CHAPITRE PREMIER
DEBARDEUR A ROANNE.
Je trouve malaisément à me loger. Pendant toute une matinée, j'explore vainement, dans divers quartiers, plusieurs rues ouvrières. Il a suffi de quelques travaux au chemin de fer pour attirer des ouvriers du dehors : ils occupent tous les locaux disponibles, je finis cependant par découvrir un logement de deux pièces, chambre et cuisine, fraîchement réparé. On m'en demande 3 fr. 50 par semaine. Un très petit lit de fer, une table, deux chaises, un seau et une sorte de cuvette de terre vernissée constituent tout le mobilier. <\ 11 n'y a pas de rideaux aux fenêtres,
me dit la logeuse. Mais ça n'est pas nécessaire. Vous n'avez qu'à laisser les persiennes fermées : ça fait le même effet. »
Je déjeune dans un petit restaurant ouvrier du quartier du centre. Le patron et sa femme mangent à une table voisine. Un ouvrier peintre, de leurs amis, les ayant aperçus par la porte ouverte, entre, les yeux brillants et la paupière lourde, et s'assied près d'eux. Il vient de prendre plusieurs absinthes avec des camarades. Ici, tout en causant, il vide quelques verres de vin. Son débit est vif, saccadé, abondant, par instants violent, bien qu'il ne s'agisse que de choses banales. « Du temps de ma première femme, un jour que je rentre pour déjeuner, ayant bu déjà un petit coup, je deviens furieux à la vue de ce qu'elle m'a préparé et je jette tout par la fenêtre, sauf la soupière! Puis je m'en vas... Ma femme n'avait rien dit. Elle me laisse descendre. Mais, au moment où je franchissais la porte, je reçois la soupière sur l'épaule et ma femme me crie : T'avais oublié la soupière, la voilà!...» A ce souvenir, il s'esclaffe...
Pendant les vingt minutes que je reste
dans ce restaurant, il y défile deux hommes et trois femmes du voisinage venus, l'une pour boire un verre de « blanche » à deux sous, une autre pour acheter un litre de <s blanche », les autres un litre de vin. Ce sont, tous, des malheureux aux traits ravagés, au corps décharné, aux vêtements misérables.
Sur les quais du bassin règne en ce moment fort peu d activité. J'entre cependant demander de l'embauchage au bureau de la Compagnie de chargement des marchandises. L'employé me répond que l'on n'a besoin de personne. J'insiste : « Inscrivez-moi tout de même... S'il vous faut renouveler une équipe ou remplacer quelqu'un lundi prochain...» ^Habituellement, il ya des défaillants le lundi, jour de noce). L'employé reprend : <s Un accident survenu à une écluse arrête le travail. Ce soir, nous mettons tout le monde à pied... Enfin!...» 11 note négligemment mon adresse et mon nom. <\ S'il y a du nouveau on vous le fera dire. En tout cas, il est inutile que vous reveniez ici. Adressez-vous directement au contremaître que je préviendrai.-»
Précaution contre mon importunité possible.
Un véritable ouvrier en éprouverait une grande déception : il se rendrait compte du peu de chance qui lui reste d'échapper à la détresse dont il est menacé ; il se verrait rejeté à toutes les incertitudes du lendemain. Moi,y^ sais que l'on me prendra. Si je m'en vais d'un pas lent, traînant mes espadrilles, dos rond, tête basse, c'est, conformément à mon rôle, pour ressembler àces quêteurs de travail dont l'attitude, tout en contraste avec la démarche assurée de l'ouvrier nanti, exprime l'humilité et la crainte. Les moyens de subsistance de l'ouvrier ne sont que trop souvent à la merci d'un incident : il est exact que l'on doit réparer une écluse ; par suite, presque tout le travail sera momentanément suspeidu sur les quais du bassin. La difficulté de la découverte du travail et la précarité de la situation de l'ouvrier qui en est pourvu restent le souci constant des travailleurs.
En attendant un avis du bureau, j erre par les rues et les places, sur les quais de la Loire
et les berges du canal. A la porte d'une usine, trois jeunes ouvriers, assis sur le bord du chemin, attendent que la cloche les appelle. Un gamin passe, conduisant une chèvre à l'abattoir voisin. «Vends-moi un gigot!» lui crie l'un d'eux. Un autre : « Prends garde ! ta chèvre va faire un chevreau I — Non, un veau !» corrige le troisième. L'enfant passe sansmotdire. Mais,quand il est assez loin pour ne plus craindre les représailles, il leur jette un « Tas de c. ..! » énergique et vengeur, je ne rencontre ni chômeurs, ni rôdeurs, ni oisifs suspects, si j'excepte, en trois jours de flânerie, deux voyous couchés dans l'herbe des talus . Cependant il y a du chômage : mais ceux qui en souffrent restent au logis ou à ses environs immédiats.
