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I. Idée siiperstitieu:>e

LES MARINICr^S 8

Mais Léon chasse bien vite l'impression de-tristesse produite par le spectacle de ce malheur, et, tout en marchant, il me demande, de son air le plus malicieux: « Quelle différence y a-t-il entre vous et la Loire ? » Il attend quelques secondes, et, comme je ne trouve pas la réplique, il s'écrie triomphalement : « Eh bien 1 c'est que la Loire fait des contours, tandis que vous, vous faites des tours de c. ! » Et il éclate de rire : « Hein ? ¥ous êtes attrapé ?» Il me pose deux ou trois autres énigmes du même genre qui entretiennent sa gaieté. «Je vous ai bien attrapé, hein ?... Ça vous fait malice?... Et vous, en connaissez-vous aussi, des attrapes ? » D'un air confus, j'avoue que je n'en connais pas. « Vrai?... Vrai ?... Quoi ! pas une seule?... » Mon infériorité le scandalise. « Qu'est-ce que vous savez donc, alors?... Vous, un ouvrier des villes L.. C'est étonnant :... »

Le lendemain,je me tiens sur le bateau, près du pilote ,et il me colle avec des « attrapes » qui sont juste les mêmes que celles du charretier. Il n'est pas moins surpris de mon ignorance. La connaissance de « l'esprit

des autres » fait partie de leur éducation.

Le paysage continue de se dérouler sous nos yeux dans sa majestueuse monotonie Une fois, une ville nous est apparue à l'opposé de la vallée, dressant ses clochers et ses tours au-dessus de l'étonnante verdure des prairies et des bois comme un lointain décor, l'image de choses à jamais étrangères, un inabordable inconnu. « Nevers », a murmuré Mathieu. Nous ne traversons guère que des villages ou des hameaux.

Le conducteur a pris pour un moment la place du pilote à la béquille. Apercevant sur le bord du canal un arbre frappé par la faur dre, il rompt le silence maussade où il s'en^ fermait : « Si on avait été auprès, on aurait bien pu être ^s/)/&>^;v/^'. s^Puis, comme un grand parc s'étale sur les pentes d'un coteau, il me le montre : « Derrière cela, il y a un château. Mais on ne peut pas le voir, ni d'ici, ni de plus loin. . . Ils se cachent dans les bois comme les loups ! »

A chaque écluse, nous continuons d'aller trinquer comme s'il n'y avait pas le plus

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léger dissentiment entre nous. Les troi hommes enfoncent leur colère bien au dedans d'eux-mêmes ; nul ne soupçonnerait leur animosité mutuelle. Cette fois-ci, je m'attarde au cabaret avec Léon qui m'a demandé de lui écrire une lettre. Au cours de cette grave opération, la porte s'ouvre et, sur le seuil, un vieux chemineau demande du pain La patronne répond sèchement quelle n'en a pas à lui donner. J'emplis un verre de vin et le lui tends. Il boit, remercie et s'en va. Léon me le reproche avec vivacité. J'objecte que « c'est un vieillard qui ne peut plus travailler. — Possible ! mais il a mendié toute sa vie ' Quand ils sont jeunes, les chemineaux, ils ne fichent rien. Ils continuent quand ils deviennent vieux. Il en passe à la journée ! Si les habitants des villages devaient donner à tous ceux qu'ils voient, ils n'y suffiraient pas ! » Sentiment très humain, puisque égoïste et impitoyable : la misère présente ne doit pas être secourue à cause des fautes passées, que rien n'efface ; maintenant sans doute, ce vieil homme est incapable de travailler ; mais on suppose qu'il n'a pas travaillé lorsqu'il le

