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CHAPITRE II

Mon passage parmi les débardeurs m'a permis de constater l'absence de toute relation entre eux et les mariniers. Ils travaillent côte à côte : ils n'ont aucun rapport personnel. Si le débardeur interpelle le marinier, celui-ci s'applique à ne pas répondre. Le marinier affecte de ne pas connaître le débardeur ; il s'emploie à mettre des distances entre lui et l'homme qui peine sur les quais.

Une circonstance exceptionnelle m'a permis de vaincre les visibles répugnances d'un patron marinier à m'admettre à son bord. 11 a quelques dettes et son créancier lui demande de lui faire le plaisir de me rendre

service, à moi, un ouvrier auquel il s'intéresse et qui regagne Paris. Comment refuser d'être agréable à un créancier? Et cependant, la chose n'a pas été toute seule ! 11 a fallu de longs pourparlers entre l'homme du bateau et celui qui le tient sous sa dépendance : chacun a déployé toute son habileté, le premier pour se dérober et l'autre pour obtenir un acquiescement. Enfin ! je suis averti que le patron marinier ne dft pas rron et qu'il me reste à m'entendre personnellement avec lui. « Vous savez ! me dit-il de suite, l'air grognon et sur un ton bourru. J'ai mon monde! Je ne tiens pas à vous prendre! ^>> J'essaie de le convaincre : « 11 vous faut trois semaines pour atteindre Paris et je n'espère pas de travail à Paris avant trois semaines. Si je m'y refïds avec vous, je n'ai que ma ncH-irriture à payer-, j'économise le loyer d'une chambre et le prix du chemin de fer. D'ailleurs je vous donnerai un coup de main... »Je l'entends, pour toute réponse, grommeler dans sa barbe, et sa femme, qui se tenait en arrêt, un peu en arrière, glapit : « Dame ! vous savez ! l'usage, c'est de faire payer quarante

sous pour la nourriture ! et, au prix où' sont les choses, aujourd'hui... — Bon ! bon ! répiiqué-je,vous n'y perdrez pas : vous aurez mon travail et mon argent... Et je vous paie d'avance si vous le souhaitez. — C'est l'habitude ! - Alors, c'est convenu ? — C'est convenu, conclut faiblement et comme à regret lemarinier. Venez demain matin, à la pointe du jour. Nous partirons à cinq heures. »

Et j'ai bien failli ne pas paptir.

Le lendemain malin, à quatre heures et demie, j'arrive, portant ma petite valise de carton, de trente-cinq sous. A mon « bonjour! ^> le vieux marinier riposte, de son air le plus maussade : « J'ai pas besoin de vous! »Je me hâte de monter à bord. « Vous savez », continue-t-il, agressif, « que vous n'aurez rien pour vous coucher, rien qu« la paille, là, sous la bâche ! Au lieu que le chemin de fer... —Tenez ! tenez! voici d'abord îe prix de ma pension pour les premiers jours...» Et je lui tends une pièce de dix francs. 11 la regarde... la saisit silencieusement et l'empoche : <^ Enfin, grogne-t-il, je ne comprends toujours pas pourquoi vous

aimez mieux venir avec le bateau, pendant vingt jours... >> Je lui renouvelle mes explications de la veille. Il hoche la tête, me tourne le dos et descend dans sa cabine. Mais je suis dans la place, et c'est tout ce qu'il me faut.

Il ne me demandera plus aucun éclaircissement. 11 n'aura pas pour cela désarmé : au cours des deux premiers jours, il me fera interroger successivement par le pilote et par le charretier sur mon métier, mon salaire, où je travaillais, depuis combien de temps, où vivent mes parents, et quantité d'autres détails. Son extrême défiance, égale à celle du paysan multipliée par celle du marin, ne cessera de se manifester au cours de ce voyage, partagée du reste par ses compagnons. Et cependant, ces trois semaines de vie commune me mettront en possession de tous les éléments, non seulement de leur caractère individuel, mais du type même du marinier.

§ I.— Les premiers jours de navigation.

Nous devions démarrera cinq heures. Mais six heures, sept heures, huit heures se passent sans que nous puissions bouger: ni le pilote ni le charretier ne sont venus.

Le pilote arrive à neuf heures. Les deux hommes, sans dire mot, mettent aussitôt le bateau en mouvement. Ils rentrent les amarres, s'emparent chacun d'une énorme perche qu'ils plongent dans le bassin et dont ils appuient au défaut de l'épaule l'autre extrémité. Lentement, le bateau se détache du quai, glisse sur l'eau morte, insinue sa masse étroite, longue et profonde, entre les autres bateaux qui dorment, entassés côte à côte, et gagne l'issue. Dès qu'ils l'ont sorti de la gare d'eau, les deux hommes l'amarrent dans le canal contre l'écluse et s'en vont boire au plus prochain cabaret.

