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L'ÉTAT D£ GUERRE

La situation est devenue très tendue entre les trois hommes. Les repas sont parfois silencieux. Le onzième jour, à déjeuner, Léon s'écrie tout d'un coup', avec colère : « Je connais un bateau où l'on était nourri avec vingthuit sous par jour ! un autre, avec vingtquatre 1 vingt sous même, des fois ! Et on avait de la viande à tous les repas !... » Froidement ironique, le conducteur, qui attendait depuis longtemps l'orage, réplique: « Moi, si je pouvais me nourrir comme ça, à ce prixlà, je ne voudrais pas payer deux francs par jour. » Et le silence retombe sur nous... Mais, le soir même et pour la première fois, la mère Mathieu nous sert de la viande.

Ce bon mouvement ne se renouvelle pas.

I Alors, deux jours plus tardJe pilote et le

rcharretier achètent des fraises, du sucre, du

^in, préparent un grand saladier de fraises au

vin, et, à la fin du déjeuner, m'invitent à en

manger. Et nous les mangeons au nez du

père Mathieu. Sa femme le venge aussitôt de

Toutrage en criant qu'elle n'aime que les

fraises sans vin et avec du pain ! Et pour

nous le bien prouver, à nous qui l'avions vue

cependant, les jours précédents, préparer en

cachette pour elle et son mari des fraises au

vin, elle collationne ostensiblement, le soir

même, avec des fraises achetées à dessein

'et qu'elle écrase sur une tranche de pain 1...

Mais elle tue deux poulets et, le lendemain,

*elle nous les sert.

Cela calme un peu les deux hommes, sans les désarmer, le charretier surtout, qui nourrit -contre elle un autre grief: depuis Roanne, la Tnère Mathieu lui vole son avoine ! Il l'a .guettée et surprise sur le fait. 11 a caché lavoine -et s'est aperçu qu'elle continuait ses larcins. Pour les constater, maintenant, il ne se contente plus de l'épier; à la surface de l'avoine il place deux petits brins de paille en croix.

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Et voilà qu'il ne les retrouve plus. Donc, on l'a encore volé ! 11 en fait part, devant moi, au pilote. « C'est comme cela, dit celui-ci, qu'on avait arrangé les choses pour Lardy. On était sûr qu'il volait ses camarades. Alors on a placé, sous des papiers, une pièce de dix sous. Mais il s'est méfié : il a pensé qu'elle y avait été mise exprès et il ne l'a pas prise. »

Leur hostilité contre le conducteur les incline à me traiter avec plus de camaraderie. Le vieux pilote m'apprend à tenir la béquille à la traversée de certains ponts où les berges ne laissent d'espace libre que juste pour la largeur du bateau. Il me l'abandonne même pour entrer dans une écluse. « Tenez ! mon Jacques ! » fait-il en simulant des airs afifectueux, « voilà comment il faut s'y prendre! » Et il m'enseigne à engager le bateau dans l'étroit passage suivant une ligne légèrement oblique, puis à le redresser brusquement, d'un coup de « gouverno >>. C'est ce qui s'appelle embarber l'écluse. Si le changement de direction ne s'effectue pas au moment précis qui convient et dans la mesure con-

venable, le bateau tenaille, c'est-à-dire heurte successivement les deux quais qui le saisissent comme dans une tenaille. Notre chargement de bouteilles souffrirait de pareils chocs, et aussi le bateau qui, dans un trop violent coup de « tenaille ^n, peut même se rompre et couler. L'entrée de certaines écluses, se présentant de biais, ne se franchit pas aisément : il y faut la grande habileté d'un pilote plein d'expérience. La manoeuvre se complique lorsque souffle un grand vent : il dérive le bateau que le pilote a peine à maintenir dans la ligne; il exerce ses prises sur l'ample gouvernail qui obéit difficilement au pilote obligé de déployer toute sa force pour le mobiliser et même parfois de se faire aider par un autre homme.

