I . Croiser
de heurt. Le charretier tient le gouvernail avec autant de précision que le pilote conduit avec habileté l'attelage. Ils sont nés et ont grandi dans le métier, l'ont appris sans s'en rendre compte, et le pratiquent avec une maîtrise instinctive. Leur adaptation à leur fonction est parfaite.
Nous rencontrons parfois une péniche du Nord, ou même de Belgique ou d'Allemagne. Mais ce sont habituellement des bateaux des provinces du Centre. « Les mariniers bourguignons, me dit le pilote, nous appellent les centreux. » Et les mariniers des canaux du Centre, dédaignés par les Bourguignons, insultent à leur tour les Berrichons, aux bateaux petits et alertes: sur leurs chalands de 38 mètres, ils regardent avec colère les lourdes et massives péniches du Nord et avec mépris les, minuscules bateaux du Berry, « les choléra », comme ils disent. Chacun limite étroitement et jalousement son horizon : de métier à métier, de province à province, de type de bateau à type de bateau, les divisions et les rivalités se multiplient : étranger à toute idée et discipline supérieures
à lui même, l'homme devient toujours réfractaire à l'union
Tous les bateaux des provinces du Centre sont baptisés de noms pittoresques où se reconnaissent la bonne humeur et 1 originalité traditionnelles de la race: — Ça vous épate, — Le î/ainqueur des jaloux, — Cours après, — Laisse^ dire, — Laisse^ faire, — Pas endormi, — Tiens, le voilà, — Le Privé de vin, — Vainqueur des bavards, — Le Miroir des amours, —Attrape qui peut, — Trop tard venu, —Dernier crédit. Mes compagnons ne manquent pas de lire le nom de tous les bateaux qui passent, et ils s'amusent et rient des dénominations les plus drôles qu'ils ont déchiffrées. Le même esprit du terroir avait imaginé nos anciens noms de rues, ordinairement si pleins de saveur, et que la niaiserie rageuse des Jacobins s'est hâtée d'effacer.
Le pilote est un robuste vieillard, actif, énergique, prudent, madré, conciliant et diplomate. Il m'a donné l'unique exemple de probité que j'aie pu constater: dans un caba-
ret, il paya dix centimes pour un marc bu plusieurs mois auparavant, petite dette dont le cabaretier ne se souvenait plus. 11 me signale les avantages du métier : pas de dépense de logement pendant la durée dit voyage ; au service d'une Compagnie, pas de morte-saison ; en dehors des voyages, on reçoit un salaire ; le charretier gagne même ses cinq francs par jour toute l'année : « Et puis, voyez-vous, ce qui est plaisant dans notre métier, c'est qu'on est son maître. Il n'y a pas de cloche. Ça n'est plus comme à l'usine. » Il n'est peut-2tre pns de réflexion que j'aie plus souvent entendue, quel que fût le pays ou le milieu. Le lien qui attache les mariniers à la Compagnie est assez souple pour qu'ils ne se sentent pas aliénés : ils conservent leur individualité et la direction de leur activité. Aussi n'ai-je jamais surpris chez eux la moindre trace de cet esprit aigri qui est le moins que l'on puisse saisir chez les salariés de la grande industrie.
Ce pilote a des trouvailles de langage pittoresque qui font rire le charretier et même dérident le conducteur. Une femme de mari-
nier réputée pour sa coquetterie, il l'appelle « belle de cuisses » ; l'employé de commerce bellâtre (« le calicot »), il le qualifie de « gigot fin » ; un pauvre diable qui n'a pas le moyen de mettre sur son pain un peu de beurre, c'est pour lui un « barbouillé de pain sec ». Et de même que le public transforme en « scies » certains mots ou formules qui lui plaisent, le pilote répète à satiété ces expressions dont le charretier ne se lasse pas de rire et qu'il redit sans cesse à son tour.
Il a conservé quelques habitudes chrétiennes de langage : « Cette maison-là 1 ah! oui. ! que c'est vieux !... plus vieux que le temps de Notre Seigneur Jésus-Christ !... » Ou encore : « Moi, je ne mets pas d'eau dans mon vin, je le bois tel que le bon Dieu l'a fait. » Il n'a d'ailleurs aucune religion positive et n'a encore trahi l'existence de sentiments de piété que par ces deux expressions et une grande abondance de jurements : il jure comme un païen, comme un marinier, donc plus qu'une femme de marinier (car, elles aussi, elles jurent). Il lui reste seulement, à ce Morvandiau, l'usage d'antiques formules, legs
d'une époque chrétienne déjà reculée, et dont le langage du jeune charretier n'a pas gardé trace.