pouvait ; il sera donc traité comme si, actuellement encore^ il pouvait travailler et ne le voulait pas. Cette dureté est également en rapport avec le mépris du marinier pour l'homme sans ressources, suspect de méditer de commettre à son préjudice quelque rapine. Quand, sur les rives du canal, mes compagnons voient passer ou se reposer des chemineaux, ils laissent toujours échapper un « encore des trimardeurs ! >> qui n'exprime pas précisément la sympathie. C'est exactetement le sentiment du paysan pour le nomade et de l'ouvrier pour le souteneur et l'apache. Dans l'imagination bourgeoise, excitée par les poètes comme Richepin, les chansonniers comme Bruand, les romanciers comme Cladel et Gorki, ou par les romans policiers, s'éveille une bienveillance littéraire pour le vagabond, le voyou et de mauvais garnements qu'elle ne distingue pas toujours avec netteté du travailleur. L'ouvrier hait et redoute, au contraire, ces sortes de gens. Il en souffre plus que le bourgeois : dans les quartiers excentriques où il loge habituellement, il lui faut subir le voisinage delà pègre

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et courir le risque d'être attaqué et dévalisé lorsqu'il rentre tard de son travail, surtout les soirs de paye.

Une histoire d'échange de témoins, lue sur le Petit Parisien, amène le père Mathieu, pendant le dîner, à dogmatiser à propos du duel : il distingue entre « les duels dangereux et ceux qui ne le sont pas » ; les premiers ont lieu « à l'épée » et les autres « au fleuret ». Cette classification des duels évoque dans son souvenir le duel de Floquet et du général Boulanger « qui est mort en Espagne ». Doucement et humblement, j'ose rectifier : « Je croyais que c'était en Belgique? — Non ! réplique-t-il avec autorité, je le sais, c'est en Espagne ! »

La conversation, à table, n'a plus l'animation des jours qui ont précédé la phase aiguë du conflit. Mais, tout de même, ils échangent divers propos et de telle manière qu'un étranger ne supposerait jamais à quel point ils se détestent. Ce sont de vrais hommes du monde. Successivement témoin des réflexions que l'un fait à l'autre sur le compte du troi-

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sième, je constate que c'est toujours contre ce dernier qu'ils se coalisent ; l'absent paie sans cesse les frais de l'accord apparent des deux alliés occasionnels ; chacun, étant avec l'un, dit comme lui contre l'nutre et, étant avec ce dernier, partage ouvertement l'avis qu'il avait, l'instant d'avant et hors de sa présence, combattu. Ils réservent toujours leur opinion intime. Si, néanmoins, le désaccord éclate, ils en limitent rapidement l'expression ; mais ils s'abandonnent à la violence dès qu'ils se sont éloignés ; à distance, 41 n'est d'excès auquel ils ne se promettent de se laisser porter. Qu'ils reprennent contact : aussitôt ils tiennent les plus fades propos. Après quelques minutes, ils parlent comme s'il ne s'était rien passé entre eux : l'injure semble oubliée. Mais cela encore est une apparence : tout persiste ; le feu couve sous la cendre. Le plus curieux est qu'aucun n'est dupe de toutes les savantes manœuvres de dissimulation auxquelles ils croient nécessaire de recourir. Mais ils tirent vanité de ces pratiques astucieuses qu'ils prennent pour un signe d'intelligence supérieure.

Dans le même esprit de ruse, ils recourent constamment à l'avis, blâme ou menace par allusion. Pour les cas les plus simples, ils prennent des détours. Personne ne conseille au pilote de changer de linge : mais, en sa présence, et Mathieu et Léon recommencent fréquemment à manifester du dégoût pour les gens malpropres qu'envahit la vermine et qui menacent d'en infester leurs compagnons.

Seul avec moi, Léon m'explique :«// est dégoiitant ! // ne s'est pas lavé et n'a pas changé de chemise depuis Roanne !... Et puis... » Et puis il a de la vermine ! Et il nous en a passé !..

Léon et Mathieu en dissertent avec aigreur, réconciliés pour quelques instants dans une commune animosité contre le vieux pilote.