Je me promène le long du canal. Survient soudain la pluie. Sous l'arbre où je m'abrite se réfugie un faucheur du voisinage. <<> J'ai travaillé pendant deux ans sur les canaux, me dit-il. Je sais ce que c'est. Mais les mariniers nous traitent de paysan ! ils nous méprisent ! Paysan ? que je leur disais. Ben! sans le paysan, vous n'auriez pas de
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quoi manger, ni pain, ni vin. ni beurre, ni viande, ni rien ! C'est nous qui nourrissons tout le monde I » En quelques mots, il a mis en relief limportance de son état et la stupidité de ces conflits nés du vaniteux désir des uns de faire admettre que leur fonction les rend supérieurs à ceux qui en remplissent une autre. « Ah ! ce n'est pas la besogne qui manque aux champs ! poursuit le cultivateur. Ce sont les bras 1 Les jeunes gens s'en vont à la ville: elle les retient. Quand il y a du chômage dans les usines, pas de danger qu'ils viennent chercher du travail par ici 1 Ça ne s'est jamais vu ! Ils aiment mieux ne rien faire. »
A l'heure du dîner, j'entre dans un petit café-restaurant du centre de la ville. Le patron m'apporte une portion de civet et un morceau de pain : « Avec ça ? interroge -t-il ; une chopine ? — Non, seulement de l'eau '. » Il jette un rapide coup d'œil sur mes espadrilles et mon mauvais maillot de coton, parait
I. Voilà un exempte d'expérimentation substituée à la simple observation. On verra, un peu plus loin, l'emploi du même procédé expérimental et la réaction différente qu'il a détermirrée chez la patronne d'un petit restaurant du bassin.
réfléchir un moment, puis :« Vous n'avez pas de travail ? Vous êtes venu en chercher ? — Oui ; et j'espère en avoir dans quelques jours. » Alors il emplit de vin mon verre : « Tenez! prenez toujours ça. ^> Mon repas terminé : nn Combien ? lui dis-je. — Trente centimes. » )e les lui donne. M me rend un sou : <^ Gardez-le pour vous acheter un cigare. » Et, comme je le remercie : « Et puis, demain, si vous avez l'occasion de passer par ici, entrez donc ! >^
Pour la première fois de ma vie, je reçois l'aumône. Ce que j'éprouve ? Aucun sentiment d'humiliation : je reste très touché de f'acte de charité discrète et spontanée par lequel ce brave homme, me croyant dans le besoin, vient,en toute simplicité de cœur, au secours d'un modeste client de passage. Sm une dépense qui s'élève à quarante centimes en y comprenant le vin, il méfait une remisse de quinze centimes : son bénéfice, à coup sûr, et peut-être même au delà .
L écluse est réparée. La circulation sur le canal a repris. Je reçois une note du bureau
m'invitant à me présenter le lendemain, à six heures du matin, pour commencer mon travail.
... Il tombe une pluie fine depuis plusieurs heures déjà ; mais elle cesse fort à point lorsque j'arrive sur les quais du bassin. Près du bureau, un jeune homme de vingt et quelques années attend le contremaître pour lui demander de l'embaucher. Des manœuvres surviennent, puis le contremaître qui m'envoie avec trois hommes décharger un bateau. Je croise, l'instant d'après, le sans-travail dont les vêtements convenables accusent un chômeur de haut métier. Il me demande, morne : « Ça y est? — Oui. » Il s'éloigne en silence, d'un pas lent, l'air plus las : on n'a pas eu besoin de ses bras.
Nous sommes quatre dans mon équipe.
Nous devons, entre six heures et onze heures, emplir les deux tiers d'un wagon avec les bouteilles vides qui chargent un chaland. Les hommes des différentes équipés appartiennent à divers métiers ; ils sont de tout âge et de tout costume, drap, toile bleue,
velours. Le chef de mon équipe porte une cinquantaine d'années. Des deux autres hommes, l'un frise la soixantaine ; on l'appelle La Cerise ; l'autre, Feuillée, âgé de quarante ans, est d'aspect vigoureux, de physionomie intelligente et énergique; La Cerise a l'air résigné des gens qui font cette besogne parce qu'il faut vivre et en faire vivre plusieurs autour de soi. Sur le visage de Feuillée se lit l'expression dure et fermée des hommes de métier que leur honnêteté courageuse contraint d'accepter toute besogne, quelle qu'elle soit, mais qui souffrent en eux-mêmes de descendre à l'humiliation de n'être plus qu'un homme de peine.
Des mariniers flânent sur le quai ou à l'arrière de leurs bateaux. Nous poussons un wagon juste devant le chaland de bouteilles. Le marinier retire silencieusement la bâche qui les recouvre. A nous quatre, nous plaçons une lourde passerelle de façon qu'une de ses extrémités pénètre dans le wagon et l'autre repose sur une poutre qui l'isole de la paille recouvrant la masse de verre. Le chef d'équipe se tient dans le wagon pour
recevoir les casiers, les vider et disposer les bouteilles en tas. Mes deux compagnons, sur le bateau, emplissent les casiers à raison de dix bouteilles pour chacun d'eux et les font sauter sur la passerelle. C'est moi qui les reçois et les porte au wagon. Je n'ai que juste j le temps de rapidement aller et venir.