Et il boit sec, le pilote ! 11 boit comme un marinier et ça n'est pas peu dire ! Ayant besoin d'un chapeau, il se proposait d'en acheter un à Roanne, avant de partir. « Mais je rencontre un camarade et je lui dis : Je te joue mon chapeau en cinq points d'écarté ! Et j'ai perdu... Et puis, on a pris quelques tournées... Voyez-vous, c'est un métier où on ne peut pas ne pas boire ! On rencontre l'un, on rencontre l'autre, c'est un litre et puis un litre... La dernière fois que j'ai été chez moi, je me suis encore saoulé !... » L'excuse est aussi mauvaise que possible. Un métier où on ne peut pas ne pas boire ? Au contraire I Ils ne boivent que parce qu'ils le veulent. Ce sont des bois-sans-soif. Ni l'excès de travail ou l'extrême dépense musculaire, ni le voisinage altérant d'une chaudière, ni douze mois de soleil brûlant n'expliquent leurs habitudes d'intempérance : elles sont volontaires. La rencontre d'un ami peut justifier l'offre d'un verre de vin, non d'un litre ; la rencontre
d'une écluse, qui les fait se précipiter au cabaret, n'excuse rien du tout.
Si le pilote ne met pas d'eau dans son vin, Léon, le charretier, n'en met pas davantage. Et tous les deux se plaignent que le conducteur mouille le vin qu'il leur donne à boire : « Il nous fait delà boiiette !» souffle le pilote, .navré. « Oui, répond le charretier avec un accent de fureur mal contenue. S'il croit que ça ne se sent pas!... Et puis, j'ai l'œil sur lui : je l'ai vu, pendant que nous étions à terre, descendre sous la cabine et préparer sa bouette !... Ah! mais ! attends, va 1... >> gronde t-il avec un geste de menace. Et il reprend, plus excité encore par la colère : « Et sa femme?... Sa femme ! elle m'a bien volé quinze sous d'avoine par jour !,.. » Ils se séparent après ce bref colloque, pour ne pas paraître avoir à se dire des choses qu'ils ne veulent pas que le conducteur entende.
Mais, comme je continue de marcher à côté du charretier : « Oui ! reprend-il, j'ai guetté la femme du conducteur et je l'ai vue me voler de l'avoine que j'avais pourtant cachée
SOUS la bâche !... ^> Son indignation ne vient pas de ce qu'il ait le sentiment du mien et du tien: il ne l'a pas plus que les autres mariniers ; mais, comme eux tous, il a le sentiment du mien extrêmement développé.
L'avoine est sa propriété : il reçoit une certaine somme de la Compagnie pour nourrir convenablement les ânes ; mais s'il est habile dans ses achats, si l'avoine et le foin sont bon marché^ les économies qu'il réalise sur l'argent reçu lui appartiennent. En défendant la nourriture des ânes, il défend son bien. 11 n'admet pas qu'on le vole. Mais il admet parfaitement son droit à voler autrui, et il ne déploie pas moins d'habileté à être voleur qu'à ne pas être volé : « S'il avait eu le temps », me dit-il, il aurait pris du poisson, à tel endroit, avec des engins prohibés ; il regrette de ne pas rencontrer un poulet en maraude près du chemin de halage, il « lui tordrait le cou ». D'un geste rapide, je le vois saisir sur la berge une botte de foin coupé et mis à sécher. Mais un paysan, qu'il n'avait pas aperçu derrière une haie et auquel le larcin n'a pas échappé, lui crie : « Bh I là-bas i
Eh !...«» Léon laisse retomber le paquet de foin et file sans souffler mot : le coup est raté; une autre fois il réussira. A une écluse, un marinier de ses amis vient à lui : <% C'est de leau minérale que tu transportes ?... Donnem'en une bouteille, que je me purge ! . . . ^^ Pour eux, l'eau ne peut servir qu'à se purger et l'eau minérale possède à cet égard des vertus particulières. Ils tirent une bouteille, la vident en partie, puis la brisent et la jettent soigneusement avec le goulot dans la caisse aux bouteilles brisées : elle passe au compte de celles qu'ont rompues, en cours de route, les chocs subis par le bateau .
