CONCLUSION
Les mariniers du Nord, plus encore que ceux du Centre, se montrent hostiles aux. étrangers à la batellerie. Cette exagération d'un trait de caractère professionnel tient à la nature peu accueillante des populations des provinces du Nord.
Ces dispositions d'esprit s'ajoutent aux: conditions objectives de la profession pour' faire de la batellerie, psychologiquement et matériellement, un corps extrêmement fermé. Qui n'est pas marinier est et restera toujours un étranger. Les mariniers se tiennent essentiellement en garde contre les choses et les. gens du dehors. Cet état d'esprit, qui existe à des degrés variés dans les différentes professions, atteint certainement ici son maximum. 11 est partout imposé, dans des pro~
portions variables, par la réalité profession nelle elle-même et il l'exprime. L'esprit de corps est un phénomène général en relation objective avec les conditions concrètes d'existence et de vie du « corps » lui-même. Le nier n'équivaut pas à le détruire, le combattre aboutit à entraver le bon fonctionnement du « corps v> et à l'empêcher de fournir son rendement utile : vain effort dans un cas et, dans l'autre, effort nuisible. Si l'état de fait se transformait en situation de droit, les inconvénients que le premier peut offrir, ou disparaîtraient, ou se compenseraient par des avantages qui font actuellement défaut.
Tous ces mariniers, propriétaires ou salariés, jouissent d'une grande indépendance individuelle. Chacun est son maître et doit ce privilège tant aux conditions d'exercice de sa profession qu'aux garanties offertes par la vie familiale que la profession facilite et souvent même exige.
Mais les mariniers sont des isolés. Leur profession les retranche du reste de la société et ainsi, dans une certaine mesure, les en préserve. L'exploitation d'un bateau
par le groupe familial, étant plus économique, postule ce groupe, lui donne la cohésion et assure sa permanence. Le marinier doit ses qualités morales à cette vie de famille tout comme à la prévision et à l'économie exigées par la pratique du métier. Mais on comprend, à l'inverse, que l'absence de toute culture morale et intellectuelle le laisse désarmé visà-vis de lui-même, vis-à-vis des gens de la profession et vis-à-vis du reste de la société. Ne sachant pas lire et personne ne lui expliquant le sens et la portée des clauses de son contrat, il souscrit à des engagements léonins. Nous trouvons la solution de ces difficultés dans l'association professionnelle et une culture appropriée, que d'ailleurs l'association pourrait fournir. Isolés et incultes, les mariniers croupissent dans l'ignorance et la superstition, se corrompent, sont exploités par des parasites ou de malhonnêtes gens. Leur décadence frappe l'observateur : elle ne peut que s'accentuer. Leur vie reste précaire: elle risque de le devenir davantage. Leur existence retranchée et nomade, si elle constitue une difficulté, trace du moins la direction qui conduit aux solutions pratiques : les mariniers devraient posséder dans tous les
ports, sur le quai même, leurs institutions particulières, — siège corporatif, paroisse, école, hôpital ou poste médical '.
La batellerie, du moins dans la région du Nord, compte diverses organisations syndicales ; l'esprit d'association et l'habitude de s'associer ont été de tout temps et sont actuellement encore très développés dans le Nord de la France, surtout en Flandre. Mais les syndicats, surtout libres, ne parviennent pas à grouper tous les intéressés ; d'où, faiblesse et même impuissance. Leur multiplicité engendre entre eux des rivalités qui ne sont
I. Il existe, dans quelques villes, de modestes œuvres religieuses destinées aux mariniers: centres spirituels (par exemple, la paroisse de Tlle Saint-Denis, V. Talmeyr); humbles écoles catéchistiques (par exemple, les Soeurs de Cluny, à l'Ile Saint-Denis, li.) ; assistance pour les formalités matrimoniales (par exemple, à Douai), etc. Elles sont malheureusement à l'état embryonnaire et généralement éloignées des bassins. L'abbé Platau {Œuvres des mariniers, Siège à Saucby- CaucHes, Pas-de-Calais) a pris l'intelligente initiative de parcourir les canaux sur une péniche ; il souhaiterait organiser la paroisse et l'école flottantes, c'est-à-dire adaptées aux exigences spéciales de la batellerie ; il consacre à cette heureuse idée son activité itinérante. Malheureusement, toutes ces tentatives, dues à des dévouements ingénieux et patients autant qu'obscurs, restent partielles, sporadiques et dépourvues tout à la fois des ressources matérielles nécessaires et d'un organe supérieur de coordination qui assurerait une unité de direction indispensable.
pas moins nuisibles. Enfin, dans notre régime politique, leur direction reste toujours accessible aux plus fâcheuses influences extérieures: les ambitions et intrigues politiques s'en emparent sans peine et l'exploitent ; même si elle leur échappe, l'association s'abandonne à la croyance naïve, illusoire et néfaste, en l'efficacité de l'intervention parlementaire. Le syndicat devrait être obligatoire et rigoureusement professionnel, conditions incompatibles avec notre constitution politique.
Le particularisme et la spécialisation extrêmes des mariniers, leur existences à part» montrent, dans un grossissement utile, le caractère, exorbitant jusqu'à l'absurde, que présenterait une intervention du Parlement dans le règlement de leurs intérêts. Là plus qu'ailleurs peut-être, l'irruption du Corps législatif dans l'organisme naturel, que la batellerie constitue, ferait figure de ces corps étrangers qui pénètrent par effraction dans l'organisme humain et qu'il en faut chirurgicalement extraire. L'action parlementaire serait nécessairement perturbatrice. La pre-
mière préoccupation de l'organisation de la vie professionnelle doit être d'en expulser rigoureusement les frelons des assemblées politiques. Le Corps des Mariniers constitue le Corps législatif naturel delà Batellerie. Que la liberté et la souveraineté politiques soient, pour les mariniers, pure fiction, le fait est flagrant. Mais si la Révolution ne les leur a pas données, malgré que ses apologistes l'assurent, elle leur a retiré ce que l'ancienne organisation leur assurait, la liberté et la souveraineté professionnelles. Une Révolution nouvelle les leur rendra.