le soupçonner, un commentaire des plus irrésistibles et des plus concluantes à cette parole de Saint-Paul : « La femme sera sauvée par la génération des enfants. » Cette femme, en effet, dès qu'elle comprend ses devoirs est la rivale des apôtres, l'émule des martyrs. La liturgie catholique se plaît à énumérer les différents groupes qui peuplent le Paradis : Cohorte des martyrs, troupe des prophètes, phalange des apôtres, foule des anges : on peut sans crainte de blesser l'orthodoxie, et à plus
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d'un titre, ajouter à ces glorieuses catégories le chœur vénérable et sacré de nos mères qui ont bien rempli, ici-bas, leur mission de bel amour et de sainte douleur.
Je crois avoir exposé ailleurs (1) cette admirable disposition de la Providence, par laquelle le seul fait de la procréation et de l'éducation d'un enfant entraîne la sainteté de sa mère. Aussi n'estce pas de ce point de vue qu'il s'agit précisément ici. Toute question de mérite" à part, l'enfant à élever devient, par là même, une cause très efficace de progrès et d'amélioration pour ceux-là qui en ont la charge. Ce petit disciple bien-aimé qu'il faut diriger en tout, instruire de tout, habituer à toutes les vertus, corriger quelquefois, ne tarde pas à être par sa seule présence le meilleur maître, le plus efficace censeur que l'on puisse avoir dans la vie. D'abord on est bien obligé de pratiquer les leçons qu'on lui donne, sous peine d'obtenir des résultats tout contraires aux prin-
(1) Les Enfants, Paris, Haton.
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cipes qu'on veut lui inculquer ; ensuite ces leçons portent non-seulement sur tout ce qu'il y a de plus essentiel en morale, mais encore sur tous les détails d'une vie bien conduite ; enfin les penchants mauvais que l'on a particulièrement à combattre chez lui, sont précisément ceux qu'on lui a transmis, c'est-à-dire ceux dont on est affecté soimême plus profondément, et contre lesquels on a le plus besoin de réagir pour son propre compte.
Ces trois propcsitions valent la peine d'être reprises en détail.
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Il ne faut pas espérer inculquer à l'enfant des vertus qu'on ne pratique pas, de telle sorte que si l'on veut sérieusement et sincèrement les lui. apprendre, on se trouve dans l'obligation de s'y conformer soi-même.
L'enfant imite, en effet, beaucoup plus qu'il n'écoute. En attendant l'habitude, c'est l'imitation qui est chez lui une seconde nature. Il voit les objets, avant de comprendre les mots. Ses yeux sont des impasses au fond desquelles tout s'arrête et s'accumule ; tandis que ses oreilles forment un chemin à deux issues dont on dit familièrement que : « ce qui entre par l'une sort par l'autre. » Tout ce qu'on essaye d'imposer à l'enfant par la voie du précepte demande une double sanction : celle de l'exemple et celle du châtiment. Quand l'une ou l'autre de ces sanctions vient à manquer, les enseignements donnés ne sont plus que des mots vides de sens. Au reste, l'enfant comprend
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ce qu'il voit tout réalisé, il en a la notion pratique, vécue, il sent que cela doit être puisque cela est. Au contraire, ce qui est énoncé en formules, ce qui n'existe que dans les phrases, appartient au monde des histoires, et encore des histoires qui ennuient. Les parents sensés et réfléchis ne constatent pas sans .stupeur à quel point une demie heure de l'influence d'un petit camarade l'emporte sur une année de sermons faits par eux. La raison de cette inégalité dans le prestige exercé de part et d'autre, vient en grande partie de ce que ici il y a des exemples qui entraînent, là des discours qui importunent ; ici des actes, là des paroles.
Il faut bien en convenir, l'enfant, en tout cela, se montre plus parfait logicien que ses maîtres, quand ceux-ci « disent et ne font pas. » Vraiment, si les pauvres petits en croyaient les grandes personnes, ils auraient parfois une existence impossible. Suivant le milieu dans lequel ils vivent, c'est autour d'eux une pluie de conseils, une averse de préceptes, une grêle de réprimandes. On a déclaré, dans leur personne, et par un amour très louable.
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la guerre à tous les défauts possibles. On leur veut toutes les vertus. Chacun de ceux qui les dirigent réclame d'eux une perfection spéciale. Quelquefois ces perfections se contredisent et se combattent. Le père les veut plus virils, la mère plus tendres ; le pédagogue plus austères, l'entourage d'amis plus folâtres. S'ils écoutaient tout, ils ne sauraient plus à qui entendre. Bien plus, en supposant qu'on ne leur demande rien d'excessif en soi et de contradictoire, on attend toujours d'eux un maximum de sagesse, alors que leur légèreté prétend ne fournir qu'un minimum. Et alors instinctivement ils cherchent par où se dérober ; comment alléger le fardeau. Sans faire des raisonnements explicites dont ils seraient d'ailleurs incapables, ils ont un critérium tout naturel, tout trouvé : ne pouvant suffire à ce qu'on leur dit,. ils regardent ce qu'ont fait, l'un étant trop lourd, ils se contentent de l'autre, et encore ont-ils le droit de demeurer en dessous.
D'ailleurs qu'on n'espère point leur échapper et jouer devant eux la comédie de vertus qu'on n'a
pas. Ils sont trop clairvoyants, trop curieux. La nature les a admirablement doués du côté de l'observation intéressée, parce qu'ils ont tout à apprendre pour vivre. Les grands, dit-on, ont des yeux de lynx pour les défauts d 'autrui : les petits ont la vue plus perçante encore, car les grands n'ont en somme qu'un intérêt indirect à voir, tandis que pour les petits il y va de la tranquillité et de la liberté de leur vie. Voir leurs maîtres s'abandonner à la paresse, au mensonge, à la sensualité, à la colère, quelle ressource pour leurs passions naissantes, quelle garantie contre les revendications possibles de leur petite conscience, quelle défense contre les prétentions gênantes, insupportables, des grondeurs et des pédagogues ! Il est une jolie fable de Babrius que l'on a bien fait de ne pas mettre dans les recueils à leur usage, car ils risqueraient d'en appliquer la morale à tout propos : « Ne marche pas de travers, disait une écrevisse à sa fille, et ne traîne pas sur la pierre mouillée des pattes obliques. — Ma mère, répond le jeune crustacé, marchez donc droit la première, et je ferai ce dont vous me donnerez l'exemple ! ».
N'est-ce pas logique cela, d'une terrible et implacable logique ? Et cette logique est d'autant plus redoutable chez les enfants, qu'elle est sans " acception de personne. Il faut dire mieux : elle est chez eux le plus puissant ressort de l'éducation. Elle est la plus précieuse ressource des éducateurs s'ils veulent l'utiliser. Elle fait de l'exemple donné non seulement une force, mais une tyrannie à laquelle il est impossible à l'enfant de se dérober avant un certain âge. Ce dernier trouve toute sorte d'objections contre les ordres reçus, d'inconvénients aux conseils entendus d'une oreille rébarbative : que peut-il alléguer contre l'exemple paternel ou maternel ? Les grandes personnes elles-mêmes ne savent pas s'affranchir, généralement parlant, de « ce qui se fait », de ce qui se pratique, des usages reçus, comment l'enfant, plus imitateur encore, pourrait-il s'y dérober? Il n'entend pas du reste qu'on lui impose des obligations gratuites, arbitraires, qui n'ont d'autre but que de le contraindre dans ses désirs, le gêner dans ses entournures. Il veut être assuré, instinctivement, que les sacrifices et les efforts qu'on lui
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impose, lui vaudront un bénéfice raisonnable, un profit qui les justifie. Quels moyens a-t-il de s'en assurer ? Le plus sûr et le plus simple de tous : regarder si ses maîtres estiment que le conseil vaut la peine d'être suivi, c'est-à-dire s'ils le suivent eux-mêmes. Hors de là, ils sentent par instinct ce que le raisonnement leur dirait s'ils étaient capables de raisonner, à savoir que ces conseils jugés bons pour les autres, et inutiles pour soi, ne sont que duperie et vanité.
La Bruyère a écrit sans raison : « L'unique soin des enfants est de trouver l'endroit faible de leurs maîtres, comme de tous ceux à qui ils sont soumis. Dès qu'ils ont pu les entamer, ils gagnent le dessus et prennent sur eux un ascendant qu'ils ne perdent plus. Ce qui nous fait déchoir une première fois de notre supériorité est toujours ce qui nous empêche de la recouvrer. »
Il faudraït être bien borné d'esprit pour ne pas comprendre ou tout au moins ne pas constater cette impossibilité de faire accepter de bons con-
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seils à des enfants auxquels on donne de mauvais exemples. C'est ainsi que des parents qui aiment évidemment leurs enfants et veulent sincèrement leur bien, se voient tout à coup imposer, par ces derniers, des vertus qu'ils n'auraient peutêtre jamais pratiquées s'ils ne s'étaient trouvés soumis à la nécessité de les enseigner à de petits disciples chéris, mais imitateurs clairvoyants et logiques, qu'il faut biei élever à tout prix.
Alors même que l'exemple des parents ne serait pas indispensable pour l'éducation de l'enfant, au même titre que les autres « leçons de choses », le père et la mère demeureraient dans la nécessité générale de conserver et d'accroître leur prestige, pour mieux tenir l'enfant en respect, pour assurer son obéissance. Cette nécessité il n'est pas dp parents qui n'en aient conscience et ne sentent à tout instant qu'il est essentiel de s'y plier. C'est là une source nouvelle pour eux, bien plus, un besoin de perfectionnement personnel. Les enfants sont terribles. Ils ne se contentent pas de la défensive : leur regard et leur jugement sont agres-
sifs. Ils éprouvent le besoin de prendre en défaut ceux dont la fonction paraît être de les surveiller, de les reprendre, de les corriger toujours. Dès lors, il faudra bien prendre garde de ne pas faire, des préceptes et des réprimandes que l'on formule, une sorte d'acte d'accusation qui va retomber tout droit sur la tête de leur auteur. Il faudra se souvenir que c'est un dangereux métier, quoique absolument nécessaire, que le métier de prêcheur. Les enfants, dans leur simplicité, ont tôt fait d'appliquer, sous une forme ou sous une autre, le mot de Dieu clans l'Evangile : « Méchant, je te juge d'après tes propres paroles. » Si bien qu'il vaudrait mieux ne rien prêcher du tout, que prêcher pour enlever tout crédit à son autorité en prononçant sa propre condamnation : c'est le cas de ceux qui appellent Bien ce qu'ils ne font pas, ou Mal ce qu'ils pratiquent eux-mêmes.
Ainsi donc, avant d'avoir des enfants à élever, on pouvait être plus impunément léger, sensuel, menteur, indévot, peu respectable. On n'avait guère, pour toutes ces choses, de compte à rendre qu'à sa conscience, et l'on n'y compromettait que
soi-même. Maintenant c'est une autre affaire. Il faut changer et devenir saint et grave, sinon l'enfant, l'être chéri entre tous, deviendra mauvais, irrespectueux, insubordonné, c'est-à-dire, fera le malheur du foyer en préparant le malheur de sa vie à venir. Il sera l'enfant maudit qui « n'écoute point son père et qui -méprise sa mère. »
Bien plus, le foyer lui-même devient, grâce à la présence de l'enfant, plus respecté et plus correct. Il s'assainit moralement. On ne veut plus y laisser pénétrer certains journaux infâmes, et certains livres corrupteurs, parce que le petit garçon et la petite fille sont trop grands. Les statues indécentes, les images grivoises en sont exclues. Il n'est pas jusqu'aux amis incorrects dont il ne soit expurgé peu à peu. Pour avoir entendu son fils répéter les jurons du cocher, ou sa fille raconter sans le comprendre un écart de la cuisinière, une mère provoquera l'épuration de la domesticité elle-même. Voilà donc une maison qui devient sainte, qui devient chaste, qui croît comme spontanément dans l'honneur et la sécurité, et cela uni-
quement parce que de petits êtres, de petits anges protecteurs, y sont entrés, y sont chéris.
Que dire de la vie de famille qui s'impose avec sa régularité, sa belle harmonie, et son austérité bienfaisante, aussitôt que le nombre des habitants du foyer l'exigée ? Tant qu'un homme et une femme se trouvent non-seulement abandonnés à leur caprice, mais dévoués mutuellement aux fantaisies l'un de l'autre, tout est nécessairement livré au hasard, à l'irrégularité. La règle est de ne point en avoir, ni dans l'organisation du temps, ni dans l'économie des choses. Laissez venir les petits enfants : Il faudra bien mettre de l'ordre dans sa maison, et dans sa vie, et peut-être aussi dans ses finances. Tout cela constitue autant de bienfaits inappréciables dont l'enfant est l'auteur.
Si maintenant nous envisageons les points spéciaux sur lesquels le nouveau-venu dans le ménage impose des améliorations certaines, il nous faudra reconnaître qu'ils touchent aux intérêts les plus
sacrés, aux sommets les plus élevés de l'âme humaine, à tel point que l'enfant n'est plus un simple bienfaiteur, mais qu'il peut être considéré comme un véritable rédempteur.
Car ce serait une erreur de penser qu'une modification tout extérieure dans la tenue des parents, qu'une sorte de comédie du bien à inculquer peuvent suffire. Outre que la grande œuvre de l'éducation ne se borne pas à des leçons de maintien, il faut se rappeler et répéter encore que rien n'échappe au regard de l'enfant, que son œil est là, ouvert, au moment où l'on y pense le moins, où l'on s'oublie, et que, par une loi mystérieuse mais réelle, sa perspicacité est en raison même d'une simplicité, d'une ingénuité qu'il porte jusque dans sa malice.
Après Dieu, il n'est pas d'être auprès de qui l'hypocrisie soit moins en sécurité qu'auprès de l'enfant.
Or, ce que l'on a surtout à enseigner aux enfants, est précisément ce qu'il y a de plus divin, de plus fondamental, de plus grave : la religion et ses pratiques, l'honnêteté des mœurs la dignité
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du caractère, la sincérité et la loyauté dans la vie. D'où il résulte que les parents sont contraints de se réformer profondément, sincèrement, sur tous ces points, c'est-à-dire que l'enfant à élever leur rend, au moral et au centuple, l'existence physique, les biens matériels qu'il leur doit.
Pour que, en effet, il apprenne à prier, il faudra joindre les mains avec lui, et s'agenouiller à ses côtés ; pour qu'il sache le chemin de l'église, il faudra l'y conduire ; pour qu'il devienne respectueux des choses saintes, il faudra soi-même les traiter avec respect. Impossible de le plier à un langage convenable, à des habitudes chastes, à une tenue décente et châtiée, si l'on s'abandonne au débraillé des expressions, à la licence des manières.
Pour le dresser à cette rectitude, à cette loyauté profonde qui conforme exactement l'état de la conscience à la correction extérieure de la vie, on s'appliquera nécessairement à être sincère dans son attitude, aussi impeccable que possible dans sa vie, et à ne pas se contenter de vaines et
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très dangereuses simagrées. Et si l'on pousse l'ambition jusqu'à l'élever à cette aristocratie, la seule vraie, qui classe un homme parmi les gens de dignité morale et de caractère, il faudra bien se souvenir que si les belles paroles et les nobles maximes ont par elles-mêmes une très grande éloquence dès qu'elles expriment quelque chose de chevaleresque, rien n'est plus entraînant, plus désastreux, (parce que plus conforme au tempérament positif et bas du petit animal qui vit en tout enfant), que la vie sans élévation, sans idéal, sans âme, la vie qui mange, qui boit, qui dort, qui place son bénéfice matériel plus haut qu'une satisfaction d'honneur, qui aime mieux se tire? d'affaire que s'épargner un mensonge, et qui le soir juge sa journée d'après l'état de sa bourse ou de son estomac, au lieu de regarder dans sa conscience.