A ces idées particulières sur la boisson et les remèdes se joignent des goûts culinaires très spéciaux. Léon me dit que, sur certains bateaux, les mariniers mangent très fréquemment des rats d'eau et des « z'hérissons... Tenez ! ça ! v> et il me montre une couleuvre morte, « c'est aussi bon que de l'anguille !»
Comme ses compagnons, comme bien des mariniers que nous rencontrons aux écluses, sur les quais des bassins ou le chemin de halage, Léon est brutal. La plus petite con-
trariété, la plus légère contradiction, un verre de vin de trop, suffit à déchaîner ses violences : c'est tout de suite la crise de fureur, l'injure et la menace de coups ; et l'on sent qu'elle n'est pas vaine, qu'il faudrait bien peu de chose pour qu'elle s'exécutât. Il a cependant bon cœur : il ne peut guère éprouver de sympathie pour l'inconnu et l'étranger à la batellerie que je suis ; et cependant, comme les pluies ont été fréquentes depuis notre départ de Roanne et qu'il s'est rendu compte qu'embarqué sans couverture je souffrais de l'humidité froide et pénétrante des nuits, il" m'a spontanément prêté l'une de ses deux couvertes et, n'ayant gardé que son pantalon de rechange comme oreiller, il m'a remis à cette fin sa veste de rechange.
Le sentiment de la famille est très vivant chez ces bateliers. Les sacrifices d'argent que Léon s'impose pour sa mère et son frère ne sont pas une exception : le pilote envoie de l'argent à des neveux, le père Matliieu et sa femme économisent pour leurs enfants. Mais ce métier connaît aussi les pères indignes et les cruels abandons. Dans une rencontre for-
tuite, Léon et son père échangent le mépris, l'insulte et le reniement... La brise ride la surface assoupie de l'avenue d'eau et fait bruisser les peupliers. Un lourd bateau s'avance sur nous. Léon reconnaît son père au gouvernail. L'homme jette un « bonjour ! » au conducteur : il n'a pas un regard pour son fils. Comme le bateau s'éloigne, Léon crie, d'une voix où passe un accent de détresse : « Tu ne me reconnais donc pas ? — C'est pas à moi de te parier le premier ! » réplique durement l'homme, déjà loin. Léon est là, sur le chemin de halage, immobile, les pieds comme fixés au sol, les yeux attachés à la masse glissante qui fuit entre les arbres. Puis, tout d'un coup, secoué de rage, cinglant les roseaux de la lanière de son fouet : « Ah ! vieux bouc! injurie-t-il, vieux singe !... C'est bien comme si je ne l'avais ni vu ni connu ! Une m'a pas donné une bouchée de pain !... » Le ton devient plaintif : «... Il ma abandonné à six mois, et la mère, et les autres enfants ! Qiiand il me rencontre, il fait celui qui ne me voit pas ! C'est-y un père, ça ?... » Derechef avec violence : « Faudrait pas qu'y
revienne chez la mère ! il aurait tôt fait de se saouler la gueule avec le lopin de terre et la cabane 1... » Maintenant il marche en martelant du pied le sol, le sang au visage, l'œil fou, il fait claquer son fouet, il poursuit d'une voix sourde et tumultueuse: «J'ai un frère qui a déjà six gosses I II gagne quatre francs par jour ! Il ferait mieux de se mettre une corde au cou et de tuer sa misère !... »
Léon est d'une ignorance sordide : il ne sait même pas s'orienter ! je me serais imaginé que, vivant en plein air, il savait au moins cela ! Un matin, de bonne heure, il consulte le ciel et m'assure qu'il fera beau temps. Je lui objecte que le vent souffle toujours de l'ouest et pousse vers nous de gros nuages. 11 réplique qu'il ignore où l'ouest se trouve. 11 ajoute, après un moment, que cependant il l'a su à l'école. Il fronce le sourcil, fLiit un effort mental pour rassembler ses souvenirs et, étendant enfin le bras droit vers le soleil levant : « Le nord, le voilà 1 »Je tentedeledétromper :«Maisnon Ic'est l'est !» Je reprends l'explication qui lui a été donnée, j'essaie de la lui faire accepter : mais il ne
semble pas avoir grande confiance en ce que je lui raconte... Et puis, ça lui est complètement indifférent...