Dès le début de ce travail matinal, sous le ciel couvert, et bien que je sois seulement vêtu d'un pantalon de toile bleue, d'une flanelle et d'un maillot de coton, je transpire abondamment et le cœur me saute jusque i dans la gorge. Au bout d'une heure, deux 1 ampoules apparaissent à chaque doigt et une large écorchure à l'un deux ; le frottement des caisses sur le pantalon me meurtrit les jambes. Après la deuxième heure, il suffit que je m'arrête un instant pour sentir de nombreuses contractions tétaniques dans tous les muscles. A la fin de la matinée, j'éprouve la sensation d'avoir tous les os disloqués. Ces remarques, dépourvues d'intérêt en ce qui me concerne — je ne puis avoir des mains ni des muscles de débardeur — prennent quelque valeur si l'on songe qu'un semblable
travail n'est pas exécuté seulement par des professionnels, mais, parfois aussi, par des ouvriers de toute catégorie, dont plusieurs, habitués à une besogne n'exigeant que de l'adresse et du savoir technique, sont amenés à accepter momentanément cette tâche pour se nourrir et nourrir leur famille.
Feuillée semble bien n'être venu là que contraint par la nécessité. Pendant la première heure, il n'a desserré les dents que deux fois, pour rudoyer le père La Cerise qui l'a gêné en poussant contre lui un casier vide. Ce n'est pas que Feuillée soit un mauvais homme. Mais il sent gronder en lui la colère d'en être descendu là et il est tourmenté par l'inquiétude des lendemains : tâche de hasard que sa tâche présente, et salaire de hasard. L'alliance qu'il porte au doigt indique qu'il n'a pas à penser qu'à lui seul. La Cerise garde le silence : à son âge, on en a vu d'autres ! Il sait qu'on ne prend guère les vieux à l'embauche, qu'il faut subir ce qu'on ne peut empêcher et s'en tenir fermement à ce que l'on a trouvé.
« Qui qu'a trois sous pour payer une
blanche? s'écrie le chef d'équipe. Allons ! père La Cerise?— Pas le rond», fait l'autre. Le chef d'équipe lui donne trois sous et l'envoie chercher en cachette un petit flacon de « blanche ». La Cerise se faufile derrière les palissades et revient bientôt avec le précieux liquide. Un marinier consent à prêter un petit verre que l'on remplit à moitié, successivement, pour chacun de nous. «Vous enlevez les casiers comme quelqu'un qui n'a pas fait ça, me dit le chef d'équipe. Vous n'avez pas encore travaillé ici ? — Oh ! non. J'arrive de Lyon où je travaillais les métaux, à l'établi. — Ah ! » Quelques instants se passent. Feuillée me demande : « Vous n'êtes pas d'ici? — Non. Je viens de quitter Lyon. — Alors, conclut-il d'une voix sourde, c'est donc comme ici ; du chômage partout ! » A son tour, le père La Cerise interroge : « Vous êtes arrivé hier ? — Non. Il y a plusieurs jours. J'ai dû attendre avant d'être pris. Ça ne va pas fort, le travail ! A quoi ça tient-il ? — Je ne sais pas, fait le père La Cerise. C'est déjà maintenant comme au mois d'août. Et il y a encore deux mois d'ici là !... »
Le contremaître vient faire sa tournée. 11 interpelle brusquement l'homme du wagon : « Vous ne mettez pas assez de paille entre les rangées de bouteilles !... N'allez pas si vite et faites mieux! gronde-t-il en sacrant... Ne le faites pas à l'anglaise. Vous avez le temps. » II parle sur le ton rude et bref dun adjudant.
Un peu après, le patron apparaît sur le quai. Mon chef d'équipe, dès qu'il l'aperçoit, souffle : « V'ià Pierre Morin ! » Et il saccade : <s Pié-pié ! Pié-Pierre !... » Feuillée reprend en écho, sans s'arrêter d'empiler des bouteilles dans les casiers : « Morin ! Morin ! » Et, de son wagon, le chef d'équipe ponctue : «Oui, Morin Fil-de-Soie 1 »
A huit heures, nous avons une demi-heure de repos. Nous nous dispersons dans les cabarets voisins pour manger une soupe et boire un demi-litre de rouge. A la table voisine de la mienne, trois manoeuvres lutinent la fille de la maison en lui contant des gaudrioles. Elle rit, riposte, puis : <s Regardez donc, s'écrie-t-elle, les asticots qui font de la gymnastique sur le fromage ! » Elle en cueille un sur la pointe d'un couteau et le dépose
LhS MARINIERS 1
dans l'assiette du client le plus proche.
J'apporte à mes compagnons, pour ma bienvenue, une demi-bouteille que nous nous partageons après avoir achevé d'emplir le wagon. Il est neuf heures trente. Nous avons travaillé vite. Comme cette tâche nous avait été assignée pour la matinée, nous serons libres plus tôt. Le contremaître nous retient encore pendant une heure pour quelques menues corvées : avec une fourche et un râteau |)Our nous quatre, nous enlevons les brins de paille qui salissent le quai ; puis nous aidons à pousser un wagon vide, dix mètres plus loin ; enfin nous sortons de la cour d'une maison de charbonnage un wagon plein, et le concierge nous verse à chacun un canon de vin rouge.