Ils ne m'ont pas invité à les suivre, et certainement ils vont échanger leurs premières impressions à mon sujet. La femme s'occupe dans la cabine aux soins qu'exigent les der-

niers menus préparatifs du voyage. Elle ne m'adresse pas la parole. Je suis un gêneur. Je m'efface le plus possible, pour moins importuner. Je me tiens à l'arrière, près du gouvernail, séparé de la cabine par une sorte de couloir d'accès où se dresse une petite table, pour les repas du personnel. Le centre du bateau est barré par la toiture basse de l'écurie. Entre la cabine et 1 écurie comme entre celle-ci et la proue, s'étale une bâche disposée en double pente ainsi qu'un long toit surbaissé, orienté suivant l'axe du bateau. Là-dessous, une couche de paille recouvre uniformément le chargement de bouteilles d'eaux minérales. C'est là que nous coucherons, le pilote, le charretier et moi. Le bateau appartient à une Compagnie de transport Le patron du bord, responsable de la marchandise, est appelé « conducteur v>. Berrichon comme sa femme, il porte comme elle une soixantaine d'années. Le pilote est un Morvandiau un peu plus âgé. Le charretier, un Charolais de vingt ans, survient enfin ! Au conducteur et au pilote qui l'interpellent, ses premiers mots sont pour dire qu'il n'a pas

-ses effets et quil lui faut aller les quérir. II repart les cliercher. Le pilote s'éloigne à son tour, le conducteur fait de même. Quand Hs reparaissent, il est plus de dix heures. Mais ils retournent boire au débit de l'écluse. £nfm ils montent à bord, les ânes sont attelés et nous nous mettons en marche. Ce retard, m'assurent- ils, se produit à chaqiiae départ pour un nouveau voyage.

Le pilote occupe son poste, au gouvernail, où le conducteur le remplacera de temps à autre. Le charretier pousse ses bêtes sur Je xhemin de halage. Je m'assieds sur la bâche, les pieds sur le plat bord. Le chaland glisse avec douceur et lentement sur l'eau dont il trouble le sommeil ; de larges rides régulières en froissent la surface, moirant l'image des peupliers et des joncs. A chaque écluse, les trois hommes me font signe et nous entrons rapidement dans l'immanquable débit voisin vider chacun un ou deux canons ; nous payons à tour de rôle.

Le premier jour, nous ne franchissons que trois écluses. La dernière franchie, les amarres sont fixées, la passerelle est jetée,

les ânes regagnent l'écurie et nous buvons trois tournées au lieu d'une seule. Toute cette journée, excités par leur réunion et la joie de se mettre en route, les trois hommes n'ont cessé un instant de bavarder : des bêtises intraduisibles dont ils riaient sans fin, des propos dépourvus d'intérêt, des phrases parfois dénuées de sens. Ah ! la belle humeur! le contentement de vivre et de prendre le large ! Après dîner, pendant que le conducteur et sa femme s'enferment dans leur cabine, nous allons tous trois nous étendre tout habillés sur la paille, à l'abri de la bâche. Dans la nuit, j'entends le pilote qui, rêvant tout haut, demande encore qu'on lui verse du vin...

Le lendemain, tantôt je m'assieds, oisif, sur le bateau, tantôt je marche à côté du charretier sur le chemin de halage. J'apprends peu à peu divers détails : le conducteur et le charretier reçoivent chacun cinq francs par jour ; le pilote est payé au kilomètre pour un voyage à accomplir dans un délai moyen ; il a donc* intérêt à ce que l'on fasse le plus

possible de kilomètres par jour ; son salaire quotidien s'élève en moyenne ù quatre francs cinquante. Dans une certaine mesure, ils sont leurs propres maîtres; ils travaillent sans arrêt environ douze heures chaque jour, mais sans hâte; la cloche ou le sifflet ne règle pas impérativement l'heure où la tâche commence et finit; ils partent à peu près au début du jour ; ils s'arrêtent à la tombée de la nuit. Ce régime est tout l'opposé du militarisme industriel, de la spécialisation outrancière et du travail par grandes collectivités. Chacun de ces trois hommes a le sentiment très net de son indépendance. Leur association, pas plus que leur subordination à la Compagnie, ne fait disparaître complètement l'autonomie du groupe ni de chacun de ses éléments. Ils y tiennent d'ailleurs si essentiellement que, nul n'étant investi d'une autorité sur les deux autres, j'entends déjà le pilote murmurer: « Le conducteur dit que l'on partira demain à cinq heures. Il faut encore que cela me plaise I » Et le charretier : « Ils m'appellent pour amarrer. Ça ne me regarde pas. Je ne suis chargé que de mes ânes... Atteler de

suite? C'est bon ! c'est bon! J'attelleraiquand Rme conviendra...» Il grommelle ainsi entre ses dents, mais il n'en agit pas moins comme on le lui demande. Chacun tient seulement à affirmer, pour le principe, sa pleine maîtrise. Comme ils s'entendent, tout va bien. Ça ne durera pas longtemps !...

