TOME
a servi aussi longtemps et aussi utilement que vous doit se reposer. Ceux qui vont commander dans la marine suivront vos lecons et vos exemples; ce sera encore vous qui conduirez nos flottes. »
Lors de la révocation de l’édit de Nantes, le roi avait fait pour Duquesne une juste et glorieuse exception qui malheureusement ne s’étendait pas à sa famille, et, parait-1l, ses fils mêmes se virent privés de leurs grades. La vieillesse de l’illustre marin en fut attristée; néanmoins en mourant, dit-on, il fit promettre à ses enfants de ne jamais porter les armes contre la France (2 février 1688).
Cette circonstance sans doute fut ignorée de Louis XIV. « On a peine à comprendre néanmoins, dit avec raison la Biographie de Michaud, que ce grand monarque ait cru sa conscience intéressée à ne pas élever Duquesne à la haute dignité militaire qui lui manquait et que cette mème opinion ait empêché qu'on élevàt en France un tombeau à celui qui avait acquis à ce royaume l’empire de la mer. »
La France a depuis réparé cette erreur du souverain : car, à défaut du tombeau, des monuments glorieux témoignent de sa gratitude pour l’un de ses plus illustres enfants. Une statue de Duquesne se voit sur la grande place de Dieppe, et une autre dans la cour du château de Versailles, en face du palais même de Louis XIV.
Une jeunesse aventureuse.
L'enfance de Forbin rappelle par certains détails celle de Duguesclin dont il ne fut aucunement d’ailleurs le compatriote. Tout au contraire, il était né dans le midi, à Gardanne en Provence, d’une famille dont le « nom est assez connu par le mérite de ceux qui l’ont porté, » at-il écrit lui-même; il ajoute en parlant de ses premières années : «Il est certain qu’on dut me regarder dès lors, comme étant destiné à recevoir et à donner bien des coups. Mon naturel étant vif, bouillant, impétueux, je ne m’occupais qu’à faire mille petites malices. Je voulais dominer sur mes compagnons, et pour peu qu'on me résistàt, il fallait se prendre aux cheveux et batailler. Quand les coups de poing et les coups de pied ne suffisaient point, j'avais recours aux pierres. On avait beau me châtier, j'étais intraitable dès qu'on voulait employer la rigueur pour me corriger. »
Voilà certes des commencements qui promettent... ce que l'écolier ne parut que trop disposé à tenir. Son père étant venu à mourir, Forbin, qui n'était qu'un bambin encore (il avait dix à onze ans à peine), un beau matin s’avisa de demander à sa mère de lui compter sa légitime afin «qu’il pût s’en aller à l’armée. » Voyant sa proposition assez mal accueillie, il se sauva de dépit de la maison pour aller s'engager, mais on le ramena à sa mère qui le mit en pension chez un curé du voisinage. I n’y resta qu’à contre-cœur. Puis un jour menacé pour une faute grave d’indiscipline d'un juste châtiment : « Comme je vis le maitre venir à moi, dit-il, je m'élançcai du haut en bas d’une terrasse qui avait plus de dix pieds de hauteur, préférant ainsi de me casser un bras ou une jambe au chagrin de subir un chàtiment que je ne croyais pas mériter. Un tas de fumier qui était sous la terrasse me garantit des dangers d’un saut si hardi et, profitant de ma bonne fortune, je courus à perte d’haleine à Marseille chez le commandeur de Forbin Gardanne (mon oncle) qui commandait une galère. Il me reeut avec plaisir, et m’ayant fait habiller en cadet, il me prit sur son bord où je commencai à paraitre sous le nom de Chevalier de Forbin. »
Un singulier Mentor que cet oncle! car le jeune gardemarine à quelque temps de là, «s'étant tiré à son avantage d’une affaire d'honneur où il s'était engagé presque sans sujet,» commeil l'avoue, «ce coup d'essai, dit-il, fit grand plaisir à mon oncle. » Je doute cgpendant que celui-ci ait approuvé l’emportement de son neveu qui, certain soir, jouant au mail avec un garde-marine plus âgé nommé Pido, et se voyant par lui traité @h enfant, s’en vengea
en lui assénant sur la tète un coup de mail dont il fut renversé à demi-mort. Forbin, en nous donnant ces détails, pourrait être plus sévère pour lui-même et davantage accentuer le blàme. Il met d’ailleurs ses torts sur le compte de l’oisiveté dans laquelle vivaient à terre les gardes-marines, et on ne peut que l’approuver quand il ajoute : « D'où je conclus que ceux qui sont chargés de la conduite des jeunes officiers ne sauraient trop leur donner d'occupation. »
Pendant quelque temps, cette occupation nelui manqua pas, car sa galère fit partie de la flotte qui, sous les ordres de Vivonne, alla secourir Messine assiégée par les Espagnols. Cette première campagne terminée, la compagnie des Gardes de l’Etendard dont Forbin faisait partie ayant été supprimée, il entra dans la compagnie de Mousquetaires que commandait le bailli de Forbin, un autre de ses oncles. Mais, dès l’année suivante, il rentrait dans le service de mer.