Son anticléricalisme est très actif. Il ne manque pas une occasion de l'affirmer. Parlant d'un marinier paresseux : « 11 est plus feignant qu'un curé ! » dit-il. Un dimanche matin : « Ah ! s'écrie-t-il, on va boire une bleue, aujourd'hui, puisque c'est dimanche 1 on va aller à l'église ! » désignant ainsi le cabaret. Dans un bureau de tabac, j'achète le Petit Journal. Il s'exclame : « Vous achetez ça 1... C'est un journal de curés 1... Fallait prendre le Petit Parisien!... »
Une fois seulement, nous avons bu une absinthe ; trois ou quatre fois, de l'eau-devie de marc. Ils préfèrent le vin : le moins que nous en prenions chacun, dans une tournée, c'est un ou deux canons, mais quelquefois trois ou même cinq et six. Ils ont l'air cependant d'estimer qu'ils en usent avec modération. Certes, je ne les pousse pas à boire plus qu'il n'ont coutume, au contraire ! Dès le premier jour, je ne leur ai pas caché que ce n'était ni dans mes habitudes, ni dans
mes goûts. Une fois cependant, à l'écluse d'un village, après avoir vidé quatre litres, ils décident d'aller encore boire un litre à une auberge voisine pour goûter à son vin. Le curé, venant à passer près de Léon et de moi, nous dit d'un ton d'indulgente bonhomie où perçait discrètement le reproche : « Voilà, je parie, des mariniers qui n'ont pas le sou et qui vont boire ! » Le jeune charretier, subitement respectueux, tire sa casquette et, d'un ton papelard, avec un sourire niais : « Monsieur le curé, mais oui ! on va boire un petit coup, mais on n'a pas encorebu! —Vous êtes jeunes, fait le curé, vous supportez encore bien cela. Mais plus tard !... Enfin !... Bonj^ ■, mes amis! — Bonjour, monsieur le curèV .^ répète Léon^ soulevant à nouveau sa casouette. Et il me dit : « Vous voyez ce curélà. C'est un type épatant ! Vous pouvez lui demander ce dont vous avez besoin : il vous le donnera... »r-uis, subitement, changeant de ton, un éclair de colère dans les yeux et scandant ses mots : « Ah 1 il a p't-être ben trop bu, lui aussi, quand il était tout jeune, eh ! vieux bouc ! »
Mes compagnons avouent que le marchand de vin leur prend tout leur argent et s'enrichit de leur travail : « J'en connais un, me dit le père Mathieu, qui a débuté avec une boutique de rien. Puis il Ta vendue et s'est installé plus grandiose. Il la encore vendue plus tard et s'est installé encore plus grandiose. Ils sont tous comme ça. Ils mangent le travail de l'ouvrier. » A uiTe écluse, les trois hommes me désignent l'auberge où nous allons boire un litre : « Vous voyez cette belle grande maison toute neuve? c'est avec notre argent qu'elle a été construite ! » Mais ils ajoutent que « tout camarade rencontré offre à boire et que c'est une chose qui ne se refuse pas ». Boire résume le code de la civilité populaire, et les mariniers l'observent lorsqu'ils rencontrent l'écluse, comme s'ils rencontraient un ami.