Cet accord dure peu. A propos d'une manœuvre, Mathieu interpelle Léon avec une vivacité dont celui-ci se trouve tout aussitôt blessé. Rouge de colère, il marche à grands pas sur la digue, cinglant ses ânes, les roseaux et le tronc des peupliers. Ivre de fureur, il se tourne brusquement vers le bateau.

puis me regarde, menace du manche de son fouet un ennemi invisible, bégaie :« Ah ! si j'avais un fusil !... un fusil I... oui, je le tuerais !... Charogne, va ! ah ! le cochon !... Vous l'avez entendu me parler !... Oui! si j'avais un fusil, je le tuerais, que je vous dis ! » Et il fouette ses ânes, il fouette l'espace et la terre même, faisant voler la poussière du chemin 1... Rapidement il se calme et me dit, avec un reste d'indignation dans la voix : <s Même contre vous> qu'il parle !... Tenez! je peux bien vous le dire, maintenant... 11 nous disait que vous étiez un espion de la Compagnie' ! ... Hein ?... Et je vois bien, maintenant que je vous connais, que c'est pas possible!... vous êtes un bon type !.,. Mais lui 1 il a encore menti 1... Ah ! charogne va ! !» continue-t-il, à nouveau saisi de colère, «si j'avais un fusil, je vous dis que je le tuerais » 1 Et la lanière du fouet claque, et fouette rherbe et la terre.. .

Le dîner réunit les ennemis autour de la

i.Je ne me fais aucune idée de l'intérêt que pourrait avoir une Compagnie ou un affréteur à faire* espionner » ses mariniers.

même table, entre la « levée » de la « béquille » et la porte de la cabine. Les colères se taisent... Le bateau n'a pas encore achevé de transporter, avec la paisible lenteur d'un char de rois fainéants, ce minuscule fragment d'humanité où s?^iri4*haînent, comme sur un théâtre plus vaste, les pires violences des. sentiments instinctifs.

... Dans un village, au cabaret de l'écluse, l'aubergiste nous dit : « Vous venez de rencontrer un petit Berrichon remorqué par un âne et conduit par deux hommes ?-.. Ils viennent de passer quatre jours ici à faire la bombe... Ils avaient deux ânes. Ils en ont vendu un et ont bu l'argent: ils n'ont pas dessaoulé pendant quatre jours!... Leurbateau s'emplissait d'eau : il aurait coulé si nous ne l'avions vidé. Eux, ils voulaient y f... le feu !»

Comme nous retournons à bord : « Moi, dit le pilote, une fois, avec un ami, nous avons bu, entre onze heures du matin et six heures du soir, trente-deux litres de vin ! » Nous nous mettons A table, et Léon — qui n'est cependant pas un vantard — raconte

que, dnns un port, entre deux voyages, \ï avait pris cinquante absinthes en deux jours. Cette prouesse ne surprend personne. La mère Mathieu se borne à faire remarquer que, « tout ça. ça finit par des batteries. — Bien sûr! réplique Léon en riant. Nous étions trois copains; on s'est battu comme des chiffonniers ! J'étais pas saoul : j'étais fou! » Excellente définition! Ce souvenir ne lui inspire du reste ni le regret, ni la crainte, mais la joie ; c'est un fait héroïque qu'il raconte avec orgueil. 11 ajoute que son frère, s'étant un jour enivré avec son père, en reçut un violent coup de coude sur le nez ; il riposta par un si vigoureux coup de poing surla tête que le père s'étala sur le sol, presque sans connaissance ; on dut le transporter dans son lit; rétabli le lendemain, il rendit cet hommage à son fils: sxje ne t'aurais pas cru aussi malin ! v> Léon rapporte ce trait avec admiration et ses compagnons paraissent fort le goûter. Ils en tirent cette moralité que le plaisir, pour les jeunes gens et jeunes hommes, est de se flanquer des coups après avoir bu plus que de raison.

