CONCLUSION GÉNÉRALE
Les mariniers n'ont pas subi les déformations spéciales au régime de la grande industrie. Mais leur métier, en les marquant de sa forte empreinte, n'a rien amélioré de leur nature qui est celle de l'homme livré aux instincts inférieurs.
Leur indigence intellectuelle apparaît liée à la possession d'excellentes facultés mentales, comme leur diminution morale à une nature par certains côtés apte au bien. Pourquoi cette rencontre ? Parce qu'un gouvernement soumis à l'opinion tente, pour devenir stable, de se la soumettre ou de la neutraliser : il neutralise les mariniers en les maintenant dans cette ignorance qui les rend plus gouvernables. D'autre part, la religion laïque
officielle travaille à établir le règne des appétis qui fournissent aux gouvernants de nouveaux moyens d'asseoir leur domination.
A lui seul, le groupement professionnel commenceraità élever les mariniers au-dessus d'eux-mêmes en les initiant à la conduite d'intérêts plus considérables que leurs intérêts particuliers et en les assouplissant à réfléchir sur les influences complexes dont dépendent leur vie collective et leur prospérité générale. Les mariniers ne se contenteraient plus d'être parfaitement adaptés à l'exécution des actes matériels nécessaires à la conduite de leurs bateaux; ils cesseraient d'être étrangers aux préoccupations et aux difficultés d'une organisation complexe et d'une administration importante. L'influence éducatrice de l'association dégagerait de la masse des mariniers tous ceux d'entre eux qui seraient aptes à la conduire et à la faire prospérer.
Sa tâche ne consisterait pas seulement à éduquer ses membres et à les instruire, mais aussi à les aider et les protéger dans la gestion de leurs intérêts particuliers : elle pourrait
consentir des prêts, fonder des caisses d'assurances, de secours mutuels, de retraites, surveiller la rédaction et l'exécution des contrats, susciter même des entreprises coopératives de transport et, d'une façon générale, par la solution des questions professionnelles que l'État est inhabile à régler, réaliser la séparation nécessaire du métier et de l'État. Dans la vie propre de la profession, l'État, qui tend à être tout, ne doit plus être rien.
Actuellement, les mariniers, experts dans la pratique de leur métier et compétents pour la conduite de leurs affaires, ne sont pas dotés d'une organisation qui leur permette de traiter de leurs intérêts communs : l'État, qui n'y entend rien, se réserve de les régler. A l'inverse, les mariniers restent à peu près complètement étrangers, en fait, à la vie politique du pays : cependant ils gardent la qualité théorique de souverains investis de prétendus moyens d'exercer cette souveraineté ; ils possèdent le droit d'intervenir dans les affaires du gouvernement. Ils subissent, à tout le moins, l'illusion de pouvoir exercer sur la politique générale, par leurs suffrages,
s'il leur plaît d'en user, une direction effective et un contrôle permanent. Aussi Léon estime-t-il que 1' « on est plus tranquille avec un président qu'avec un roi » et que « les présidents, on devrait les adorer ». Mathieu en tombe d'accord. Et cependant, si l'un et l'autre s'acquittent parfaitement de leur travail de mariniers, s'ils font preuve de capacité dans la conduite de leurs affaires personnelles, Léon ne possède, en matière politique, d'autre compétence que celle qu'il tient de Mathieu, et toute la science de Mathieu se résume en ces formules qui fondent son jugement et inspirent ses résolutions : — il y a eu le temps d'autrefois où vivaient les seigneurs; ils communiquaient entre eux par des souterrains qui atteignaient jusqu'à douze lieues de longueur, mais où l'on ne peut plus descendre parce qu'ils sont pleins de décombres et que l'on n'en connaît pas l'entrée; — et il y a le temps d'aujourd'hui où les riches vivent dans les bois comme les loups, où les anarchistes sont les ennemis de la République et de « M. Fallières » que Ton adore. Ces étonnants aphorismes sont puissamment cimentés
par la lecture du Petit Parisien qui ne lui permettra jamais de voter, s'il vote, autrement que le gouvernement le désire. S'il ne vote pas, il confirme, par son abstention, l'effet du vote des autres électeurs. Actif ou passif, il pèse sur les destinées de la France. Électeur, il est qualifié pour influencer l'avenir du pays et, même s'il n'use pas de son droit, en fait il l'influence encore. Plusieurs millions d'électeurs ne diffèrent pas du père Mathieu : ils constituent ce que l'on appelle le suffrage éclairé et conscient.
Les mariniers s'entendent à conduire leur bateau et à se conduire plus ou moins heureusement eux-mêmes. Leur capacité d'action utile peut s'exercer sur tout le fonds de leur propre expérience, sur les faits circonscrits par l'étroit horizon de leur vie. Tout ce qui est au delà leur demeure étranger et ils n'en traitent que par procuration, sur la foi d'autrui. Si <<, autrui» est malfaisant, l'instrument politique qu'on a mis entre leurs mains devient nécessairement un instrument de ruine.
Tout ce que nous disons de l'influence
active ou passive, directe ou indirecte, des mariniers sur les affaires de l'État, nous l'avons dit de l'influence active ou passive, directe ou indirecte, de l'État sur les affaires des mariniers, sur leur vie individuelle, familiale et professionnelle.
Par conséquent, l'Économique et le Politique, que nous les envisagions séparément ou en tant qu'ils se pénètrent l'un l'autre, apparaissent, dans notre société, constitués au rebours des exigences de l'expérience et de la raison.
En résumé, nous trouvons chez les mariniers beaucoup de solides qualités individuelles, familiales et professionnelles, mêlées à de graves défauts qui se rencontrent chez tous les hommes.
Cultivés.éduqués, guidés, ilsfourniraientles 'éléments d'une collectivité riche et puissante qui deviendrait une des forces vives du pays.
Mais ni leurs qualités ne se développent, ni leurs défauts ne se réduisent. Au contraire : faute d'organismes dispensateurs d'une culture appropriée, les qualités tendent à dis-
paraître, et, faute d'une discipline nécessaire les défauts tendent à s'accroître.
L'action que l'État exerce sur eux est dégradante.
Par sa religion laïque, que propagent directement ou indirectement l'école et la presse officielles, il abêtit et démoralise: l'ignorance s'épaissit et les instincts inférieurs se développent.
Par les principes et le jeu de sa constitution, il invite les mariniers à traiter de ses affaires qu'ils ignorent, intervient dans les leurs qu'il ne connaît pas, et les empêche de les gérer malgré qu'ils y soient aptes éminemment.
Les mariniers constituent^ en fait, un corps, nettement défini et délimité. Mais, amorphe, dépourvu de ses organes naturels et des moyens d'action nécessaires, il reste incapable de se gouverner, de se conduire, de se défendre. Ses éléments, au lieu de prospérer, mènent à grand'peine une vie médiocre et précaire.
Ainsi donc, le problème de l'amélioration ^morale individuelle des mariniers est d'ordre
religieux, et le problème de leur amélioration matérielle, individuelle ou collective, est d'ordre économique ; l'association professionnelle permet de résoudre celui-ci, mais cette solution économique est subordonnée à la solution du problème politique de la réforme constitutionnelle de l'État.