PS. XLV
l'avenir, peuvent se dire d'une voix ferme, et à laquelle aucun événement ne donnera jamais de démenti : Qui nous séparera ? (i).
Qui pourra, ô aimé, te ravir l'affection de mon cœur ? Qui pourra, ô Dieu, vous enlever la fidélité de nos âmes ?
L'Esprit qui méprise la chair (2), le Dieu qui l'a maudite en son péché (3), et ne l'acceptera pas là-haut avec ses instincts même purifiés (4), se l'est cependant réconciliée en vue du sacrement qui la sanctifie : et c'est lui qui a dit cette parole étonnante pour tous ceux qui savent combien sont douloureux et sacrés les combats contre la convoitise et les sens :
« Que ton amour soit béni ! Réjouis-toi avec l'épouse de ton adolescence, qu'elle soit pour ton cœur comme la biche très chère, et le faon gracieux. Enivre-toi de sa tendresse, et trouves-y ton bonheur de tous les jours. » (5).
(1) Rom., vin, 35. (4) Marc, xn, 25.
(2) Rom., vin, 13. (3) Prov., v, 19.
(3) Joan., 1, 13.
L AMOUR CIIRKTIF.N
Tant était vraie déjà cette affirmation du Concile de Trente : « La grâce qui sanctifie les époux, élève, perfectionne et affermit leur amour naturel. » (i).
Réjouissez-vous de cela, ô chrétiens ; le fardeau commun est assez lourd à certaines heures, pour bénir le Dieu de l'Evangile qui lui communique tant de douceurs inconnues aux enfants du siècle.
(i) Sess., xxiv, de Matrim.
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Quelle est la loi du foyer ? A quel principe tutélaire les époux peuvent-ils demander quelques garanties de calme dans le bonheur, et de progrès dans le bien, pour les jours qu'ils passeront ensemble sous le toit conjugal ?
Ce petit coin de terre, cet abri si modeste parfois, est à peu près tout l'univers pour eux. Après avoir contenu tous les rêves, il renferme toutes les réalités. Un ancien avait réussi à introduire le poème entier de l'Iliade dans une coquille de noix. Il y a de plus longs poèmes, il y a aussi des tragédies et des idylles, il y a des cœurs qui saignent et des cœurs dilatés, il y a des mondes de
douleur et de joie, entre les murs étroits de cet imperceptible empire qui s'appelle : foyer.
Or, trois régimes différents peuvent présider à sa constitution et à sa vie de chaque jour : l'oppression, l'anarchie, la concorde.
Se trouve-t-il encore quelqu'un pour le nier ? Jusqu'au jour où la vérité chrétienne est venue délivrer le monde, et partout où quelque influence évangélique n'a point pénétré, la plus hideuse tyrannie a été la loi suprême du foyer.
Il n'est point nécessaire de raconter encore cette répugnante histoire de l'oppression conjugale, décrite ailleurs (1) et tant de fois. Le paganisme ancien ou moderne n'a guère que des passions ou des égoïsmes à accoupler, c'est-à-dire des fauves à enchaîner ensemble. L'un des deux époux étant le plus fort par sa nature, l'autre devra subir l'inéluctable loi. Une certaine concorde peut régner tant que dure la communauté des intérêts qui
(1) Du Mariage au Divorce. Chap. I et II.
EE FOYKK CHRÉTIEN
changent, ou la conformité des goûts qui se modifient ; mais cette concorde est accidentelle comme les intérêts, et passagère comme les goûts. Elle n'a pas son origine dans les profondeurs de l'âme. Le mariage païen a reçu du péché originel un héritage dont il ne peut s'affranchir. Né du Dieu Créateur, il a été blessé, déséquilibré par la chute, et il porte dans ses entrailles mêmes une cruelle ironie : deux êtres devaient primitivement se donner l'un à l'autre ; depuis, au lieu de se donner, ils se prennent mutuellement, et il y a un abîme réel entre se donner et se prendre. C'est la grande loi tyrannique de la concupiscence, qui les jette l'un dans les bras de l'autre, pour s'assouvir ; et si, pour s'assouvir, il leur fallait se dévorer, ils se dévoreraient. C'est bien grâce au Père céleste seul qui a fait, des joies de la femme, la condition des plaisirs de l'homme et réciproquement, que les serments d'amour échangés entre les enfants d'Adam et d'Eve ne sont pas une sorte de défi entre les plus terribles et les plus impérieux des adversaires.
Ceux qui ne croient pas cela, ont simplement à observer, non pas chez les sauvages, mais dans la société la plus civilisée, comment se conduit l'amour sans frein religieux, lorsqu'il est de son intérêt d'être cruel.
Une force qui peut être indifféremment un délire de tendresse ou une frénésie barbare, au gré d'accidents tout extérieurs, ne saurait être regardée comme un principe sûr et constant de paix commune et de liberté mutuelle. Elle est une force aveugle de la nature, voilà tout. Suivant les phénomènes que le hasard produira dans son voisinage, ses effets s'appelleront expansion ou explosion. Réglée et surveillée par la puissance supérieure de la grâce, sa loi ordinaire sera, dans l'ordre moral, le don de soi ; abandonnée à elle-même par la licence irréligieuse, son action normale sera, dans le même ordre, l'oppression.
Rien n'est brutal comme cette vérité.
Si le joug tyrannique est secoué, le mariage deviendra anarchique, ce qui n'est pas un remède,
car l'anarchie n'est rien autre qu'une double et mutuelle tyrannie, avec des alternances de supériorité et de sujétion pour chacun des conjoints, tantôt victime, tantôt bourreau, sinon les deux en même temps. Car, une fois encore, l'indifférence ne peut pas exister dans la vie commune des âmes, telle que l'impose l'état conjugal. Il y a quelques semaines un aimable moraliste (i) qui s'est fait en France le pontife de la religion naturelle, écrivait de charmantes pages sur les mariages modernes, où se rencontrent parfois de si bizarres mélanges. Il leur a jeté un mot des plus joliment trouvés qui puissent être, pour leur indiquer le remède à leurs divisions. La plupart des ménages étant composés, dit-il, d'un pouvoir laïque, qui est le mari, et -d'une autorité religieuse, représentée par la femme, les époux n'ont qu'à faire un concordat... Il dit une foule de choses à propos de ce concordat : il trouve l'occasion de rééditer, quoique d'une façon fort civile, une vieille calomnie contre l'Eglise catholique qu'il accuse de déli-
(i) M. Jules Simon. La femme du XX' siècle.
vrer des billets de confession moyennant une aumône, et sans qu'on se soit présenté au saint tribunal ; il s'extasie devant la belle coutume de l'Eglise protestante qui fait présent d'une Bible aux nouveaux mariés. Il n'oublie qu'un point : démontrer l'efficacité d'un concordat, et même en prouver la possibilité entre des âmes que la passion antireligieuse du mari et la fidélité catholique de la femme rendent irréconciliables. Comment se fera encore un concordat entre les antipathies des deux caractères ? entre des répugnances, invincibles quelquefois ? entre des cœurs qui se seront un jour mutuellement blessés à ces profondeurs où n'arrivent plus les remèdes ? Il est facile quand on est optimiste de s'en tirer avec des mots spirituels. Ces mots-là ne changent malheureusement rien à de pareilles réalités.
Certaines transactions peuvent exister entre des ennemis qui n'ont que des rapports accidentels ; mais quand toute la vie est engagée, il faut plus et il faut mieux pour être en paix. Un accord, si parfait soit-il, n'a jamais été l'harmonie, quoiqu'il
en relève. Quand le principe de la vie morale n'est pas commun entre les époux, et que l'aspiration fondamentale n'est pas unique, il ne faut pas parler de concorde. On voit cela bien souvent clans les ménages modernes où il y a disparité de caractère ou de culte (l'Eglise n'a pas fait sans raison de cette dernière un empêchement au mariage) et dans lesquels cependant un homme qui aime la paix ne se fait pas oppresseur, et une femme dont les mœurs ont quelque douceur ne se fait pas mégère. La vie conjugale y manque de la base commune, de la pierre angulaire qui fait l'unité du ménage comme elle fait la solidité de la maison. Elle ne réunit plus que la politesse de deux indifférences. Chacun des conjoints place en dehors •du ménage le centre de son affection et de sa vie. Ce n'est plus la division violente qui sépare l'oppresseur de l'opprimé, c'est la division paisible mais profonde et toujours sans remède. Cette division n'en est pas moins un sacrilège constant contre la sainte institution du Dieu qui a établi, sous le nom de mariage, l'union la plus intime qu'on puisse concevoir.
D'ailleurs, cette paix dans l'anarchie ne peut être encore que très accidentelle et passagère. Elle durera tant que les plaisirs que l'homme prend en dehors du foyer ne seront pas gênés, tant que les distractions que la femme cherche le plus loin possible de son mari ne seront pas entravées par ce même mari soucieux de son honneur. Combien de temps cela peut-il persévérer entre des gens qui ne font qu'un, devant la Société, et pour la plus grande portion de leur vie ?
Quiconque est bon chrétien conforme sa vie à la loi chrétienne.
La loi chrétienne, en ce qui concerne le mariage, a fait entre l'époux et l'épouse le plus admirable et le plus équitable partage : elle attribue au mari l'autorité, en donnant à la femme l'influence ; elle inspire à celui-ci la tendresse, en imposant à cellelà la soumission.
Voici les articles de ce code divin :
Autorité : L'homme est le chef de la femme (i).