Cette brutalité est certainement développée chez les charretiers par leurs habitudes professionnelles : il semble qu'il leur soit fréquemment nécessaire, pour se faire obéir par leurs bêtes, d'entrer en colère contre elles, de crier, jurer et frapper; ces manières, si elles ne sont pas contractées au cours de la pratique de leur métier, sont sûrement par là même renforcées et exagérées; elles persistent dans les rapports entre hommes. Mais comme ils présentent tous, et non pas seulement les charretiers, ces défauts à des degrés divers, il faut remonter plus haut pour en trouver la véritable origine : l'absence de toute discipline éducatrice les livre à l'empire de cet instinct comme de tous les autres ; ils en descendent la pente. Ils ne connaissent d'autre frein à ces violences impulsives que la nécessité, où ils se trouvent réduits par des contraintes extérieures, de demeurer ensemble : puisqu'il leur faut, pendant un certain temps, s'accommoder les uns des autres s'ils veulent mener à son terme un travail qui est leur gagne-pain, ils se résolvent à faire effort pour calmer leur colère, aidés du reste

par d'autres éléments réducteurs, l'habitude de la dissimulation, l'instinct de la prudence et le goût de la ruse. La crise de colère éclate brusquement : une petite contrariété, une légère contradiction suffit à en déclancher la soudaine violence; ils se répandent en injures et on les dirait prêts à en venir aux mains. Mais leur âme prudente leur dicte aussi de mesurer l'excès de l'outrage à la distance qui les sépare et de la prodiguer sans retenue lorsqu'ils sont assez loin pour être sûrs qu'on ne les entend pas. Des injures et des menaces sont proférées devant moi, unique témoin, à l'adresse d'un marinier absent : qu'immédiatement après cela, les deux hommes soient mis en présence l'un de l'autre, et leur colère disparaît aussi subitement qu'elle était apparue. Après les pires disputes, mes trois compagnons se réunissent pour le repas autour de la table commune sans qu'habituellement leur conversation se ressente de l'altercation passée. Ils causent avec tranquillité, plaisantent même et rient. Mais les rancunes s'épaississent au fond de leur cœur.

Quant à leur défiance, elle ne tombe jamais complètement.

Je crois volontiers que Léon cherche à m'éprouver. Pendant la première moitié du voyage, il a tenu soigneusement fermé au cadenas son coffre à effets placé dans l'écurie tout près de ma valise. Depuis plusieurs jours, le cadenas reste invariablement ouvert, à demi pendu à l'anneau. Je ne serais pas surpris qu'il m'eût tendu là quelque piège pour s'assurer de ma probité. Il doit avoir disposé ses effets de telle sorte qu'il pourra constater qu'un curieux les a explorés et même simplement que le couvercle a été soulevé.

Il imagine, un jour, un petit stratagème pour passer en revue le contenu de ma valise, sans cependant tomber dans un piège analogue à celui qu'il m'a lui-même tendu et qu'il peut supposer que je lui ai semblablement préparé. Pendant que le père Mathieu fait sa sieste et que le pilote, désireux de marcher un peu, conduit les ânes, Léon me confie la béquille, se rend à l'écurie et, de là, me demande si je puis lui jeter la clef de ma valise pour qu'il y prenne un peu de fil à

coudre. Je ne pouvais refuser et je n'avais rien à craindre, cette opération, secrète ou déguisée ou avouée, étant toujours prévue et mes précautions prises en conséquence. Bien que le fil fût placé à la surface des quelques effets que j'emportais avec moi, Léon emploie près de cinq minutes aie chercher, fouillant — ainsi que je le constaterai plus tard — dans tous les coins, dans tous les plis de mes vêtements, comme l'aurait pu faire le plus soupçonneux des douaniers; et quoique me sachant retenu au gouvernail, par surcroît de prudence et dans la crainte qu'abandonnant la béquille je le surprenne en plein travail de recherche, il me crie de Técurie, de moment en moment : « Eh ! Jacques ! où est-ce donc ? Je ne trouve pas... C'est-y adroite?... Eh! Jacques 1 c'est-y dans le fond ?. . . Ça serait-y dans le calepin?... » Alors, complaisamment, de la « levée » du bateau je lui réponds, et le son de ma voix, demeurant lointain, l'assure qu'il peut, sans inconvénient, poursuivre, derrière la cloison de l'écurie, sa minutieuse perquisition Peut-être veut-il s'assurer, pour' Jui et pour les deux autres, que je ne possède

aucune pièce prouvant que je suis un mouchard.

