I. Un effort
vaise humeur constante lui font répéter à tout propos qu'il ne se trompe pas, que Ton n'a pas à lui indiquer ce qu'il convient de faire, qu'il s'y entend mieux que les autres, qu'il n'a besoin des conseils de personne. A la sortie d'une écluse, il entre dans une colère folle parce que Léon l'aide à manœuvrer le gouvernail : «C'est comme si tu me disais que je ne suis plus bon à rien ! que je n'ai plus qu'à m'en aller !... » hurle-t-il, rouge de fureur, tendant le poing et trépignant. «Tu me retires mon travail 1 Plutôt que tu m'aides, j'aimerais mieux me pendre par la peau de mes c... ! » Et un déluge d'injures et d'insanités. Léon, d'abord interdit par cette explosion de violence, saute sur le quai et s'éloigne en brandissant son fouet d'un air de menace... Le lendemain, pendant que le bateau, dans une écluse, descendait en même temps que le niveau de l'eau, je me hasarde à faire remarquer au père Mathieu qu'il a oublié de pousser la béquille en travers de la levée : il me remet vertement à ma place. A la sortie de l'écluse, il oublie de rabattre le safran : je m'empresse d'exécuter cette petite manœuvre
sans souffler mot. A l'écluse suivante, la poussée de l'eau ayant fait reculer à l'excès le bateau dont les amarres étaient trop lâches, le safran, serré contre l'écluse arrière, craque et l'une des pattes qui le fixent au gouvernail se brise, — petit accident qui ne met pas complètement le safran hors d'usage et qui est facilement réparable ; au reste, nous arrivons le lendemain à Saint-Mammès.
Mathieu ne dit rien, sur le moment. Mais, dès que nous nous attablons pour le déjeuner, il m'interpelle sur un ton menaçant, m'accusant d'avoir causé tout le dégât, à l'avant-dernière écluse, en laissant retomber trop brusquement le safran.Ilatoutl'airde me chercher querelle. On dirait que, convaincu maintenant (peut-être à la suite de l'exploration de ma valise) que je ne suis pas un espion de la Compagnie, il croit pouvoir se soulager enfin de toute la rancœur qu'il a silencieusement accumulée contre moi au cours de ce voyage. « Comment ! m'écrié-je -avec indignation *,
I. j'hésitai, une seconde, entre deux attitudes : me taire et le laisser exprimer tout son sentiment sans en influencer le développement ; ou protester avec vivacité contre ses accusa-
vous dites que c'est moi qui ai brisé par maladresse le safran ! Mais nous l'avons tous vu se rompre contre la dernière écluse ! » L'air plus agressif encore, il allait hausser le ton. « Assez ! dis- je sèchement en frappant de la main sur le bord de la table. Je ne souffrirai pas ce mensonge ! C'est vous qui n'avez pas fait tendre suffisamment les amarres I J'ai vu ce qui s'est passé! J'en suis témoin! J'y avais l'œil 1 » Blême de rage, ri se contient et garde le silence. La mère Mathieu, qui s'était glissée sans bruit hors de la cabine et allongeait près de mon épaule une tête inquiète, s'empresse avec une politesse affectée : « Monsieur Jacques (elle me donne du monsieur pour la première fois), //r^^* encore au plat !... Tirez 1 Monsieur Jacques !... » Et aux autres^ elle ajoute, suivant son habitude : « Tirez, les hommes ! allons! tirez encore de la soupe!...» Elle redouble de soins inusités. Un grand
tions et me transformer en accusateur pour mesurer la réaction produite. Comme nous touchions au terme du voyage, je me résolus aussitôt à ce second parti et j'en accentuai l'effet en ponctuant mon offensive par : « ...J'en suis témoin ! J'y avais l'œil ! » Cette petite « expérimentation » n'a pas été superflue.