Beaucoup de gens ont en général de très hoir désirs, et deviendraient parfaits si une bonne volonté vague quoique sincère pouvait suffire à les améliorer. Malheureusement ils sont condamnés :'i
une impuissance relative par une double fatalité : ils ne se rendent pas bien compte de leurs défauts, et ils ne conçoivent pas la nécessité toute spéciale de s'en prendre à ceux-là plutôt qu'à d'autres. Ils ne s'en rendent pas bien compte. L'amour propre, a dit Pascal, est l'instrument qui nous crève le plus agréablement les yeux. Nos défauts, ou nos vices, sont comme les petits du hibou : ils sont mignons et bien faits.. Ne nous plaisent-ils pas ? Quelle est la vertu qui nous donnerait un agrément comparable à celui que nous en percevons ? Ainsi ce qu'il y a de mal en eux se dissimule derrière les satisfactions qu'ils nous donnent. Ils sont comme tous nos autres flatteurs : nous les prenons pour des amis. Puis, l'habitude s'en mêle : et qui dit habitude, dit insconscience. A force de tolérer ses propres défauts, on finit par faire comme ceux qui vivent dans des maisons mal-odorantes, dans un arrangement de mauvais goût, ou bien qui jouent constamment sur un piano faux : on ne perçoit plus du tout ce que d'autres ne supporteraient pas. On s'acoquine avec soi-même : c'est ce que S. Paul appelle la
cautérisation de la conscience, c'est le mal sans remède.
Voilà maintenant l'enfant : il est né, il grandit, à mesure que sa physionomie s'accentue, et reproduit en traits de mieux en mieux dessinés la physionomie de son père et de sa mère, son caractère, ses penchants, apparaissent comme une copie de plus en plus fidèle du caractère et des penchants de ceux qui lui transmirent, avec la vie, ses lacunes et ses misères, et, parmi ces dernières, celles dont ils étaient eux-mêmes particulièrement affectés. Car, jeunes surtout, les enfants ressemblent â leurs parents au moral comme au physique. Les ressemblances qu'ils n'ont pas trouvées dans leur naissance, l'imitation les leur suggère. Ils deviennent de véritables miroirs, comme des éditions nouvelles, dans lesquelles se retrouvent, pour la plupart, les défectuosités de l'édition originale. C'est pourquoi, un père, une mère, en étudiant ce petit être qui est leur copie, finissent par se voir eux-mêmes tels qu'ils sont. Leurs propres défauts leur apparaissent enfin réels, objectifs, extériori-
ses. Ce n'est pas que ces derniers ne soient encore considérablement flattés et embellis puisqu'ils font partie intégrante du plus adoré des mortels ; mais ils n'en sont pas moins là, visibles, agissants, çt surtout de temps à autre, parfaitement insupportables.
Dès qu'un défaut devient insupportable, dès qu'un vice apparaît menaçant, défaut et vice sont à moitié corrigés. A cet aspect antipathique du mal qui produit un si excellent résultat, s'ajoute l'obligation de donner spécialement le bon exemple sur les chapitres auxquels la censure paterneiie est plus fréquemment ramenée, obligation dont il a été question plus haut. Enfin la réprimande ne peut se faire sans contraindre celui qui en est l'auteur à formuler des jugements nets, éloquents, motivés, lesquels, eux aussi, n'exercent pas une influence moins salutaire sur les parents qui les profèrent avec conviction que sur les enfants qui les écoutent souvent d'une oreille mal disposée ou distraite.
On apprendra avec l'enfant à mieux apprécier
toutes les vertus. Jusque-là, on n'avait envisagé les qualités et les défauts, dans le caractère et dans les mœurs, qu'à un point de vue purement égoïste. On ne voyait par exemple dans la douceur, la modestie, la bienveillance, que les efforts qu'elles coûtent ; dans l'observation de la loi divine que les sacrifices qu'elle demande. On ne se rendait pas compte de ce que pèsent à ceux qui nous aiment nos travers d'esprit et nos incorrections de tenue ; on ne devinait pas le charme et la sécurité qu'ils trouvent à nous savoir plus préoccupés de ce qu'ils pensent, plus appliqués à ce qu'ils veulent, mieux disposés à agir conformément à leurs goûts légitimes. Un enfant docile, obéissant, sage, scrupuleux observateur de ses petits devoirs, enseigne, ou pour mieux dire, révèle toutes ces choses. On a constaté que les gens à opinions avancées et à théories dangereuses, s'assagissent invariablement et se modèrent, à mesure qu'ils prennent les responsabilités du gouvernement et s'initient à la charge du pouvoir. Quelque chose d'analogue se passe chez l'homme qui devient père. Il commence à comprendre la
portée, l'utilité, l'excellence de la religion qui assure en toutes choses le concours de la conscience chez ceux dont on veut le plus grand bien. Il voit clairement l'importance de ce quatrième commandement de Dieu, qui est le commandement générateur de l'esprit de soumission et d'obéissance à toutes les autorités religieuses, morales et sociales instituées par Dieu. Il se pénètre de la nécessité de respecter son semblable, de tenir compte de ses justes prétentions, et conçoit dans sa propre conscience ce sentiment que l'on a nommé altruisme, faute d'une expression plus harmonieuse et plus juste. Il saisit, dans toute son horreur, le côté mauvais, vil, malsain, périlleux des passions charnelles qui causent désormais les plus vives appréhensions de son cœur de père préoccupé des ruines et des dangers dans lesquels elles pourront jeter l'être le plus chéri du monde. Enfin jamais il n'avait plus nettement et vivement senti la nécessité de l'honneur dans l'âme et dans la vie, dans les questions de conscience et d'argent, dans la réputation, dans la posture à prendre devant le monde : car le rang et la place que tiendra ce
petit dans la société seront proportionnés au prestige moral, au renom de délicatesse et de probité, qu'il se sera assuré parmi ses semblables.
Que dire maintenant des mots sanglants, des leçons amères que l'on est exposé à recevoir des enfants, quand ces derniers sont des « enfants terribles » ? Les rois entretenaient des fous auprès de leur personne pour leur rendre l'inappréciable service de leur dire des vérités qui, autrement, ne seraient jamais arrivées jusqu'à leurs oreilles. A ce point de vue, tout père est un roi. Comment demeurer médisant, dans le voisinage du petit indiscret ? Comment persister dans la voie des hypocrisies mondaines, et des mensonges vaniteux quand on est à la portée de cette impitoyable petite main qui a si vite soulevé un voile ou fait sauter un masque ? Comment nourrir longtemps quelqu'une de ces illusions d'amour-propre qui rendent une femme ridicule avec ce qui précisément devrait la rendre vénérable, lorsqu'on est continuellement exposé aux saillies de ce diseur de vérités d'autant plus cruel qu'il est inconscient?
Comment s'abriter derrière ce pharisaïsme si commun qui consiste « à imposer aux autres des fardeaux que l'on ne veut pas toucher du doigt », lorsqu'on est menacé du mot naïf et clair de celui qui juge tout ingénument parce qu'il voit tout sans préjugé ?
Il n'y a guère de femmes qui puissent avoir le courage de tomber dans les excès de la coquetterie après des mots comme ceux-ci :
Une dame se plaint de perdre ses cheveux — « Mais non, maman, hier soir, tu les as tous mis dans le tiroir de la commode. »
« Maman va venir, mais pas tout de suite, elle est avec Mlle Obus. — Qui est-ce que Mlle Obus ?
— C'est une vieille qui vient prendre les cheveux blancs de maman avec une petite pincette... »
On dira toujours quelques mensonges de moins dans le voisinage du petit bonhomme qui commet les indiscrétions suivantes :
« Vous m'aviez écrit : J'en suis navré ! La lettre ne m'est point parvenue. Oh ! cette poste !...
— Comment papa, fait l'enfant qui intervient, tu
ne te rappelles pas ? Tu as jeté la lettre au feu et même tu as dit : Franchement ça ne vaut pas les trois sous ! »
On aura de la peine à jouer la comédie d'une fortune qu'on n'a pas, lorsque les petites filles échangeront des confidences ou se feront des révélations comme les suivantes :
« Tu as vu le domestique qui a ouvert ? — Eh bien, c'est pas un domestique. C'est notre concierge. Mère le fait monter quand il vient du monde, et on lui met un vieil habit de papa. — C'est comme chez nous, alors : la grande Annette qui fait la femme de chambre, le lundi, elle s'appelle pas Annette du tout ! C'est Madame Guérin la couturière du troisième. »
A table, un convive : « La belle pièce ! rien ne vaut le plaisir d'avoir des domaines et d'y élever sa volaille ! — La mère : Nous l'avons reçue ce matin de notre ferme de ***. — L'enfant : Mais non, maman, c'est Justine qui l'a trouvée morte dans la cour !
Il faudra bien modérer sa tendance à la raillerie et à la médisance avec des bambins qui entendent et répètent dans les conditions ci-après :
Le petit garçon annonce par la porte entrebaillée : « Mère, c'est ce monsieur qui a ce nez... tu sais ? »
A un autre : « Qui est-ce donc qui a inventé la poudre, papa dit que c'est pas toi ! »
A une marquise de fraîche date, en s'accoudant sur ses genoux : « Dis, qu'est-ce que c'est qu'un prêteur à la petite semaine ? Moi je veux gagner de l'argent et papa dit que ton papa en a gagné beaucoup, parce qu'il était prêteur à la petite semaine ? »
La sincérité dans les relations et les sentiments exprimés gagnera certainement si l'on est exposé à entendre son jeune héritier rétablir inopinément la vérité comme dans les anecdotes que voici :
« Bonjour, ma petite chérie, je suis bien contrariée, votre maman est venue chez moi l'autre jour, et j'étais sortie : elle n'a pas dû être contente!
— Maman pas du tout. Elle a dit : Quelle chance ! filons vite ! »
En attendant l'heure du dîner : « A qui ça faitil le plus plaisir que je vienne dîner : à ton papa ou à ta maman ? — Je sais pas : maman a dit à papa : C'est assommant, tu invites toujours cet imbécile de... — Et qu'est-ce que ton papa lui a répondu. — Il a dit que s'il ne gagnait pas tant sur toi, il te laisserait bien à ton restaurant. »
Il ne faudra pas cultiver un certain charlatanisme mondain destiné à en imposer aux faibles d'esprit et essayer de se donner une importance de mauvais aloi, auprès d'un gamin qui réduit toute chose à sa juste valeur :
« Sais-tu pourquoi il n'y a jamais que de petits bouts de bougie dans les candélabres ? Papa dit qu'on a l'air d'avoir eu du monde la veille en soirée »
Madame reçoit : tandis que les bonnes amies gloussent en rond, on apporte un bouquet.
« Des fleurs ! s'écrie-t-elle du ton de la sur-
prise la plus vive. Qui peut bien avoir eu encore cette charmante idée ?... •
— Mais tu sais bien maman que c'est toi-même qui as recommandé à la marchande de bien les envoyer à cinq heures !... »
A table : le père annonce une bouteille de Pommard. L'enfant proteste :
« D'abord ce vin c'est pas du Pommard ; j'ai vu quand papa a gratté l'étiquette, tellement qu'il a dit : Les Bernard ? C'est encore trop bon pour eux ! Ils n'y connaissent rien. »
Ce serait un grand tort que de considérer comme des malheurs ces petites mésaventures. Il en est évidemment qui n'ont aucune portée et ne fournissent la matière d'aucune conclusion utile. Mais combien d'autres qui ont, sur les anecdotes précédentes, l'avantage d'être inédites et qui renferment des leçons que personne au monde n'aurait osé donner et qui tranchent dans le vif, et qui n'occasionnent une très vive contrariété que pour laisser une trace plus profonde. A quel prix quelqu'un de sage paierait-il semblables maîtres ? Sans
compter qu'on ne saurait garder rancune aux petits malins qui ne sont jamais aussi adorés que lorsqu'il leur échappe des saillies.
Il reste à parler du plus grand bienfait que les époux doivent à leurs enfants ; ils rapprochent de Dieu, ils obligent à prier, ils augmentent eux-mêmes, en s'y associant, la puissance de la prière paternelle et maternelle.
Qui les a envoyés ? A qui par conséquent le père chrétien éprouve-t-il le besoin de faire remonter" la reconnaissance de sa fierté et la mère la gratitude de son cœur enivré ? De quelle nature est le sentiment paternel lui-même, cette plénitude de l'âme qui a créé, qui achève son œuvre créatrice, qui jouit, dans la tendresse que l'on porte aux enfants, de tout ce que l'amour a de plus sacré et de plus doux ? La célèbre parole de S. Paul : « Toute paternité vient de Dieu » est écrite dans le cœur de tous les parents qui sont droits et sages. Et alors, ils se sentent bien les associés, les coopérateurs de l'œuvre divine. La divinité habite en eux sous cette forme de la paternité,
comme elle habite dans les prophètes sous le nom de prophétie, dans les apôtres sous le nom de zèle, dans les pontifes sous le nom d'autorité, dans les saints sous le nom de grâce. Ils n'ont qu'à ne pas altérer la nature intime, l'essence du sentiment paternel. Suivant l'expression du Christ : le royaume de Dieu est en eux.
Au fond, c'est là un des plus grands bonheurs qui puisse être accordé à un cœur de chrétien. En effet, sous quelque aspect que l'on envisage l'acquisition et la conservation de l'état de grâce qui est la possession de Dieu, cette acquisition a toujours quelque côté pénible et douloureux à la nature. Elle est d'ordinaire en antagonisme avec celle-ci. C'est même le grand désespoir des âmes partagées entre ce monde et. Dieu, que le besoin de posséder Dieu, et le prix que Dieu possédé coûte aux sens, ou au cœur de l'homme. Or, autour de l'enfant, le problème se résout, il semble que l'implacable hostilité fait place à la plus merveilleuse des trêves. Le sentiment naturel et si doux qui penche les fronts paternel et maternel sur les berceaux, est, cette fois, un sentiment
l'enfant rédempteur
directement venu de Dieu, il inspire des actes commandés par Lui, il opère comme une céleste mixture de mérite et de bonheur : un mérite qui ne coûte que de la joie, un bonheur qui sera payé d'une récompense éternelle.
En outre, le père et la mère se trouvent de représenter Dieu, par la mission "même qu'ils ont à remplir. Ils sont ses collaborateurs, et pour peu qu'ils aient de sagesse et de foi, ils le savent. Ils ne peuvent qu'être heureux de ce rôle, puisqu'il leur impose une œuvre d'amour à remplir, c'est-àdire le bonheur temporel et éternel de leur enfant à préparer. Rien ne saurait donc les rapprocher davantage de Dieu. L'alliance des intérêts devient vite, en effet, l'alliance des cœurs. La conspiration des volontés et la communauté des affections, engendrent la réciprocité dans l'amour. Aimer, a dit un ancien, c'est vouloir et renier les mêmes cho-ses. Et quand on se trouve uni pour rechercher et produire ensemble le plus cher et le plus désiré des biens, la place est faite à la plus profonde, à la plus solide des tendresses. ;
Combien de parents sont revenus à Dieu, ou se'
sont renouvelés dans la ferveur surnaturelle, à l'apparition de leur premier enfant ? Combien de pères se sont souvenus de leur Credo, le jour du premier baptême auquel ils assistèrent comme tels ? Combien ont retrouvé le chemin de la sainte table en y conduisant leurs fils ou leur fille pour la première fois ? A la grande joie d'être père viennent se greffer toutes les joies échelonnées le long" de l'existence des petits qui rappellent périodiquement l'Auteur de tant de bienfaits, et, en le rappelant, tournent vers Lui les cœurs plus ou moins oublieux, mais non encore corrompus, qui sont infatigablement l'objet de ces mêmes bienfaits.