Les mariniers ne connaissent pas d'autre objet de toilette que la serviette, le savon et le peigne. Léon me voit faire usage d'une brosse à dents et d'une éponge. Il me demande le prix de l'éponge. <s Trois francs. — J'aimerais mieux, s'écrie-t-il, acheter pour trois francs de boudin ! » La vue de la brosse à dents l'a frappé de stupeur. Il m'a regardé maintes fois m'en servir. Enfin, un jour, il me la prend des mains, la regarde sur toutes ses faces, demande à voir mes dentsqu'il s'étonne de trouver saines, me montre les siennes — de six molaires il ne lui reste que les racines à demi pourries et les autres dents sont plus ou moins cariées — et me prie de lui prêter ma brosse ! Il s'emploie, aidé d'une petite glace, à nettoyer ces vieux débris. Satisfait sans doute du résultat de l'opération, il me demande de lui faire cadeau de cette brosse merveilleuse, car « n'est-ce pas ? à Paris, vous trouverez facilement à acheter de ces choses-là » ?

Le pauvre garçon ! comme tous les gens

du peuple, il ignore l'hygiène de la bouche ; pour eux tous, ouvriers ou paysans, la destruction des dents est fatale et le dentiste n'a pas d'autre fonction que de les arracher quand on en souffre trop. Mais Léon vient de faire une découverte : la brosse à dents ! J'en fais usage et mes dents sont bonnes : donc mes dents sont bonnes parce que j'en fais usage, et ses dents cesseront d'être mauvaises s'il en fait usage à son tour; elles guériront I...

Le mauvais temps rend les nuits très froides : je reste plusieurs heures sans dormir, grelottant sous ma mince couverture. Aujourd'hui, nous cheminons sous la pluie pendant tout l'après-midi. Surpris par une averse comme je conduisais l'attelage entre deux écluses, j'ai été trempé autant que si j'étais tombé dans le canal : cela me vaut une forte bronchite.Les mariniers ontrevêtu leurs effets en toile imperméable. Us bougonnent : « Et on dit qu'il y a un bon Dieu ! crie Léon. — Le bon Dieu, c'est l'argent ! >> réplique le pilote. Quand je remonte à bord : « Vous

êtes tout trempe, me disent-ils. Ça devrait être arrête, dans cette saison, la pluie. — Bah 1 fait l'un, on trouvera du beau temps aillors ! — Le foin va pourrir. Il sera cher », songe avec inquiétude le charretier.

Le lendemain, le ciel nous sourit. Je marche sur la digLie, à côté de Léon. «J'entrerais bien cinquante mille fois dans une église, s'écriet-il à la vue d'un clocher, que je ne retirerais pas mon chapeau ! » Après un moment de silence :« Malade, j'ai été à l'hôpital... Pour soigner les malades et les vieillards comme font les soeurs, faut avoir un bon cœur, y a pas à dire !, . . Et des types les insultent, les sœurs!... Moi, quand j'en vois une, je la salue !... Les curés, c'est autre chose : en faut pas. des curés ! . . . Mais les sœurs !. . . » Il est incapable de se rendre compte par lui-même qu'une femme ne se « ferait pas sœur » si elle n'avait des « idées de curé».