Au cours de cette matinée, j'ai bu quatre verres de vin et un peu de « blanche ». J'en sentais le besoin : mon travail m'altère et la fatigue incline à chercher un stimulant.
Nous devrions travailler jusqu à onze heures. Mais, à dix heures trente, tout étant terminé, le contremaître nous renvoie. Le père La Cerise me dit, sur un ton qui traduit à la fois
sa lassitude résignée et de la satisfaction : N< On n'a pas eu trop dennuis, ce matin! »
Aux approches d'une heure, les hommes attendent, groupés, l'arrivée du contremaître, ils échangent entre eux quelques mots.
« Nous avons fait cinq mille, ce matin ! » dit un jeune manœuvre. (Sans doute cinq mille paquets.) Un vieux réplique : «T'as enrichi r patron ! » Le jeune homme reprend : « Si k chômage continue, on ne pourra plus boire que de l'eau. Si encore c'était de l'eau propre ! Mais c'est de l'eau de chiotts ! de quoi attraper la crève I... Oh ! pis, tant mieux, alors ! Tant plus que y en aura qui crèveront, de nous autres, tant mieux ça sera ! ça fera du travail pour ceux qui resteront ! »
Aujourd'hui, nous commençons notre besogne à i h. 1 5,au lieu d'une heure, et nous serons renvoyés à 6 h. 45, au lieu de sept heures. Nous aurons ainsi gagné une demiheure le matin et une demi-heure le soir. Le travail de l'après-midi comporte une interruption régulière, de 4 heures à 4 h. 30, pour la collation. En outre, à chaque changement
de tâche, nous bénéficions de petites pauses. Nous sommes menés avec douceur.
Mais ce travail est vraiment très pénible pour un débutant.
Nous avons, au cours de cet après-midi, transporté d'un bateau au magasin quatre lourdes caisses, entassé dans un wagon tout un stock de sucre, charrié au magasin des pains de sucre, chargé de rouleaux de chanvre bitumé un camion, déchargé un camion de balles de coton et deux camions de rouleaux de papier.
Mon inexpérience éclate à chaque instant. Ce genre de travail exige, non seulement de la force, mais un tour de main qui ne s'attrape pas en un jour. Les hommes avec qui je me trouve déploient une adresse qui atteste une longue habitude : ils mettent à leur besogne la précision et la sûreté de gestes des gens chez qui un certain mode d'activité est devenu instinctif Moi, je lance mal mes paquets de sucre, j'en laisse tomber deux à terre. Je place si maladroitement sur mon épaule les rouleaux de papier que je les laisse choir à deux reprises, je charge mal ma brouette ;
une fois, pour franchir les rails du quai, je ne pousse pas la roue à angle droit et tout chavire. Mais tous mes compagnons s'emploient bienveillamment à mon dressage, malgré que je les retarde et que je les gêne. Seul, le manœuvre.à qui je lançais maladroitement les paquets de sucre, se met d'abord à tempêter. Alors les autres le calment : « Allons ! fais pas le méchant ! nous aussi, on a commencé comme ça ! » Et il s'apaise et tout aussitôt me donne des conseils : par exemple, comment saisir le paquet de sucre, que sa forme et ses dimensions font ressembler à une brique, et comment le lancer droit en le laissant glisser entre les mains. Le contremaître lui-même, venant à passer, tient à me montrer comment je dois my prendre, et il me supplée pendant quelques minutes de façon à me laisser reposer un peu. A mesure que le tas à extraire du chaland, s épuise, l'homme qui me lance les briquettes de sucre se rapproche progressivement de la paroi du bateau qui touche au quai ; mon rôle d'intermédiaire devenant peu utile, l'homme se met à les lancer directement à celui à qui je
les relançais, en me disant: «Tenez ! reposezvous ! Je les lui passerai moi-même ! » Il lui faut faire un plus grand effort musculaire, mais sa complaisance me vaut dix nouvelles minutes de repos. Après quoi.ils m'assignent dans la chaîne la place la moins fatigante, sur le seuil du wagon : au lieu d'avoir à jeter les paquets du bateau sur le quai ou du quai au wagon, c'est-à-dire en hauteur, il me suffit de les jeter à l'intérieur du vagon, à l'empileur qui se tient sur le même plan que moi.
Je suis ensuite chargé de brouetter des pains de sucre d'un second chaland au magasin. Mais cette besogne ne rfi'est pas moins pénible et je m'en tire à grand'peine : les petits heurts de la roue sur les inégalités du macadam déterminent des vibrations amplifiées des bras de la brouette, et leur violence est telle que, quelque effort que je fasse pour serrer les mains, je sens qu'elles s'ouvrent et que la brouette va m'échapper. Je suis obligé de m'arrêter tous les dix ou vingt mètres pour la saisir à nouveau avec une énergie renouvelée, mais dont l'excès des secousses ne tarde pas à avoir raison.
