TOME I
sacrifié leurs propres intérêts à cette vue si digne des fils aînés de l'Eglise. »
C’est là ce qui distingue en effet tout particulièrement nos fondateurs de colonies, les Champlein, les Cartier, les *’Enambuc, les d'Orgeron (etc.) qui, comme le dit Charlevoix, avaient eu le secret de nous gagner l'affection des Indiens. Je trouve de ces sentiments, de cette tendre affection comme de la reconnaissance profonde une preuve singulière dans l’admirable discours qu’adressait l’Indien Japy-Ouassou à l'amiral de Rasilly, lors de la fondation de la colonie du Maragnan (Brésil) :
« Tu acquerras un grand renom parmi les personnages de qualité d’avoir quitté un si beau pays que la France, ta femme, tes enfants et tous tes parents pour venir habiter en cette terre; laquelle, encore qu'elle ne soit pas si belle que la tienne, et que tu n'y aies pas toutes tes commodités comme tu voulais avoir, néanmoins quand tu auras considéré la bonté de notre terre remplie de gibier, de venaison et de fruits, la mer et les belles rivières pleines d’une infinité de poissons et un brave peuple qui t'obéira et te fera conquérir toutes les autres nations voisines, cela te contentera.
«.… Au reste, j'ai grande espérance en ta bonté et douceur : car tu me sembles avoir parmi ta facon guerrière une facon douce et d’un personnage qui nous gou-+ vernera fort sagement; et te dirai là dessus que tant plus un homme est né grand et avec de l’autorité sur
les autres, d'autant doit-il être doux, gracieux et clément !. »
Et maintenant me sera-t-il permis, en terminant, de répéter ce que disait le bon Godefroi Loyer dns la préface de sa vieille et intéressante narration : « J’ose dire que la nouveauté et la vérité, qui ne se trouvent pas toujours ensemble, se trouvent dans ma Relation *. Je ne l'ai pas composée sur le témoignage d'autrui mais sur celui des yeux *; et les choses que j'y rapporte sont aussi certaines qu'extraordinaires. »
! Claude d’Abbeville.
? Voyage à la côte d'Isigny. par (rodefroi Loyer. Je dois dire, moi, d’après les témoins oculaires.
HUE QUIÉÈRET
Les origines de la flotte.
Avant d’en venir à Quiéret, quelques mots en facon d'introduction sur les temps qui ont précédé. Lorsque Charlemagne, ses grandes guerres terminées, n’eut plus qu'à s'occuper d'organiser son immense empire qui s’étendait de l'Atlantique à la mer Baltique et de l’Ebre à la mer du Nord, il vit ses états inquiétés par les pirates scandinaves et sarrasins. Pour arrêter leurs incursions et mettre ses peuples à l'abri, avec une merveilleuse rapidité, il créa ou plutôt il improvisa une nombreuse flotte composée de navires construits dans un but tout spécial, moins pour l'attaque que pour la défense, et qui, plus solides que légers, montés par de vigoureux matelots et des soldats aguerris, rendirent les pirates plus prudents.
Tant que vécut Charlemagne, il en fut ainsi; mais comme 1l l'avait trop prévu, le grand homme à peine dans la tombe, les pirates reprirent toute leur audace
d'autant plus que les successeurs indignes de Charlemagne, avec une imprévoyance qui n’eut d'égale que leur làcheté et leur ineptie, se montrèrent très-peu soucieux de l'entretien de la flotte; il en résulta que Normands et Danois purent à peu près sans obstacle s'approcher de la côte sur leurs drakars (dragons) et leurs snekkars (serpents), navires à rames, à une seule voile carrée et de forme allongée, tandis qu'avec des barques plus légères (kolkers) ils remontaient le cours des fleuves ainsi qu'ils firent de la Seine lorsque à diverses reprises ils vinrent assiéger Paris. Ces incursions se terminèrent, comme on sait, par l'établissement du plus illustre chef des pirates, Rollon, et de ses vaillants compagnons, dans une province maritime qui d'eux a pris le nom de Normandie, terre de laboureurs comme aussi de braves soldats et d'excellents matelots.
Bon nombre de ces Normands se trouvaient sur la flotte que Guillaume le Conquérant fit construire, dans l’année 1066, pour sa grande expédition et qui se composait de navires à fond plat, n’ayant qu’un faible tirant d’eau et, dans leur construction ingénieuse , ressemblant assez à de grands cygnes qu’on verrait se jouer majestueux sur l’onde. Gràce à cette belle flotte, Guillaume put transporter tout d’une fois dans l’ile son armée et conquérir, après une seule bataille, l'Angleterre.
Les croisades commencent toute une série d’expéditions favorables au développement de la marine comme du commerce, quoique à vrai dire, les vaisseaux ou gaières ne servissent guère que comme moyens de transport sans prendre une part directe à la guerre. Toutefois lors du premier siége de Ptolemais (Saint-Jean
d’Acre), en 1104, nous voyons une flotte génoise de 70 galères aider aux travaux du siége en bloquant la ville du côté de la mer.
Presque tous les vaisseaux d’abord frétés par les croisés appartenaient aux républiques d'Italie, mais lorsque plus tard, en 1213, Philippe-Auguste à son tour rêva, la conquête de l'Angleterre, il fit construire une flotte considérable, que l'expédition avortée rendit inutile et qui, pour la plus grande partie, fut brülée par les Anglais dans les ports mêmes.