Léon n'est pas inaccessible au raisonnement. Fort intelligent, il apprendrait vite et réfléchirait correctement s'il recevait d'une personne investie d'autorité un enseignement et une direction. Mais, ignorant,inculte»

il subit la contamination de toutes les sottises. Son orgueil, égal à celui de ses compagnons, le goût de l'indépendance et du comimandement, qu'il éprouve au même degré qu'eux, ne lui laissent pas toujours tolérer de ma part, à moi qui n'ai ni le prestige de râge,ni celui du métier, une réflexion ou une question qui semblerait mettre en doute sa compétence ou porter atteinte à la supériorité que volontiers il s'attribue. En voici deux: exemples précis dont sa violence coutumière,. fouettée par la tension des rapports entre compagnons de voyage, a mieux accusé le relief.. 11 me désigne, sur l'autre berge, uf^ homme à casquette blanche: « C'est un^ garde-canal ». Je lui demande : « Que gardet-il ? Est-ce — » Il me coupe vivement la? parole : « 11 garde le canal !» Je reprends r «J'entends bien. Mais surveille-t-il la pêche^. ou l'état des digues, ou l'observation des règlements de navigation?... » Rouge de colère et frappant du pied, il crie : « Il garde le canal, n.d. D. ! Puisqu'il est garde-canaU il n'est pas garde-rivière ! Vous êtes drôle, vous !.., » Il suffoque d'indignation, il s'arrête

sur place, fixant sur moi des yeux irrités, puis repart en cinglant de coups de fouet ses ânes.

Un peu plus loin, calmé, il me dit qu'« après le canal de Briare nous entrerons dans le canal du Loing. » Je me hasarde à lui demander si c'est « un canal latéral au Loing ou bien. .. » Il a déjà bondi : « Canal latéral I... Le canal latéral, c'est le long de la Loire ! — Est-ce alors le Loing canalisé ? — Mais non 1 puisque c'est le canal du Loing ! » crie-t-il de plus en plus fort. Je me risque à ajouter, sur le ton le plus modeste : « Si ce n'est, ni le Loing canalisé, ni un canal latéral au Loing, qu'est-ce... — Encore! Vous ne comprenez donc rien ? Je vous ai déjà dit que le canal latéral, c'est le canal latéral de la Loire ! Le Loing, c'est pas la Loire, bougre de c. . ! » 11 paraissait exaspéré par ma sottise. Je me tus.

Impulsif et orgueilleux, il cède à sa violence après l'avoir contenue un moment. Énergique et dissimulé, il la contient après y avoir un instant cédé. Donc, un peu plus tard, je lui demande: <\ Etes-vous syndiqués, entre mariniers ? — Non. Pourquoi faire ? — Pour ,•

défendre vos intérêts communs. — Pourquoi faire ? Je ne connais que deux sociétés, moi et le genre humain. » Et, après un instant de réflexion : « Le socialisme, c'est une bonne chose. Voici comment je le comprends : je n'ai rien, un autre a quatre sous; il m'en donne deux. Voilà I »

Précieuse déclaration ! Com.bien révélatrice ! Il confond syndicalisme et socialisme, et sa façon de comprendre le socialisme, c'est la façon simplistede «Monsieur Tout-lemonde » qui s'embarrasse peu des distinctions d'école, des subtilités de doctrines, des formules politiques, des étiquettes de groupes et sous-groupes,ni de stratégie parlementaire. Il n'emmêle pas l'écheveau des intérêts et des idées. 11 simplifie et ramène tout à la réalisation simple, claire, brutale et immédiate de son intérêt individuel présent, sans s'embarrasser d'aucune des conséquences certaines ou possibles de cette solution pour autrui, pour la société, ou, indirectement, pour lui-même. Être socialiste, c'est être partageux. Être partageux, c'est attendre du partante du bien des autres un accroissement de

C€ qu'on possède et, si l'on ne possède rien, l'acquisition de quelque chose. Le socialisme se résout, pour les petites gens, en un transfert de propriété et un enrichissement dû à ce transfert immédiat. Le socialisme, dans la pensée populaire, c'est l'exaltation et le triomphe de l'instinct de propriété individuelle sous sa forme déprédatrice, en vue de la jouissance matérielle immédiate.