Influence : L'homme infidèle sera sanctifié par son épouse fidèle (2).
Tendresse : Votre épouse est votre chair, nu) ne hait sa propre chair, au contraire, il la nourrit et la choie (3).
(2) I Cor., vu, 14. (3) Ephes., v, 30.
(1) Ephes., v, 23.
Soumission : Que les femmes soient soumises à leurs maris (i).
Comment des moralistes qui paraissent expérimentés, sages et de bonne foi, peuvent-ils chercher ailleurs que dans la religion chrétienne l'idéal du foyer conjugal ?
L'autorité du mari ne procède ni de sa force physique, ni de la tyrannie légale, ni de l'influence passionnelle. La force physique est souvent obligée de le céder à la supériorité intellectuelle et morale ; la tyrannie légale engendre à tout propos l'insurrection ; l'influence passionnelle est toute à l'avantage des femmes. Cette autorité repose sur la primauté donnée par la sagesse et par la foi qui domine et illumine la vraie sagesse humaine. « Que les femmes soient soumises à leurs maris, comme elles le sont au Seigneur, car l'homme est le chef de la femme comme le Christ est le chef de l'Eglise, dont il a racheté le corps. Aussi, de même que l'Eglise est soumise au Christ, que les
(i) Ibid., 22.
femmes soient, en tout, soumises à leurs maris » (i).
C'est un véritable miracle, et l'un des plus grands du Christianisme, que la régénération accomplie suivant cet admirable programme. La foi chrétienne a trouvé l'homme qui s'abrutissait en écrasant la femme. Du même coup elle a élevé, et dans une proportion immense, l'autorité de l'époux, en délivrant l'épouse. Le mari reçoit comme un rayon de divinité : Sicut Domino. Ce n'est pas seulement « toute paternité » (2) qui descendra de Dieu, c'est aussi de Dieu que viendra la haute et douce majesté de l'époux (3). Ce dernier commandera comme le Christ : un pouvoir sans limite lui est donné pour inoculer la vertu, la pureté, le bien, à l'âme de son épouse. Son empire sera absolu, comme un joug que nul ne peut briser, mais l'amour, l'intelligence et la tendance au bien le feront aussi « suave et léger » (4) que pos-
(1) Ephes., v, 22, 23, 24. (3) Ephes., v, 32 ; Ps.
(2) Ephes., ni, 15. xvin, 6.
(4) Ma»., xi, 30.
sible. Pas un de ses ordres ne devra être négligé, mais toutes ses paroles seront « des paroles de vie » (1). Tous les êtres que le soleil réchauffe, éclaire et vivifie, songent-ils à se plaindre de ce qu'ils ne peuvent en rien se révolter contre l'astre inéluctable ?
Il n'y a rien de si admirable dans le mariage du chrétien que cette œuvre entreprise, poursuivie et consommée par lui qui s'appelle : l'éducation et le perfectionnement de l'épouse. A côté du hideux malfaiteur qui reçoit une jeune fille pure, des mains de sa mère, pour abuser ensuite du pouvoir marital en éteignant la foi de son âme, et en dépravant la vertu de sa chair, il y a le noble époux qui lui donne une intelligence, une force, une grandeur, qu'elle ne pouvait recevoir que de lui. Si profonde, en effet, que soit l'action éducatrice d'tme mère, il reste dans l'âme d'une jeune fille, créée pour l'amour, je ne sais quel sanctuaire fermé (2), quelles régions inaccessibles, qui sont
(1) Cant., iv, 12. (2) Ephes., v, 26.
ignorées d'elle-même : celui-là seul y portera le vrai, le beau et le bien, à qui il sera donné d'y pénétrer. D'où vient qu'il y a une transformation si grande et comme un être nouveau, dans la femme d'aujourd'hui, comparée à la jeune fille qu'elle était hier ? Le changement d'aspect, la métamorphose qu'elle subit aux yeux de la société, n'est rien en comparaison du changement qui s'est opéré en son âme. A cette âme nouvelle il faut ui\ maître, un initiateur. Les mères sont les nourrices, des âmes de femmes, les maris en sont les éducateurs. Le seul être supérieur auquel il soit donne d'être plus aimé que la mère, a des devoirs plus graves et une charge plus sainte encore que celleE ci. Ce coeur de cire lui est livré, comme réduit eg fusion par la douce chaleur des affections printanières ; cette fine argile est mise entre ses mains, plus tendre et plus malléable, pénétré qu'elle est de la rosée du matin : à lui d'en modeler les coiy tours délicats et d'en tracer, pures et belles, les lignes définitives. Si la femme jeune conserve des traits d'enfant, c'est qu'elle a encore une âme d'enfant, qui attend son éducation dans la ten-
dresse. On voit d'ailleurs qu'à l'heure où elle est devenue mère, c'est-à-dire éducatrice à son tour, quelque chose de plus viril s'accentue dans ses traits, marquant la formation achevée de son âme.
Il est bien doux d'acquérir un chef-d'œuvre : il est bien plus doux encore d'y collaborer.
Le christianisme nous a tellement habitués à ses bienfaits que nous finissons par ne plus les apprécier. Il faut de temps en temps entendre quelque cri païen, ou voir quelque hideux éclair échapper au vieux foyer qui vit toujours sous la cendre, pour apprécier, par le contraste, tout ce que l'humanité en général et la femme en particulier doivent à l'esprit évangélique. Ainsi, que Balzac ait été ironique ou non, beaucoup de gens sans religion qui s'occupent de refaire l'éducation de leur moitié, ont transporté dans la vie réelle l'odieuse barbarie de cette page du grand romancier :
« La femme est une propriété que l'on acquiert
par contrat, elle est mobilière, car la possession vaut titre : enfin, la femme n'est à proprement parler qu'une annexe de l'homme ; or, tranchez, coupez, rognez, elle vous appartient à tous les titres. Ne vous .inquiétez en rien de ses murmures, de ses cris, de ses douleurs ; la nature l'a faite à notre usage et pour tout porter : enfants, chagrins, coups et peines de l'homme. Ne vous accusez pas de dureté. Dans tous les codes des nations soidisant civilisées, l'homme a écrit les lois qui règlent le destin des femmes sous cette épigraphe sanglante : Vœ Victis ! Malheur aux faibles ! »
Pauvre femme, divine ébauche que l'homme moderne ne prend que pour la livrer davantage à elle-même, et la priver de celui qui, plus chrétien, l'eût conduite à cette perfection relative qui est une des plus heureuses nécessités de sa nature et de sa vocation ! A quoi bon avoir captivé toutes les tendresses de ce cœur, et toutes les confiances de cette âme ? A quoi bon s'être constitué le maître absolu, exclusif, de tout ce trésor? Ils prennent le marbre et l'or, ils usurpent la matière précieuse,
l'élément divin : puis, au lieu de sculpter avec amour, de ciseler avec respect, ils oppriment, ou ils profanent, ou ils délaissent ce qui devait, entre leurs mains, devenir la vraie Beauté !
Il est un abandon qui fait saigner le cœur des femmes, c'est l'abandon de l'homme adultère ; il en est un autre bien plus triste, qui fait pleurer les anges, les frères de leurs âmes, c'est l'abandon de celui qui, restant fidèle au corps de l'épouse, demeure étranger à la plus divine portion de son être. Bien plus, la chair étant l'ennemie de l'esprit, on voit ceux qui n'épousent que la chair faire alliance et conspirer avec elle contre l'âme de leur épouse.
Pour le chrétien, le temple, si beau soit-il, ne lui fait pas oublier le céleste habitant dont il est la demeure. Ce qui possède le plus profondément l'intelligence étant la foi, ce qui pénètre au plus intime des pensées étant Dieu, ce qui va le plus loin dans l'intimité de l'âme étant la conscience, nul n'est mieux le maître de son épouse que le mari chrétien, car il règne sur son épouse par la
foi, au nom de Dieu, et selon la conscience. Tout ce qui éclaire cette foi, tout ce qui étend le règne de ce Dieu, tout ce qui affine et sensibilise les délicatesses de cette conscience, tout cela lui est précieux et cher, autant que lui est précieuse et chère la possession de cette âme sans laquelle l'amour n'est qu'une vanité grossière. Les sombres et malhonnêtes jaloux qui coupent toute communication : entre l'âme des femmes et la religion, seule capable de rendre ces dernières saintes et pures, sont deux fois criminels. Mais l'heure vient presque toujours où ce crime ouvre pour eux la porte a. d'indicibles châtiments.
« Aimez vos femmes, ô époux, comme le Christ a aimé son Eglise », pour les faire plus belles moralement, plus fortes dans la vertu, plus saintes par la grâce. Ne vous lassez point d'enrichir sans cesse le chef-d'œuvre, de nuances de plus en plus exquises ; travaillez sans trêve à perfectionner les traits de l'idéale statue. Les âmes sont bien plus belles et bien plus susceptibles de beauté que la matière, et l'on a vu des sculpteurs s'éprendre
d'un mystérieux et croissant amour pour le marbre que modelait leur ciseau.
Les femmes chrétiennement soumises à leurs époux sont toutes-puissantes pour les sanctifier.
Il faut bien qu'il en soit ainsi dans la régénération, puisque dans la déchéance la femme, se r vile ou révoltée, est la plus fatale influence qui puisse dominer l'homme et le conduire à tous les abîmes.