Il eut à cette époque, avec un ancien garde-marine, par suite d’une brouille qui remontait à deux ou trois années, une nouvelle affaire, dite d'honneur, et dont le tragique dénouement lui devait être une lecon et un remords pour la vie. « Le lendemain de mon arrivée à Toulon, je rencontrai le chevalier de Gourdon, qui était enseigne de marine; le temps avait müri son courage; en sorte qu'ayant gardé le ressentiment de l’affront que je lui avais fait en lui ôtant son épée, il voulut en avoir satisfaction. Nous nous battimes devant l’évèché, je lui donnai un coup d'épée dans le ventre et un autre dans la gorge où par un coup de parade mon épée resta. Me trouvant sans armes, je recus une blessure dans le côté,
ce qui me fit reculer quelques pas ; dansce moment, mon épée, qui était engagée dans la gorge du chevalier, tomba à terre, il la ramassa. Je voulus alors me jeter sur lui, mais en me présentant la pointe des deux épées :
«— N’avancez pas, me dit-il, vous êtes désrrmé, tenez, voilà votre épée. Vous m'avez crevé, mais je suis honnête homme. » En achevant ces mots, il tomba raide mort.
« Quelque ému que je fusse alors, je ne pus m’empècher d'admirer la générosité du chevalier qui pouvait si facilement me percer, s’il l’eût voulu... et actuellement je sens redoubler en moi le regret que j’ai toujours eu depuis d’avoir Ôôté la vie, quoique à mon corps défendant, à un ennemi si généreux. »
Comment, après cela, ne pas approuver l’inexorable sévérité de Louis XIV contre les duels? Et peu s’en fallut que Forbin ne payàt de sa vie la désobéissance à l’édit royal! Condamné à mort par le parlement d'Aix, mais comme meurtrier et non comme duelliste, il obtint sa grâce par l'intervention de sa famille qui en même temps le fit substituer comme enseigne à son frère que l’état de sa santé forçait à quitter le service. Il fit en cette qualité une campagne aux Antilles et une autre à la Nouvelle- Bretagne, et pareillement il se trouvait au double bombarbement d’Alger par Duquesne (1683). Dans cette dernière expédition, il donna des preuves nombreuses d’intrépidité et de sang-froid. En voici une entre autres :
Forbin avait demandé à servir sur les galiotes à bombes. Un matin, comme il rendait compte à M. du Luc de ce qui s'était passé la veille, deux officiers pré-
sents à l’entretien, soit curiosité soit tout autre motif, lui demandèrent de les mener avec lui :
— Je le veux bien, dit-il, tenez vous prêts pour demain.
« Ils vinrent en effet, et pour ne pas les marchander, je les menai d’abord dans la galiote qui était la plus exposée au feu des ennemis; nous y trouvàèmes les officiers de la bombarde qui, sans trop s’embarrasser du bruit du canon et des boulets qui leur sifflaient aux oreilles, déjeunaient assez tranquillement avec du jambon. Je m’assis et je déjeunai avec eux. Cependant le feu redoublait; nos officiers de galère ne furent pas longtemps à se repentir de leur curiosité, je m'en aperçus bientôt, mais voulant qu’ils parlassent les premiers, je fis semblant de n’y rien comprendre. Enfin, lassés de tout ce badinage et cffrayés plus que médiocrement :
«— En voilà assez, me dirent-ils, retirons-nous, « notre curiosité est satisfaite, cet endroit-ci est trop « périlleux pour gens qui n’y ont rien à faire. »
À la suite de cette campagne, Forbin fut fait lieutenant de vaisseau.
Peu après, de Versailles où il se trouvait, il prit la poste pour se rendre à Rochefort afin de veiller à l’armement d’une frégate qui devait conduire en Portugal le comte de Torcy chargé de complimenter le nouveau roi sur son avènement. Mais sa mauvaise étoile et aussi la vivacité deson humeur lui attirèrent en route de grands ennuis avec les postillons. L'un de ces derniers lui fit, dans sa naïveté, fort justement la leçon. « De rage et de colère je voulais tuer le postillon qui m'avait égaré. Ce
pauvre malheureux me répondait toutes les fois que jele menaçais :
« — Hélas! monsieur, quand vous m’aurez tué vous n'en serez pas plus avancé. » Il avait raison.