«Je ne connais que deux sociétés, moi et le genre humain. » Le marinier Léon raisonne comme un Sémite nomade et ravageur, comme le pillard d'une horde sauvage et conquérante, comme un Jean-Jacques, comme un pur libéral : à l'instar du plus orthodoxe et du plus doctrinaire des économistes libéraux, le marinier Léon ne connaît que soi intérêt personnel et soumet volontiers la société tout entière aux exigences de ses appétits. Hors la société de son moi, suivant son énergique expression, il ne connaît rien, ni famille S ni métier, ni cité, ni province, ni

I. On sait.au contraiic.quek sacrifices il consent à sa mère et à son frère Nous avons ici le spectacle des deux courants contraires qui traversent son ime et la divisent, une

nation, sinon « le genre humain » qui ne Toblige à rien. Léon est un surhomme. Son anarchisme humanitaire ne sort des vagues songeries et des formules verbales que pour préciser la féroce exigence des appétits de son moi : il nefaitsociété qu'avec lui même; cette société, la seule qu il <,< connaisse », voilà le résidu concret de l'affirmation de sa foi abstraite dans le genre humain. Il ne reste plus que lui, lui seul, et, comme chacun peut affirmer avec autant d'énergie la société de son moi, nous voilà jetés à la guerre de tous contre tous dans cette affreuse mêlée qu'ont connue les pires époques barbares et dont la vision nourrit le pessimisme désespéré de Schopenhauer' : <s Une chasse incessante où,

pratique inspirée de principes abolis, et des principes nouveaux qui, en passant de sa pensée dans ses actes, aboliront les pratiques auxquelles il est encore fidèle.

1.11 existe une relation étroite entre la sauvagerie pessimiste incluse dans la réflexion spontanée du marinier et celle qu'a développée la réflexion méditative du philosophe. Ces rencontres ne manquent pas d'intérêt. Nous ignorons trop que le travail laborieux du penseur ne fait qu'envelopper en de savantes et - profondes formules les cris de la chair ou inspirations de l'esprit, qui parfoiss'échappent, de la manière la plus imprévue et la plus surprenante, des plus humbles et des plus incultes des hommes.

#f tantôt chasseurs, tantôt chassés, les êtres « se disputent les lambeaux d'une horrible « curée... »

Léon n'a pas lu Schopenhauer. Il ne lit mêmepasles journaux. Il ne s'occupe pas de politique. Il ignore tout de la vie de son temps. Et rien, à un plus haut degré que cette déclaration redoutable, ne rend manifeste la profonde perméabilité de tous les groupes sociaux, même les plus isolés, aux idées qui, ayant cours à une époque donnée, s'insinuent subtilement dans tous les esprits pour leur bonheur ou pour leur ruine.

Léon m'assure que si, par hasard, il regarde un journal, c'est pour « lire un crime ; ce qui m'intéresse, c'est la chronique judiciaire et les faits-divers ». Le conducteur me déclare qu'il ne lit rien de plus dans le Petit Parisien. C'est le journal que je vois habituellement aux mains des mariniers ; quelquefois aussi, mais bien moins souvent, le Matin. Ces journaux ne reculent devant aucune dépense de publicité: dans tous lés hameaux que nous traversons, dans toutes les auberges ou boutiques que les mariniers fréquen-

tent, s'étalent très en évidence des réclames en faveur de ces feuilles ; partout on les trouve en dépôt; le marinier devient acheteur par suggestion. Le Petit Parisien leur tend, en outre, l'appât d'un Bulletin de la navigation où les mariniers peuvent trouver quelque indication professionnelle intéressante.

