LE CAPITAINE
POLIN OÙ POLAIN
Le jeune volontaire.
Soldat de fortune, le capitaine Polain ne dut qu’à luimême, à sa vaillance comme à son intelligence de s’élever « quoique extrait de bas lieux dont il ne se taisait point et en faisait gloire » dit Brantôme, aux premiers grades de l’armée navale, ce qui n’était arrivé à nul, je crois, qui ne füt pas d’illustre naïssance, avant lui. Voici comment l’auteur des Vies des Capitaines illustres nous raconte les débuts du héros avec sa verve et son style original mais incorrect :
« Les guerres de Milan et de Piémont étant émues, il y eut un caporal d’une compagnie passant par le bourg du dit Paulin ‘, qui s’appelait la Garde (depuis il en voulut porter le nom), et le voyant jeune enfant, gentil et tout éveillé d’esprit avec bonne façon, le demanda à son
! Brantôme écrit tantôt Paulin tantôt Polin; la plupart des autres historiens disent Polain.
père pour le mener avec lui. Le père le lui refusa; mais il se déroha du père et s’en alla avec le caporal et le servit de goujat (valet) environ deux ans; et puis, le voyant de bonne volonté lui donna l’arquebuse, le fit si bon soldat qu’il parut toujours pour tel, puis il fut enseigne et lieutenant, puis capitaine. Ah! qu’il s’est vu sortir de très-bons soldats de ces goujats! »
M. Langey du Belley, lieutenant général du roi en Piémont, l’homme le plus adroit, le plus pénétrant de son temps, au dire des historiens, « l’éleva et l’avança pour le connaitre homme d’esprit, de valeur, de belle façon et belle apparence, car il était beau et de belle taille, et pour le connaître de bon service. »
Mais Polain se recommandait par des mérites*plus sérieux que les avantages extérieurs ou mème la bravoure. Pendant son rude apprentissage du métier des armes, il avait mis à profit ses loisirs, quoique rares, pour cultiver son esprit et suppléer (chose presque inouïe pour le temps et pour sa position!) à l'éducation première qui lui avait manqué. Alors qu’il n’était encore que goujat ou simple soldat, il cherchait à s’instruire, et son service terminé, il se retirait en quelque endroit solitaire pour étudier les livres qu’il avait pu se procurer, qui sait comment? car les bibliothèques alors étaient rares. Les connaissances variées qu’il acquit ainsi suppléèrent pour lui à l'expérience et donnèrent, bien avant le temps, une singulière maturité à son esprit d’une sagacité et d’une perspicacité peu communes. Ce fut là sans doute ce qui attira l’attention de M. Langey; il prit le jeune homme en grande amitié et, dans un de ses voyages en France et à Paris, l'ayant emmené avec lui, il le présenta au roi
François [‘ en le lui recommandant chaleureusement,
Le roi fitcauser à plusieursreprises, le jeunecapitaine ; convaincu que M. de Langey en avait bien jugé et que, dans ce brave officier, il y avait l’étoffe d’un diplomate, il n’hésita pas à lui confier une négociation des plus importantes dans les circonstances actuelles. IL s'agissait de décider la république de Venise à conclure un traité d'alliance offensive et défensive avec la France contre Charles-Quint. Polain fut envoyé à Venise dans ce but; et malgré les intrigues de l'ambassadeur de Charles- Quint et les partisans nombreux qu’il comptait dans le Sénat, le capitaine Polain, par ses manières insinuantes auxquelles un air de franchise militaire et de bonne humeur donnait plus d’attrait, par sa parole facile et brillante, et l'or qu'il savait au besoin ne pas ménager. triompha de tous les obstacles et il revint à Paris avec le traité signé et paraphé. François [° l’en récompensa par l'ambassade de Constantinople, honneur qui lui imposait une tâche plus difficile peut-être que la première. Le but de la nouvelle mission était le mème à peu près que celui du voyage à Venise, mais dans des conditions plus défavorables encore : «IL était envoyé vers le grand seigneur, sultan Soliman, pour négocier avec lui de prêter quelque grosse armée de mer à faire la guerre aux mers et aux côtes de l'Empereur. Il eut en cette négociation de grandes peines, là où il lui fallut bien déployer son espritet le montrer quel il était; car il lui fallut combattre contre les secrètes menées de l'Empereur à Constantinople, contre les fermes résolutions des Vénitiens, contre les mauvaises volontés des bachas, et qui plus est, contre l’arrogance et inconstance