« Enfin ! me dit un jour le charretier pendant qu'il poussait ses bêtes sur la levée en sifflotant, vous ne fumez pas, vous ne vous saoulez pas, vous n'êtes pas marié : quel donc plaisir que vous avez sur terre ? — Du plaisir sur terre ? croyez-vous qu'il y en ait beaucoup? — Ah! ça, c'est vrai !... Puis, après
tout, vous allez travailler à Paris: c'est pas les petites poules qui y manquent! Allons! je vois tout de même que vous pouvez être heureux ! Nous autres, dans les villes où nous nous arrêtons quelques jours entre deux voyages, nous avons les maisons... Moi, c'est depuis l'âge de quinze ans ! de quatorze même !... Qiiand on a touché l'argent de son voyage, on se saoule, on passe quelquefois deux jours dans les maisons, sans en sortir, buvant, mangeant et le reste ! on dépense soixante, quatre-vingts francs... »La noce ne l'empêche cependant pas de faire des économies. Il me dit avoir « mille francs de placés ». Mais il a eu seulement en vue le temps du service militaire et non son futur établissement. Il a bien « une connaissance » avec laquelle il entretient commerce de projets de mariage: « Mais ça m'embête ! Je vais l'envoyer promener! Voyez-vous, moi, je ne sais quoi raconter à une femme. Les boniments, ça n'est pas mon fort, je ne marche que pour la bagatelle. Dernièrement, étant à terre pour deux ou trois jours, je vais au bal, je danse toute la soirée avec une jolie fille. A minuit,
je lui dis : Allons nous coucher ! Elle n'a pas voulu !... Elle a fait sa bégueule!... Je l'ai envoyée ch... 1 Ben quoi ! Pour qui me prendelle?... Elle me fait marcher... danser tout un soir... et puis rien !... M... !... J'ai eu, une fois, une gonzesse pendant deux mois : alors comme elle était pleine, elle a pris une purge et ça lui a passé ! — Et si vous détournez une jeune fille sage? — Qu'éc' ça fout ? — Si elle devient enceinte ?— Elle prend un remède ! »
Il me raconte complaisamment, un autre jour, que, durant tout un voyage, il fut l'amant de la femme du conducteur. « Vous pensez, dans la marine, c'est comme partout, il y a des femmes qui sont fidèles et d'autres qui ne le sont pas. » Mais l'adultère est une occasion qui ne se trouve pas toujours et le voyage est long entre deux villes... Il ne se cache pas d'avoir recours aux expédients. Quelquefois il fredonne : « QLi'y a-t-il de meilleur que le cœur d'un ami ?... » et se reprend en hâte : « que le c... d'un ami »t II aperçoit un gamin sur le talus : <^ Vas-tu te boutonner ! T'attends donc un client?... »
Une autre fois, comme il s'apprêtait à sauter
du bateau en marche sur la digue pour courir fixer les ainirres, le conducteur lui dit : «, Attends un peu 1 ne saute pas là, tu te casserais les membres ! — Bah 1 le moule à ma mère n'est pas brisé 1 — Oh ! objecte Mathieu, à son âge elle ne pourrait plus être pleine ! — Elle peut toujours... ! » proteste très sérieusement, mais avec vivacité, Léon, comme froissé que l'on en pût douter. Ils parlent de leurs père et mère, et les uns des autres, et d'eux mêmes, comme de leurs bêtes. Ne cherchez plus l'homme : il ne reste plus que l'animal humain. Ils sont complètement laïcisés... Léon saute à terre, fixe les amarres et attache ses ânes. D'un rapide coup d'œil, il s'assure qu'il n'y a pas de paysans aux alentours, ramasse rapidement du foin coupé qui séchait sur le talus, le donne à ses bêtes et en jette une forte botte dans le bateau.
Le conducteur n'est pas moins que les autres rusé et sournois. Après la première nuit passée à bord, je lui dis que j'ai bien dormi, que je n'ai été réveillé que par le charretier quand il s'est levé pour soigner les
ânes : « Vous aussi, vous avez dû l'entendre? — Entendre ! réplique-t-il, bougon. Si vous croyez que, dans notre cabane, nous entendons ce qui se passe sous la bâche ! » Une heure plus tard, \a femme rapporte que le pilote, à demi-ivre du vin bu le jour du départ,avait rêvé tout haut. « Vous l'avez donc entendu ? lui demandé-]e. — Tiens ! si vous croyez que Ton n'entend pas tout ce qui se dit sous la bâche ! une cloison de bois, c'est pas si épais ! s> Je constate même que l'on y a pratiqué un regard grand comme le creux de lamain. Le père Mathieu n'est pas gêné par les scrupules. Il se vante d'avoir réussi à glisser un , jour une pièce de cent sous en plomb et, une autre fois, une pièce de vingt francs en argent doré. En cours de route, il achète du vin. Le vendeur remplit le fût avec un broc. Comme il achève de vider le second broc : « C'est le premier », fait le conducteur, de son air le plus innocent. «Non, le deuxième. — Ah! bon 1 ah ! je ne dis pas le contraire...» Il n'a pas réussi à brouiller les comptes, mais il a manœuvré pour obtenir ce résultat. Il sert de la « bouette » à ses pensionnaires