Afin d'éviter d'être surpris dans cette manœuvre insolite, je passe derrière une palissade: mais j'allonge ainsi mon chennirï, j'ajoute à ma fatigue et je perds du temps. Puis, lorsque j'arrive au seuil du magasin, plus élevé que le quai, il me faut prendre de l'élan pour faire monter la brouette, chargée de 80 à 100 kilos de sucre, sur une planche étroite d'où je redoute chaque fois que ma lassitude, jointe à mon inexpérience, ne la précipite en la vidant de son contenu. L'homme qui tire le sucre du bateau et l'homme qui l'empile dans le magasin ne tardent pas à s'apercevoir de mon retard et de la peine avec laquelle je m'acquitte de ma tâche. Alors, spontanément, l'homme du magasin vient chercher ma brouette à michemin : pour m'aider, il ajoute à sa besogne la moitié de la mienne.
Quand, un peu plus tard, d'autres manœuvres, employés avec moi à transporter des rouleaux de papier, s'aperçoivent que je les charge maladroitement sur mon épaule et que je ploie sous ce fardeau, ils me disertt : «Mettez-vous là, ce sera moins dur. >> Là,
c'est-à-dire sur le bord du chaland : je n'ai plus qu'à recevoir les paquets et les faire rouler jusqu'à l'homme qui les empile à deux mètres de moi à peine. C'est le meilleur poste. L'empileur me dit, pour m 'encourager: «. Vous vous y ferez. 11 faut huit jours. J'ai été comme vous. )'ai commencé à dixsept ans. Eh bien ! quand je suis parti au régiment, je portais des sacs de farine de deux cents kilos.»
Un peu de pluie vient à tomber : un des débardeurs quitte le paletot de cuir qu'il avait déjà endossé et me presse tellement d'en recouvrir mon mince tricot de coton que mon refus l'eût certainement blessé.
Au casse-croûte de quatre heures, je veux offrir du vin à mes compagnons. Ils n'acceptent pas, mais ne me permettent pas de refuser le vin qu'ils m'offrent.
Bref, tout l'après-midi, je suis, de leur part, l'objet d'une assistance bienveillante et délicate. Ils acceptent, en toute simplicité, de faire plus pour que je fasse moins. Dirat-on qu'il y a là une manifestation de solidarité ? Évidemment, tous les membres de
l'équipe sont solidaires par rapport à leur tâche commune : mais, précisément parce qu'un mauvais compagnon accroît la part de travail de tous les autres, une solidarité bien comprise devrait tendre à liguer tous les autres contre un aussi détestable collaborateur et à l'exclure. Dira-t-on que c'est un cas de solidarité ouvrière ? Mais la solidarité ouvrière, c'est l'extension, à toute la classe ouvrière, du caractère propre au groupe étroit constitué par une équipe d'ouvriers : nous devons donc généraliser la conclusion à laquelle conduit la détermination du caractère de l'équipe. La notion de solidarité est une notion qualitativement neutre, incolore, inerte, vide. Elle exprime l'existence d'un lien entre deux ou plusieurs éléments, mais elle ne définit pas la nature de ce lien : le carnassier et sa victime sont solidaires, comme le bienfaiteur et son obligé, comme le malfaiteur, sa victime et les hommes chargés de la répression. Dans le cas de mes compagnons de travail, il n'y a pas plus solidarité au sens de liaison entre exploiteur et exploités qu'au sens de coalition d'intérêts
communs, d'association d'activités de même ordre et de même rythme ; ce qu'il y a. entre eux et moi, c'est une so\\da.nté charitable r c'est-à-dire un renoncement à leurs intérêts, un sacrifice momentané et volontaire de tous à un seul, une répudiation partielle et réfléchie de leur intérêt personnel et de leur intérêt collectif en vue de sauvegarder lintérêt d'un compagnon de hasard, qui est un concurrent,et qu'ils s'efforcent de rendre apte à les mieux concurrencer par la suite. Nous ne nous trouvons pas davantage en présence d'un acte de justice, puisqu'ils n'ont pas agi selon ce que mon droit m'aurait permis d'exiger d'eux, mais en présence d'un acte supérieur à un acte de justice : un acte depure charité. Avec une extrême simplicité, ces gens, imprégnés à leur insu par des siècles de christianisme, ont obéi aux impulsions lointaines d'une foi éteinte. Sans le savoir, et pour une durée dont chaque jour hâte le terme, ils restent encore capables d'agir comme s'ils étaient pleinement chrétiens.