Enfin Forbin arriva à Rochefort, et quelques jours après, le vaisseau mettait à la voile. Au retour de ce voyage, il se rendit à Lyon pour le réglement d’une affaire qui intéressait son oncle. En route, dans la petite ville de Lauriol, lui arriva, à propos d’une subrette dont il fut dupe, une aventure qu’on aimerait autant ne pas lire dans son journal quoiqu'il s'excuse en disant : «Ce n'est point ici une des plus belles actions de ma vie... Je ne la rapporte qu'avec peine. Mais j'ai promis que je dirais de moi le bien et le mal et je dois tenir parole. » Sur certaines choses il est toujours mieux de se taire.
Forbin partit, l’année suivante, comme major de l'ambassade envoyée au royaume de Siam. Il resta, quoique un peu malgré lui, après le départ de celle-ci, par ordre de l’ambassadeur, M. de Chaumont, à qui le roi de Siam l’avait demandé pour faire du jeune officier français son grand amiral et le généralissime de ses troupes.
Un titre magnifique mais auquel ne répondait guère la réalité, outre que la faveur trop marquée du roi provoqua la jalousie du premier ministre, Constance! Ce gree du Bas-Empire, voulant se débarrasser à tout prix de celui qu’il considérait comme un rival, essaya de l’'empoisonner, puis de le faire périr dans divers guetapens. Echappé comme par miracle à ses piéges, Forbin jugea avec raison que la position pour lui devenait impossible, et il profita du premier navire qui aborda à la côte pour abandonner le pays dont il emportait une
impression des plus défavorables; mais il le jugeait sans doute avec prévention et aussi présomption, contredisant trop l’opinion de la plupart des missionnaires.
Interrogé par Louis XIV sur ce qu'il pensait du royaume de Siam, et si le pays était riche, il répondit :
— Sire, le royaume de Siam ne produit rien et ne consomme rien.
— C’est beaucoup dire en peu de mots, reprit le roi qui, après l'avoir questionné sur divers autres sujets, ajouta :
— Parlons un peu de religion. Est-il vrai que le roi songe sérieusement à se faire chrétien ?
— Sire, ce prince n’y a jamais pensé et nul mortel dans ce pays ne serait assez téméraire pour lui en faire la proposition. Ce n’était là qu’une invention du ministre Constance pour faire entrer votre majesté dont il sait la piété dans ses desseins.
Forbin tint, parait-il, le même langage au ministre Seignelay comme au père la Chaise. Comme il se rendait à l’audience de celui-ci, le cardinal de Janson lui dit :
— Mon cousin, prenez bien garde à ce que vous direz, car vous allez parler à l’homme le plus fin du royaume.
— Je ne m'en embarrasse pas, je n’ai que des vérités à dire. |
Cependant on peut douter de l'exactitude de plusieurs de ses observations, quand on lit les étranges éloges qu'il fait de la vertu des talopoins et en particulier de leur chasteté en cela peu d'accord avec les voyageurs modernes eux-mêmes.
Quoi qu’il en soit, ce voyage ne nuisit point à Forbin
et tout au contraire lui donna un certain relief. Sur ces entrefaites, la Révolution de 1688 qui, en précipitant Jacques IT du trône, le força à venir sur le continent chercher un asile et un appui, ayant amené la guerre entre la France et l’Angleterre, Forbin reçut le commandement d’une frégate de 16 canons. Après une première croisière dans la Manche, il dut s’adjoindre à Jean Bart pour escorter un convoi qui se rendait à Brest. Cette mission remplie, ils revenaient fous deux du Hâvre conduisant un autre convoi de navires marchands, lorsque, rencontrés par des forces de beaucoup supérieures, après un combat sanglant, ils furent faits prisonniers et conduits à Plymouth. On sait comment ils s’échappèrent, grâce à Jean Bart surtout. On les croyait encore dans les prisons, quand un matin Forbin se présenta à l’audience du ministre de la marine.
— Avez-vous perdu l'esprit? dit Seignelay à l'huissier qui l’annoncait, le chevalier de Forbin est dans les prisons d'Angleterre et non pas dans mon antichambre.
— Je connais le chevalier, Monseigneur, et je suis certain de ne pas me tromper. Lui-mème d’ailleurs.
Seignelay dans son impatience entr’ouvrit la porte de son cabinet, et apercevant en effet Forbin :
— D'où venez-vous donc? lui dit-il.
— D'Angleterre, Monseigneur.
— Mais où diable avez-vous passé ?
— Par la fenêtre, Monseigneur.