Il n'y a pas que les bonheurs de la vie paternelle qui rapprochent de Dieu, il y a aussi les incertitudes, les angoisses, les périls. Ces petites existences tiennent à un fil, et ce fil est aux mains de la Providence. La grosse question toujours présente quand il s'agit des jeunes est la question de leur avenir, et l'avenir n'appartient qu'à Dieu. Il suffit d'une quinte de toux, d'une agita-
l'enfant rédempteur
tion dans le pouls, d'un léger mal à la tête pour que la sollicitude dont les parents sont perpétuellement animés devienne de l'inquiétude, et l'inquiétude de l'angoisse. Tous les petits enfants qui sont morts, ont commencé l'acte final par un bobo qui est allé en s'aggravant. Quant à l'avenir, quel problème parfois poignant ! La vie est de plus en plus dure, la lutte plus âpre, la fortune plus incertaine. Les parents qui ont tant de peine déjà à lutter pour leur propre compte ne seront peut-être plus là, aux heures où la faiblesse des petits, se trouvera livrée à des alternatives périlleuses, à des dangers décisifs. Vers qui se tourner dans ces conjonctures, dont la solution placée plus haut que la force, que la science, que l'amour, plane inaccessible au-dessus des injonctions de la volonté humaine, au-dessus des ressources de la médecine ou de la sagesse commune, au-dessus du dévouement des parents ?
C'est alors que ceux-ci, par un mouvement irrésistible s'agenouillent, et le front incliné, les mains jointes, font appel à la Paternité souveraine qui donne le pain quotidien et délivre du mal pré-
2l6 LES MARIAGES ÉCRITS AU CIEL
sent et à venir ! Il faudrait n'avoir ni réfléchi, ni vécu, pour le contester : les prières les plus ardentes, les supplications les plus obstinées, les élans de cœur les plus pénétrants ne viennent pas à Dieu des théologiens, ni des prêtres, ni des hommes de génie, ni des triomphateurs, ni des victimes de l'infortune terrestre : ils viennent des pères anxieux et des mères affolées. Sans même qu'il soit besoin du signal donné par l'épreuve, même sans la joie des caresses enfantines, et sans le rayonnement des mignons sourires, qu'une simple appréhension traverse de ses ailes noires l'horizon lumineux, le cœur maternel se serre et le cri jaillit là où montait paisiblement l'action de grâce : on voit ainsi l'étincelle s'élancer pétillante des flots d'encens qui embaument la paix et la sérénité du sanctuaire.
Il est donc vrai que les enfants apportent Dieu dans les maisons : ils sont de petits rois, et ne sauraient entrer sans leur don de joyeux avènement.
Que dire encore de la bénédiction que constitue
leur prière ? Il suffit de se rendre compte rapidement des conditions qui rendent la supplication toute puissante, pour mesurer le secours surnaturel que l'on peut attendre des enfants. Ce qui, dans la prière, triomphe de l'amour de Dieu, c'est la confiance filiale ; ce qui asservit en quelque sorte sa puissance, c'est l'humilité, la petitesse de. la créature qui implore ; ce qui fléchit sa justice et incline sa sainteté, c'est la pureté des lèvres qui murmurent, l'innocence des mains qui se joignent ; ce qui tente sa générosité, c'est le désintéressement dont le cœur suppliant s'inspire. Indépendamment de toutes les assertions de l'Ecriture qui apprennent toutes ces choses en détail, il est visible que le Pater, la prière par excellence, est la prière des fils, des enfants, des petits. Le Maître n'a pas dit une vaine parole, le jour où invitant ses apôtres à les laisser venir à lui, il ajoutait : « Le royaume des cieux leur appartient ! » Ils en sont réellement les maîtres et les dispensateurs par leurs prières. On dirait, d'autre part, que les parents en ont comme une instinctive certitude, car tous, sauf de monstrueuses excep-
2l8 LES MARIAGES ÉCRITS AU CIEL
tions, se plaisent à mettre les petits en prière, et il y a bien des maisons où personne ne prierait plus si la petite voix bégayante ne prononçait, matin et soir, les paroles naïves qui écartent la malédiction et attirent encore les complaisances du Père céleste.
Quand bien même on oublierait de faire réciter à l'enfant sa prière vocale, sa présence toute seule constituerait un gage de la présence et des bénédictions de Dieu. Cela de différentes manières. D'abord parce que la Providence de Dieu qui veille sur les passereaux, ne peut manquer de regarder avec plus de sollicitude les maisons qui abritent des berceaux. Ensuite parce que l'enfant étant encore en formation, ayant à progresser de toutes façons sans qu'il lui soit possible d'y collaborer au-delà d'une certaine mesure, de pourvoir à sa propre sécurité, de se défendre, le Créateur est en quelque sorte obligé de suppléer à cette impuissance, et d'être présent comme un artiste est présent à l'ébauche qu'il perfectionne, qu'il achève. Enfin parce que l'enfant, en vertu de son
innocence et de son baptême, est un véritable tabernacle dans le mystère duquel repose le Saint- Esprit. L'arche d'alliance qui constituait pour les Hébreux une sauvegarde si merveilleuse, renfermait moins de trésors divins que la petite âme d'un baptisé, puisque cette petite âme contient Dieu lui-même.
Quel incomparable palladium, pour des parents qui ont la foi, que cette frêle créature chérie !
Il faut croire encore que le Christ n'a pas cessé d'aimer les enfants et, par conséquent, d'être par le cœur et par sa vertu, avec ceux qui les aiment comme lui. Cette parole tombée de ses lèvres divines : « Celui qui se dévoue à un petit comme celui-là se dévoue à moi-même » (i) nous conduit seule à d'admirables conclusions. Car si l'on sait aimer et soigner les enfants avec esprit de foi, il en résulte que le mérite des parents ne diffère en rien du mérite qu'ils auraient eu à aimer, à vêtir, à nourrir, à chérir, à choyer l'Enfant Jésus luimême. Il n'y a pas à ergoter : la parole du Maître
(i) Matt., xvm, 5.
est explicite et ne donne lieu à aucune ambiguïté. C'est une sorte de petit dieu, de petit Jésus qui s'agite et sourit dans ce berceau. Les parents, qu'ils s'appellent Léonide, Blanche de Castille ou d'un tout autre nom, peuvent s'approcher, ayant dans le cœur les exquis et divins sentiments qu'y éveille, dans la nuit du 25 décembre, l'hymne admirable de l'Eglise :
Adeste, fidèles, Lœti, triumphantes...
Car si le Verbe Incarné n'est pas là dans la réalité de sa personne, comme il était à Bethléem et comme il est dans l'Eucharistie, cependant il y est autant que cette parole est fidèle : « Celui qui accueille un de ces petits, m'accueille moimême! » (1).
Et alors que ces caresses sont saintes, que cet amour est merveilleux, que ce dévouement est
(1) Matt., xviii, 5.
l'enfant rédempteur
divin ! Que Jésus se trouve chéri, adoré, réchauffé, par toutes ces mères chrétiennes qui le cherchent si volontiers et le trouvent si facilement sous les traits de leurs pauvres chérubins! Et combien son cœur, sa pensée, sa volonté doivent se complaire là où il trouve une si touchante et douce compensation aux rebuts dont il fut l'objet à son arrivée dans ce monde !
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Entre l'état de virginité qui est surhumain et demande beaucoup de vertu, et l'état de mariage qui est « un abîme de soucis ». et demande beaucoup de dévouement, certains hommes se sont imaginé que la vie est une fête et non une sainte et laborieuse fonction. Ils ont formé cette race hybride d'égoïstes qui s'appelle « les vieux garçons ».
Selon le sexe auquel ils appartiennent, ces genslà sont les pensionnaires du vice ou ses pourvoyeurs. Ils exploitent généralement les fidélités conjugales chancelantes ou refroidies, comme ces
22b LES MARIAGES ÉCRITS AU CIEL
parasites qui pullulent sur les ccrps usés et décrépits. Il y aurait trop d'honneur à dire qu'ils sont les corsaires du mariage ; les corsaires sont des lutteurs courageux. Rien n'est lâche autant qu'un vieux garçon occupé à ravager l'honneur et à dévaliser la vertu d'un ménage où il ne s'introduit jamais que par félonie. Après les voleurs, personne n'entre et ne sort plus qu'eux par les fenêtres. On parle trop dans le monde de la naïve bêtise des maris. Le mari naïf est un homme qui croit à l'honneur. Il n'y a pas de naïveté, il n'y a que de la noblesse à croire qu'on sera respecté de celui auquel on ouvre loyalement l'intimité de son foyer. C'est pour un Judas une honte de plus que de rire du maître qu'il trahit. Ceux qui rient avec lui sont aussi méprisables que lui. Il existe une espèce de femmes qui correspond à cette espèce d'hommes. Les Madeleines ont des excuses, les vieux garçons n'en ont pas. Pourquoi les unes sont-elles considérées comme viles, et non les vieux garçons ? Pourquoi, s'il y a des pierres à jeter, ne tombent-elles pas sur les têtes qui sont les plus coupables devant Dieu?
Chacun de ces vieux garçons n'étant aucunement fait pour la virginité, avait son mariage écrit au ciel. Ce qui est écrit dans les desseins de la Providence, ne s'accomplit pas toujours, parce que l'homme est libre de par la volonté de Dieu. Il n'en est pas moins vrai que ce!a devait se faire. Quiconque ne se conforme pas au plan divin, devient dans l'ordre général un être déclassé, un élément dangereux, un rouage qui, se déplaçant, est fatal à toute la machine. Comme la machine est immense, effroyablement puissante, elle continuera â marcher, quoique troublée, et le rouage sera finalement broyé. C'est pourquoi, les vieux garçons sont un fléau social ; les vieux garçons plus que tous les autres, sont condamnés à passer les heures les plus amères de cette vie.
La société peut-elle subsister sans morale ?
Les grecs et les romains s'étaient déclarés ennemis du célibat. Lycurgue avait noté d'infamie quiconque ne fondait pas une famille. Il excluait les célibataires des charges civiles et militaires, et même — ce qui était bien de nature à les contraindre au mariage — des spectacles et des jeux publics. Certaines solennités étaient instituées pour les bafouer publiquement, comme des êtres qui n'ont plus le sens moral, ni le sentiment de l'honneur vrai. Rome avait ses lois Jiilia et Poppœa ; elle imposait la taxe réparatrice sous le nom de œs uxoriutn. Le vieux garçon ne pouvait hériter de personne, mesure admirablement sage. César avait fait à l'encontre des femmes réfractaires au mariage, une loi qui répondait à la loi de Lycurgue sur les spectacles et les jeux publics : il leur était interdit, au-dessous de quarante-cinq ans, de porter des pierreries et d'avoir une litière.
La liberté nous est trop justement chère pour que nous en revenions à de pareilles lois. Un état qui se mêle des actes privés d'un citoyen est un détestable tyran. Dieu respecte la liberté personnelle, l'homme qui ne la respecte pas commet un sacrilège : noîite tangere !... Néanmoins nous pouvous bien, en exécrant la tyrannie, rendre hommage, de loin, aux nobles intentions de ceux qui poursuivaient énergiquement le bien de l'humanité. Lycurgue et César voulaient leur nation vigoureuse et prospère. On n'arrive à la vigueur qu'en se faisant violence, à la prospérité que par des vertus sévères. Il y avait cependant une erreur profonde dans leur appréciation du célibat :1e mal réel ne résidait pas où ils croyaient le voir.
Le célibat n'amène point la dépopulation par l'abstention, mais par le vice, la dépravation et le crime. Aussitôt — et c'est là le principe de la vie de garçon — aussitôt que le plaisir est affranchi de la servitude au devoir, les utiles résultats de la loi Adamique sont compromis ou supprimés. Accuser la virginité chrétienne de porter tort à la
conservation et à la prospérité de notre espèce, est la plus sotte des calomnies. Les parents naturels font souvent défaut, dans la vie matérielle et dans la vie morale. La virginité est là, les mains libres et le cœur ouvert, pour suppléer ceux qui désertent la vie ou le devoir. Ceux qui élèvent la plante, la préservent, la rendent vigoureuse et belle, font une œuvre admirable et utile tout comme ceux qui jettent, avec honneur, le grain dans le .sillon. Loin de tendre à des résultats opposés, les uns sont au contraire les coopérateurs essentiels des autres. Quand on accusait saint Ambroise de faire tort à l'humanité, en poussant des milliers de vierges au service de Dieu et de la charité, il répondait finement : « Je n'ai pas encore appris qu'un homme, cherchint femme n'ait trouvé à se marier. »
Les vieux garçons (des deux sexes), cela n'est dit que d'une façon très générale, sont, dans l'humanité, les prêtres, du vice, les pontifes de l'immoralité la plus désastreuse. Aussitôt que la femme descend de cette gdoire mvstérieuse et bienfaisante
de sa pureté virginale, il n'y a plus pour elle de raison d'être, d'utilité, d'honneur, que dans la maternité. Un seul résultat excuse, d'autre part, la noble et haute intelligence de l'homme qui vient engloutir momentanément sa raison et sa dignité dans la bestiale épilepsie du plaisir ; ce résultat est l'enfant qui attend son tour pour la vie, et se lèvera dans la vertu, pour remettre la couronne effeuillée au front de son père et de sa mère (i). Celle-ci se rachètera dans la douleur et l'amour maternels ; celui-là dans les luttes austères et saintes qu'il soutiendra pour défendre et conserver l'enfant et la mère. Ainsi tous les deux auront écrit avec le plus pur sang de leur âme le céleste poème de la famille.
Le vieux garçon déserte le devoir et choisit le plaisir. Entre le divin qui anoblit mais pèse, et l'immonde qui dégrade mais donne les joies brutales, il prend l'immonde. Il ne demande à la vie que des satisfactions. Il n'aime pas la famille
(1) Prov., xxxi, 28.
parce qu'il n'aime pas le devoir ; il n'aime pas la religion parce qu'il n'aime pas la vertu ; il est sans dévouement, parce qu'il n'aime pas la gêne ; il n'a pas les racines même de l'honneur, parce qu'il ne peut suivre sa pente sans trahir quelque chose ou quelqu'un : il n'est tolérable qu'en vertu du décorum extérieur dont il couvre les misères de son âme : il n'a de mérite que son hypocrisie.
Si l'immoralité pouvait demeurer personnelle, il n'y aurait peut-être pas lieu de tant parler des vieux garçons. Malheureusement les disciples d'Epicure vivent en troupeau, et ne sauraient garder leur lèpre pour eux seuls. C'est le grand malheur de tout désordre qui ne peut se consommer sans complices, que de traîner toujours après lui quelque scandale. L'état de vieux garçon incarne nécessairement dans celui qui s'y est arrêté, les vices et les débordements de plusieurs coupables. Le vieux garçon est à la vertu sociale, ce que le chien enragé est à la santé publique : il sème à travers le monde toutes ses contagions. La seule différence consiste en ce qu'il est quelque-
fois bien élevé : il en résulte que les faibles ne pensent pas à s'enfuir quand il est là.