et sa femme vole l'avoine du charretier. Très défiant, toujours sur ses gardes, Mathieu cause peu. Très orgueilleux, quand il daigne nous parler, c'est avec une nuance de condescendance et en ayant l'air de nous faire la leçon. Comme il sait lire et qu'il lit chaque jour le journal, le pilote et le charretier semblent le considérer comme un homme supérieurement instruit: quand il leur enseigne la politique ou l'histoire, ils l'écoutent avec une attention et une docilité qui ne sont pas feintes. Pendant les dix premiers jours, il ne m':i guère adressé que quelques grognements: visiblement, la présence, sur le bateau, d'un étranger à la batellerie, n'est pas pour lui plaire, et il tient à me le faire sentir. 11 ne se laisse aller que par exception à me parler sans malveillance. Comme il était à la béquille et que je me tenais près de lui sur la «levée», il me désigne dans la campagne de grands massifs d'arbres : « Voyez ce parc. 11 y a làdedans un château... puisque ces messieurs » (d'un air pincé) ss ont l'habitude de vivre dans les bois. »Nous passons au pied de la colline de Sancerre. Il me montre les ruines d'une
tour : <\ Il y a un souterrain qui part de là et va jusqu'à Bourges. Dans le temps, il y avait des seigneurs et ils communiquaient entre eux... Le souterrain est invisible, mais on sait qu'il existe. Il a douze lieues. On ne peut pas aller dedans parce qu'il est plein de décombres et qu'on n'en connaît pas rentrée. >> Comme nous nous asseyons à table, il rejette son journal et émet cette réflexion : « Toute la garnison de Paris était sur pied pour recevoir les souverains bulgares. En voilà du flafla pour ces salauds !... Le Président de la République a été les recevoir!...» Le charretier exprime alors cette opinion que, pour devenir Président de la République, « il faut passer de député au grade de sénateur et qu'ensuite on peut être élu président ». Le père Mathieu rectifie cette assertion. Mais il ajoute que tout député, s'il reste libre de demeurer dansson pays ou sa circonscription, est tenu« d'avoir sa résidence à Paris, et là, on lui donne des domestiques». Léon remarque que les chefs d'État sont bien gardés et que cependant on les tue. « Ceux qui font ça, opine le conducteur, ce sont les anarchistes.
— Qu'est-ce que c'est que ça? interroge le charretier, — Ce sont des gens qui ne sont pas. . du parti, quoi! du parti de la République ! » Léon demande alors quel a été le dernier roi de France. « C'est Louis-Philippe, répond Mathieu. Il a été détrôné par la révolution de 48. Il y a eu alors une République dont Badinguet a été le président. Mais il l'a supprimée en 1852 pour se faire empereur. » Léon ouvre les yeux et les oreilles et en oublie de manger : il écoute ces choses comme s'il les entendait pour la première fois. Le pilote ne cache pas l'intérêt qu'il y prend. Flatté de produire un tel effet, le conducteur entreprend d'énumérer les présidents de la République: «Il y a eu Mac-Mahon... puis... » Mais ses souvenirs, comme il arrive aux personnes âgées pour les faits les plus récents, restent rebelles : il ne retrouve ni tous leurs noms, ni leur ordre de succession. Aussi se hâte-t-il de conclure : « Aujourd'hui, c'est M. Fallières .. Il y a eu aussi... Enfin, tous ceux-là, c'est du bon monde, des braves gens. — Mais oui 1 s'écrie Léon. Bt cependant Caserio a tué Carnot ! Ça ne se comprend pas 1 On
est tout de même plus tranquille avec un président qu'avec un roi ! Les présidents, s'exciame-t il, on devrait les adorer \^ — Mais, Éait tranquillement le conducteur, on les adore ! Seulement (et il hoche la tête), on ne plaît jamais à tout le monde. . . »
Adorer le chef de l'État ! L'État est dieu ! De l'encens pour César! En deux générations» ces hommes ont rétrogradé de deux mille ans L'œuvre de la Réforme protestante et de la Révolution jacobine porte enfin ses fruits: l'État est redevenu l'Église et tout un peuple de païens en est l'esclave.