Mais la source inspiratrice de tels sentiments est déjà tarie. « Les curés ne sont pas
à plaindre ! grogne un des hommes. Us ont toujours tout ce qu'il leur faut, partout où ils se trouvent ! » Un autre, s'adressant à un gamin qui nous regarde travailler :cs Allons ! mon p'tit» jure un peu le nom du bon Dieu pour faire voir qu' t es un homme! »Un autre blasphème : « La Sainte Vierge était une p...l^Il lui revient là, comme en un haqiuet, un- reste de la prédication de ces souilleurs d'âmes qui pourrissent la France : leurs agents secrets propagent dans les milieux ouvriers, sous cette formule brève et accessible h la grossièreté et à l'ignorance, toute la substance de la fable fabriquée par la. Synagogue et mise en circulation dans les Ghettos et dans les Loges par la haine juive et la fureur protestante. Le minus habens libre penseur est inconscient de sa religion réelle. Mes compagnons s'interpellent volontiers sur le ton plaisant : « Eh ! tête de gorille I... A toi, ventre dasticot !... » Mais ils sont surtout égrillards et tiennent quantité de propos obscènes :«Je voudrais bien avoir de petits doigts, dit l'un, pour... y> Un vieux aussitôt fredonne : « A cinquante ans, je
b... encore toutes les f... ! » Et bien d'autres réflexions plus ordurières encore. Le parfait « laïque » est le plus répugnant des singes. A la fin de la journée, qui est un samedi, nous passons au bureau toucher nos salaires. Puis, chacun s'en va de son côté. On ne s'invite pas à boire un coup chez le marchand de vin : l'argent est trop précieux par ces temps de travail rare. Les innombrables cabarets devant lesquels je passe sont généralement vides. Les ouvriers se privent cependant plus volontiers de manger que de boire. Boire de l'eau, c'est un scandale qu'ils ne donnent pas. Ils se résignent, dans cette période de chômage, à ne boire que le vin acheté pour la consommation domestique.
« Chez nous — me dit, chemin faisant, un des manœuvres — nous sommes trois. Eh bien! une pièce de vin nous fait deux mois et demi: c'est dire que nous nous portons bien ! »
Mon travail de l'après-midi sous un lourd soleil m'a fait beaucoup souffrir. Tous mes doigts étaient écorchés ; malgré que la chair fût à vif, il -m'a fallu brouetter, passer les
paquets, pousser des ballots de <scotonne^> en les saisissant par les oreilles de grosse toile d'emballage, manier les rouleaux de chanvre bitumé, porter de lourdes planches, pousser à la roue des charrettes, me couvrir de poussière, de terre ou de cambouis. Je ruisselais de sueur, j'étais dévoré par la soif, j'avais les épaules et les bras meurtris comme si l'on m'avait roué de coups, j'éprouvais par tout le corps la sensation d'être brisé. J'ai pu difficilement peiner jusqu'au repos de quatre heures. J'étais tenté de lâcher pied, de me faire régler, de partir. Tout cela, n'importe quel ouvrier non accoutumé à des travaux de force l'éprouvera le jour où, pressé par la rigueur du chômage, il aura la bonne fortune de découvrir, sur les quais, du travail. Ma fatigue était telle que, la nuit qui a suivi, je n'ai pu que sommeiller pendant trois heures, me remuant sans trouver une position qui me délassât et chavirant dans un bref sommeil tout peuplé de cauchemars : je laissais tomber dans l'eau mes ballots de papier..., un train de marchandises télescopait ma brouette de sucre..., mon casier de
bouteilles vides m échappait des mains et fendait le crâne de l'homme occupé à en remplir un autre au fond du chaland..., une balle de cotonne de 150 kilos roulait sur moi et m'écrasait.., Qiielie nuit ! Et le matin du dimanche, et tout le long du dimanche, je ne puis qu'à grand'peine me baisser, me lever ou m'asseoir, ou serrer le moindre objet entre mes doigts ; je m'y reprends à plusieurs fois pour enfoncer mes pieds dans mes chaussures, j'ai tout le corps meurtri, les membres rompus, la tête vide, je n'ai pas faim, j'ai soif encore...
Il n'est ruse que les patrons de débits-restaurants n'emploient pour faire boire les clients. Vous entrez et vous demandez un canon : on vous apporte une chopine. Vous demandez une chopine : on vous apporte un litre, et l'on vous dit : « Vous prendrez ce que vous voudrez, on ne comptera que ce que vous aurez pris. y> Le marchand sait fort bien que l'ouvrier ne résiste pas à la tentation de vider la bouteille qui est là, à portée de sa main. Mon repas sans vin, avant-hier, m'a fait considérer par le patron, homme
charitable, comme un miséreux réduit aux pires extrémités. Hier, à midi, dans un autre restaurant, la bonne, à qui je dis — « Pas de vin » — fait — « Alors je remporte votre verre»— et le retire aussitôt. « Mais non ! laissez-le ! et apportez-moi de l'eau » — « Ah 1 » s'exclame t-e!le ; et elle en reste sur place, muette de surprise. Je vais dîner dans un autre petit restaurant, sur le quai, et je demande de l'eau comme boisson. L'imposante matrone me toise et me jette un — <% alors vous êtes un homme distingué !» — où elle fait passer toute l'ironie dédaigneuse dont peut être capable un marchand vexé du mépris dont on couvre sa marchandise. Je retourne aujourd'hui chez elle. Reconnaissant « l'homme distingué » qui boit de l'eau, elle me reçoit fort mal. Avant que j'aie rien demandé, elle me lance, d'un ton sec : « 11 n'y a rien à manger 1 rien ! Vous comprenez, on n'attend personne... 11 faudrait prévenir ! » J'objecte qu'elle n'était pas prévenue, la veille : « Vous pouvez, comme hier, prendre un bifteck chez votre voisin le boucher. Allons ! un bifteck, deux œufs et une chopine ! >> Une
chopine ! Elle dresse l'oreille et, interrogeant : « Une chopine de vin ? — Naturellement ! >n Aussitôt elle fait les préparatifs de mon repas.