Nous en avons souffert, depuis Roanne.

La pluie succédait aux rafales, tombant pendant de longues heures ou seulement en une brusque et copieuse giboulée, un ^(^^/(j. 11 n'y avait qu'à tendre le dos, patiemment. Très vite, les vêtements étaient transpercés et collaient à la, peau : on les gardait. 11 fallait que l'averse fût bien forte pour décider les

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mariniers à endosser des vestes et pantalons de toile imperméable. Ils me criaient : xs Allez donc vous mettre à l'abri sous la bâche ! C'est pas la peine de mouiller .' » Mais je tenais à les aider pendant le mauvais temps comme par le beau soleil. Je ne profitais de l'abri que sur leurs instances répétées, quand j'étais déjà trempé ; alors, leurs soupçons ne pouvant plus s'éveiller, je cédais à leurs conseils, je me réfugiais sous la bâche, et là, dans un creux, protégé contre toute indiscrétion, l'oreille aux écoutes pour n'être pas surpris par l'un d'eux survenant à l'improviste, je prenais rapidement mes notes. Sans la com.plicité du mauvais temps — il ne se passait pas deux jours sans pluie — je n'aurais pu trouver un seul moment pour fixer sur le papiertoutcequMIs me livraient d'eux-mêmes. Je me suis imaginé sans peine ce qu'ils devaient souffrir pendant l'hiver : par les temps de gel, le maniement des cordes d'amarre et de la béquille est douloureux ; leurs mains, quoique singulièrement durcies, se couvrent alors parfois de crevasses. Ler grands vents du nord, courant avec violence

sur les plaines du Centre, leur cinglent le visage, traversent leurs épais vêtements. Par les chutes de neige et les brouillards, la navigation devient dangereuse : on ne voit les passages difficiles — courbes brusques, ponts, écluses — qu'au moment même où l'on s'y engage ; on n'aperçoit les bateaux qui viennent en sens inverse qu'à l'instant où ils surgissent près de vous, et les abordages s'évitent à grand' peine.

Dès le début du voyage, quand je m'offrais à leur donner un coup de main, l'un après l'autre ils me disaient: « C'est un mauvais métier, allez ! » Ils ne paraissaient pas se soucier de rien m 'apprendre, comme s'ils eussent craint d'augmenter inutilement le nombre des bateliers. Maintenant, au contraire, et sans doute par esprit d'opposition au conducteur plus renfrogné que jamais, ils m'enseignent tout ce que je désire connaître. Alors c'est la mère Mathieu qui, chaque fois qu'elle m'entend demander une explication, met le nez hors de sa cabine et me crie, de sa voix aiguë : « N'allez pas trop vous fourrer le métier dans la tête! Il ne vaut rien ! C'est un

plaisir dans la belle saison ! mais l'hiver!... Vous n'avez pas idée de ce que c'est, l'hiver !... »Je n'en doute pas un instant, pas plus que je ne doute que s«s avis s'inspirent d'un tout autre désir que de m'épargner les rigueurs de la batellerie pendant l'hiver.

En bon élève, quand j'ai entré le bateau dans une écluse, je n oublie pas de relever bien vite le safran ' et de pousser la béquille à fond, de façon que le gouvernail soit complètement rabattu. Puis, au sortir de l'écluse, variant les tâches, je vais près du charretier qui m'apprend à débiller et bilîer la corde de halage, c'est-à-dire à la détacher de l'attelage * et à la rattacher lorsque nous croisons un autre bateau. Le câble « débillé », on en garde en main l'extrémité, mais en le laissant couler au fond de l'eau sous la coque du bateau que l'on croise ; ensuite on le «bille v^, on le fixe à nouveau.

Toujours nous rencontrons de nombreux bateaux : — Inutile de trotter, — Conseil d'amour, — le Trimardeur, — Sans le vou-

. I. Gouvernail de rallonge.

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