«...Décidément, me dit Léon sur le chemin de halage en faisant claquer furieuse-
1. Dans leur pensée, « adorer » ne peut encore avoir clairement le sens précis d'adoration religieuse. Il faudrait pour cela que leur sentiment religieux lut nettement défini. Or.ils n'ont aucune religion positive précise. Ils ignorent donc la valeur religieuse exacte du mot « adorer ». Maiscertainement, ce mot — que je ne leur ai entendu prononcer qu'en cette circonstance avec un grand enthousiasme par Léon, avec une ferme assurance par Mathieu — signifie pour eux la plus haute puissance de respect et d'amour dont l'être humain soit capable et dont il puisse faire hommage. Les tendances de leur état moral sont prêtes à aboutir, sous l'influence éducatrice d'un pouvoir supérieur, à l'état religieux lui-même. L'un n'est séparé de l'autre que par une nuance assez légère.
ment son fouet, j'en ai assez de ce voleur de conducteur qui me vend sa soupe quarante sous par jour! Le pilote et moi, nous avons envie de le régler !... Mais nous ne pouvons pas toucher d'argent avant deux jours : pouvez-vous nous prêter trente francs ? »J'ai l'air de réfléchir et finalement je dis: «Je ne suis pas riche et je suis obligé de compter, n'ayant pas de place assurée. Mais il me reste soixante-dix francs. Si vous le désirez, je vous en prête trente. — Eh bien ! non ! conclut-il aussitôt. Je vous remercie beaucoup de votre obligeance. Mais je ne veux pas vous gêner: je patienterai. » J'ai beau lui dire que cela ne me gêne pas et que j'ai confiance en lui. il a décidément changé d'avis !
En réalité, il ne m'a adressé cette demande que pour arriver, par un détour, à satisfaire sa curiosité et celle des deux autres mariniers : savoir si je possède quelques avances ou si je ne suis qu'un de ces trimardeurs qu'ils méprisent et redoutent.
Ils ont le mépris du miséreux, l'instinct et le f^oût de la propriété. 11 n'est occasion qu'ils ne saisissent d'exprimer leur dédain du
pauvre, leur haine du fainéant, leur crainte du rôdeur. Le père Mathieu pense déjà à l'ennui et à la peur qu'il éprouve de rester amarré à Paris sur le bassin de la Bastille. Il se rappelle toutes les stations qu'il y a déjà faites, obligé, par peur, de tolérer sous les bâches les vagabonds qui, la nuit, viennent silencieusement s'y glisser. <% En cas de refus, ils pourraient bien mettre le feu au bateau !... » Les mariniers craignent aussi d'être volés par ces hôtes de hasard, bien qu'ils reconnaissent qu'en fait ils ne le sont jamais. Leur tolérance équivaut même à une prime d'assurance: les gens sans aveu ont besoin d'eux; ils exigent le refuge des bateaux parla menace de représailles; et ils obtiennent, par le respect calculé de la propriété de leurs logeurs involontaires, que ceux-ci continuent tacitement de couientir.
A l'inverse, ils apprécient Ihomme qui a des avances, des économies, qui possède plusieurs vêtements et beaucoup de linge, une maisonnette, un jardin, quelques animaux. Le charretier et le conducteur sont propres et soigneux : ils se lavent chaque matin, chan-
gent de linge chaque semaine et le lavent, le savonnent. Léon manifeste à diverses reprises la crainte qu'un compagnon de voyage ne lui apporte de la vermine, « car il y en a qui en ont » ! Je comprendrai un peu plus tard la raison cachée de ces réflexions sur la propreté et la vermine : très souvent ils ne font une remarque que pour infliger indirectement une leçon ou provoquer une confidence ou des aveux. Une certaine diplomatie instinctive, développée par une pratique constante, les porte toujours à prendre des biais et à calculer toutes leurs paroles : il n'en est guère qui ne recouvre quelque secret dessein ou n'enveloppe une savante manœuvre ou ne recèle une critique ou un conseil. Beaucoup de leurs questions ne sont que des pièges destinés à mettre en échec les calculs dont ils supposent être l'objet, ou à mesurer votre sincérité, à doser le degré de confiance qu'ils pourront vous accorder. Entre eux, comme avec les étrangers, c'est leur méthode constante dès qu'ils sont forcés d'abandonner l'abri du silence. S'ils ont la prudence et la ruse du paysan et du marin, ils en ont égale-
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ment le regard vigilant, actif et aigu : ils surveillent tout et tous, se tiennent sans cesse sur le qui-vive et aux aguets pour toute chose et pour chacun. Rien ne leur échappe et il n'en est pas un seul qui ne reste sur ses gardes par rapport à tous les autres.