Puisque l'une est « la pourriture de ses os, » il faut bien que l'autre soit la « pure couronne de son front » (1). Puisque l'une détruit le foyer, il faut bien que l'autre l'édifie (2). L'une ayant été l'iniquité même de l'homme (3) et l'ayant conduit à la mort (4), à l'autre de le rendre bon, heureux et de doubler les jours de sa vie (5). Il a été moins
(1) Prov., xii, 4. (4) Eccli., xxv, 33.
(2) Prov., xiv, 1. (5) Eccli., xxvi, 1.
(3) Eccli., xlii, 14.
dangereux pour l'époux de vivre dans l'antre du lion que d'habiter avec la première (i) ; la seconde résumera pour lui le bonheur, et lui apportera la joie dans le Seigneur (2). Il est juste que le bien engendre tout bien (3) là où le mal a engendré tout péché et tout malheur (4).
Et c'est pourquoi l'histoire de l'influence morale des épouses vertueuses est si belle, depuis l'avènement de l'Evangile.
Nulle société ne leur doit autant que la société chrétienne ; nul pays n'a contracté à leur égard une dette de reconnaissance comparable à celle de notre cher et beau pays. On admire, d'une façon trop exclusive peut-être, la bienfaisance si délicate et si généreuse des femmes chrétiennes dans l'ordre matériel. Leur voix a été si douce aux malheureux, leur main si légère aux blessés, leur cœur si tendre aux orphelins, leur frêle bras si complaisant aux vieillards, leur charité si com-
(1) Eccli., xxv, 23. (3) Eccli., xxvi, 16.
(2) Prov., xviii, 22. (4) Eccli., xxv, 33.
pâtissante au vice lui-même, frappé ou repentant, qu'on a oublié le reste, ce qui se voit moins (i), comme disait l'époux du Cantique. C'est pourtant une divine histoire que celle dont les pages retracent l'action morale et chrétienne du plus bienfaisant des génies, le plus proche des anges dans l'ordre de la pureté et de l'amour.
Pour ne parler que de celles dont toute l'humanité sait le nom, saint Rémi n'aurait jamais baptisé les Francs, si l'admirable et vaillante Clotilde n'avait jeté le rude Clovis dans ses bras. Le jour où l'idéale Radegonde, femme de Clotaire Ier, prenant le voile, brise en morceaux un superbe cercle d'or, et le distribue aux pauvres, elle ne fait que laisser à l'histoire un symbole des trésors de vertu dont elle a enrichi notre race. Les Pères du concile de Tours reconnaissent que la foi, attiédie depuis Clotilde, s'est ranimée à la chaleur de son âme. Sainte Bathilde, fondant un célèbre monastère pour la propagation de la science et l'affermissement de la foi, et s 'appuyant
(i) Cant., iv, i.
sur son autorité de reine pour déclarer avant tout autre souverain « que tout esclave devient libre en mettant le pied sur le sol français », est l'initiatrice dans le vieux monde de ces deux grands mouvements qui le transformeront au nom de la science et de la liberté.
Blanche de Castille, avant d'être la mère de saint Louis, est l'épouse admirablement sage en qui Louis VIII trouve son bon génie durant vingt-six ans d'union. La sage et charitable Madame de Maintenon n'a mérité les grossières calomnies qui poursuivent sa mémoire que par l'heureuse influence de sa vertu sur le plus beau et le plus malheureux des règnes. Marie Leczinska sauve la noble maison de France d'une apostasie totale dans les impuretés du xvine siècle. Que de pages d'or il faudrait extraire des annales de toutes les royautés, pour dérouler la suite de ces magnifiques influences féminines ; et que de livres doux, émus, consolants, il faudrait écrire, si l'on voulait raconter toutes les histoires oubliées et tous les poèmes inconnus, de la femme qui passe à côté de l'homme, deux fois puissante et deux
fois belle, dans la grâce et le rayonnement de sa vertu !
Saint Paul l'a écrit : « La mission de la femme fidèle, son œuvre, est de sanctifier son mari infidèle » (1). Son époux lui apparaîtra dans sa noblesse totale le jour où Dieu sera rentré, par la sainteté, dans son âme. Les jeuies filles modernes ont raison de trembler devant les athées ou lés païens qu'on leur propose pour époux. C'est folie, si l'on veut vivre ici-bas avec un peu de paix et de bonheur, si l'on cherche un mari pour les joies légitimes qu'il promet, c'est folie de lier sa destinée au sang de Julien l'apostat, quand on a dans ses veines du sang de sainte Elisabeth de Hongrie. Mais si l'on a l'âme ferme et la foi décidée, si l'on sent, en même temps, au fond de soi-même les brûlantes morsures du saint zèle, c'est une œuvre admirable et que Dieu seul pourra louer assez, d'immoler le bonheur de sa vie à la conversion d'une âme. Une des plus belles gloires de
(1) I Cor., vi, 14.
cette splendide impératrice qui s'appelait sainte Théodosie, est d'avoir converti son mari, l'iconoclaste Théophile et d'avoir au lit de mort « remis l'esprit de ce dernier entre les mains des anges ». l'Eglise qui désapprouve d'une façon générale les mariages mixtes et fait un empêchement de la disparité de religion, en accorde plus facilement dispense lorsque la partie catholique est la femme. Elle n'a pas oublié le mot de saint Paul : « L'époux infidèle est sanctifié par la foi de son épouse ».
Les philoisophes naturalistes, pour ne pas vouloir accepter la seule religion vraie qui est le catholicisme, tombent dans de bien singulières illusions. « Et je dis aussi aux femmes, écrit l'un d'eux, puisque vous êtes ou pouvez être, quand vous le voudrez, les maîtresses des mœurs qui adoucissent la grossièreté des hommes, servezvous de votre force ». (i) Or, dans l'histoire de quel peuple, M. Jules Simon a-t-il vu les femmes
(i) Jules Simon. La Femme au XX' siècle, page 32.
non chrétiennes être les maîtresses des moeurs — des bonnes mœurs s'entend — et avoir adouci la grossièreté des hommes ? A part quelques trop poétiques histoires d'épouses grecques, de matrones romaines, et quelques paroles de mères iacédémoniennes monstrueusement viriles, on ne voit nulle part la femme livrée à elle-même réussir à imposer des mœurs plus pures et plus douces à la brutalité de ses seigneurs et maîtres. Et si, curieux, nous cherchions l'origine « de la déférence et du respect » qui ont rendu la femme au foyer l'objet d'un doux et charmant culte, ou encore « de ces conventions bien établies, que personne n'oserait enfreindre, et grâce auxquelles toute faible qu'elle est, elle fait trembler un homme qui., etc. » (i) il ne faut pas remonter plus haut que l'Evangile, ni chercher au-delà du monde chrétien.
Un philosophe dont la voix est une de celles qui dominent, parmi les païens modernes, le bruit
(1) Jules Simon. La Femme au XX9 siècle, page 30.
de la mêlée intellectuelle fait, sans ambages, sa déclaration de principes en matière féminine, et formule avec sa brutalité tudesque les conclusions logiques de l'athéisme qu'il professe :
« Les femmes sont le sexus sequior, le sexe second à tous égards, fait pour se tenir à l'écart et au second plan... Il est ridicule de leur rendre hommage, et cela même nous dégrade à leurs yeux. La nature, en séparant l'espèce humaine en deux catégories, n'a pas fait les parts égales... C'est bien ce qu'ont pensé de tous temps les anciens et les peuples de l'Orient ; ils se rendaient mieux compte du rôle qui convient aux femmes, que nous ne le faisons avec notre galanterie à l'ancienne mode française et notre stupide vénération, qui est bien l'épanouissement le plus complet de la sottise germano-chrétienne. » (i)
En face d'aussi odieuses déclarations, il faut savoir gré à M. Jules Simon de son programme. Etant donné cependant qu'il s'appuie sur la reliai) Schopenhauer.
LE FOYER CHRÉTIEN 6l
gion naturelle et non sur le christianisme intégral pour établir ses théories et ses espérances ; il est difficile de ne pas les considérer comme de belles utopies. Bien plus, on ne saurait concevoir qu'il ait conçu ce système qui malgré tout lui fait honneur, autrement que d'après les préceptes et les résultats d'une religion surnaturelle à laquelle il se défend de croire.