de Soliman qui maintenant lui promettait, maintenant se dédisait; maisil alla, il vira, iltrotta, iltraita, ilmonopola, et fit si bien et gagna si bien le capitaine des janissaires, comme il voulut, l’entretint si souvent et se rendit à lui si agréable qu'il en eut enfin ce qu'il voulut, et emmène Barberousse avec cette armée (flotte) que plusieurs qui vivent encore ont vue en Provence et à Nice. Qui plus est, au départir, le Grand Seigneur commanda à Barberousse d’obéir du tout en tout au capitaine Polain et se gouverner par son conseil, à faire la guerre aux ennemis selon son vouloir, et ce dernier ne faillit pas à s’en faire accroire, car en plus d’une circonstance il ne faillit point à prendre le commandement. »
Pendant son séjour à Venise, le capitaine, pour se reposer des labeurs diplomatiques et se distraire des ennuis que lui causaient parfois les intrigues des ennemis, aimait à se promener dans le port. Il prit plaisir à contempler le mouvement des navires, à faire causer les capitaines et pilotes, visitant tantôt un navire tantôt l’autre, souvent même y demeurant des journées entières. Et ainsi, aidé d’ailleurs de son génie naturel, il s’instruisit aux manuœævres qu’il connut dans leurs moindres détails au point d’étonner parfois par la sagacité de ses observations les hommes de mer vieillis dans le métier. Barberousse en! particulier ne fut pas peu surpris, lorsqu'il vit ce soldat, dont peut-être en lui-même il comptait avoir facilement raison, présider, dans un moment critique, à la manœuvre, avec une assurance, un calme, et une habileté qui paraissait annoncer une vieille pratique. S'il dut s’incliner devant la science de ce jeune homme; il ne dut pas moins céder à sa fermeté,
quand il n'eût pas demandé mieux, lui comme ses musulmans, non content de détruire les fortifications des Espagnols et ruiner leurs établissements, de porter le ravage sur toute la côte d'Italie. « Mais Barberousse, d’après ce qu'avait commandé le capitaine Polain, n’osa jamais attaquer ni faire mal à aucuns chrétiens, bien que ce füt la vraie proie par où il passa, et même à toutes les terres du pape comme au port d’Ostie et autres qui tremblaient de peur et Rome et tout. Le capitaine Polain, prompt à les rassurer, leur manda qu’ils n’eussent point de crainte et qu’on ne leur ferait aucun mal. »
Et il tint parole; la conduite du capitaine, dictée par une généreuse conviction, était aussi celle d’un habile politique ; car elle ne pouvait qu’atténuer l’impression fàcheuse que produisait, dans le monde chrétien, cette alliance assez étrange et qui semblait même à beaucoup impie, monstrueuse, du Fils aîné de l'Eglise avec des infidèles, des païens, comme on disait alors, dans une guerre contre un autre prince catholique. Il est vrai que celui-ci, s’aidant au besoin des protestants qu’il avait autrefois combattus, se serait fait peu de scrupule peutêtre de s’allier au grand Turck si François 1°" ne l’eût devancé.
A propos du voyage à Constantinople du capitaine Polain, Brantôme, qu’on eùt supposé moins crédule, nous dit d’un grand sang-froid : «Il faisait beau lui entendre parler de ce voyage ; je lui ai oui dire qu’il avait vu au Grand Seigneur un fort beau panache de plumes de Phénix, et qu’il le lui avait montré par grande spéciauté. Et quand moi (Polain) et d’autres lui remontrâmes qu’il n'y avait qu’un seul phénix au monde et que lui-même
se brûle quand sa fin vient, si bien qu’il est malaisé de recouvrer son panache (queue). Il répondit qu’il n’était pas inconvénient qu’il n’en eût trouvé des plumes par une grande curiosité qu’on y pouvait rapporter pour en chercher et trouver au pays et aux lieux où il habite et branche, et même lorsqu'il mue en sa saison comme font les autres oiseaux qui en font fort ainsi tomber de leur corps. Il peut y avoir là de l’apparence, » ajoute candidement Brantôme que nous n’en croyons pas, bien entendu, puisque le phénix n’a jamais existé que dans l’imagination des poètes.
Il :
Les caprices de la fortune.
À son retour de Constantinople, le capitaine Polain se vit accueilli avec la plus grande distinction par Francois 1° qui, n’estimant pas qu’il füt de trop grande récompense pour ses nouveaux et importants services, le nomma d'emblée général des galères, honneur réservé jusqu'alors aux personnes de la plus haute naissance, même à des princes du sang. Il lui avait de plus octroyé des lettres de noblesse en l’autorisant à prendre le titre de baron de la Garde, du nom de cette seigneurie que le capitaine avait achetée. Polin ou Polain, malgré le repos qui pouvait lui sembler nécessaire après tant de fatigues,