L'homme marié et père, porte en lui le respect instinctif de la femme et de l'enfant. L'homme voué aux âmes a, par sa mission, toute immoralité en horreur. Aussi est-il des livres, des romans, des poésies, des chansons infâmes qu'un père de famille n'aurait jamais signés. Le monopole de toute l'action corruptrice qui souille la société et y développe les ferments impurs est aux mains des célibataires sans vertu. Si mauvais et avili que soit un homme, il lui reste toujours une pudeur mesurée à ses responsabilités de famille et de société. Quelle responsabilité peut bien retenir le vieux garçon qui n'a, dans la vie, d'autre loi que le plaisir ? Bon nombre de philosophes du xvin6 siècle, beaucoup de révolutionnaires, et parmi eux Robespierre et Marat, presque tous les écrivains pornographes de notre siècle et tous les singes sont vieux garçons.
Peu leur importe la stabilité des biens, cette
durée à long terme que l'honnêteté dans les affaires donne aux fondations de tout genre, les éléments de santé et de vigueur que la morale peut seule inoculer à une race, le lendemain politique d'un Etat qui ne peut escompter l'avenir que sur des traditions d'intégrité, de dévouement et d'honneur. Ils ne laisseront rien après eux : ni enfants, ni œuvres ; ni continuation de leur chair, ni progéniture de leur âme. Que peuvent leur faire les trésors dissipés, les sources souillées, les innocences perdues, les fleurs salies, les arbres mutilés, les fruits corrompus, pourvu qu'ils puissent jouer et jouir à travers la grande forêt du monde ? Demain ils seront morts : après eux le déluge. Ceux qui auront à souffrir des ruines causées par cette longue débauche, ne seront pas leurs enfants. Ils ne porteront pas leur nom. Eux, les vieux garçons, ne seront pas là pour les voir. Rien n'est fatal â une république autant que ces êtres sans devoirs devant le présent, sans responsabilités devant l'avenir. Le plus corrompu des peuples, le plus arriéré, quoi qu'on dise, le plus bestialement féroce, malgré une civilisation plus raffinée pour le
plaisir que la nôtre, le peuple chinois, est aussi celui qui renferme la plus grande proportion de vieux garçons.
Avec un peu plus de clairvoyance morale, les législateurs antiques auraient dû par conséquent poursuivre le célibat à un autre point de vue que celui de la stérilité. Ils n'auraient pas enveloppé dans une injure commune la virginité qui est un don céleste, et l'impur célibat qui est un satanique fléau. La virginité dans un peuple élève le niveau moral : le célibat sans vertu corrompt la vie. La virginité est une écluse qui donne au fleuve des races un cours plus vigoureux et plus profond. Le célibat est comme la fissure ouverte dans la digue, par où le fleuve saigne et se perd dans la boue.
Encore une fois, il serait odieux à une autorité humaine de frapper le coupable qui refuse à la nature et à la société sa coopération individuelle.
Le châtiment est réservé à Dieu (1), qui ne le fait pas toujours attendre jusqu'à l'autre vie. Mais le monde ferait bien de ne pas avoir les révoltantes partialités qui le déshonorent. Le monde, en effet, choie et fête le vieux garçon qui l'exploite ; il raille sans merci l'honnête vieille fille qui, du moins, ne lui demande et ne lui prend rien. La vieille fille a quelquefois des ridicules. Elle n'est pas adaptée à une société qu'elle ne fréquente guère. II n'en est pas moins vrai que le monde compterait davantage avec elle, si au lieu de petits défauts, elle avait de grands vices. On n'est sûr de plaire au monde que si on lui ressemble, on ne lui ressemble que si on est dépravé. Il y a pourtant beaucoup moins de mal à être acariâtre qu'à être dissolu. Un débauché est beaucoup plus redoutable qu'une pimbêche. Un homme qui n'a ni foi ni mœurs est beaucoup plus vil qu'une fille chez laquelle la foi et la vertu existent, mais sont désagréablement accoutrées. Au reste, à part quelques méchantes bréhaignes qui n'aiment rien autre au
(1) Rom., xii, 19.
monde que leur personne et leur serin, les bonnes vieilles filles chrétiennes ne sont aucunement ce que le monde s'imagine sur la foi des romanciers populaires. Elles sont souvent très rieuses et très gaies, parce qu'elles ont une conscience pure ; elles ont l'honnête gauloiserie de ceux qu'une vertu certaine affranchit de l'hypocrisie des convenances ; elles ont un cœur demeuré accessible à toutes les infortunes parce que le feu des passions n'y a point passé pour le durcir ; elles ont cette vaillance naïve du dévouement que l'on perd au contact fréquent du monde, lequel est trop égoïste et trop ingrat pour ne pas déconcerter ceux qui veulent lui faire du bien ; elles ont en face des épreuves ce courage mêlé d'insouciance et de liberté, qui est le vrai courage ; elles sont modérées dans leurs désirs que rien ne surexcite ; elles ont bien la langue un peu aiguisée : c'est leur droit dans la limite de la charité. Quel est celui qui voyant le monde d'un œil indépendant peut se retenir de médire ? Elles se mettent très facilement au service des pauvres et du prochain ; car il est difficile, quand on vit surtout par l'âme, de ne pas avoir beaucoup
de cœur. Les vieilles filles ne sont pas absorbées par les soins d'un ménage et les soucis d'une famille comme les mères, elles ne sont pas cantonnées dans les spécialités d'une règle dont il est défendu de sortir, comme les religieuses. Elles n'ont que deux lois pour diriger toute leur vie : être pures en tout, et se dévouer à n'importe quoi. La vieille fille chrétienne est l'ange qui compense et répare dans la société l'obscène anomalie du vieux gar.çon ; elle est souvent la sœur dévouée, pieuse et douce qui convertira, elle aussi, après bien des souffrances et peut-être bien tard, son indigne frère le vieux garçon.
Il est des célibataires endurcis qui se justifient en alléguant la difficulté de vivre et de faire vivre une famille. Ils se suffisent à peine, comment suffiraient-ils à une femme, à des enfants ? Ils ont une carrière montante et malaisée à fournir, comment pourraient-ils, sans folie, surcharger dès le début leurs épaules du joug matrimonial ? Nos temps modernes, sont plus âpres et plus durs que temps ne furent jamais, ne faut-il pas diminuer le
plus qu'on peut la surface que l'on présente aux coups de la fatalité ? Et chacun, sur ce fond commun des difficultés de la vie, exécute la variation qui lui convient et qui s'adapte à sa situation particulière. Au fond le plaidoyer ne change pas.
La moitié sinon les trois quarts, des gens qui se sont mariés auraient pu faire exactement les mêmes objections. Ils ont pensé au contraire que la femme au lieu d'être un fardeau était une aide ; que les enfants apportaient avec eux ce qui donne le plus de courage dans les peines et de consolation dans la vie : l'espérance et l'avenir ; que l'appui d'une compagne fidèle, l'économie d'une maîtresse de maison, l'aiguillon des ambitions paternelles, ne sont pas des entraves dans le chemin à parcourir ; que les temps modernes ont moins de misère matérielle et offrent plus de ressources que le temps passé ; que si la fatalité a des coups qu'elle frappe, la Providence a une tendresse qui veille. Alors, ils ont fondé une famille. Qui oserait affirmer qu'ils ont été, en moyenne, moins heureux que les célibataires d 'à-côté ? Tout au plus est-ce
chose incertaine, tandis qu'ils ont l'immense et certain avantage d'avoir fait leur devoir.
On a dit encore : « Le génie est célibataire. » Si l'on avait eu l'intention de parler d'un célibaf austère, il n'y aurait qu'à s'incliner. Mais on a dit cela dans ce sens que le vieux garçonnisme est une condition du génie. Comme si les soi-disants célibataires de génie n'avaient pas troublé, au contraire, leur esprit et leur vie, par des vices et des orages contre lesquels la vie de famille les eût protégés ! Et l'on a cité, comme exemple de « génies célibataires », Rousseau, Mirabeau, Robespierre, Béranger, Byron, Musset, c'est-à-dire des noms qui sont synonymes de folie, d'emportement, de férocité, de légèreté, de luxure et de douloureuse débauche. Des noms qui permettent à juste titre de changer la formule et de dire : « Le vice est vieux garçon. »
Quel saisissant et douloureux contraste on trouve dans la maison de campagne des frères de Saint-Jean-de-Dieu !
Très souvent, au grand séminaire, elle était le but de nos promenades du mercredi. Il n'est pas de plus salutaire étude pour les futurs médecins des âmes, que la vue de la misère humaine dans sa dernière décrépitude.
Nous arrivions là, le soleil étant encore dans son plein. On sait comme les maisons religieuses sont bien tenues, surtout celles que l'humanité du dehors vient salir davantage avec ses maladies et ses vices. Les arbres verts, les arbustes fleuris, les plates-bandes nettes, les allées ratissées, le printemps, la propreté, la vie, riaient sous notre beau soleil de Provence, si fidèle au sol ami qui lui offre ses tons éclatants, ses rochers aveuglants de blancheur, ses parfums préférés.
Entre cette lumière et cette verdure erraient toussant, crachant, humides et flétris, les pauvres
vieux. Nous avions vingt ans : les vingt ans dont les rêveries sont d'ardentes prières ; les passions, d'austères études ; les ambitions, d'infatigables apostolats ; les illusions, de lointains martyres. Le plus superbe idéal est celui qui hante le cerveau d'un séminariste, F Homme-Dieu étant son modèle, son maître, sa vie. Le robuste passé de l'Eglise est le passé du séminariste ; la dure et grave existence du moine est son présent ; les vaillantes et chevaleresques conquêtes d'âmes, son avenir. Vie enivrante de l'esprit ! Le sang des martyrs, les colères et les charités des apôtres, le bruit des chaudes discussions théologiques, l'accent des nobles paroles pour la liberté et la vertu, Dieu aimé avec la fougue de la jeunesse, tout cela n'ayant encore rencontré ni déceptions, ni déflorescences, ni tiédeurs, ni intérêts, remplit et comble le souvenir, les yeux, les oreilles, le cœur. Tout cela — condamné maintenant au cynisme des chambrées — arrivait alors vivant et pur sous le chaud soleil, à travers l'air sain de la campagne, dans le parc rayonnant des frères de Saînt- Jean-de-Dieu.
Et nous regardions, sans les comprendre comme nous les comprenons maintenant, les haillons de la pauvreté, de la vieillesse, et souvent de l'immoralité, qui s'étaient donné rendez-vous sous l'aile infatigable de la charité.
Ce jour-là, j'avais apporté un peu de tabac à un intelligent petit vieux, au regard aigu, que tous les séminaristes connaissaient à cause d'une particularité aussi curieuse que peu ragoûtante. On l'avait remarqué plusieurs fois étendant son mouchoir sur ses genoux, au soleil, pour faire sécher (horreur !) le tabac déjà prisé, afin qu'il pût lui servir de nouveau.
On comprendra sans peine combien quelques pincées de nicotine fraîche étaient de nature à lui ouvrir le cœur.
Je ne me rappelle pas exactement le détail de la conversation que nous eûmes ce jour-là ; je n'en oublierai jamais le fond et l'histoire que j'en rapportai. Je regrette seulement de n'avoir pas noté les allures dramatiques de son récit.
Ce vieux n'avait jamais été marié. Un premier mariage ne s'était pas fait parce qu'il voulait encore « s'amuser » un peu, jeter sa gourme ; un second, parce qu'il s'était fait une trop vilaine réputation. Une mauvaise philosophie sur la vie pratique l'avait ensuite décidé à demeurer célibataire. Il avait eu des revenus très suffisants ; un frère marié, père de famille, qui tenait à sa disposition une ravissante petite lignée composée d'une nièce blonde et d'un neveu rose. Qu'avait-il besoin d'être père ? Quant à l'épouse, elle lui manquait encore moins.
« Mon frère, disait-il, me gourmandait quelquefois, et me conseillait de me ranger. Ma bellesœur, une malheureuse que je n'ai plus revue, se joignait à lui. Je répondais à celle-ci : « Com- « prenez donc, ma chère, que toutes les femmes « mariées doivent leur bonheur aux vieux garce çons. Le vieux garçon rôde autour du ménage, « comme une perpétuelle menace suspendue sur la « tête du mari, si ce dernier ne s'astreint pas à « être pour sa moitié le meilleur des hommes,
« l'incomparable. Les femmes n'ont pas d'argu- « ment plus puissant lorsqu'elles ont un mari à « réduire, que l'argument fourni par l'amabilité, « la complaisance et les charmes de l'ami un tel... « Avais-je tort, monsieur l'abbé ? »
Je souriais, croyant à une plaisanterie.
Après un moment de réflexion, il me regarda de son œil mauvais, et dit :
« Au fait, ce que je vous conte là n'est que sornettes pour vous. Il n'y a aucune utilité à reparler de toutes ces choses : je n'ai pas de confession à faire, vous n'êtes pas encore prêtre et je ne crois à rien. Cependant... oui, je crois à quelque chose, je crois à la fatalité ! »
Et comme je souriais encore de cette singulière profession de foi : « Vous, dit-il, vous ne croyez pas à la fatalité?... Quand vous aurez vécu davantage, vous y croirez. Tenez, comment expliquerez-vous cette horrible complication de malheurs :
« Il y avait dans mon voisinage une famille
d'amis : père, mère, et un tout petit enfant. Le père était emporté, maussade. La femme charmante, ayant de l'honneur quoiqu'elle n'allât pas â la messe. Trop d'honneur, Monsieur l'abbé, trop ; la plupart des maris trompés n'ont que ce qu'ils méritent. La Bruyère a dit : Un mari n'a guère de rival qui ne soit de sa main. Si j'en vins à tenir dans son ménage une certaine place, à jouer un certain rôle, c'était la faute du mari. Il rendait sa femme malheureuse, il fallait bien que sa femme fit des confidences à quelqu'un... c'était sa faute ! Je ne plaisante pas, Monsieur l'abbé. Le mari ne se doutait de rien. Il voyait bien que sa femme, sans beaucoup d'argent, ornait la maison de fleurs, de bibelots coûteux, etc.. Vous ne savez pas, vous, Monsieur l'abbé, que les petits cadeaux entretiennent l'amitié. Ce sot personnage admira longtemps l'industrieuse habileté de sa femme. Il disait à ses amis, il me disait à moimême : « Ma femme est admirable, avec presque « rien elle tient superbement la maison, c'est une « fée. » Un jour cependant, il calcula et comprit l'invraisemblance de cette féerie. La dernière
explication que se donnent les maris malheureux est la vraie : nul n'est réfractaire à croire son malheur, autant qu'un mari malheureux. Je ne plaisante pas, Monsieur l'abbé. Or, tandis que le mari se posait la question : d'où vient l'argent? il arriva qu'il fut volé. On sut plus tard que c'était par sa femme de charge... M'y voilà ! se dit-il, mon épouse pêche dans mes économies ! Et il souriait tout de même. Je l'attraperai bien ! pensait-il. Et il se frottait les mains en riant.
