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. La Marine, celte science vaste dont l'art d'Euclide est le fondement, dont la philosophie cest l'âme, et qui dans son cercle immense embrasse l'air, les cieux, la terre et la mer.
Eloge de Dugay-Trouin,
En publiant la seconde édition de la France héroïque, j'annoncais que, vu l'abondance et la richesse des matériaux, les Vies des Marins seraient réservées pour une publication spéciale qui aurait lieu ultérieurement. J’accomplis aujourd’hui cette promesse et plus tôt même que je ne l’espérais. Mais mes précédentes études historiques m'avaient frayé la voie pour celles-ci, et Dieu aidant, mon cadre une fois tracé, les documents venaient comme d'eux-mêmes se placer sous ma main et à mon gré des plus curieux, des plus intéressants, écrits ou dictés le plus ordinairement par des témoins oculaires. Car, pour ce livre comme pour la France héroïque, c’est là surtout ce que je recherchais, empressé de remonter aux sources originales, à ces relations premières d’écri-
vains non suspects et dont le mérite avait frappé naguère Bernardin de Saint-Pierre qui dans son style poétique dit si bien :
« Je n'ai pas eu le bonheur, comme les premiers marins qui découvrirent des îles inhabitées, de voir des terres pour ainsi dire sortir des mains de la nature; mais j'en ai vu des portions assez peu altérées pour être persuadé que rien alors ne devait égaler leurs beautés virginales. Z'lles ont influé sur les premières relations qui en ont été faites et elles y ont répandu une fraîcheur, un coloris et je ne sais quelle grâce naïve qui les distinguera toujours avantageusement, malgré leur simplicité, des descriptions savantes qu’on en a faites dans les derniers temps! ! »
Cet ouvrage n’offrira donc pas un moindre intérêt que le précédent; j'ose croire même qu'il aura plus d’attrait encore par le grand nombre de personnages illustres et singuliers, de physionomies tout originales et peu ou point connues souvent, comme par la variété des tableaux et des épisodes. Le théâtre lui-même où se jouent ces grands drames historiques prête davantage encore à l'inattendu des effets, aux scènes émouvantes, pathétiques, terribles, sublimes; car comme Thomas l’a dit éloquemment quoique avec quelque emphase dans son Eloge de Dugay-Trouin :
« Si jamais l'homme eut occasion de déployer cet ins-
! Etudes de la nature. Tome ler.
tinct de courage que lui donna la nature, c’est dans les combats qui se livrent sur mer. Les batailles de terre présentent à la vérité un spectacle terrible, mais du moins le sol qui porte les combattants ne menace pas de s'entr'ouvrir sous leurs pas; l'air qui les environne n’est pas leur ennemi et les laisse diriger leurs mouvements à leur gré; la terre entière leur est ouverte, pour échapper au danger. Dans les combats de mer, les éléments, principes de la vie, deviennent tous les ministres de la mort. L'eau n'offre que de vastes abîmes dont la surface, balancée par d’éternelles secousses, est toujours prêle à s'ouvrir. L'air agité par les vents produit les orages, trompe les efforts de l’homme et le précipite audevant de la mort qu'il veut éviter. Le feu déploie sur les eaux son activité terrible, entr'ouvre les vaisseaux, et réunit la double horreur d’un naufrage et d’un embrasement. La terre, reculée à une distance immense, refuse son asile; sa proximité même est dangereuse et le refuge est souvent un écueil. L'homme isolé et séparé du monde entier est resserré dans une prison étroite d’où il ne peut sortir tandis que la mort y entre de tous côtés. Mais parmi ces horreurs, il trouve quelque chose de plus terrible pour lui, c’est l’homme, son semblable, qui, armé du fer, et mêlant l'art à la fureur, l'approche, le joint, le combat, lutte contre lui sur ce vaste tombeau, et unit les efforts de sa rage à celle de l’eau, des vents et du feu. »
Aussi quelles vies aux péripéties étonnantes, inouïes,
que les vies de J. de Vienne, le capitaine Paulin, Duquesne, Jean Bart, Dugay-Trouin, Tourville, etc., et dans les temps plus modernes, La Peyrouse, Surcouf, Duperré, ete. Dirai-je encore ces prodigieux aventuriers de Saint-Domingue et des Antilles dont j'ai tenu à faire connaitre les plus célèbres à qui n’a manqué qu’un plus noble but pour être des héros incomparables.
En regard de ces personnages aux proportions inouies, mais qui sont vrais pourtant et nullement légendaires, j'ai placé, contraste piquant et enseignement tout à la fois, les figures plus calmes, quoique non moins admirables et attrayantes de ces courageux navigateurs, de ces colons intrépides, auxquels nous devons quelquesunes de ces excellentes Relations dont il a été parlé plus haut et qui de bonne heure avaient planté sur les iles et les continents les plus lointains le drapeau de la France. Ces hommes, trop peu connus pour la plupart aujourd’hui, Bethencourt, Laudonnière, Pyrard, de Brue, Cartier, Champiein, Orgeron, etc., je m'’estimerais bien heureux, si je pouvais rajeunir leur gloire et réveiller . autour de leurs noms, pour moi si glorieux, l'attention d’une postérité un peu trop préoccupée d’elle-même et assez peu soucieuse de ses illustres aieux.
On s’étonnera peut-être qu'avec cette suite de grands hommes, réunissant à la fois le courage, la science, le talent d'administration, la male persévérance, et souvent. toutes les nobles vertus, la France ait vu sitôt lui échapper tant de belles colonies, créées au prix d’infatigables
labeurs et du plus héroïque dévouement. Mais ce malheur tient à des causes qu'il serait trop long de développer ici et qui sont indiquées en divers endroits de mon livre. Ce qu’il suffira de dire pour l'instant, c'est qu’il faut surtout en rendre responsables les ministères des deux derniers et tristes gouvernements qui précédèrent celui de l’infortuné Louis XVI, et la misérable politique qui, dans ses préoccupations égoïstes, ne veyait quasi plus rien au delà de l’étroit horizon de Versailles et de la cour, et ne se souciait guère plus des grands intérêts de la Religion que de ceux de la Patrie. Ces ministres et ces princes, hébétés par la corruption et l’impiété, avaient rompu comme à plaisir avec la grande tradition monarchique et sans doute ils n'avaient que des sourires railleurs pour les saints motifs qui inspirèrent surtout à des Rois, dignes de ce nom, la pensée de nos établissements lointains.
« L'Histoire, a dit Charlevoix ‘, ne présente dans l'origine du principal de ces établissements que des objets capables de faire estimer notre nation, la seule qui ait le secret de gagner l'affection des Américains. En effet, les Fondateurs de ces Colonies ont eu beaucoup plus à cœur pour la plupart d'établir la Foi parmi ces barbares que de s’y enrichir. Nos Rois n'ont rien tant recommandé à ceux à qui ils y ont fait part de leur autorité que de protéger la Religion et ont presque toujours
‘ Histoire de la nouvelle France.