« ...Revenez, dit-il, à l'ancien système. » Lequel ? celui de Messaline ou de Marie Leczinska ? On va le voir : « Luttez contre le vice avec toutes les forces de la vertu. Ne la rendez pas farouche, elle est aimable dans son austérité. Elle a toutes les forces sociales à son service : l'amour filial, qu'il faut entretenir avec soin, car c'est de lui que découlent toutes les vertus, comme d'une source féconde et bénie ; l'amour conjugal, que vous avez mille moyens de retenir ; l'honneur du foyer dont vous êtes les dépositaires ; les traditions de famille, que vous enseignez, que vous respectez, que vous faites aimer ; la vieille morale de nos
pères, qui, en réalité, est la morale de nos mères, car ce sont nos mères qui l'enseignent aux petits enfants parmi leurs premiers baisers, et qui nous l'enseignent pendant toute notre vie en la pratiquant ; la foi paternelle... dont il ne faut pas nous imposer les pratiques, mais qu'on peut tout doucement nous apprendre à respecter d'abord, et peut-être, avec le temps, à aimer. Et vous pouvez aussi lutter contre la littérature dépravée, de mauvais goût et de mauvais lieu, avec tous les chefsd'œuvre de l'esprit humain qui seront, si vous voulez, vos auxiliaires naturels. Quelle belle bataille à livrer ! Quelles puissantes ressources ! Quelle joie d'être ainsi entourés et aidés de tout ce qui est beau et de tout ce qui est saint ! Et quel prix de la victoire ! Le salut des enfants, la paix du foyer, le relèvement de la patrie. »
Voilà bien un admirable programme et digne de l'intelligence très patriotique et très aimable qui l'a si bien formulé. Mais où est la femme qui la mettra en œuvre ? Il y a bien, dans les familles réellement chrétiennes, des épouses et des mères
qui font encore mieux que cela, nous le savons tous. Mais en dehors de la foi, cette tâche est trop lourde pour les grandes et petites passions, pour les vanités et l'orgueil, pour les instincts capricieux, pour les besoins de plaisirs, qui constituent le fond même de la nature chez les femmes que le surnaturel n'a pas régénérées, et qui ne vivent pas de ce surnaturel Quoique nous n'ayons pas de païennes accomplies sous les yeux, il nous est bien facile d'observer et de classer par catégories toutes les épouses qui ont déserté l'église ou refusé d'y entrer. Aux unes l'intelligence fait défaut, et c'est le plus inguérissable des maux quand les lumières supérieures de la foi ne viennent point y suppléer ; aux autres, la vertu manque, et il faut beaucoup de vertu pour suivre les conseils de M. Jules Simon ; que reste-t-il, sinon des femmes philosophes et des femmes légères, des bas-bleus et des poupées ?
Il est bien évident alors que l'ancien système est celui de Clotilde ou de Blanche de Castille, c'est-àdire de la sainte femme qui devient, sous l'in-
fluence de la grâce divine, l'ange terrestre, le véritable ange gardien de la vertu, le bon ange du foyer.
Jamais la femme ne serait devenue la dame de la civilisation et la maîtresse du foyer, si elle n'avait fait alliance avec le Dieu de la religion positive. Elle a conquis sur l'homme, dans le domaine moral, une supériorité éclatante et qui n'est pas un des moindres miracles de l'histoire, du jour où elle a été iplus chrétienne que lui. Il est impossible d'expliquer, en dehors de la vie des saintes de l'Eglise catholique, l'action exercée par cet être faible qui a régénéré non seulement le foyer conjugal, mais encore les nations européennes et toute la civilisation. Ceux-là seuls qui ne savent rien, ou n'ont pas souci de la justice, le nieront : mais la gloire des chrétiennes de tous les pays et de tous les temps est trop haut placée désormais, pour qu'on puisse lui porter atteinte. Notre pays le sait mieux que tout autre pays, car, parmi les femmes chrétiennes et les saintes, la plus belle et la plus noble place est aux femmes françaises.
Revenons au foyer : pins l'épouse est saintement soumise à l'époux, plus celui-ci s'abandonne à la bonne et douce influence de celle-là ; la vertu chrétienne lui apporte pleine, enivrante, totale, cette immense revanche qui lui était due depuis l'avilissement et le martyre que lui avait imposés le paganisme. Quand les deux époux sont chrétiens, le plus pur, le plus vrai, le plus solide des bonheurs entre dans leur demeure avec le Dieu qu'ils adorent ensemble. Il est admirable de penser combien, dans l'ordre naturel, les deux âmes de l'homme et de la femme, sont faites pour s'harmoniser et se suppléer : l'âme féminine avec ses instincts plus tendres, ses sens plus délicats, son atmosphère plus primitive et plus pure, est à l'âme de l'homme, ce que la nuit « qui porte conseil » est au bruit, à l'agitation et aux batailles du jour. Quand l'Esprit-Saint a dit de l'épouse cette belle parole : « Le cœur de son mari se repose sur elle » (1), il est bien évident qu'il a
(1) Prov., xxxi, u.
parlé de toutes les confiances possibles : celle de l'esprit et celle de l'amour. Il est bon, dans les luttes de l'intelligence, de pouvoir prendre les conseils du génie : mais le génie est rare, l'homme qui le cherche ne le trouve pas toujours. C'est pourquoi la Providence a placé, à côté du plus grand nombre de ceux qui sont à elle, un élément ici-bas qui remplace le génie et vaut quelquefois mieux que lui : la fidélité. La sagesse éclaire, parce qu'elle montre le vrai ; la vertu éclaire aussi parce qu'elle montre le bien. Dans les réalités le vrai et le bien se confondent, ils ne sont même que les aspects différents du seul trésor qui vaille la peine d'être apprécié ici-bas.
Ce n'est donc pas sans en recueillir dès ce monde les fruits les plus suaves, que les époux chrétiens vivent dans l'unité de la foi et la communauté de^ espérances éternelles. Eux seuls se possèdent dans l'union des âmes, qui est une surhumaine et divine béatitude, car Dieu seul peut en être le lien. « Ils fréquentent ensemble, dit saint Jean Chrysostome, la maison du Père céleste,
et vont ainsi à la source de toutes les bénédictions. Voyez comme ils en sortent : l'époux plus respectable aux yeux de son épouse, la femme plus aimable au cœur de son mari ; car c'est la beauté intérieure qui donne à la femme son charme le plus exquis. Le prestige mutuel n'est ni dans les ornements empruntés à l'art, ni dans la richesse ou l'élégance des parures ; mais dans la chasteté, dans la fidélité rigoureuse à ses devoirs, dans une crainte de Dieu qui ne se dément jamais. Ce prestige ne craint ni les retours de l'âge, ni les ravages de la maladie, ni les outrages du temps. Epoux et épouses, appliquez-vous donc à donner de plus en plus le rayonnement surnaturel à votre âme ! » (i).
(1) J. Chrys , Iloni. in Par.
« Le premier essai de la vie a deux pendant lequel une femme est encouragée par l'espérance du bonheur, par le sentiment encore neuf de ses devoirs d'épouse, par le désir de plaire, par la vertu si persuasive au moment où elle montre l'amour d'accord avec le devoir, se nomme la lune de miel. Comment peut-elle durer long-temps entre deux êtres qui s'associent pour la vie entière, sans se connaître parfaitement? S'il faut s'étonner d'une chose c'est que les déplorables absurdités accumulées par nos mœurs autour du lit nuptial fassent éclore si peu de haines ! Mais, que l'existence du sage soit un ruisseau paisible et que celle du prodigue soit un torrent ; que l'enfant dont les mains imprudentes ont effeuillé toutes les roses
sur son chemin ne trouve plus que des épines au retour ; que l'homme dont la folle jeunesse a dévoré un million ne puisse plus jouir pendant sa vie des quarante mille livres de rente que ce million lui eût données, c'est des vérités triviales si l'on songe à la morale, et neuves si l'on pense à la conduite de la plupart des hommes. Voyez-y les images vraies de toutes les lunes de miel ; c'est leur histoire, c'est le fait et non pas la cause. »
Le romancier philosophe qui écrivit ces lignes a rarement mieux dit. Rarement aussi un mal fut plus commun que celui qu'il dénonce en son style piquant. L'ivresse conjugale n'a qu'un temps. La satiété suit. L'indifférence vient après. Quelquefois la répulsion ferme la marche. Mais ce mal est-il sans remèdes préventifs ? Faut-il s'y résigner comme à une fatalité inéluctable ? Le bonheur des méchants comme un torrent s'écoule : l'amour nuptial des justes s'enfuit-il, entre les rives du saint mariage, avec la même rapidité ?
Non, il n'est pas possible que les noces honnêtes aient le même lendemain écœuré, désillusionné,
amer, que les orgies, car il y a entre les unes et les autres d'essentielles différences.
La conscience humaine ne saurait plus où trouver l'équité immanente que Dieu a fait résider dans les choses, si un même dégoût de soi, un égal mépris de l'amour et de la vie, attendaient ceux qui se ruent au plaisir comme des brutes, et ceux qui, en goûtant' au breuvage, traitent la coupe avec honneur (i) ; ceux qui ne respectent aucune des mesures que la Providence a imposées aux flots de la concupiscence comme aux flots de la mer, et ceux qui, sages et sobres, se rappellent, jusque dans le mystère charnel, cette parole d'un saint Père : « L'homme qui n'a plus rien à refuser à ses sens, n'a plus rien à donner à son âme. »
Il n'est pas inutile d'étudier cette influence bienfaisante du respect et de la sobriété sur la durée du bonheur conjugal.
(4) Thess., iv, 4.
Il faut à l'amour une idole.
Le principe de l'amour est divin : c'est parce que son principe est divin qu'il est naturellement sublime quand il est pur, et qu'il- est si effroyablement puissant quand il est dévoyé. Le terme de tout amour est Dieu, ou quelque chose de divin. La plus haute tendance de l'amour qui est la sainteté, jette, en effet, l'âme des privilégiés de la grâce dans la substance divine comme en un gouffre qui les attire avec violence. La plus basse tendance de l'amour qui est la passion charnelle, associe l'être créé à l'œuvre créatrice de Dieu, puisqu'elle le pousse à procréer. C'est pourquoi l'amour n'existe qu'autant qu'il est une sorte d'adoration, l'adoration étant le seul sentiment possible à l'âme humaine aussitôt qu'elle est en présence de Dieu, en contact avec Lui. Et l'on voit bien dans les amours humaines que le divin ne s'est pas entièrement retiré, et que l'amour qui
tend à devenir paternité, conserve par cela même dans sa violence quelque caractère de son origine, et rappelle sa source divine, car : « toute paternité vient de Dieu » (1).