A quelque temps de là, lui montrant du doigt des fleurs superbes que j'avais apportées comme d'habitude, il lui dit : « Je sais tout. »
« Elle, croyant qu'il avait réellement découvert la vérité, se leva et se jeta par la fenêtre. »
J'interrompis le dégoûtant vieillard. « Vous appelez cela de la fatalité ? Est-ce que des choses semblables arrivent à une femme honnête ? »
« Attendez... attendez... reprit-il ».
Il s'arrêta un instant, puis :
« Cette femme mourut quelques heures après, mais non sans avoir dit à son mari : « Oui, je te
hais depuis longtemps. » Et par deux fois elle prononça mon nom.
« Malheureusement mon nom était aussi celui de mon frère qui fréquentait, mais sans intrigues, cette maison. Le mari outragé comprit mal. Il se précipita chez mon frère comme un ouragan. II l'insulta. Je n'osai pas donner d'explications : je n'étais pour rien en cette affaire, n'est-ce pas ? C'était à mon frère à se débrouiller ! Toute la faute n'était-elle pas au mari ? Ils se battirent. Je fus bien fâché vraiment du résultat : mon frère fut tué raide.
« Vous ne croyez pas à la fatalité, Monsieur l'abbé ? »
L'horreur et le dégoût me prenaient à l'égard de ce misérable inconscient qui pouvait raconter des monstruosités sur un ton si léger. J'hésitai un instant, cherchant la formule difficile qui exprimerait mon indignation, sans fermer à cette âme sénile la porte du retour à Dieu.
« Attendez, fit-il... attendez, ce n'est pas fini. »
« Ma belle-sœur est devenue non pas précisément folle. C'eût été un malheur limité, car la société enferme une femme folle et élève ses enfants ; ainsi tout le monde est sauvé. Elle demeura mentalement détraquée. La famille sous sa conduite est tombée dans le désordre et la misère : j'ai mangue de mon côté tout mon petit avoir.. Mon neveu et ma nièce, élevés à la diable, misérables, livrés à tous les instincts, ont mal tourné. Ils étaient pourtant de charmants bébés. Je ne sais pas ce qu'est devenue ma nièce. Le neveu purg-e actuellement une condamnation à cinq ans de travaux forcés ».
« Vous ne croyez pas à la fatalité ? »
Cet homme devenait hideux. Sa vieille bouche édentée et baveuse triomphait. Il avait raconté tout cela avec une lucidité et un pittoresque qui eussent fait envie à de plus jeunes que lui. On aurait dit que le vice l'avait conservé et le transfigurait. Une femme suicidée, un frère assassiné, un neveu g-alérien, ne pesaient aucunement à sa conscience : c'était la faute du mari ! ! Quoique
les détails fussent pénibles, est-ce que l'ensemble ne formait pas une belle et convaincante thèse en faveur de la fatalité ?
Pour moi, je ne me sentais plus aucune pitié : et il ne me restait que peu de zèle pour cette âme. Je lui dis, non sans quelque railleuse amertume :
« Eh ! bien, mon bonhomme, avant d'aller rejoindre les femmes qui se jettent par la fenêtre, et les pères de famille qui se font tuer pour les vieux garçons qui s'amusent, il ne serait pas inutile, je crois, de vous convertir quelque peu ».
« Me convertir ? Je suis trop malheureux ! Ici, il n'y a pas assez de frères pour le service. On se lève le matin sans que personne soit là pour vous dire bonjour et vous faire chauffer votre déjeuner. On vous donne à manger, à boire, on vous chauffe, on vous prête quelques livres, et voilà tout. J'aurais dû me marier.
« Il est bien fâcheux que ce scélérat de mari qui était le seul coupable, ait ainsi tué mon frère ; j'aurais un frère, j'aurais une belle-sœur, j'aurais un neveu et une nièce. On me dorloterait un peu,
on m'aimerait. Oui !... oui !..., cela n'est pas gai d'être seul, de mourir comme un vieux cheval oublié au coin de l'écurie... »
Le péché fait le malheur des nations (i) et des individus. Il introduit le désordre dans le fonctionnement de toute chose, puisque la morale est la loi de l'équilibre universel des âmes. On a beau asservir les forces de la matière ; si les âmes sont mauvaises, on aura mis en leur puissance des engins destructeurs de plus. On a beau doter un peuple de ce magnifique apanage qui a nom liberté, si ses instincts sont dépravés, on n'aura fait que lâcher des fauves. On a beau cultiver son intelligence et lui apprendre à en exploiter toutes les ressources, si son cœur est pervers, on n'aboutira qu'à le rendre plus expert et plus raffiné dans le mal. Le péché est bien l'ennemi des peuples. Ceux qui font profession de vivre en état de péché, sont par conséquent de vivants et de redoutables fléaux.
(i) Prov., xiv, 34.
Le pécheur est son propre ennemi. Celui qui a passé son existence sans devoirs, sans noble amour, sans vertu, comment peut-il descendre au fond de lui-même ? Quand on possède une bonne conscience, on porte en soi de quoi mourir même avec bonheur, s'il faut mourir pour sa conscience.
Quel supplice de ne pouvoir se mettre face à face avec son âme, sans se reconnaître abject ! Avec quels dégoûtants haut-le-cœur ils doivent sortir de cette vie, ceux qui l'ont transformée en une longue orgie ? Et si l'on n'en est plus à sentir ces choses-là, si l'on remâche ses fanges et ses souvenirs sans dégoût, que de biens, que de sentiments il faut avoir perdus ! A quelle hideuse décrépitude de l'âme il faut en être venu ! Ni l'honneur, ni la dignité, ni la fortune, ni la conscience, ni même la santé d'un cerveau débilité n'échappent aux ravages de l'égoïsme systématique et du plaisir démesuré.
Puis, il faut mourir et paraître devant le Créateur, pour lui rendre compte d'une existence qui ne produisît rien en échange de la vie et des forces
reçues. Il faut aller rendre compte au souverain de l'univers si amoureux, de son royaume, des ravages qu'on y a exercés et des désordres qu'on y a introduits.
« L'amitié, dit le sage, est comme un bon vin, elle vieillit et devient exquise » (i). Et s'il y a des ruines dans la vieillesse qui serrent le cœur à les regarder, si le voile étendu sur la tête des vieux couples paraît aussi triste que le voile des fiancés était joyeux et léger, il est suave encore de contempler en eux le type de la plus parfaite et de la plus consolante amitié.
Les fruits qui ont été les plus lents à mûrir, ceux que l'on cueille dans l'arrière-saison sont les plus doux. Tout ce qui fait l'amitié belle, pure, profonde, se retrouve à un merveilleux degré, chez les époux qui ont vieilli dans la vertu et dans la foi.
(i) Eccli., ix, 15.
« Le christianisme, écrivait une femme célèbre par sa vertu (1), a plus fait pour la vieillesse que pour aucune autre saison de la vie... Dieu n'a pas laissé sans consolation la dernière partie du voyage qui nous mène chez lui ». Après le don de cette sagesse surnaturelle qui est l'apanage des vieillards chrétiens, aucun des trésors qu'ils peuvent posséder n'est comparable au don de « cette amitié parfaite qui est le fruit de la crainte de Dieu » (2).
C'est un païen qui a donné la loi la plus philosophique et la plus idéale de l'amitié. La véritable et chrétienne amitié était pour les païens une chimère, et l'on ne définit bien le sublime tout pur, qu'en le cherchant dans le monde des chimères. « Pour la véritable amitié, disait Plutarque, trois conditions sont nécessaires : la vertu, pour que l'amitié soit belle ; l'accoutumance, pour qu'elle ait tous ses charmes ; les services mutuels, pour qu'on ne puisse s'en passer » (3).
(1) M" Swetchine. (3) Plut., de Mvlt. Amie.
(2) Eccli., vi, 17.
Sans vertu, il n'est point de belles amitiés. « Il n'y a pas, disait Cicéron, de société plus solide et plus belle que celle des gens vertueux » (i). L'amitié demande de l'âme, et ne demande que cela. Elle est plus divine et plus haute que l'amour, elle n'a pas de bandeau sur les yeux. Un peu d'éclat sur les joues, quelques reflets dans le regard, ne suffisent pas à l'éblouir. La chair n'est un leurre que pour la chair : ses pièges sont trop grossiers pour l'âme. Que d'hommes ont donné les fureurs de leur amour à des êtres qu'ils estimaient méprisables, et que leur âme, au fond d'eux-mêmes, maudissait ! Et pourtant la lyre qui vibre avec plus de délicatesse et de charme aux souffles de l'amour, est l'âme. Il n'y a que l'âme pour aimer sans mesure, il n'y a qu'elle pour savourer la plénitude sans dégoût, et pour ne point trouver au fond du rassasiement, l'hor-
(1) Cire, de Amicii.
reur. L'amour n'est vil qu'autant qu'il est sans âme. Aussitôt qu'un peu d'âme vient le relever, l'ennoblir, et surtout qu'un peu de vertu chrétienne le divinise, il est transfiguré, il échappe à la fange et touche à l'idéal. Néanmoins, il est toujours quelque peu, par son origine, asservi aux lois humiliantes de la matière. L'âme veut s'élancer vers l'âme, à travers « ces deux chairs qui ne font qu'une seule chair » ; l'esprit qui les anime aspire à étreindre l'esprit. Il bondit dans la prison des membres. S'il pouvait s'affranchir de la captivité des sens ; s'il pouvait traverser ce nuage du délire, sortir de cette tempête de la passion ; s'il pouvait échapper à cette mer rouge du sang dont les orages l'engloutissent éperdu, il lui semble que sa joie serait complète. Mais la pure et sereine amitié n'est point pour les âmes emportées par les fièvres de la jeunesse, ou alourdies sous les fardeaux du vice. On ne peut pas arriver sans trouble à une âme que voile la beauté corporelle. On ne peut pas non plus, avec une âme corrompue, aimer d'affection pure. Les cours d'amour posaient autrefois ce problème : l'amitié simple peut-elle
exister entre l'homme et la femme qui sont en âge d'obéir à la loi formidable des sens ? la réponse était non. « Si cette amitié, observait-on, amène l'amour, l'amour y jettera le trouble, il y introduira ses inégalités, ses craintes, sa lassitude ; si l'amour est exclu, cette réserve, incommode aux sens, gênera l'affection, établira la contrainte et s'opposera à cet abandon de toutes choses qui est le charme de l'amitié. » Saint Augustin indique d'une autre façon, et indirectement, cette impossibilité, dans la célèbre généalogie qu'il a établie, de l'affection la plus spirituelle à l'amour le plus vil.
Voici donc pour les époux qui ont une âme, et ont su la conserver belle, un merveilleux résultat de la vieillesse qui amène la déchéance des sens, et la flétrissure du corps.
L'âme s'allège, s'épure, se libère ; l'âme apparaît, domine, resplendit. Le ciel s'assombrit, mais pour laisser au firmament s'allumer les étoiles. Les illusions du temps s'évanouissent, mais pour faire place aux pures réalités, qui ressemblent le
plus aux réalités éternelles. Dans la nuit glacée du pôle, apparaît ainsi quelquefois la merveilleuse lumière boréale qui semble n'appartenir à aucun flambeau d'ici-bas.
Le corps est un obstacle à l'amitié. Ici, il exige trop ; l'âme est difficilement immaculée, chez les époux. Là, il répugne ; les deux amis qui boivent, par amitié, au même verre, n'existent que dans les chansons. L'exigence et le dégoût, c'est-à-dire toute la chair, disparaissent entre les âmes des vieux époux chrétiens.
Eux seuls, sont les poètes qui peuvent se dire : « O toi ! la moitié de mon âme ! » (i). La loi primitive, celle de leur jeunesse, s'est complétée : ils étaient deux en une seule chair ; ils sont deux maintenant, et plus que jamais, dans une seule âme. Louis XIV veilli ignorait donc cela, quand il disait au maréchal de Villeroy : « On n'est plus heureux à nos âges ! »
(i) Hor., Od.
LES VIEUX MENAGES 263
Il est vrai que pour en arriver à ces pures délices, il faut avoir des âmes affranchies ; il faut être les « libertus Dontini » (i), comme disait saint Paul ; il faut être chrétien. Car dans le paganisme, le vieillard qui a cessé d'être un corps pour devenir une âme, est si rare, que l'on pourrait presque dire qu'il n'existe pas.
Le paganisme a vu la majesté des fronts octogénaires de Sophocle, d'Isocrate, de Platon. La poésie d'Homère est embellie par ces demi-dieux qui s'appellent Nestor et Tirésias. Mais ils dominent de trop haut le reste de l'humanité : les masses sont bien loin de les suivre. Le vieillard vulgaire, le vieux banal et populaire est à la fois un débris et une honte, je n'ose pas dire une immondice sociale. Les sauvages étranglaient, il n'y a pas longtemps encore, leur père et leur mère accablés par l'âge. Les païens, d'Aristophane à Molière, ont été bien plus cruels, ont fait bien pis encore : ils ont traîné l'être à cheveux blancs, abject et dégoûtant, à travers les obscénités et les
(1) I Cor., vu, 22.
bouffonneries de la scène. Peut-on dire que des vieillards tels que Philocléon n'appartenaient qu'à la comédie ? Non : le peuple païen applaudissait avec trop de fureur, il s'amusait trop à les voir. Il se serait révolté, il aurait crié au sacrilège s'il n'avait été accoutumé par avance à voir les siens vieillir ainsi, et marcher à la mort encore plus décomposés par les vices que surchargés par les années.
Il faut être beaux par l'âme, et purs, pour s'entr'aimer d'amitié : or, comment peuvent être aimées les vieilles, en qui l'on n'a jamais trouvé d'aimable que le soleil de la jeunesse et l'éclat de la chair ? Comment peuvent-ils aimer encore, avec des sens sur lesquels la mort a déjà pris ses premiers à-compte, les vieux qui n'ont jamais aimé que pour jouir ?
Tout ce qui embellit l'âme et épure l'amour, prépare les joies paisibles et savoureuses de la vieillesse. Dans un corps plus frêle, l'affection est plus sûre ; sous un visage plus ridé, le cœur est plus ferme, plus jeune ; les mains tremblent, la
flamme intérieure ne vacille plus ; l'âme seule était belle dans l'amour, et l'âme apparaît seule maintenant aux regards ravis de l'amitié plus clairvoyante. Les beaux fruits valent en beauté les belles fleurs : ils ont la saveur et la solidité en plus ; mais ils ne se montrent qu'à l'heure où tombe la brillante couronne dont s'enorgueillissait leur printemps. Pour les cœurs qui s'aiment et se cherchent au-delà de la turbulence des sens, cette apparition de la beauté intérieure est attendue, la vieillesse est désirable, comme est désiré le moment où tomberont les échafaudages qui masquaient le splendide édifice. Les plus beaux traits sont au front majestueux des vieillards auréolés de vertus. Les bons et fidèles foyers de l'affection solide sont dans leurs cœurs indulgents et apaisés. Il n'y a qu'un être au monde capable d'aimer assez le vieillard chrétien, et d'estimer à toute sa valeur le trésor amassé dans son âme par les longues luttes et les persévérantes résignations d'une noble existence, c'est la compagne que la jeunesse a mise à ses côtés. Il n'y a qu'un être susceptible de rendre assez justice, et de donner
assez de tendresse à la femme vieillie que le monde dédaigne, parce que le temps l'a dépouillée de ses attraits éphémères, c'est le vieillard qui, l'ayant aimée et connue dans la splendeur de sa chair, voit qu'elle a tout gagné à vieillir, puisque la perte de la beauté physique n'a servi qu'à révéler davantage les beautés surhumaines du cœur.