Il n'est manoeuvre à laquelle le marchand n'ait recours pour forcer l'ouvrier à boire vin ou alcool et lui soutirer le pauvre argent si durement gagné.
Ce n'est pourtant pas qu'il soit riche, l'ouvrier ! J'ai gagné, hier, 3 fr. 25. Dans la même journée, ma dépense s'est élevée à 3 fr. 20. En voici le détail :
6 h. du matin : un café 0,10
8 h . 30 : une soupe o, lo
— une chopine 0,30
— une chopine que j'apporte
aux hommesde mon équipe. 0,30 Midi : un bifteck, deux œufs, pain
et eau 0,75
4 h. : pain 0,05
— un verre de vin 0,10
7 h. : un bifteck, deux œufs, pain et eau I
(dans un autre restaurant)
— Dépense quotidienne de logement 0,50
La chopine offerte est une dépense accidentelle, mais susceptible de se renouveler assez souvent. Pour pouvoir vivre avec mon salaire de 3 fr. 25, il me faudrait donc faire des économies sur la nourriture, me résigner, malgré la dépense de force physique que mon travail exige, à une alimentation moins substantielle, remplacer la viande et les œufs par de la soupe et des haricots ou pommes de terre.
Au cours de ce dimanche, je ne vois un peu de monde dans les divers cabarets qu'entre onze heures et midi et vers la fin de la journée. Mais très nombreux sont les joueurs de boules dans les petits cafés installés le long du canal ou de la Loire. Aux approches de l'heure du dîner, des voix bruyantes s'échappent des débits : les consommateurs, un peu surexcités, échangent avec violence des propos ineptes ; accoudés sur les tables, l'œil torve, ils achèvent de vider les derniers litres... Près de moi, dans le petit restaurant où je dîne, deux ouvriers d'une trentaine d'années ont pris place. L'un d'eux lit dans le Progrès qu'un décret du ministère espa-
gnol accorde à toutes les confessions religieuses la liberté du culte public. « Vois-tu, drt-ii il son compagnon, l'Espagne, c'est le pays où a été instituée l'Inquisition. Tu connais ça, l'Inquisition ? — De quoi ? fait l'autre. — Eh bien ! l'Inquisition, c'était du temps où les curés étaient les maîtres... On mettait les gens à la torture..., des atrocités enfm !... Bref, les protestants vont avoir un temple à Madrid. » Il ne se rend pas compte que les protestants l'avaient déjà, ce temple, qu'ils pouvaient librement y célébrer leur culte, et que ce décret se bornait à leur permettre d'accrocher un écriteaju à la porte. Mais les fait^ sont présentés par le journal de manière à empêcher le lecteur de comprendre le présent et de juger raisonnablement le passé : de là, les réflexions sur Tlnquisition « du temps où les curés étaient les maîtres ». Ces pauvres gens sont condamnés par leurs lectures à une ignorance aussi complète de l'histoire que des événements contemporains.
Le lundi matin, je retourne au travail. Dans le débit où j'entre prendre un café, un tronc
est .accroché qui porte cette indication : « Pour la propagande de la Libre Pensée. » Pendant que je suis là, plusieurs ouvsiiers viennent boire un verre d'eau-de vie.
Un jour de repos et un effort de volonté ont vaincu ma fatigue. J'ai pris la précaution de me graisser les mains : cependant, dès le début du travail, une d<is petites blessures recommence à saigner. Le travail presse. Nous faisons intégralement nos quatre heures et demie, ce matin. Il y a d'abord quekpes wagons à pousser : excellent exercice d'assouplissement. Puis, à cinq, nous chargeons deux wagons de sucre en paquets et en pains. La tâche m'est déjà plus aisée. Il faudrait, comme mes camarades le disent, une semaine pour y accoutumer mon corps et pour acquérir la dextérité nécessaire. Par bonheur, je n'aurai pas besoin de faire appel à mon courage pour poursuivre ce dur apprentissage : on a réussi à m'assurer le passage, jusqu'à Paris, sur un bateau qui part demain ! «. Décidément, dis-je à mes copains, c'est un trop rude métier. J'aime mieux retourner à l'atelier et, puisqu'ici il n'y
a pas de travail plus facile, je m'en vais en chercher à Paris. Un patron marinier consent à m'y emmener : je profite de l'occasion. Dans vingt jours je serai rendu : d'ici là, des amis peuvent me trouver une place. » Ma décision ne provoque aucun commentaire. J'entends quelques « ah ! » ou « allons ! » prononcés à mi-voix et où je crois surprendre comme une nuance de regret : ils avaient commencé à sympathiser avec leur nouveau compagnon, ils l'avaient aidé de leur mieux, à coup sûr ils auraient été contents de le voir profiter de leur assistance et de leurs leçons. Dans les périodes de grande activité, lorsque les quais réclament beaucoup de bras, les équipes de débardeurs comptent des gens de toute espèce dont beaucoup peuvent n'être pas recommandables ; mais, à cette époque de travail ralenti et précaire, le personnel est réduit à un noyau d'habitués et de chômeurs de la ville qui sont tous de très braves gens. Ainsi, ils me désignent un des leurs, un homme de soixante-cinq ans, retraité du chemin de fer, qui pourrait rester chez lui à vivoter tranquillement ; mais il se sent encore
assez de vigueur pour travailler, il aime le travail et il veut aider les siens. Ils me paraissent tous cacher, sous uneécorce rude, une âme bonne et compatissante ; mais la vie leur a été dure et, vite, toute la douceur de leurs manières s'en est allée. Si les adolescents, dans la classe ouvrière, gardent souventencore aux yeux la flamme de l'intelligence et le reflet du rêve, du moins vieillissent-ils très vite : deux manoeuvres, de vingt-cinq ans environ, ont déjà l'air las et le regard morne de ceux de leurs compagnons qui ont atteint la quarantaine. Ceux-ci, comme les vieux, ont le visage creusé, la parole rude, le geste brusque, la colère prompte : on dirait qu'ils ont conscience d'être réduits à une masse d'os et de muscles faits pour tourner une meule tant que leur chair vivra.