D'ailleurs, c'est une vérité élémentaire cent fois constatée que l'amour adore ou n'est pas. Chez les dépravés qui ont rompu avec Dieu et ne craignent pas de tomber dans le crime suprême, cette adoration de l'amour devient une véritable idolâtrie. Chez les autres, encore qu'ils réservent toujours pour Dieu seul ce sentiment unique et absolu qui s'appelle adoration au sens propre du mot, l'amour qu'ils ont voué à la créature de leur choix, est aussi, de nom et de fait, une sorte d'adoration, en ce sens qu'il surpasse, domine et asservit tous les autres sentiments purement matériels et terrestres de leur âme. Ils sont aux pieds de la beauté élue ; pour elle ils se font esclaves, ils n'ont de bonheur qu'à la contempler, en une sorte d'extase ; ils la célèbrent tant qu'ils peuvent, ils lui chantent des psaumes dans la langue des poètes,
(1) Ephes., ni, 15.
ils lui font le sacrifice de leur fortune, de leur repos, parfois de leurs honneurs. Que peut-on rencontrer, dans l'ordre de la nature, qui ressemble d'une "façon plus frappante à l'acte surnaturel par excellence, l'adoration de Dieu.
Et si l'on veut bien entendre ce jugement avec la mesure qui s'impose à des chrétiens, il est bon que les choses soient ainsi. Toute créature est si vaine toujours, si vile souvent, si odieuse parfois, qu'elle ne peut devenir l'objet d'un culte qu'autant que son adorateur lui prêtera, par d'heureuses illusions, les qualités quasi-divines qu'elle ne saurait posséder par elle-même. Dieu seul possède en lui-même, et par lui-même, une beauté, une grandeur, dignes d'arrêter l'homme et capables de faire plier ses genoux. Les autres soi-disant divinités, les idoles, n'ont en vérité guère plus de grâce et de noblesse que ne leur en attribue l'illusion de ceux qui en sont amoureux. La beauté de Dieu, étant une beauté vraie, absolue, allume d'elle-même l'amour dans ceux qui en ont saisi quelques rayons. Entre créatures, c'est plutôt l'in-
verse qui se produit : Ja passion d'un homme, son besoin d'aimer, met beaucoup plus de beauté sur le visage d'une femme qu'il n'y en a réellement. Il est bien facile, en dehors de toute constatation, de le prouver. Si, en effet, il se rencontrait une femme d'une beauté absolue, il n'y aurait pas un homme en puissance d'aimer qui ne se passionnât d'elle. Or, un tel phénomène n'a jamais existé. On en voit bien qui ont, comme on dit, « plus de succès » parmi les fils d'Adam, on n'en a jamais connues soulevant une passion universelle. « Je n'ai jamais rencontré plus déplaisante créature, je necomprends pas que l'on s'accommode de cette physionomie » écrit un voyageur illustre, à propos de Madame Récamier devant la beauté de laquelle les petits ramoneurs s'arrêtaient ébahis, en pleine rue. Evidemment, un degré de plus dans la laideur diminue chez une femme les chances d'être aimée. Un degré de moins aug;mente la cohorte des courtisans. Mais cela importe peu, et ne saurait infirmer la vérité qui est ici en question puisque les plus aimées, celles qui ont paru inspirer les passions les plus violentes, n'ont pas
toujours été celles dont la beauté a réuni plus de suffrages : bien au contraire. Par contre, qui n'a vu un amant follement épris célébrer sur tous les modes les charmes surhumains de sa belle, lequel amant, à quelque temps de là, et sans qu'aucun dommage ne soit survenu dans la beauté de la personne tant adulée, est tombé dans l'indifférence et quelquefois dans l'horreur. « Il a fallu que l'intelligence de l'homme fut obscurcie par l'amour pour qu'il ait appelé beau ce sexe de petite taille,. aux épaules étroites, aux larges hanches et aux jambes courtes et cagneuses : toute sa beauté en effet réside dans l'instinct de l'amour. » Le philosophe (i) qui a écrit ces lignes est évidemment un détestable pessimiste, mais il est cependant philosophe.
C'est donc bien le regard passionné qui crée la beauté terrestre, et non la beauté terrestre qui suscite la passion. Et quoique la laideur caractérisée, accentuée, répugnante, écarte, dégoûte, telle est pourtant, en matière de beauté, la puissance
(i) Schopenhauer.
créatrice de l'homme que ses passions et son imagination aidant, il arrive parfois à transfigurer une créature disgraciée au point de la chérir à l'envi de celles qui sont réputées les plus irrésistibles.
Es pa béou ce qu'es béou, dit un proverbe provençal, es béou ce que t'agrado (i). Alors si, entre créatures, la fascination est encore plus dans l'œil qui voit et dans le cœur qui aime, que sur le visage et dans le prestige de l'être aimé, si la source de l'amour est là, non ici, c'est de là et non d'ici qu'il faut attendre la constance de l'amour, c'est là et non ici qu'il faut soigner, développer, ou tout au moins conserver le sentiment qui est, au point de vue naturel, la base, même d'une heureuse existence conjugale.
Une idole ne demeure une idole qu'autant qu'on la maintient sur son autel, qu'on rafraîchit de temps à autre ses dorures, que l'on entretient autour d'elle cette atmosphère factice, mais sug-
(1) Ce qui est beau, ce n'est pris le beau, c'est ce qui te plaît.
8o LES MARIAGES ÉCRITS AU CIEL
gestive, dans laquelle se mélangent la fumée du sacrifice et l'odeur de l'encens. Son prestige, sa beauté, n'étant rien autre qu'un emprunt qu'elle fait à la foi de ses fidèles, sa divinité durera ce que durera cette foi elle-même. Et pour parler sans apologue, en ménage, le prestige d'un conjoint sera en raison directe du respect de l'autre. Tout manque de respect, toute profanation, détruira donc quelque chose de cette grâce illusoire, de cette séduction qui fut, au point de vue naturel, la base fragile et si forte en même temps du contrat conjugal.
Que les hommes sont généralement inconsidérés ! D'une part, ils ne veulent pas croire qu'icibas tout est vanité, illusion, que la plus belle des créatures ne vaut pas une minute d'amour. En cela ils lui donnent une valeur qu'elle n'a pas. Ils vont jusqu'à la mettre au-dessus de Dieu. D'autre part, ils lui refusent ce respect qui est la seule sauvegarde de leur amour, sa seule garantie de conservation et de durée, et en cela, ils la méprisent et la ravalent au-dessous d'une dignité qu'elle a
CONSTANCE Si
vraiment. Etrange contradiction, que l'aveuglement des passions et le déséquilibre de l'esprit humain peuvent seuls expliquer.
Ce n'est pas tout : en professant à l'égard de l'être aimé une sorte de culte, ils croient travailler pour lui, alors qu'ils ne travaillent que pour eux ; ils croient soigner sa beauté, alors qu'ils ne soignent que leur propre bonheur.
Ils savent très bien ce qu'ils gagnent en agrément et en fortune à embellir leur maison, leurs champs ; ils savent ce que gagnera, à leurs propres yeux, une belle peinture à être convenablement encadrée, et ils ne voient point qu'en découronnant l'idole, en la traitant comme un vil ustensile, ils détruisent l'aimable chimère, la poétique illusion, qui leur donnait tout ce que le cœur humain peut trouver de mieux ici-bas en matière de bonheur.
La foi qui ordonne au chrétien, dans le mariage le respect de l'épouse est donc en parfaite conformité avec l'expérience terrestre la plus sûre. Saint
Paul a non-seulement donné un ordre de Dieu, mais il s'est révélé profond psychologue en matière matrimoniale lorsqu'il écrivit : « Que chacun d'entre vous sache tenir son épouse en sainteté et en honneur ». (i). L'épouse étant surtout belle, précieuse, attirante par l'idée qu'on s'en fait, tout ce qui contribue à conserver, à embellir cette idée, assure la conservation et l'amélioration du trésor possédé. Bien plus, la foi fait mieux qu'entretenir et développer une illusion de la chair : elle fournit au culte rendu à l'épouse un fondement certain, elle découvre en celle-ci un prestige réel, en révélant à celui qui la chérit son âme immortelle, sa dignité de chrétienne, et cette grandeur merveilleuse que confère à toute femme la dignité d'épouse, depuis que toutes les épouses, dans leurs rapports avec leur époux, symbolisent l'Eglise dans son amour avec son Chef. (2).
Pour compléter son œuvre le christianisme n'a
{1) Tim., iv, 4.
(2) Eph., v, 32.
pas seulement ordonné à l'homme le respect. Il a fait une loi fondamentale pour la femme de ce qui la rend le plus et le plus long-temps respectable : la pudeur.