L'amitié n'a de charmes qu'autant qu'on se connaît, qu'on se comprend, que les âmes n'ont plus besoin du secours de la parole pour se communiquer le fond de leurs pensées. Le grand obstacle à la confiante amitié, le grand danger de V'm-. dissoluble affection, est l'inconnu. Rien n'est amer et fréquent comme les déceptions inattendues de l'amitié. Vous cheminez ensemble la main dans la main, le long du même sentier. A mesure que vous livrez le secret de votre être intime, vous croyez voir à côté de vous un cœur qui s'ouvre au vôtre, dans la communauté des sentiments. Peu à peu la confidence timide devient l'épanchement dans la confiance : vous remuez au fond de vousmême, et parce que ce compagnon de route semble vous prêter une oreille sympathique et paraît vous comprendre, vous remuez toutes les reliques aimées, tous les pieux bibelots, toutes les aimables fantaisies, tous les rêves folâtres qui remplissent, meublent et décorent votre âme. Votre âme ressemble, dans l'état d'insouciance et d'abandon
exquis, qu'elle trouve auprès de l'ami nouveau découvert, à l'alerte et sereine jeune fille qui descend le long des vignes en chantant. Peu à peu le fredonnement timide devient la mélodie sans contrainte ; la source qui distillait goutte à goutte, s'enhardit et coule à pleins bords. Quel trésor sans pareil qu'un véritable ami ! (i). Soudain tout s'arrête, tout se replie, tout se glace, on voudrait rappeler au gîte toutes ces notes vives ou tendres qui ont vibré au dehors ; qu 'est-il arrivé ? Une ombre a passé sur le chemin, un cailloux s'est dérobé sous les pas confiants, une épine a surgi, une couleuvre s'est enfuie dans un sinistre bruissement de feuilles mortes, une laideur quelconque s'est révélée inattendue, dans l'âme à laquelle on avait cru pouvoir abandonner la sienne.
Les latins disaient, non sans originalité, que pour être sûr d'un ami, il faut avoir mangé avec lui plusieurs boisseaux de sel.
Pour être sûr de le connaître, il faut avoir eu le
(\) Eccli., vx, 14.
temps d'entendre toutes les notes de son âme. Pour être sûr qu'il ne vous manquera pas, il faut l'avoir vu en face de tous les dangers. Pour être sûr qu'il vous aime plus que tout, il faut s'être trouvé avec lui au milieu de toutes les séductions, comme aussi de toutes les épreuves.
C'est pourquoi l'amitié que les vieux époux peuvent se porter entre eux est idéale. Plus ils avancent dans la vie, plus le monde leur devient étranger, plus ils s'éprouvent et se connaissent. Tandis qu'ils se déshabituent de l'univers trop jeune, trop bruyant, trop fort, trop égoïste, pour leur existence devenue si timide et si fragile, leurs âmes se recherchent avec plus d'avidité et se rencontrent avec plus de joie. Au milieu de cette nature éternellement opulente et de cette société toujours rajeunie et agitée, qui les exilent et les rendent de plus en plus étrangers à leur vie, ils se rencontrent comme les compatriotes bien-aimés d'un autre ciel, d'un autre temps et d'un autre rivage. Les jeunes rient des antiques histoires ressassées par les vieux et des souvenirs monotones
qui reviennent toujours. Ils sont bien heureux, ces jeunes, de trouver sous leurs pas un monde qui leur sourit, et fait naître à leur regard la féerie de ses infatigables nouveautés ! Les pauvres vieux n'ont plus que des yeux usés qui ne supportent pas la violence du spectacle, et des oreilles assourdies qui ne comprennent plus la musique nouvelle. Que les jeunes en rient tant qu'il leur plaira : les refrains d'autrefois sont les plus gais, puisqu'ils sont des refrains de jeunesse ; les histoires du temps passé sont les plus palpitantes, puisqu'elles sont les histoires vécues ; et si les vieux rubans fanés, les vieilles fleurs desséchées n'ont plus ni la couleur ni le parfum des nouvelles, elles ont cette couleur que nos jeunes yeux ne connaissent pas, ce parfum dont le charme ne nous sera pas communiqué, et qui se nomme souvenir.
Après cela, rions encore ; avec les ardentes et vigoureuses juvénilités de nos âges, allons sans attentions délicates, sans précautions minutieuses à travers cette vieille âme délabrée dont nous ne devinons plus les susceptibilités ; effarouchons
LES VIEUX MENAGES
sans le vouloir avec nos saillies, brutalisons, avec nos entrains, cette vénérable relique dont la majesté et la fragilité sont trop grandes pour que nous en ayons le sentiment exact ; il lui restera un consolateur, un soutien, quelqu'un avec qui elle pourra, pendant de longues heures, reparler du froissement subi ; quelqu'un qui l'écoutera, la comprendra, lui répondra, mêlera au petit chagrin d'aujourd'hui la double poésie du passé, qui fut plus doux, et de l'avenir, qui domine le présent de sa mélancolie souveraine ; et il faudra bien, à deux cette fois, joindre un refrain nouveau aux vieux refrains si souvent répétés : « Les vrais amis sont comme le bon vin, ils s'améliorent en vieillissant » (i).
Le paganisme a pu créer la poésie de Philémon et de Baucis. Le christianisme est seul capable de transporter cette poésie dans la réalité et d'en faire une loi aussi constante que le permet la fragilité de ce monde. Ces dessins aux couleurs
(i) Eccli., ix, 15.
exquises, quoique un peu pâles et passées, la vieillesse ne peut les broder que sur la trame d'une fidélité profonde. Cette fidélité n'est pas seulement la fidélité exigée par l'amour, elle est plus intime et plus délicate, elle suppose la communauté jusque dans les sentiments qui n'ont d'importance que parce qu'ils sont les sentiments de ceux qu'on aime : cheveux déliés, boucles folles de l'âme, auxquels le front chéri est seul à donner un prix incomparable. Fidélité tout imprégnée de tendresse et qui ressemble à cet amour de la mère, pour qui le bobo de son enfant est un important malheur dans l'univers. Il ne s'agit pas seulement d'avoir été durant la vie l'ami obstiné dont parle le poète, et qui demeure, malgré la solitude produite par l'infortune autour des malheureux ; il faut encore n'avoir fait qu'une seule âme, avec une source unique de larmes, avec un foyer commun de lumière et de joie.
Les cœurs vicieux sont des volcans dont la fumée est trop acre, les secousses trop brutales, les
LES VIEUX MENAGES 273
laves trop corrosives, et les cendres trop sèches, pour de si tendres et si frêles épanouissements.
Dieu seul peut faire descendre, avec la paix et l'onction de sa grâce (i), cette rosée du soir (2). L'antiquité a exprimé tout ce qu'il y a d'intime en cette union, par le cri d'Horace à son ami Virgile : « O toi ! la moitié de mon âme ! » (3), Dieu seul la réalise ; l'Esprit-Saint en fait foi : « C'est grâce au Seigneur que l'on peut vivre sous le même toit, deux, d'une seule vie » (4).
(1) Ps. cxxxn, 1, 2. (3) Hor., od.
(2) Joël, n, 23. (4) Ps. lxvii, 7.
Les anciens appelaient leurs amis « leur nécessaire » ; car si l'amitié naît de la conformité des âmes, elle s'alimente des services mutuels. Il est bien certain que la réciprocité du dévouement crée un lien plus fort que tout autre lien. Il semblerait que l'obligé, celui qui a reçu le bienfait gratuit, devrait concevoir à l'égard du bienfaiteur le sentiment que rien n'égale. Il en est cependant de tout autre façon dans la réalité : on aime beaucoup plus ceux auxquels on a fait du bien que ceux dont on en reçoit ; l'amour le plus fort est toujours celui qui descend, le plus rare celui qui remonte. Mais comme ces deux sentiments sont différents de nature, ils peuvent se rencontrer dans un même cœur, et si les bienfaits échangés ne sont point passagers comme un compte qu'on règle, mais constants comme une alliance qui se cimente de plus en plus, une telle réciprocité doit engendrer l'affection souveraine, la plus incomparable des amitiés.
Or, c'est une chose admirable que ceux-là seuls soient capables de posséder la véritable amitié, qui sont seuls à en avoir un besoin absolu. La jeunesse est forte, chaude, insouciante. Ce n'est pas pour la jeunesse que le sage s'est écrié : « Malheur à celui qui est seul ! S'il tombe, qui le relèvera ? S'il a froid, qui le réchauffera ? S'il est attaqué qui le défendra ? » (i) La jeunesse est plus menaçante que menacée, plus envahissante qu'envahie : loin d'avoir besoin qu'on la supplée,, elle déborde ; loin d'appeler au secours, toute protection l'importune. Elle a beaucoup plus besoin de bride que d'éperon, comme disait, en la louant, l'aimable vieillard Isocrate. Elle manque beaucoup plus de conseil que de puissance. Sa hardiesse est telle (et la Providence est en cela) que souvent les coopérations lui sont autant d'obstacles : essayez donc, sans contrarier sa course, de venir aider dans son vol, la flèche qui vient d'échapper à l'arc ; essayez de prendre, sans l'éteindre, la flamme dans vos mains ?
(1) Eccle., iv, 10, 11.
Les vieux, au contraire ont besoin de tout : la nature réduit leur chair à l'état de haillon pour marquer qu'ils sont pauvres. Il faut à leurs pas chancelants un soutien, à leur tremblante main un guide, à leurs paroles infatigables et lentes, une infatigable et patiente oreille pour les écouter ; il leur faut surtout, à eux, pour qui désormais « les nuages reviennent après la pluie » (1), il leur faut quelqu'un qui se complaise en leur tristesse. Les vieillards sont souvent des enfants tristes, et les vrais enfants, qui sont pour eux d'intermittents amis, et qui écoutent encore leurs histoires, s'enfuient quand leur visage s'assombrit.
Et souvent il ne resterait plus personne, plus d'amis, car la maison du vieillard est souvent plus petite encore que celle de Socrate, si la compagne n'était là, elle aussi chancelante, mais assez forte encore pour étayer le corps de son ami qui fléchit, l'âme de son époux qui s'affaisse.
Tandis que l'idéale amitié, d'une part, ne souf-
(0 Eccle., xii, 2.
LES VIEUX MENAGES
fre qu'un seul ami demande un constant échange de dévouement qui rend les deux conjoints nécessaires l'un à l'autre, et « agglutine leurs âmes » (i) ; d'autre part, les vieillards, délaissés, seul à seul, avec la science parfaite et réciproque de leurs tendances, de leurs pensées, des besoins de leur esprit, des infirmités de leurs corps, avec le dévouement total de ceux qui se dévouent pour la dernière fois à ce qu'ils ont le plus aimé sur terre, peuvent seuls entrer dans la possession parfaite de cette amitié. Il faut donc attendre la vieillesse pour avoir ici-bas quelque bonheur : il n'y a donc rien de comparable aux rayons du soleil couchant pour dorer les plus purs sommets de l'âme, il n'existe de félicité certaine que pour les vieux.
Hélas ! une ombre plane sur ce bonheur, une nuit vient, une brume monte. Il ne reste presque plus de feuilles à l'arbre, et le bûcheron fatal est en route. Si fidèle que soit l'ami, sa protection va
(i) I Reg., xvin, i.
devenir dérisoire (1). Il aura beau multiplier les œuvres de cette fidélité, demeurer inébranlable auprès de la compagne chère, le sort dont il voudrait la sauver, l'attend lui aussi dans une égalité de condition inéluctable (2). Il a beau l'avoir jusque là sauvée de toute tribulation (3), il ne l'arrachera pas, ni lui-même avec, à la tribulation finale. Que peut la plus puissante amitié devant la mort ?
Tristes tous deux, glacés comme des enfants qu'on terrorise, eussent-ils tous les biens, toute la jeunesse, tous les festins de la vie, l'heure avance, et déjà une main mystérieuse a versé dans leur coupe le poison mortel qui refroidit le cœur.
O la lugubre et immonde agonie ! O quel drame noir ce serait que la lente mort des vieillards, si l'esprit de Dieu n'avait pas déployé sur le front des vieux couples chrétiens, comme une resplendissante oriflamme, cette parole, moins belle encore que la réalité qu'elle proclame : « Un ami fidèle est le remède qui guérit la vie de son an- Ci) Eccli., vi, 14. (3) Eceli., vi, S. (2) Eccli., vi, 11.
LES VIEUX MENAGES 279
goisse, et verse dans l'âme les1 flots consolateurs de l'immortalité : ceux qui craignent le Seigneur posséderont cet ami » (i).
Ce qu'il leur faut, aux vieillards désenchantés du présent et effrayés de l'avenir, c'est celui qui leur entr'ouvrira les portes du palais éternel, qui leur parlera du Dieu qui renouvelle la jeunesse (2) et réjouit les âmes ainsi renouvelées (3), qui mettra dans ces mains tendues et avides de saisir enfin quelque bien qui demeure, une planche suprême d'espérance et de salut. Et cette œuvre, qui l'accomplira ? Qui mieux que personne calmera les angoisses poignantes ? Qui parlera le langage compris d'avance, aimé toujours, cru pendant toute la vie sur parole ?
Car les consolations et les exhortations venues des jeunes ont bien l'air d'une ironie, et sont d'ailleurs bien peu sentie. Est-ce que la jeunesse sait combien est horrible la mort ? A-t-elle vu d'aussi
(1) Eccli., vi, 16. (3) Ps. xlii, 4.
(2) Ps. en, 5.
près son visage ? A-t-elle senti le froid glacial de son haleine ? Ce n'est pas aux jeunes, qui rient quelquefois de la grande ennemie et n'en connaissent pas les épouvantements, qu'il convient de prêcher la résignation à ceux qui tremblent parce qu'ils voient déjà le filet dans la main du funèbre pêcheur !
« Ma vieille amie, ma colombe d'autrefois, que ce soit ta voix, si douce à mes oreilles qui se fasse entendre encore au fond de cette anfractuosité pierreuse de la vie (i) : les animaux sauvages, les passions de la jeunesse (2) ont délabré notre corps, comme les renardeaux saccagent une vigne ; mais la vigne refleurira cependant. Restons ensemble à nous aimer dans la sainteté d'une vie qui s'épure, dans la candeur toujours croissante de nos consciences (3), jusqu'à l'heure où le jour expirera, où les ombres dernières viendont nous envahir. Alors, alors, reviens, ô mon bien aimé ! (4) dans
(1) Cant., h, 14. (3) Id., ibid., 16.
(2) Id., ibid., 15. (4) Id., ibid., 17.
les gloires bondissantes de la résurrection, sur les montagnes éternelles où l'on ne s'épouse plus (1), mais où l'on s'aime toujours ! »
C'est bien, en ce monde, le plus divin bénéfice de la foi, que cette espérance partagée par les cœurs chrétiens, dont la grande inquiétude est de se voir « séparés dans la mort après avoir été si unis dans la vie » (2). Il y a déjà une douceur inénarrable pour le chrétien solitaire à sentir, dans la mort qui vient, les approches de son Dieu. Les deux vieillards, que la terreur voisine rapproche davantage l'un de Pautre, peuvent en outre se parler l'un à l'autre comme on se parle en un danger commun. Et qu'ont-ils à redouter, si leur vie a été pure ? Est-ce que leurs pauvres corps ne dormiront pas bien, côte à côte, dans le silence de la tombe, tandis que leurs âmes, rajeunies et brillantes, iront encore échanger de nouveaux serments, vraiment éternels et angéliques cette fois, devant
(1) Le texte hébreu porte : Bether, qui signifie division, et rappelle le ne que nubent neque nubentur de l'Evangile.