Le charretier me conte qu'il a subi récemment une mise à pied de deux mois parce que, étant ivre, il avait refusé d'obéir à Tordre d'embarquer. Il estime que l'on a eu raison : «J'ai fait une bêtise. Je l'ai payée. C'est juste. J'ai mangé de la paille pendant deux mois. Ça m'apprendra. »

Voilà six ans qu'il a quitté l'école : il ne sait plus écrire, mais il sait encore lire ; c'est la seule supériorité qu'il garde sur le pilote qui ne Ta jamais appris. Il m'assure qu'avoir des cheveux blancs, lorsqu'on est jeune, ^ c'est signe d'intelligence s>. Apercevant la îune, au cours de l'après-midi, il se tourne vers elle, disant : « Bonjour, lune 1 enlèvemoi le mal de dents que j'ai depuis si longtemps ' ! » Et, spontanément, il me com-

i. Talmeyr a rapporté un certain nombre de supersti-

mente cette invocation : <s On dit comme ça, nous autres, je le fais : c'est p't-être pour ça que je n'ai plus mal aux dents maintenant. » Cette foi naturaliste à laquelle il est redescendu est la seule manifestation de religiosité positive que j'aie pu surprendre chez lui.

Comme je me mets de moi-même à aider à la manoeuvre au passage des écluses, le conducteur en montre quelque humeur ; mais le pilote, grisé de soleil et de grand air, troublé par des libations nombreuses, me bredouille des conseils pour me permettre d'intervenir utilement. En me répétant à satiété: «Moi, j' suis intelligent pour mon métier » il m'indique comment recevoir, fixer, retenir, relâcher les amarres, et comment aider l'éclusier, pour gagner du temps, à fermer et ouvrir les écluses. Puis il me souffle à l'oreille : « Allez donc au puits de l'éclusier tirer un seau d'eau pour la patronne. On fait ça pour lui être agréable... Faites comme je vous dis et ça ira tout seul...

lions propres aux mariniers dans son étude, la Croix sur Us

^aux (le Correspondant, 2<y novembre 1907, pp. 7^8, 762,763, 764, 769, 770).

Moi, j' suis intelligent pour mon métier...» C'est vrai : lui et ses compagnons, ils ont tous cette intelligence-là ; ils savent ce qu'ils ont à faire, et ils le savent très bien ; ils déploient dans leur modeste tâche toutes les qualités de bon sens et de jugement de leur race. Mais, hors de là, nuit opaque. Hélas! leurs deux ânes aussi connaissent bien leur métier î Je profite des dispositions bienveillantes du pilote pour le suppléer pendant quelques instants au gouvernail. Il me l'abandonne dans les parties droites du canal. Je m'aperçois de suite qu'il faut savoir en mesurer très à l'avance les effets, le bateau ne lui obéissant que lentement, et s'abstenir des grands coups de barre qui troublent sa marche si douce, aux glissements imperceptibles. Naturellement, la pratique seule permet d'acquérir le doigté nécessaire, et mes premiers coups de barre, trop brusques, impriment au chaland de légères inclinaisons. « Y a ^é? la balance ! » crie de la cabine la femme, en sentant l'effet des poussées que ma direction inhabile imprime à toute la masse en mouvement. Alors le pilote reprend son poste à la

béquille* : « Tenez ! voilà comment on fait... Moi, j' suis intelligent pour mon métier... » Sous sa main, le gouverna se place, toujours et sans retard, exactement où il doit être pour maintenir le bateau dans Taxe du canal : plus de« balance ''>, plus d'àcoups sur le câble que tire l'attelage, plus de chemin inutilement parcouru entre les rives ; le bateau va droit, par le plus court, gagnant des kilomètres, à la longue, et augmentant ainsi la moyenne du gain du pilote; avec le moindre effort, l'habile pilote obtient le maximum d'effet. Et cependant ils trouvent que, pour un novice, je ne le suis pas assez. Ils ne s'expliquent pas que je puisse savoir — sans qu'ils me l'aient formellement appris et rien qu'à les voir faire — qu'il faut mettre la « béquille » du côté opposé à celui où l'on veut diriger l'avant du bateau ; ils s'imaginent que j'ai dû déjà monter sur des bateaux — chalands ou péniches — et en conduire ; et ils me le disent, je m'efforce de les en dissuader et ne sais si j'y parviens. On dirait que leur hypothèse s'associe obscuré-

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