Leur ignorance est insondable et puérile ; elle s'exprime sous des formesdonton serait tenté de rire si eliesne révélaient une attristante infériorité. Une forte pluie leur a fourni l'occasion de l'étaler devant moi. J'ai déjà eu l'occasion de le remarquer, nous sommes commandés avec bienveillance :
lorsque l'ouvrage ne presse pas, on ne nous demande pas de fournir le compte exact d'heures pour lesquellies nous sommes payés ; cela s'est produit avant-hier ; il en va de même s'il- pleut, quelque besogne qu'il y ait à faire ; ainsi, aujourd'hui, malgré que le travail ne manque pas. nous nous mettons à Tabri durant une forte pluie ; notre salaire serar le même , bien que ce mauvais temps notas vaille une heure de repos. Nous nous asseyons sous un hangar après avoir enfilé nos vestes pour ne pas prendre froid. « Moi, dit un homme, j'ai vu un chasseur planter son talon sur une tête de serpent, la couper et faire cuire la bête que nous avons mangée et qui est aussi bonne qu'une anguille ! » Le contremaître, survenant, entend ces derniers mots et s'exclame, fermant son parapluie: <sT'as fait ça, fils de mulet ! T'es rudement dégoûtant si t'es pas dégoûté ! » Alors un manœuvre intervient: « Pourquoi ça? Puisque c'était un€ serpent, c'était pas une vipère! alors il pouvait bien la manger! v> Le contremaître éclate : <v De quoi ? Une vipère, c'est donc pas un serpent ? — Non, fait l'autre avec fer-
meté. — Alors qu'est-ce que c'est qu'un serpent ? — C'est une serpent ! s'écrie le débardeur sur un ton péremptoire. J'appelle serpent une serpent et vipère une vipère ! — Ben !tu y entends rien ! hurle le contremaître. Un serpent, c'est tout animal qui rampe et qui n'a pas de pattes..., qui fait comme ça... >>, et il fait ramper sur le sol le bout de son parapluie ; puis, embrassant toute l'assistance d'un regard circulaire, il dogmatise : N^Tenez ! un lézard ? c'est pas un serpeat parce qu'il a des pattes ! Un caïman, c'est pas un serpent non plus ! Ni cet affreux animal, qui se trouve en Egypte et qu'on appelle... comment ça ?... un crocodile ! Eh bien ! un crocodile, ça a des pattes : c'est pas un serpent ! — Moi, j' vous dis, reprend l'autre avec obstination mais en baissant la voix comme s il rendait hommage à un td appareil d'érudition,]' vous dis qu'une vipère, c'est pas une serpent ! — J'te répète, crie le contremaître exaspéré.]* te répète qu'un serpent, c'est tout animal qui rampe et qui n'a pas de pattes ! qui fait comme ça... », et il recommence avec le bout de son parapluie sa merveilleuse démons-
tration sans d'ailleurs convaincre son contradicteur et sans qu'aucun songe à lui objecter: alors, un ver de terre, c'est donc un serpent? Mais tous suivent très attentivement cette savante discussion de taxilogie; elle les intéresse vivement, leur esprit travaille et l'un d'eux se décide à demander : <^ Alors, un veau marin?ce serait donc un serpent? — Imbécilel s'exclame un autre qui, n'ayant jamais lu Le Conslitutionnel, ignorait l'existence du serpent de mer... bien sûr que non puisqu'il est dans 1 eau et pas sur terre! » Et un voisin ajoute gravement, sans se douter qu'il parle comme un professeur de Faculté : <^ Et puis, un veau marin a des nageoires, et des nageoires, c'est des pattes I » L'homologie des nageoires et des pattes : un débardeur de génie a fait cette découverte sur le quai du bassin de Roanne, un certain après-midi qu'il pleuvaitl