(2) II Reg., 1, 23.
l'autel de l'Agneau ? Monique et Augustin, à Ostie, fixaient vers la patrie suprême des regards sublimes mais inégaux : car la mère, affranchie par la mort, allait prendre son essor, alors qu'une longue route restait encore à fournir pour son fils. Les deux époux regardent le ciel, eux aussi, mais d'un œil moins différent : ensemble, ou se suivant de près, ils étendront les ailes de leur âme et s'en iront, d'un vol égal, aux célestes demeures. Ils ont assez de foi, puisée dans les mêmes prières, pour se le dire ; ils ont assez accepté de douleurs bues à la même coupe, pour l'espérer ; leur vertu fut partagée comme leur âme, comme leur vie, ils peuvent compter sur la même couronne.
Que de divines consolations il leur est ainsi permis d'échanger au nom du Christ, qui « brise les liens de la servitude pour libérer dans l'amitié » (1). Ils sont affranchis des grossièretés de l'amour humain qui n'entre pas au ciel ; ils jouissent de la pure amitié que le Maître a divinisée
(1) Joan., xv, 15.
LES VIEUX MÉNAGES 28v'
dans son propre cœur (i) ; la mort ne peut plus être que le couronnement de cette suave bénédiction.
Et tout cela est bien doux à penser pour ceux qui aiment les vieillards, et voient, le cœur serré, dans quelle décrépitude s'écroule notre race misérable. Il existe donc une loi dont la bienfaisante influence protège la dignité des ruines humaines, leur conserve quelque prestige, leur assure quelque douceur contre la sombre apparition qui domine le bout du chemin ; il existe un lien doux et fort, noué par la foi chrétienne, un attrait pur, illuminé par la vertu, qui rend les vieillards aimables l'un à l'autre, quand ils sont deux, et les console un peu de ce respect de la jeunesse, où il entre trop de pitié ; leurs années printanières ont pu être ensemencées d'un principe dont la nature est de croître sans jamais défaillir, et qui leur conserve une beauté toujours jeune, une chaleur toujours vivifiante, même sous les neiges du plus implacable des hivers.
(i) Joan., xi, il.
On sait avec quelle désinvolture le monde maltraite le veuvage et les veuves. Les juifs, plus religieux et plus graves, tout en considérant la viduité prolongée comme un opprobre (i) lui reconnaissaient du moins la majesté du malheur.
Le premier devoir de la veuve était de se remarier au plus proche parent de son mari, et pour l'honneur de ce dernier (2). En attendant, les lois la protégeaient (3) la charité de tous venait à son secours. Il n'en est pas ainsi parmi les enfants
(1) Is., Liv, 4. (3) Exod., xxii, 22. Deut.,
(2) Deut., xxv, 5. Luc, xvi, 11.
xx, 28. (4) Deut., xxiv, 19, 20, 21.
du siècle : l'état de veuvage a sa part des impures railleries et des injures dont le mariage est luimême l'objet. Dès lors que le mariage n'est pas considéré comme un état consacré par l'institution divine et la sainteté du devoir, il ne peut être qu'un malheur ou un simple plaisir, une gêne réciproque ou une sensualité commune. Le veuvage sera donc logiquement la délivrance de cette mutuelle tyrannie, ou l'occasion de jouir en paix de joies nouvelles, agrémentées des raffinements de l'inédit et des piquants attraits du changement. La crise de nerfs occasionnée par l'inconvénient d'avoir un mort chez soi terminée ; la dose convenable de pleurs une fois répandue à la mémoire du regretté défunt ; le temps légal que doit d ■■-, un deuil qui se respecte accompli, il ne restera plus de l'inconsolable épouse, que la femme avide de nouveaux plaisirs. Ceux qui voudront porter leurs condoléances à pareilles veuves feront bien de ne pas arriver demi-heure en retard.
On ne saurait mieux dire que le plus parfait des observateurs et le plus pénétrant des moralistes : « La perte d'un époux ne va pas sans sou-
pirs ; on fait beaucoup de bruit et puis... on se console. Sur les ailes du Temps la tristesse s'envole ; le Temps ramène les plaisirs. Entre la veuve d'une année et la veuve d'une journée, la différence est grande : on ne croirait jamais que ce fût la même personne. L'une fait fuir les gens, et l'autre a mille attraits ; aux soupirs vrais ou faux, celle-là s'abandonne. C'est toujours même note •et pareil entretien. On dit qu'on est inconsolable ; on le dit, mais il n'en est rien » (1)
Le plus triste est qu'il n'y a aucune satire en cela, étant donnée la catégorie de personnes que le fabuliste a visée. Saint Paul se plaint « des jeunes veuves » dont la chair ne se trouve point réduite pour avoir perdu sa moitié. « Elles n'ont plus rien à faire, elles s'habituent à courir de maison en maison ; elles s'adonnent aux commérages, à la curiosité, aux conversations inconvenantes... Qu'elles se remarient donc, fassent des ■enfants et deviennent mères de famille !... » (2).
On voit distinctement, à travers la sobriété de
(1) La Jeune Veuve. (2) I Tim., iv, 13, 14.
ce blâme et le pis-aller de ce conseil, la physionomie vraie de la veuve échappée par miracle au joug qui lui pesait. La mort a brisé le carcan ; la bride est sur le cou ; les yeux du jaloux sont fermés, la porte du foyer ouverte. Le Pharaon qui donnait de l'argile à pétrir, vient d'être inespérément supprimé. Quel charme sans pareil à se livrer aux vagabondages d'un cœur qui n'est plusgêné par rien de virginal, à l'exubérance malsaine des discours lâchés sans entraves, aux excursions aventureuses d'une curiosité pour laquelle l'odieux état de siège est enfin levé ! Ainsi, la flamme des liqueurs les plus capiteuses et qui brûlent pour le plaisir, a de funèbres reflets. Les danses macabres sont les plus folles : il importe peu que la mesure en soit battue par le marteau du fossoyeur, pourvu qu'il ait soin de clouer solidement le regretté mari dans sa bière ; il importe peu qu'un cercueil soit entré dans la maison, pourvu qu'on puisse avec ses planches construire un nouveau lit nuptial.
Au reste, le monde lui-même rend justice à ses veuves. Il les épouse quelquefois ; mais, dans la
LA VIDLITE 291
plupart des convois, chacun se répète tout bas le mot de JLa Bruyère : « Epouser une veuve, en bon français signifie : faire sa fortune ». L'odieux calcul grâce auquel la tardive lubricité des veuves, même vieilles, trouve des époux pour lesquels un peu d'argent vaut bien un parjure, est un. des plus grands scandales de ce monde. Aucun peuple n'a jamais accepté ce fait sans protestations bruyantes ; aucun, si corrompu soit-il, ne laisse passer sans une insurrection de ce qui lui reste de sens moral, le plus odieux et le plus grotesque des mensonges : le mensonge du jeune homme qui jure la sainte alliance avec de secrets désirs d'étrangleur. Saint Ambroise s'élevait avec une vigueur indignée, et d'un ton très moderne, contre les seconds mariages des veuves âgées : « La maturité de l'âge ne permet pas ce que la loi de Dieu, il est vrai, tolère à la rigueur. Que signifient ces noces maternelles qu'on prépare en même temps et quelquefois après les noces des enfants ? Le premier fiancé devant lequel doit rougir une jeune fille est donc le fiancé de sa mère ? Que veut dire cela? N'est-il pas évident que cette
future d'un genre nouveau désire beaucoup plus quitter son deuil, que prendre un voile ; s'éloigner d'un sépulcre, que s'assurer un lit? Singulière épousée qui vient après ses gendres ! On lui connaîtra des enfants plus jeunes que ses petitsfils... » (1).
Il n'est rien d'aussi écœurant, parmi les avilissements humains, que ces situations extrêmement respectables qui ne savent pas se respecter. L'éternel malheur du monde qui croit, malgré ses tares, avoir tous les droits à l'orgueil, sera d'en arriver fatalement à l'abdication de toute dignité, alors qu'il pensait ne se débarrasser que de la vertu. La pensée du mépris public ne fait pas le moindre obstacle aux désirs impatients de telles veuves. Quant aux maris, trompés vivants, ils seront, morts, foulés encore du pied léger et égoïste de leurs épouses peu scrupuleuses ; après avoir fait rire leurs frères les mondains, ils les feront pleurer.
(1) Ambr., de Viduis.
A l'encontre de cet indécent veuvage, bien digne de la société où l'on divorce, c'est-à-dire où l'on demande aux tribunaux ce que la mort est trop lente à produire, les veuves selon l'esprit de l'Eglise chrétienne font le plus saisissant et le plus admirable contraste.
« Il fallut bien apprendre à cette tendre et
fidèle épouse le malheur dont Dieu l'avait frappée ; et ce fut la duchesse Sophie qui se chargea ds cette douloureuse mission. Accompagnée de plusieurs nobles et discrètes dames, elle alla trouver sa belle-fille dans son appartement, et lui dit : « Prenez courage, ma fille bien-aimée, et ne vous laissez pas troubler par ce qui est arrivé à votre
mari, mon fils » Elisabeth voyant le calme de
sa belle-mère, qui lui disait ces mots sans pleurer, ne isoupçonna pas toute l'étendue de son malheur ; et, s'imaginant que son mari avait été fait prisonnier, elle répondit : « Si mon mari est captif, avec l'aide de Dieu et de mes amis, il sera bientôt racheté ! » Mais la duchesse Sophie reprit aussitôt : « O ma bien chère fille, soyez patiente, et prenez cette bague qu'il vous a envoyée ; car,
pour notre malheur, il est mort. — Ah ! madame ! s'écria la jeune duchesse, que dites-vous ? — Il est mort », répéta la mère. A ces mots, Elisabeth devint pâle, puis toute rouge, laissant tomber ses bras sur ses genoux, et joignant ses mains avec violence, elle dit d'une voix étouffée : « Ah ! Seigneur, mon Dieu ! voilà que le monde entier est mort pour moi, le monde et tout ce qu'il renferme de doux ». Puis, se levant éperdue, elle se mit à courir de toutes ses forces à travers les salles et les corridors du château, en criant : « Il est mort, mort, mort ! » Elle ne s'arrêta que dans le réfectoire, où elle trouva devant elle un mur, contre lequel elle resta collée et baignée de larmes. La duchesse Sophie et les autres dames la détachèrent de la muraille, la firent asseoir, et essayèrent de la consoler. Mais aussitôt elle commença à pleurer et à sanglotter avec violence, en prononçant des paroles entrecoupées : « Maintenant, répétait-elle sans cesse, maintenant j'ai tout perdu : ô mon bien-aimé frère ! ô l'ami de mon cœur ! ô mon bon et pieux mari ! tu es donc mort, et tu m'as laissée dans la misère ! Comment vivrai-je
LA VIDUITi: 295
sans toi ? Ah ! pauvre veuve abandonnée, malheureuse femme que je suis ! Que celui-là qui n'abandonne pas les veuves et les orphelins, me console ! O Dieu, consolez-moi ! O mon Jésus, fortifiez-moi dans ma faiblesse ! »
De ce calvaire, « la malheureuse femme » monta plus haut, et devint l'idéale veuve : Elisabeth de Hongrie (1).
Ceux-là seuls se donnent bien, qui se donnent avec leur âme, et l'on ne se donne avec son âme qu'une fois. L'indissolubilité promise dans les serments chrétiens n'est ni un mensonge ni une hypocrisie : ce n'est pas seulement la matière qui a suivi les attractions mystérieuses, les âmes aussi ont contracté la sainte alliance, et les âmes sont immortelles. Tandis que le vide laissé sur le terrain mouvant des passions est vite comblé, si profondément qu'ait été enraciné l'amour, les rochers conservent toujours vives et aiguës leurs déchirures et leurs brèches. Quand l'affection est riche
(1) Sainte Elisabeth de Hongrie, par Montalembert.
de cette réelle valeur qui s'appelle l'estime, et que l'estime élevée par la foi, a revêtu le caractère d'un culte tout surnaturel, le deuil de celui qui demeure est trop surhumain, pour que riend'humain en puisse dissiper les ombres.
Il semble que le vide laissé béant dans l'âme, aille au contraire se creusant davantage. « La* mère, en s'en allant, des agneaux fut suivie ; l'une partit, puis l'autre ! Avant qu'il fût deux mois, de mes tremblantes mains j'en ensevelis trois. Je les vois, mais non plus dans la fleur de la vie, non plus avec ces traits dont j'avais trop d'orgueil, au baiser paternel offrant leurs jeunes têtes, mais telles que la mort, hélas ! les avait faites, immobiles dans le cercueil. Mes pas suivent encor le char qui les emporte ; dans la fosse, mon cœur tombe encor par lambeaux, et comme des cyprès plantés sur leurs tombeaux, ma douleur chaque jour croît et devient plus forte... » (1). Le grand écroulement occasionné par le départ de l'aimé
(1) Louis Veuîllot.
LA VIDUITE 297
a laissé derrière lui comme une falaise ébranlée dont les débris continuent à se détacher peu à peu, et tombent dans l'abîme où tout finira par s'engloutir. Cet abîme, le lieu des âmes, étant Dieu lui-même, il en résulte que la douleur du vrai veuvage aimée et nourrie comme le sont tous les chers souvenirs, est le plus puissant gage de fidélité et de sainteté dont la grâce puisse enrichir un prédestiné ici-bas.
Les vierges, pour se donner entièrement à Dieu ont dû sevrer, des joies qui passent, leurs yeux, leurs lèvres et leurs cœurs. Il a fallu, pour ce sacrifice sublime, un courage héroïque. Les veuves â l'âme épurée par le passage de la mort et de la résignation, n'ont qu'à demeurer fidèles au souvenir unique, à la pente première, plus indulgente à la faiblesse humaine, plus conforme aux vœux de tout leur être. Le grand apôtre et, avec lui, tous les pères de l'Eglise ont saisi cette admirable opportunité, qui vient offrir aux âmes délaissées des espérances analogues à celles qui font la gloire des âmes immaculées. La veave charnelle et vo-
lage est traitée avec cette sévérité, je voudrais pouvoir dire ce dépit, qu'inspire la vue des trésors dissipés, des admirables ressources compromises, des avances d'une merveilleuse providence rejetées. Le second mariage n'est pas condamné par le christianisme, car « il vaut mieux convoler que brûler » ; mais quelle divine occasion perdue, de se jeter dans les bras du Seigneur, le véritable époux, le seul qui soit capable de consoler — et bien au delà — celles qui pleurent de véritables et chrétiennes amours brisées prématurément ! La veuve « qui est vraiment veuve » (2), est pour le christianisme un être éminemment « vénérable » (3). Ce n'est pas seulement le respect d'une grande infortune qui s'impose, c'est l'objet d'une prédilection spéciale de Dieu qu'il faut saluer en elle. Tous les grands malheurs creusent un lit aux grandes vertus : celui-là prépare une place à Dieu, lequel ne peut ouvrir que pour lui-même un abîme pareil dans un cœur.