Sans doute, ils se défendent de s'intéresser à la politique : dans une auberge, mes trois compagnons rencontrent deux camarades ; tout en prenant un verre, ceux-ci rapportent qu'un marinier, avec qui ils buvaient chez un autre débitant, ayant voulu parler politique, avait été accueilli par un toile général; la simple évocation de ce fait provoque aussitôt les mêmes protestations.

Mais la politique les influence et les pénètre à leur insu. D'abord, elle constitue autour d'eux une atmosphère générale qu'ils respirent sans se rendre compte des modifications qu'elle prépare ou réalise en eux-mêmes. Puis, les grands événements politiques attirent et retiennent nécessairement un peu le regard des lecteurs d'un quotidien. Enfin, ils lisent le journal pour connaître les faits-

divers et la chronique judiciaire: ce goût étant général, le gouvernement l'exploite pour « faire l'opinion »; il prélude aux mesures politiques par des campagnes judiciaires ; il utilise ou crée de toutes pièces des « affaires » qui, après avoir appâté la curiosité du public, l'inclinent à accepter les lois auxquelles elles préparaient les esprits. Ainsi, grâce au jeu d'artifices habiles ou grossiers, l'opinion reflète les idées du gouvernement et subit toutes les pressions de sa volonté. Loin que notre État « démocratique» exprime la volonté générale, c'est la volonté générale du « peuple souverain * qui est comme sécrétée par les organes réels de l'État, si différents de ses organes apparents, et dont elie se borne à traduire la volonté particulière. L'action de cet État réel est à ce point puissante que les mariniers eux-mêmes, groupe fermé, étranger à la politique et sur qui elle ne s'exerce qu'indirectement, de loin et par accident, ne peuvent y échapper. ,

Le père Mathieu est de plus en plus rogue, hostile, réfractai re à toutes les avances que

je lui fais. J'ai rarement rencontré un homme aussi hargneux. Sa femme n'est plus seule à subir sa mauvaise humeur. Presque chaque matin, depuis le départ de Roanne, on entend Mathieu, lorsqu'il se lève, parler avec violence à sa femme, qui n'a pas soufflé mot, et lui distribuer quelques injures. De ajournée, devant nous, il ne lui adresse la parole. Ce n'est pas qu'il ait quoi que ce soit à lui reprocher, ni qu'il ne s'accommode pas de sa compagnie : loin de là. Mais il est et veut être le maître, c'est-à-dire, d'abord, le maître de sa femme. Et il le lui fait voir. Chaque matin donc, il affermit et raffermit son règne. Autoritaire, d'un autoritarisme pétri d'égoïsme et d'orgueil, il est possédé du désir de commander et de démontrer à soi-même et aux autres qu'il commande. 11 cède à l'instinct animal du mâle, détenteur de la force : la loi de la force, loi des rapports sociaux dans l'état « naturaliste», s'applique d'abord à la première des sociétés, la société conjugale ; l'homme, qui est le plus fort, entend le prouver, et, inévitablement, le plus faible, qui est la femme, fait les frais de la démonstra-

tion ; plus tard, l'enfant les acquittera à son tour et de la même manière.

Mathieu voudrait bien nous traiter ainsi. Mais, s'il a charge des marchandises, il n'a pas autorité sur le charretier ni sur le pilote. Il se rattrape comme gargotier et prend sa revanche à l'occasion de toutes les manœuvres du bateau auxquelles il collabore : il critique alors avec aigreur tout ce que font ou veulent faire les deux autres, les interpelle avec animosité et en reçoit, en retour d'abondantes humiliations. Le pilote et le charretier lui répliquent avec insolence, nient l'autorité qu'il s'attribue, menacent de ne pas lui obéir. 11 reproche à Léon de ne pas serrer fortement les amarres : Léon lui répond ironiquement qu'il ne veut pas « attraper une forçiire »'.

Toutes ces manifestations d'hostilité se multiplient et s'aggravent depuis que le désaccord a éclaté entre eux. 11 n'est travail du pilote ou du charretier que le conducteur ne blâme. Son incorrigible vanité et sa mau-

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