La pudeur féminine qui est une vertu essentiellement chrétienne, est aussi ce qui donne à la femme le plus de puissance sur l'homme qui l'aime. On peut dire que si la beauté féminine paraît allumer le feu qui brûle au cœur et dans les sens de l'homme rien n'est capable, autant que la pudeur, de l'entretenir et parfois même de l'attiser. Les femmes mauvaises connaissent bien le pouvoir magique de la pudeur, et l'usage menteur qu'elles en font est, avec une science plus complète de l'obscène, le principal secret de leur détestable pouvoir. Il ne s'agit pas évidemment pour l'épouse chrétienne de transformer cette pudeur sainte en irritante comédie, et de rendre, autant qu'il est en elle, malfaisante cette puissance conservatrice de l'amour. Mais pourquoi ignorerait-elle que le devoir d'être pudique et sage, fidèlement accompli ajoute non-seulement un rrait à sa beauté, mais lui assure la possession durable d'un cœur dont la
fidélité lui est confiée par la Providence, dont l'inconstance ferait le malheur de sa vie ? •
Le vieux Montaigne, fort cynique en sa morale, et partout aussi libre dans ses appréciations que peu gêné dans ses expériences, écrit des choses fort justes et frappantes sur cette question : «... l'usage et la cognoissance nous desgouste les uns des aultres. Ce n'est pas tant pudeur qu'art et prudence, qui rend nos dames si circonspectes à nous refuser l'entrée de leurs cabinets, avant qu'elles soyent peinctes et parées pour la montre publicque... » Et vraiment les femmes ne devraient jamais oublier ce qu'elles perdent à cesser d'être respectables ; car les hommes, eux, ne l'oublient pas. Il est remarquable, pour peu que l'on regarde ce qui se passe dans les cœurs, que jamais la désaffection ne se produit en amour sans que le dégoût ait précédé et que le mépris s'ensuive. II n'y a même que cette dépréciation, engendrée par le mépris ou le dégoût, qui entame la puissance de l'amour, tout comme celui-ci s'exalte dans l'adoration aveugle et presque toujours injustifiée de l'objet aimé. Xi la colère, ni la haine, ni la trahi-
son, ni l'infidélité de la femme ne réussissent ordinairement à tuer l'amour : bien plus, ces choses l'excitent quelquefois et le transportent à son apogée. Pourquoi ? Parce qu'elles ont un caractère commun avec la pudeur : elles dérobent, en tout ou en partie, ce que veut l'amour, ce qu'il s'irrite d'autant plus à poursuivre que les difficultés surgissent plus nombreuses. Voilà ce que disent l'expérience et la philosophie. Si les enfants de Dieu avaient à se pourvoir d'armes pour les combats de la vie dans la sagesse du siècle, de semblables constatations seraient bien de nature à leur rendre précieuse pour des motifs purement humains, cette pudeur si chère aux chrétiennes et dont l'instinct leur vient de l'Evangile.
De même que l'on domiife par l'affectation d'une exquise urbanité un homme grossier et sans éducation, l'angélique retenue d'une femme, est, pour elle, le plus solide moyen d'empire dont elle puisse user sur cette brute sans délicatesse, sans frein et sans règle qui vit au fond de tout homme ici-bas. La chasteté conjugale est, à ce point de
vue, un bienfait encore plus qu'un fardeau, et quoiqu'elle paraisse relever d'un précepte positif elle appartient tellement à l'ordre naturel des choses que les époux sont régulièrement punis ou récompensés par la perte ou la conservation de leur amour mutuel, suivant qu'ils ont violé ou observé les saintes lois de la pudeur.
Au reste, il n'est pas d'instinct naturel qui ne s'émousse par la satiété et ne se dégoûte par l'abus. La sobriété est partout une condition essentielle de la constance dans l'appétit et de la santé dans l'organisme. L'estomac n'est jamais rebuté par la simplicité et la monotonie des mets qui lui sont dispensés avec mesure. Il est difficile de traiter pareille matière autrement que par figures, mais aussi, il n'est figures au monde dont il soit plus facile de pénétrer le sens.
La pudeur, la sobriété sont de puissants moyens que la nature et la Providence ont mis au pouvoir des femmes pour fixer l'amour volage de leurs époux : mais ils ne sont que des moyens négatifs. Il en est d'autres, moins efficaces évidemment puisqu'ils consistent dans l'action du plus fragile des êtres, mais le résultat à obtenir est si important qu'ils ne doivent pas être dédaignés.
On peut les classer logiquement, en différentes catégories, suivant qu'ils rendent la femme întluente sur telle ou telle sphère de l'existence de son mari. L'épouse peut, en effet, être nécessaire à la vie de son époux à différents points de vue. Elle l'est absolument dans l'ordre social, elle l'est souvent dans l'ordre moral, elle l'est parfois dans
l'ordre intellectuel. Chose étonnante et bien cligne de réflexion, c'est dans l'ordre passionnel — c'està-dire dans les rapports qu'elle considère comme les plus essentiels à sa domination conjugale, et desquels dépendent le plus son bonheur, son honneur, son repos — qu'elle peut être le plus facilement remplacée. Ce sont les rapports de ce dernier ordre qui sont en question lorsqu'il s'agit de fidélité, et c'est le lien créé par eux qui a besoin du secours de tous les autres, moins essentiels d'apparence, mais dont la contexture est seule capable de former l'attache que rien ne pourra rompre.
Il n'est pas inutile de s'en rendre compte par le détail ; reprenons dans un ordre inverse toutes ces différentes influences que la femme peut exercer sur son époux.
L'influence passionnelle ne compte presque pas. Sans aller jusqu'aux théories cyniques de certains penseurs modernes, qui considèrent le mariage comme un simple piège tendu par la nature et
rien autre, ou qui ont ose soutenir que l'homme est polygame par instinct, il n'en est pas moins vrai que l'une des plus douloureuses inharmonies introduites clans l'humanité par le péché originel peut se formuler ainsi : l'homme est porté à l'inconstance dans l'amour, la femme est retenue par ses fonctions mêmes, dans la fidélité. De cette opposition dans les tendances, il résulte que l'attachement féminin, au lieu d'être une garantie de solidité du lien conjugal, comme il paraît au premier abord, risque au contraire, en mainte circonstance, de devenir une gêne, une servitude qui irrite et exaspère davantage l'instinct licencieux de l'homme et le jette en des écarts plus grands. Aussitôt, en effet, que l'homme aiguillonné par sa concupiscence, se met en quête des satisfactions adultères, la fidélité de sa compagne qui n'était qu'un asservissement ennuyeux, devient l'obstacle odieux, ,1a barrière haïssable qu'il faut renverser, fouler aux pieds, briser à tout prix.
L'influence intellectuelle s'exerce de temps à
autre avec une puissance inattendue. D'abord si étonnant que cela puisse paraître au premier abord, l'intelligence féminine peut s'imposer, par sa finesse et sa pénétration intuitive, à l'esprit viril le plus riche et le plus puissant. Quoi qu'en disent les détracteurs systématiques de la femme, et aussi ceux qui ont analysé les infériorités mentales de la compagne de l'homme, la nature de son intellect complète parfaitement celui, si supérieur qu'on le suppose, de son époux. Les femmes sont futiles, bornées ; selon le mot de Rousseau elles « n'ont aucun génie. » (i) Cela se peut. Ce sexe, dans le monde entier et pendant toute la durée de son histoire, n'a pu produire un esprit véritablement complet et un seul ouvrage immortel, concédons-le. Elles n'y perdront rien, car il leur restera sur l'homme d'appréciables avantages intellectuels : la finesse pratique, un certain tact très délicat, une intuition étonnante parfois et qui explique comment, chez les païens, le nombre des prophétesses dépasse celui des prophètes, et pour-
(i) Lettre ;\ d'Alembert.
quoi la nymphe Egérie est encore plus un type général qu'une personnalité bien déterminée. Qui pénètre mieux qu'une intelligente femme la dissimulation d 'autrui ? Qui saisit plus vite et plus justement une arrière-pensée ? Et dans la vie pratique, qui voit plus nettement et qui discerne davantage une foule de détails échappés à l'homme trop occupé en des sphères supérieures. Sous ce rapport, on peut comparer les femmes aux myopes dont la vue est douée d'une portée moins longue, mais qui distinguent infiniment mieux que les presbytes les objets qui sont sous leurs yeux. Il est vrai que cette intelligence n'est pas dévolue à toutes les femmes, c'est pourquoi beaucoup qui ne peuvent user de cette ressource pour l'accaparement légitime et loyal d'un mari, auront avantage à bien se convaincre que la supériorité .morale qui donne encore plus de prestige, est à la portée de quiconque y met de la bonne volonté.
La scélératesse d'un homme a, en effet et nécessairement, des degrés. D'une part, il subit plus
ou moins l'influence d'une haute vertu qui lui en impose dans la mesure où il est bon lui-même ; d'autre part, il éprouvera toujours plus de répugnance à outrager un cœur clans lequel il rencontre des sentiments plus exquis et plus beaux. Il n'est pas douteux que si, dans notre société d'hommes incroyants, l'institution du mariage résiste aux coups furieux qui lui sont portés par les passions, c'est parce que la femme est restée généralement vertueuse. La vertu d'une femme : pureté, douceur, religion, n'est sans doute pas une garantie infaillible contre l'abandon ou la désaffection conjugale, mais elle est la seule supériorité incontestable et efficace que la femme puisse facilement se donner sur l'être, si facilement égaré et si foncièrement impur, qui s'appelle l'homme. En dépit des jeunes niais qui révèlent combien ils connaissent peu les vraies femmes en déclarant « qu'ils ne croient pas- à leur vertu », il n'y a plus guère que les femmes qui permettent de croire encore à l'existence de la vertu en ce bas monde. Or l'homme peut avoir cessé d'être vertueux, et n'être pas 'descendu pour cela à ce
deuxième degré d'avilissement qui lui fait compter pour rien la vertu en général et celle de sa femme en particulier. C'est seulement lorsqu'il a touché le fond de l'abjection qu'il se met à mépriser, dit l'Esprit-Saint (i). Et de même que, moins il descend, plus il subit le prestige d'une sainteté voisine, plus son épouse s'élève dans cette sainteté, moins il est exposé à s'y soustraire. Il est, des femmes assez viles pour que leur corruption soit une excuse même devant la conscience du mari qui les abandonne, il en est de tellement pures et belles moralement, qu'un homme ne sauiait les faire souffrir, dans leur fidélité, sans se déclarer à lui-même qu'il est un profond scélérat.
