V. Méthode concrète, p
d'autres limites que celles de la totalité des choses que peut embrasser notre regard.
Encore est-il plus vain de tenter de réduire le rôle de la méthode concrète en assurant « qu'il se « limite, de par les conditions où il s'exerce, à « certains métiers, à l'exclusion des autres », de « sorte que « l'ignorance technique de l'observa- « teur lui ferme l'accès de l'aristocratie du travail « et le relègue parmi les manœuvres, les apprentis « hors d'âge ou les ouvriers sans spécialité ». Outre que l'on avoue, par là même, que la grande majorité des ouvriers (tous les ouvriers sauf leur aristocratie, c'est-à-dire sauf un petit nombre) reste accessible à l'observateur, on oublie que l'ignorance technique de l'observateur constitue une insuffisance de l'observateur et non de la méthode. 11 ne s'agit plus là d'une limitation de la méthode « de par les conditions où » elle « s'exerce », mais d'une limitation de l'activité d'un observateur donné qui se propose d'appliquer cette méthode. La science sociale concrète, non plus qu'aucune autre science, n'est la propriété d'un homme : une tâche, inexécutable par un seul, est aisée pour plusieurs, et il n'y a pas d'observateur de bonne volonté qui tienne pour impossible de sortir, par l'acquisition d'un métier, de « l'ignorance technique » qui « lui ferme l'aristocratie du travail ».
J'aurais beaucoup mieux aimé que l'on me reprochât de ne pas appliquer moins imparfaitement
le mode d'investigation auquel j'ai cru utile de recourir. C'est de mon insuffisance, et non de l'insuffisance de cette méthode, que j'ai personnellement conscience. Dès mon premier volume, j'ai exprimé l'espoir que d'autres observateurs sauraient, mieux que je ne l'ai fait, utiliser ce procédé de recherche. J'ajoute ici qu'une méthode nouvelle n'est pas nécessairement portée du premier coup à sa perfection et que l'on peut toujours espérer qu'elle se perfectionnera par l'usage. Elle ne sort pas, année de pied en cap, du cerveau de son inventeur. Elle est le fruit de l'application persévérante qui en est faite par plusieurs, d'une adaptation progressive et de corrections reconnues nécessaires.
Quoi qu'il en soit de son imperfection présente et de ma propre insuffisance, mon contradicteur pourra, en lisant les enquêtes qu'il me reste à publier, s'étonner du grand nombre de métiers et de milieux ouvriers que mon « ignorance technique» ne m'a pas empêché d'étudier. Ainsi lui sera-t-il démontré pratiquement que les difficultés objectées n'existaient surtout que dans son imagination.
Puisque cette méthode, de l'aveu même de son critique, permet, malgré tout, de recueillir des « faits typiques», quels sont donc ceux que M. du Passage estime mériter d'être retenus de son application à l'étude des mariniers ?
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Des « pièces recueillies », il reconnaît que «plusieurs ont vraiment une valeur d'ensemble (i) ». Voici celles que note M. du Passage : les mariniers qui lisent préfèrent le Petit Parisien aux: autres quotidiens et, dans ce journal, les faits divers aux autres articles ou informations ; lis constituent « une caste très fermée (2) » ; — « la cordialité ne règne guère entre les professionnels... »; — « l'individualisme... sévit sur les péniches » ; — « ces hommes ont une véritable idée « de la famille, de la tradition, de l'hérédité qui « perpétue chez les fils le métier des ancêtres » ; — « la religion des mariniers... se résume «n « quelques vagues formules que les plus âges « conservent encore dans leur langage (3) » ; — « le niveau de la morale suit celui de la reli- « gion (4) » ; — « leur ignorance se révèle » profonde, « ce qui n'empêche pas que les <dumières » « modernes ont rendu ces hommes farouches ad- « versaires de la religion »; — «en revanche, leur « anticléricalismesedoubled'un loyalisme aveugle « à l'égard de nos gouvernants (5) » ; — « un « autre trait, commun à cette profession et à beau- « coup d'autres, est la pente raidedu gosier (6). ->>
\. Etudes, 5 juillet 1914, p. 79.
2. C'est le cas de toute caste, ce terme désignant un groupe qui se perpétue par les naissances survenues à l'intérieur du groupe. Une caste est fermée ou elle n'est pas.
î. Etudes, id.