Saint Louis donna une attention sérieuse à la marine, sans doute en vue de ses expéditions lointaines, il fit même construire sur l'Océan le port d’Aigues-Mortes, et sa flotte, composée de galères et de grandes nefs, marchant à la voile, avec deux mâts, un chàteau de poupe et trois ponts, comptait autant de bàtiments français que de navires génois et italiens. Le résultat de cette première expédition n’est, hélas! ignoré de personne, et ses misères héroïques nous ont été admirablement racontées par Joinville, témoin oculaire.
Lors de la seconde croisade de saint Louis qui ne devait pas être plus heureuse, nous noterons ce fait intéressant pour nous que la flotte parait avoir été composée surtout de vaisseaux français ; elle était commandée par Florent de Varennes, qui le premier porta le titre d’amiral (en France). Constatons aussi, malgré l’apparent insuccès des croisades, qu’on leur dut, en outre des résultats politiques considérables et précisés ailleurs, de grands progrès sous d’autres rapports : « Un grand mouvement naval fut opéré par les croisades, dit trèsbien M. L. Guérin... La marine militaire, qui ne se
composait alors et ne se composa encore longtemps après en général que de vaisseaux empruntés au commerce, devint une source de spéculations et de fortune pour les armateurs; elle excita leur zèle, leur inspira des idées plus larges, les poussa de côte en côte à de lointains établissements... Les provinces du midi (Provence et Languedoc) furent tenues dans un continuel éveil par les départs et les retours des croisés... Quand ceux-ci furent rejetés des pays qu'ils étaient allés conquérir, le commerce y resta après eux; les négociants francais conservèrent des comptoirs en Syrie, sur la côte d'Afrique. Stamboul même ne les repoussa pas de son sein. Marseille y puisa une nouvelle source de prospérité et devint comme un grand bazar où l'Orient versa incessamment sur l'Occident ses plus riches produits. »
La découverte de la boussole qu’on fait remonter au temps de Philippe-Auguste, avait d’ailleurs beaucoup contribué à faciliter les expéditions lointaines en donnant de la hardiesse aux navigateurs qui ne craignaïent plus autant de perdre les côtes de vue.
Sous Philippe-le-Bel commence, par une querelle de matelots anglais et français dans le port de Bayonne, cette longue rivalité qui devait faire tant de fois se choquer sur l’Océan les flottes des deux nations. Sous cè règne eut lieu pareillement la première grande bataille navale livrée par une flotte francaise, la bataille dite de Ziraskiée (1304). Notre flotte se composait de vingt-neuf nefs ou vaisseaux ronds armés à Calais, et de seize galères d'Italie, que commandait le génois Régnier de Grimaldi, amiral de France. Non moins
habile que brave, il battit complètement une flotte flamande de quatre-vingts grandes nefs sans compter beaucoup d’autres vaisseaux. Gui de Namur, qui ne doutait pas de la victoire avec des forces tellement supérieures, trompé par les habiles manœuvres de son ennemi, fut fait prisonnier avec sa galère et conduit à Paris dans la tour du Louvre.
Le règne désastreux de Philippe VI, qui commence la série malheureuse des Valois, vit presque à son début le grand désastre naval de l’£eluse si fatal à notre marine déjà florissante. On lira d’après les écrits du temps, le récit détaillé, autant qu’il se pouvait, de cette bataille. C’est la première où figure, d’une facon moins brillante que tragique, un amiral français sur lequel nous ne pouvons donner que peu d'indications biographiques. Nous serons plus heureux déjà avec Jean de Vienne qui ouvre bien véritablement la longue et glorieuse suite de ces marins illustres qui sont à bon droit l'honneur et l’orgueil de notre pays.
La bataille de l’Ecluse.
« Or, vous conterons du roi Philippe (1340) qui était retrait vers Paris et avait donné congé à tout son grand ost, et fit durement renforcer sa grosse navie qu'il te-
nait sur mer, dont messire Hue Kieret, Bahuchet et Barbevoire étaient capitaines et souverains. Et tenaient ces trois maitres écumeurs grand'foison de soudoyers Génevois, Normands, Picards et Bretons; et firent en cet hiver plusieurs dommages aux Anglais; et venaient souvent courir jusqu'à Douvres et à Zandvich, à Wincesée, à Ric et là environ sur les côtes d'Angleterre; et les ressoignaient (repoussaient) durement les Anglais, car ils étaient si forts sur mer que plus de quarante mille soudoyers étaient en leur compagnie et ne pouvait nul issir ne partir d'Angleterre qu'il ne fût vu et su, et puis pillé et volé; et tout mettaient à mort. Si conquirent ces dits mariniers au roi de France en cet hiver maint grand pillage, et par espécial, ils conquirent la belle grosse nef qui s’appelait Christophe, auquel combat périrent plus de mille Anglais. La dite nef était toute chargée d’avoir et de laines que les Anglais amenaient en Flandre et avait coùté moult d’avoir au roi anglais à faire faire : mais ses gens la perdirent sur ces Normands et en firent depuis les Français maint parlement, comme ceux qui furent grandemeut réjouis de ce conquêt. » (FROISSARD).
Mais les Anglais par malheur ne tardèrent pas à prendre leur revanche et la désastreuse bataille de l’Ecluse fut trop fatale à notre marine qui, pendant de longues années, ne put se relever de ce désastre. « Le roi d'Angleterre et Les siens, qui s’en venaient cinglant, regardèrent et virent devers l’Ecluse si grande quantité de vaisseaux que des mâts ce scmblait droitement un bois. Si en fut fortement émerveillé et demanda au patron de sa navire quelles gens ce pouvaient être : il ré-