L'ordre social, soit au point de vue ue son organisation chrétienne, soit au point de vue du rôle important que peut y jouer une femme, est une occasion de triomphe pour la souverainetéféminine.
C'est l'ordre social qui a fait de la femme la
(1) Prov., xvin, 3.
maîtresse et la dame. A défaut d'esprit chrétien, il lui suffit, tant nos mœurs sont imprégnées de cet esprit, d'entretenir autour d'elle une atmosphère de politesse pour s'attacher, dans la fidélité et le respect, le cœur de son mari. Si l'on veut bien aller au fond des choses, les deux mots : politesse et culte, ont la même signification. Le culte de Dieu est l'observation des règles de la politesse envers lui. Ce lien créé par la femme est un lien de soie, mais il est d'une solidité qui a fait ses preuves. Les contempteurs de la femme ont attaqué avec furie ce prestige social des femmes, parce qu'il leur donne un ascendant incomparable. Le plus puissant des philosophes allemands modernes, déjà cité plus haut, a écrit ces lignes : « Il serait à souhaiter qu'en Europe, on remît à sa « place ce numéro deux de l'espèce humaine et « que l'on supprimât la dame, objet des railleries « de l'Asie entière, dont Rome et la Grèce se « seraient également moquées. Cette réforme « serait au point de vue politique et social un « véritable bienfait... Ce qu'on appelle à proprece ment parler la dame européenne est une sorte
« d'être qui ne devrait pas exister... Il ne devrait « y avoir que des jeunes filles que l'on formerait « non à l'arrogance, mais au travail et à la sou- « mission. » Un grand poète anglais fait chorus avec le gynophobe allemand : « L'état présent des « femmes est un reste de la barbarie féodale du « moyen-âge, artificiel et contre nature... Je les « ai vues, en Epire, travailler à l'entretien des « routes avec succès. Pourquoi non ? ne fanent- « elles pas ? ne sont-elles pas laitières ? » De telles boutades prouvent deux choses : d'abord ■que l'on peut être à la fois un philosophe, un poète et un grossier sauvage ; ensuite que la politesse publique dont le niveau est entretenu uniquement par la dame, est une sauvegarde contre les plus violentes attaques de la brutalité virile.
Indépendamment de ces conditions, quelle place peut se faire une femme dans la vie sociale de son mari ! Sans en venir au fameux sorite : « La « Grèce obéit à Athènes, Athènes obéit à Thémis- « tocle, Thémistocle obéit à sa femme... etc. » qui ne sait l'importance d'un rôle de femme avi-
sée, à côté d'un homme qu'elle seconde et qu'elle sert, dans ses batailles contre le monde. Pour mesurer son action, il faudrait savoir tout ce qu'un homme arrivé doit à son salon, à sa table, à ses relations de pure courtoisie. Il faudrait encore découvrir tout ce que sa femme a pressenti, deviné, et même dissimulé autour de lui. C'est un bien. joli mot- d'une femme d'esprit du xvme siècle : « Les femmes sont comme ces duvets qui « servent à l'emballage des porcelaines : on les « compte pour rien, sans eux plus d'une fois tout « se serait brisé. » Encore cela n'est-il juste qu'à moitié. Non seulement elles empêchent que tout se brise, mais souvent elles raccommodent tout avec leur grâce et leur habileté. Quand les misogynes font les femmes responsables de tous les malheurs humains, depuis le Paradis terrestre jusqu'à la prise de Troie et au-delà, ils commettent une injustice par trop naïve : ils confondent, en effet, les femmes avec l'amour exagéré des hommes pour elles, rendant celles-ci responsables de ce qui doit être avant tout attribué à la folie de ceux-là. Elles sont tout au plus coupables de
trop chercher l'amour de leurs frères en Adam, et elles l'expient cruellement et les premières, dans les crimes que commet cet amour. Nonobstant quoi la parole suivante renferme beaucoup de vérité : « La femme a été mise au monde pour « s'arranger de tout et pour tout arranger. »
« Tout arranger », même la petite vie bien égoïste et bien confortable que les hommes aiment tant à trouver chez eux, et par laquelle les femmes régnent vraiment, puisque leur titre le plus généralement mérité et le plus incontestable dans la vie conjugale, est celui de « maîtresse de maison. » Bien tenir une maison, c'est tenir fortement l'animal qui l'habite. Le plaisir qui le tente au dehors et lui fait faire un écart, dure quelques instants ; le reste lui prend toute sa journée. La fonction d'infidèle, plutôt onéreuse et pénible, lui offre à peine quelques instants de satisfaction. Les petites joies du foyer et ses besoins de mari, en tant que bon et heureux bourgeois, lui prennent tout le reste de la vie. Un tas de petites choses, mises sous la main comme par enchantement,
prêtes à l'heure, servies à temps, sucrées à point ; une foule de petites manies connues, flattées discrètement mais avec sollicitude ; une multitude de petits objets devenus nécessaires par l'habitude, et qu'on ne trouve que chez soi, soignés, conservés, remplacés, tout cet ensemble de menues attentions, de petites prévenances et de soins délicats, finit par prendre comme une mouche en des fils d'araignée, la brute humaine pour laquelle semblait n'exister ni dompteurs assez énergiques, ni barreaux assez puissants.
Dans l'ordre familial — le mot l'indique suffisamment — la femme est tout, puisque c'est son adjonction à l'homme qui constitue la famille en la faisant épouse et mère. Cette place unique, cette prépondérance absolue peut, par son absolutisme même, devenir un danger. Car si la maison devient trop la maison de la femme, si l'enfant est trop exclusivement à elle, un moment pourra venir où les passions d'exportation qui sont toujours un peu au fond de tout mari, ne s'en trouveront que plus libres. Loin d'avoir une confiance
absolue dans l'autorité que lui confère le ministère de l'intérieur dont elle est chargée dans la famille, la femme doit s'efforcer de tempérer cette autorité avec tout le tact et toute l'habileté possibles. Alexandre Dumas fils, dans un de ses plus célèbres opuscules, a montré avec beaucoup de verve et peut-être de vérité, comment la femme devenue jeune mère et portion trop principale du groupe familial, en vient peu à peu à diminuer l'importance du mari au foyer, et finalement, à force de restreindre la place qu'il y occupe, à l'en éconduire lentement mais sûrement. Quoique tout à fait spirituel et réussi, le tableau du célèbre écrivain ne saurait trouver sa place ici. Il en est tout autrement de la morale à en conclure, et cette morale la voici : On peut dire de la prépondérance au foyer comme de toutes les autres : elle s'impose d'autant mieux qu'elle se fait moins sentir, et qu'elle prend davantage les allures de la sujétion. Ainsi, qu'une femme accapare son enfant d'une façon jalouse et justifiée d'ailleurs par les services qu'elle seule peut lui rendre ; qu'elle aime ce petit dont elle ne veut que pour elle, avec des
témoignages tellement excessifs et exclusifs que le mari se sente devenu quantité négligeable, l'homme aura beau comprendre, voir et sentir qu'elle est absolument indispensable à l'éducation de cet enfant, par lequel il est attaché lui-même à son foyer, il ne s'en détachera pas moins et de la mère et de l'enfant. C'est la loi des êtres égoïstes. Ils n'aiment plus dès qu'ils sont écartés : ils n'aiment plus la mère parce qu'elle leur enlève, à l'occasion de cet enfant, une affection qui leur est due, et ils en viennent à ne plus aimer l'enfant qui est la cause ou l'occasion de cette exclusion. C'est pourquoi la finesse des femmes intelligentes, leur diplomatie naturelle, les porte à diriger vers le père et sur lui tous les regards, tous les gestes mignons, tous les baisers de l'enfant. L'enfant est un petit tyran qui en régnant sur le cœur de son père, assurera l'empire et aussi la sécurité de celle sans laquelle il ne saurait vivre et surtout avoir tant de g-entillesse.
CONSTANCE IOI
Tous ces procédés relèvent de la nature et appartiennent à un ordre purement humain. Maintenant, la grâce surnaturelle ne viendrait-elle pas, elle aussi, au secours de la créature faible et toujours exposée, et ne serait-elle pas susceptible de s'ajouter à cette grâce adamique dont elle tire sa plus grande force : gratta super gratiam (i), comme dit le Saint-Esprit ?
Il serait étonnant qu'il n'en fut pas ainsi.
Sans parler du charme supérieur que peut acquérir une âme chrétienne d'épouse dans un commerce plus sublime et plus étroit avec Dieu, et pour rester dans le domaine accessible à toutes, même aux plus médiocres, la ferveur surnaturelle rend à une femme mariée un immense service : elle tend à diminuer et à supprimer ce qu'on appelle ses défauts de caractère.
(i) Eccli., xxvi, 19.
On sait la place que tiennent les défauts de caractère dans les réquisitoires tantôt sincères, tantôt satiriques, dont la femme est l'objet depuis le commencement du monde. On sait mieux encore que ces défauts ont troublé et détruit plus de foyers que les vices eux-mêmes. L'enseigne populaire : A la bonne femme, qui offre aux regards du passant une femme sans tête, est la juste expression de cette conviction constante, universelle, et par conséquent imposante, du genre humain, que si la perfection féminine pèche par quelque endroit, c'est du côté du caractère.