(1) I Cor., vu, 9. (3) I Tim., v, 3.
(2) I Tim., v, 3.
« Que la véritable veuve, dit Saint Paul, la veuve vraiment désolée, se tourne vers Dieu, qu'elle le presse de ses supplications ; qu'elle prolonge, jour et nuit, ses prières » (1).
« Qu'elle se tourne vers Dieu. » Elle est désorientée. L'âme sœur, l'étoile polaire de sa tendresse, a été engloutie dans les ombres. Il fait nuit autour de son cœur. Le rameau vigoureux qui étayait sa faiblesse est brisé. La voilà sans appui, abandonnée aux caprices de la tempête. Elle n'a plus de bras sur qui s'appuyer, pour traverser, confiante, le brouhaha et les brutalités de la vie. Elle n'ose s'aventurer seule, déconcertée par le coup de tonnerre qui a frappé à côté d'elle, hésitante devant une route dont une main sûre et forte avait jusque-là écarté toutes les broussailles, sans qu'elle eût à s'en préoccuper. Qui implorer ? vers quel horizon secourable diriger son regard ? Qui pourra, sans effacer le souvenir chéri, deve-
(1) Id., ibid.
nir « le protecteur de la veuve ? » (i) Les hommes, quels qu'ils soient, ne connaissent pas la douloureuse sensibilité de plaies semblables ; ils n'ont pas l'art des pansements délicats pour les cœurs qui veulent être adoucis mais non guéris. Les hommes ont le fer et le feu : ils amputent et cautérisent ; ils ignorent le secret du baume divin qui apaise l'âcreté des blessures, mais conserve vivante la cicatrice du cœur, dernier vestige du bien-aimé. Qu'elles se tournent vers Dieu, le seul qui console sans effacer, qui remplace sans expulser, qui dans le foyer nouveau tolère et conserve, à la seule condition qu'ils soient purs, les anciens souvenirs !
« Qu'elle le presse de ses supplications. » Les pièges sont tendus de toute part, les embûches vont surgir. Le démon connaît la gravité de l'heure ; le monde croit les conquêtes plus faciles ; les sens ne sont pas encore déshabitués de leur pâture. Et pourtant la religion de l'honneur, au-
(i) Prov., xv, 25.
tant que la religion du baptême, exige une fidélité « qui ne fournisse à l'adversaire aucune occasion de médire » (2). Eh quoi ! c'est à l'instant où la faiblesse est plus désarmée, que le péril redouble, et que les assauts sont plus violents ! La tempête augmente au moment où la feuille est détachée du rameau ! Si dans les jours de bonheur et de calme, pendant les matinées printanières et les soirs étoiles, la prière devait couler intarissable des deux cœurs que la Providence semblait avoir affermis dans la paix, combien donc le cri de l'âme doit être plus aigu et plus poignant, à l'heure où il faut arracher son cœur aux flots de désespoir ou aux torrents adamiques qui menacent de l'engloutir ! Aussi ne suffit-il pas d'une simple prière, il faut des « obsécrations ». Un élan, un cri, n'est pas assez, il faut des « instances » semblables à ces litanies interminables, répétées, pressantes, dont les appels se multiplient au chevet de l'agonie, cette tempête.
(1) I Tim., v, 14.
« Qu'elle prolonge jour et nuit ses oraisons. » L'oraison est la communication avec Dieu. L'épouse ne faisait qu'un avec son époux : les deux existences étaient communes, le même toit abritait les mêmes affections, les mêmes espérances, les mêmes joies, les mêmes larmes, les mêmes craintes, les mêmes fêtes. C'était l'union idéale, continue. Il n'y avait pas un instant de solitude : celui des deux que la vie appelait au dehors laissait au foyer son cœur. Celle qui demeurait, envoyait sa pensée à la suite de l'absent. Ainsi, pendant les longues heures où le visage aimé n'était pas là, l'âme s'est accoutumée à converser, à voir, à entendre, à communiquer avec l'invisible, le lointain. Une mystérieuse puissance s'est développée en elle, qui lui permet d'échapper plus facilement aux sens, et de vivre très intimement avec l'être dont la main n'est point là, pressant la sienne. Les chrétiens n'ont pas d'autre puissance pour entretenir leur saint commerce avec Dieu. Ils savent que Dieu, pour être invisible, n'est point absent, « qu'il est là, debout » (i), prê-
(i) Apoc, in, 20.
LA VIDUITE 303
tant l'oreille (1). demandant lui aussi à être écoulé (2) . Telle est la loi du véritable amour, que le cœur n'a pas besoin des yeux pour aimer. Que les veuves s'en souviennent avec leur nouvel et divin époux, et ne terminent l'oraison du jour que pour commencer celle de la nuit !
Ce serait un admirable livre et des plus glorieux pour l'Eglise que celui où l'on montrerait réunies les vertus et les gloires de tant de saintes femmes qui durent au veuvage la prodigieuse élévation de leur âme, la fécondité de leurs bonnes œuvres, la forte sublimité de leurs vertus. La race des Monique, des Paule, des Mélanie, des Blésile, des Constance, des Clotilde, des Brigitte, des Chantai, suit d'un pas égal, quoique moins glorieux, « l'admirable génération des vierges » auxquelles le royaume de Jésus-Christ doit tant de beauté et tant de victoires.
« Si les vierges ont plus de grâce, dit Tertul-
(1) Ps. XLIV, II. (2) Ps. xxxni, 6.
lien, les veuves ont plus de vertu ; il y a plus de joies pour les unes, mais plus de labeur pour les autres » (i). La viduité, non moins que la virginité, est une vocation providentielle. L'empereur Théodose, touché de* la jeunesse de sainte Olym- .pie, privée à vingt-quatre ans de l'époux de son ^cœur, la pressait de contracter une alliance nouvelle et fort avantageuse. « Non ! répondit-elle ; si Dieu avait voulu que je vécusse dans cet état, il ne m'aurait pas enlevé mon mari : voilà qu'il m'a fait échanger les tribulations du mariage contre le joug suave de la continence, je serai fidèle à ses adorables desseins. »
L'Eglise primitive consacrait le rôle providentiel des veuves. Tandis que les vierges, plus timides, plus délicates, et mieux faites pour la vie contemplative, étaient jalousement gardées dans l'ombre tutélaire des temples, les veuves étaient enrôlées pour un ministère de charité et de zèle plus actif. L'admirable vieillard Ignace, qui teignit dans le
(i) Ad Uxor. L. II, c vm.
LA VIDUI1 É 305
sang" du martyre la majesté de ses cheveux blancs, ne manquait pas de saluer dans ses épîtres, « en même temps que le chœur des vierges, la forte assemblée des veuves » (1). L'apôtre saint Paul choisissait dans leurs rangs ces édifiantes et courageuses diaconesses, chargées de soigner les pauvres et les malades, d'exercer les saints devoirs de l'hospitalité, de préparer au baptême les catéchumènes de leur sexe, et d'être, souvent au péril de leur vie, les servantes des martyrs (2). Saint Augustin a vu cet idéal en sa mère et l'a décrit avec sa géniale piété. « Fidèle épouse d'un seul mari, elle s'était d'abord acquittée de tous les dévouements qu'elle devait a sa famille : elle avait religieusement gouverné sa maison, multiplié ses bonnes œuvres auxquelles toute l'Eglise rendait témoignage, élevé ses fils qu'elle enfantait dans de nouvelles douleurs chaque fois, ô mon Dieu, qu'elle les voyait s'éloigner de vous. Une fois veuve, et jusqu'à sa mort, elle fut tout entière à tous ceux qui vivaient en vous, Seigneur, unis
(1) Epist. ad Philipp. (2) Tim., v. g, 10.
par un commun baptême : pour tous sa sollicitude était si grande qu'elle paraissait leur mère, et ses services si humbles qu'on l'eût prise pour leur fille » (i). Ainsi la veuve chrétienne retrouve en Dieu un époux, dans l'Eg'lise un foyer, dans les saints qui vivent et travaillent pour Jésus-Christ, une famille, dans tous les chrétiens qui souffrent, des enfants.
Dans l'Ecriture sainte, qui est l'histoire de ses rapports avec l'humanité, Dieu a fait une place magnifique aux veuves,
Noémi poétise la tristesse et la beauté (2) ; Judith est l'héroïne de la vaillance, du patriotisme et de la liberté (3) ; Debbora, dit saint Ambroise, « est la femme qui juge Israël et le gouverne, la femme qui prophétise, la femme qui triomphe, la femme qui se couvre de gloire sur le champ de bataille, la femme qui conduit les guerriers au combat » ; Hiram, qui construit le Temple, est le
(1) Confess. Lib. ix, cap. 9.
(2) Ruth. (3) Jud., vin, 4.
LA V'IDUITÉ 307
fils d'une veuve , la veuve de Sarepta est la seule de toutes les femmes d'Israël qui soit jugée digne de donner l'hospitalité au plus grand de tous les prophètes (1) ; la plus effroyablement héroïque de toutes les femmes, la mère des Machabées, est évidemment une veuve (2) ; l'unique prophétesse du nouveau Testament est la vénérable Anne, qui a conservé la fidélité de ses souvenirs, dans la prière et la pénitence, jusqu'à l'âge de quatrevingt-quatre ans (3) ; un des plus grands miracles de l'Evangile est accompli en faveur de la veuve de Naïm (4) ; l'aumône bénie et louée par Jésus est l'obole de la veuve (5) ; enfin la plus sainte, la plus sublime, la plus divine des pures créatures, la Mère de Dieu, la Vierge Marie, passe la plus considérable partie de son existence dans le veuvage, et demeure à la fois un idéal et un encouragement parmi toutes celles à qui le deuil révèle les vertus et les travaux que la Providence attend
(1) III Reg., xvii, 9. Luc, (3) Luc, u, 37. v. 25. (4) Luc, vu, 11.
(2) II Mach., vu, 1 (5) Marc, xn, 43.
de leurs âmes désolées mais enfin libres, pour l'accomplissement de tout bien.
Car nul n'est apte aux œuvres de bienfaisance extérieure et de zèle courageux comme la veuve. Elle possède les trois éléments les plus féconds et les plus sûrs qui puissent contribuer au succès d'une mission chrétienne ici-bas. Elle est libre, elle est respectée, elle est forte.
Si légitime que soit l'affection d'une femme, et sainte l'obéissance vouée à son époux, il n'en résulte pas moins, pour elle, une préoccupation qui exclut, clans une certaine mesure, le service de Dieu et des pauvres. « La femme mariée, dit saint Paul, doit songer à ce monde, et complaire à son mari » (i). Il est admirable déjà qu'elle arrive à servir « les deux maîtres », quand son époux est l'ennemi de Dieu, sans manquer en rien d'essentiel, ni à l'un, ni à l'autre. « Elle est divi-
(i) I Cor., vu, 34.
sée (1) » toujours quelque peu. Elle appartient d'ailleurs à son mari, avant d'appartenir aux bonnes œuvres surérogatoires de la foi. Il n'y a pas pour elle d 'engagements possibles au point de vue du bien à remplir au dehors. Qui oserait demander à l'épouse, à la mère, de s'exposer à la contagion des lépreux, ou de verser sa fortune dans le sein des pauvres ? Sous ce rapport, le veuvage, qui donne aux profanes la licence, rend aux chrétiennes la plus précieuse et la plus sainte des libertés. « Liée, tant que son époux vit, dit saint Paul, elle est affranchie par la mort... bienheureuse si elle sait rester ainsi » (2). Nul ne s'interposera entre elle et Dieu. Nul ne l'empêchera de glaner, nouvelle Noémi, dans le champ de toutes les bonnes œuvres. Quand on faisait observer à sainte Chantai, qui travaillait sans relâche pour l'Eglise et les pauvres, qu'elle pourrait bien prendre un peu de repos, elle répondait : « Si je perdais un seul instant, je croirais faire un larcin à la religion et aux malheureux, auxquels j'ai con-
(1) I Cor., vu, 33. (2) I Cor., vu, 39, 40.
sacré mon existence ». Il y a dans cette facilité pour le bien, accordée à la veuve chrétienne, une providentielle compensation à la liberté néfaste des veuves légères, qui sont, plus que toutes les autres femmes, un élément de décomposition sociale. Rien n'est dangereux comme les tisons encore ardents d'un incendie mal éteint ; rien n'est fécond en bienfaisants résultats comme une vertu mise en pleine liberté.
Les sages1 veuves en imposent du haut de leur infortune, de leur expérience et de leur vertu, au monde qui vit de plaisirs, de folies et de vices. On voit bien quand leur affection est demeurée, sans en revenir, attachée aux êtres et aux choses de l'au-delà, que leurs efforts pour le bien sont désintéressés des choses d'ici-bas. Il est difficile de douter de la sincérité des cœurs qui saignent et des regards qui pleurent. Nul, d'ailleurs, n'est plus respecté du monde que ceux qui le dédaignent. Les mondains, si pervers et dont l'œil est si mauvais pour quiconque professe la vertu, épargnent davantage leurs interprétations perfides aux
LA VIDl'ITE .^1 I
démarches en deuil. Autant ils sont ironiques et irrespectueux pour les folles veuves, dès que les signes de la vanité commencent à reparaître, autant ils répugnent à profaner l'obstination des habits sombres. Saint François de Sales eut un jour un mot charmant à l'égard d'une jeune veuve : « Avez-vous dessein, lui dit-il, de vous remarier ? — Non certes, répondit-elle. — Alors, reprit-il, en désignant certains ornements qu'elle portait, il faut mettre bas l'enseigne. »
La plus grande puissance qui soit donnée pour accomplir le bien, est peut-être ce respect inspiré au monde qui salue et honore un détachement dont il est incapable. Il n'est pas d'action morale exercée sans cette autorité qu'on nomme le prestige. Les fronts ravagés de rides, les visages ravinés par les larmes, les cheveux gris, auréolés de sagesse et de vertu, ont un prestige incomparable.
La veuve est, par excellence, « la femme forte ». Il n'est pas de pieuse vierge qui ne soit forte devant Dieu. La sainte veuve l'est devant l'huma-
nité et la vie. Quoique la virginité constitue un état suréminent, un privilège incommunicable à toute autre sainteté, il semble cependant que dans l'ordre du bien extérieur à poursuivre, une action plus générale et plus vaste soit à la portée des veuves. Seules elles peuvent « accomplir toutes les bonnes œuvres » (i). Elles ne sont point soumises à ces pudibondes délicatesses qu'un rien effarouche, et qui doivent parfois rebrousser chemin devant les fonctions les plus saintes à remplir, et les douleurs les plus poignantes à soulager. Il est en elles des souffrances éprouvées, des expériences acquises, des désillusions vécues, des tempêtes vues de près, des douleurs analysées, des fermetés conquises sous le brûlant soleil du monde, qui ont amassé au fond de leur âme un trésor plus viril. Il semble qu'elles doivent mieux connaître certaines plaies de l'âme, mieux mesurer certains abîmes, mieux parler à certaines douleurs. Elles sont moins sœurs, elles sont plus mères ; elles sont moins anges, elles sont plus femmes.
(i) I Tim., v, 10.
LA VIDUITE 313
Il appartenait au Christianisme après avoir créé la virginité et sanctifié le mariage, de recueillir encore les épaves de la viduité, et de donner aux âmes désolées ce qui est plus que la gloire, plus que le bonheur : la fécondité dans le bien et la grandeur dans la vertu.
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