La reine des fleurs est celle qui a le plus d'épines.
Par leurs attraits, par leurs instinctifs dévouements, par les sublimités du cœur qui leur sont en quelque sorte naturelles, les femmes séduisent, enchantent, captivent l'homme qui, d'ailleurs, ne demande pas mieux. Leur intelligence, même avec le caractère spécial qu'elle comporte et que nous avons signalé plus haut, n'est pas à dédaigner et
a trouvé plus d'une fois du crédit auprès des plus puissants esprits. Tout serait donc pour le mieux, entre elles et le reste de l'humanité, si rien ne venait se mettre en travers et briser une harmonie dont tout le monde a besoin et dont tout le monde est charmé. Malheureusement ce chef-d'œuvre en faveur duquel les uns préparent leurs pinceaux, ce poème pour qui les autres accordent leur lyre, cet idéal vers qui tous les regards et tous les coeurs se tournent, couronne parfois toutes les merveilles dont il est pétri, avec une tête folle, ou un esprit acariâtre, ou une volonté capricieuse et sottement obstinée, ou une imagination fantastique, ou d'horribles prétentions. De plus, la femme est d'autant plus faible qu'elle est meilleure, tandis qu'on la voit d'autant plus despotique que les défauts de son caractère la rendent plus haïssable, c'est-à-dire d'autant plus acharnée à s'imposer, que son malheureux compagnon de chaîne éprouve un besoin plus intense de la fuir.
Il est admirable combien l'amour viril peut s'accommoder, bien plus, s'alimenter de tout ce qui
lui semblerait contraire : de la laideur, de la stupidité, de l'infidélité. Tout le monde — et l'histoire aussi — a connu des femmes sans beauté, sans esprit, sans attachement qui n'en ont été que plus follement aimées. Qui pourrait en dire autant du mauvais caractère ? Tandis que le diable rose ne séduit que trop les malheureux humains, le diable cornu et monté en griffes suffirait à les guérir s'il se montrait : on s'en aperçoit bien vite aux résultats obtenus quand il laisse paraître seulement le bout de ses ongles. De la Xantippe de Socrate à « la femme noyée » du fabuliste, l'humanité ne connaît, dit-on, que deux fléaux qui soient sans compensation, sans atténuation, et sans remèdes : la grêle et l'humeur querelleuse ou contrariante des femmes. La femme acariâtre est une perpétuelle giboulée : elle tonne, elle grêle, elle lance des éclairs au moment où l'on sent le plus grand besoin du soleil. On répondait à quelqu'un qui avait dit d'une femme : « Elle est méchante comme la gale. — Vous calomniez la gale ! » La gale, en effet, si insupportable qu'elle soit, donne encore la satisfaction que l'on éprouve
à se gratter. Rien ne console de la méchanceté d'une femme ; c'est pourquoi le Saint-Esprit dit : « Il est plus agréable de vivre avec un lion et un dragon qu'avec une femme méchante » (i). Dites-moi, en effet, demande saint Chrysostome, quelle bête sauvage a jamais conspiré contre le bien de son mâle ? quelle stryge ou quelle dragonne a jamais voulu perdre son dragon (2) ? Diogène voyant deux de ces chipies en conférence, disait : « Voilà une vipère qui prête du venin à un aspic ! » Et encore, s'écriait saint Chrysostome : « Je sais des aspics qui sont rendus inoffensifs par les charmeurs de serpents, je sais des lions, des tigres, des léopards que l'art des dompteurs adoucit... la femme méchante est une incorrigible vipère, son venin est sans contrepoison. »
Ces terribles défauts de caractère dont la présence peut transformer le foyer le plus doux en
(1) Eccli., xxv, 23.
(2) Hom., xv, in Matt.
lOb LES MARIAGES ÉCRITS AU CIEL
un enfer, ajoutent, en effet, à leur physionomie odieuse, un trait désespérant : ils sont naturellement indomptables. Ils constituent comme l'eau débordée, la tempête déchaînée, l'incendie allumé, ce que l'on peut appeler, dans toute la force du terme : un fléau, c'est-à-dire quelque chose d'irrésistible, contre quoi aucune force créée ne peut rien. A parler humainement, on ne saurait voir ailleurs que dans les comédies « une mégère apprivoisée » (i), c'est-à-dire une femme ayant mauvais caractère, qui se corrige et change. Plus un caillou est dur, moins il est facile de le tailler, de le polir : il n'est silex que l'on puisse comparer à la dureté d'une femme méchante. La malédiction originelle qui a semé les ronces et les épines sur terre, en a semé d'autres sur l'âme féminine, et ces dernières sont les plus tenaces, les plus aiguës, les plus fatales. Si la fernme acariâtre était susceptible, avec la seule sagesse humaine, de se corriger, il lui suffirait de se voir un seul instant dans les miroirs de la comédie ou de la satire
(i) Shakespeare.
(miroirs si multipliés autour d'elle par le génie des auteurs) pour être à l'instant guérie, tout comme elle n'hésiterait pas à faire disparaître, si elle le pouvait, la laideur de son visage reflétée par une glace. Seulement, ici elle ne peut se guérir, là elle n'en a pas l'idée. D'où il suit que de part et d'autre le mal est désespéré.
Désespéré quant aux ressources naturelles, mais non quant aux éléments fournis par la grâce divine et par la piété. Une femme très chrétienne, surtout intelligemment chrétienne, est en effet susceptible de voir dans sa conscience, l'humilité aidant, ses défauts qu'elle ne connaîtrait jamais, si elle n'était humble et attentive à la fois. D'autre part, l'aide de Dieu lui est acquise pour les efforts surhumains et les effets surnaturels. C'est même sur ce point que ,se fait spécialement sentir l'influence évangélique dont la vertu adoucit et 'corrige les âcretés de l'âme humaine. Si bien que le grand apôtre signale l'apparition en ce monde « de la bonne grâce et de la bénignité » en même temps que celle du Sauveur (i) et y voit la
(1) Tit., II, 11.
io8 LES MARIAGES ÉCRITS AU CIEL
première leçon et le premier bienfait que les enfants d'Adam reçoivent du Rédempteur (i). Les moralistes profanes, et les humanitaires, ne se sont peut-être pas assez rendu compte de cette influence que le christianisme exerce (en l'imposant comme un commandement essentiel au salut) sur le mauvais caractère des uns et des autres. La grande loi du christianisme commande la charité, la mansuétude, l'humilité, la douceur.
Et même il ne suffit pas de dire que c'est la sa grande loi ; c'est plus et mieux : c'est son âme. Il suffit de parcourir l'Evangile de Celui qui a dit : « Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur » pour en être convaincu. Il suffit de relire les suaves préceptes que saint Paul donne aux époux, pour voir quelle contribution de bonheur et de paix ces vertus apportent à la vie conjugale.
Et l'ascétisme catholique, c'est-à-dire cet ensemble d'enseignements qui indique aux âmes les
(i) Id., ibid. Erudiens nos.
perfections diverses qu'elles sont tenues d'acquérir, et les moyens d'y arriver, ne s'écarte point de la grande doctrine évangélique. Même dans son chapitre le plus sanglant et le plus dur, celui de la pénitence, il place au premier rang le dictame divin, en faisant de la mortification du caractère un des plus essentiels devoirs du pénitent, celui dont aucun chrétien ne saurait être dispensé. Ceux qui regardent dans les âmes et savent ce qui se passe au fond des consciences, ont d'ailleurs cent fois constaté que la religion, sincèrement pratiquée, amène des améliorations de caractère invraisemblables et des transformations plus miraculeuses encore que la civilisation des barbares : pour une fois qu'elle a courbé la tête du fier Sicambre, la vertu chrétienne a dompté des milliers de têtes féminines plus récalcitrantes encore.
Si l'on veut bien faire une distinction entre les fausses et inintelligentes dévotes qui font tourner à l'aigre jusqu'à la douce manne évangélique, qui poussent comme des orties entre les pierres arides du Calvaire, et les femmes sérieusement religiea-
ses, douces fleurs d'abnégation et de charité, épanouies dans la rosée sanglante de la Rédemption, on n'aura aucune peine à convenir que nulle femme n'est aussi douce de caractère et de mœurs que la femme chrétienne. Nulle n'est allée à une école plus sublime de résignation, d'abnégation de soi, de pardon et de mansuétude, nulle n'a reçu des leçons plus éloquentes, des ordres mieux écoutés, nulle n'a subi de plus irrésistibles influences pour devenir un poème de condescendance et de bonté. Les maris qui persécutent la piété dans leurs femmes, les femmes qui font, avec un mauvais caractère, le malheur de leur maison et préparent la ruine du foyer, feraient bien de s'en souvenir.
Quand on songe aux conséquences douloureuses qui résultent pour les particuliers et pour la société des désordres conjugaux, et que l'on considère, d'autre part, combien la pratique religieuse constitue un remède facile, sûr et doux contre tous ces malheurs, on se demande par quel mvstère d'aberration ou de malice les hommes
ignorent ou refusent d'aussi précieuses ressources qui non seulement sont à portée de leur main, mais qu'ils ne sauraient négliger sans violer les plus expresses volontés de leur Créateur. Vraiment ceux-là tperdent tout droit de se plaindre de l'Auteur de toutes choses ou de maudire les duretés de la vie, qui se font eux-mêmes et, à ce point, les artisans de leurs propres malheurs.