Le ministre se mit à rire et l'ayant fait entrer dans Son cabinet, voulut entendre de sa bouche le récit de son aventure dont il fut si satisfait qu’à l'instant même il conduisit l’officier chez le roi qui ne prit pas moins de
plaisir à la narration. Le lendemain, le ministre apprit à Forbin qu'il était nommé capitaine de vaisseau. L’élu s’empressa d'aller remercier le roi qui lui dit avec bienveillance :
— Continuez à me bien servir et j'aurai soin de vous.
Forbin s’inelina et tout en remerciant le prince, il lui dit : « Sire, je prends la liberté de faire observer à Votre Majesté qu’elle semble avoir oublié le sieur Bart, homme de mérite et qui n’a pas servi Votre Majesté avec moins de valeur et moins de zèle que moi :
Le roi s’arrèta et, se tournant vers M. de Louvois : « Le chevalier de Forbin, lui dit-il, vient de faire une action bien généreuse, et qui n’a guère d'exemple à la cour. »
Le jour suivant, Seignelay dit à Forbin : « Eh bien, Monsieur, vous êtes satisfait, le roi m’a ordonné de traiter M. Bart tout comme vous; l’action que vous fites hier m'a causé un sensible plaisir. Elle est plus belle et plus généreuse que celle que vous fites en exposant votre vie pour le salut de la France. »
Forbin ayant alors prié le ministre de se ressouvenir de son lieutenant, brave gentilhomme encore prisonnier à Plymouth.
— Vous êtes bien généreux, Monsieur, vous n'oubliez personne.
La modestie de Forbin ne parait pas avoir eu à souffrir de ces compliments, car c’est lui-même qui les rapporte et non sans quelque air de complaisance. Cesdétails auraient plus de prix et de poids dans la bouche d’un autre.
Une heureuse disgrâce,
Forbin cependant était impatient de prendre sa revanche sur les Anglais; il ne le put que l’année suivante (1690), au combat de Wight livré par Tourville à la flotte anglo-hollandaise. Blessé grièvement à la Hogue, il se trouvaitnéanmoins, l’année d’après, à la journée de Lago si glorieuse pour Tourvile. Forbin, qui commandait un des vaisseaux d’avant-garde, contribua puissamment à la prise du convoi.
Lors de la guerre de la succession d’Espagne, il fut chargé avec une division de bâtiments légers d’une mission délicate et difficile, celle de croiser dans l’Adriatique
pour intercepter les secours en vivres et munitions qui pourraient venir au prince Eugène des villes du littoral et en particulier de Venise, sans pourtant se brouiller avec la république qui n’avait point rompu avec la France. Forbin s’acquitta résoliment et habilement de sa commission au grand dépit de l’ambassadeur autrichien qui, d’après les instructions de son gouvernement, s’occupa d’armer, dans le port de Venise même, un grand vaisseau pour donner la chasse à la division française et Ja détruire. Forbin l’apprend. Aussitôt il conçoit un projet dont l'audace aurait souri à Jean Bart.
« 11 se dirige sur Venise, dit un biographe, et manœuvre de facon à n’y arriver que la nuit. Parvenu à l'entrée du port de Molomocco, il quitte son bàtiment avec 50 hommes qu'il embarque dans ses chaloupes, et se rend à l'endroit où était amarré le vaisseau, objet de son expédition ; il y arrive, l’aborde, tue tout ce qui résiste, fait prisonnier le capitaine et plusieurs officiers, puis se retire après avoir mis le feu au vaisseau en trois ou quatre endroits. » « Dans un moment, dit Forbin lui-même, le navire fut tout embrasé... Ce spectacle mit l'alarme dans le port, on voyait de la lumière partout; ce n'étaient que cris dans tous les vaisseaux et dans les maisons. Peu après, le trouble augmenta ; car le feu ayant gagné le dedans, les canons chargés à boulets commencèrent à tirer, à droite et à gauche, avec un fracas horrible ; enfin le feu, prenant aux poudres et mettant en pièces cette masse énorme, fit jouer au milieu du port la plus épouvantable mine qu'il soit possible d'imaginer. »
Ce trait d’audace causa dans Venise une véritable stupeur et les capitaines ne prenaient plus la mer sans s’ètre recommandés à saint Marc en disant : /ddio ci quardi della bolina et del cavalierè di Forbino. Pendant les deux campagnes suivantes, 1706 et 1707, Forbin, croisant dans les mers du Nord, devint également la terreur des Anglais et des Hollandais auxquelsil prit ou brûla plus de 180 vaisseaux. En récompense, il fut fait chef d’escadre.
En 1708, Forbin recut l’ordre de transporter en Ecosse 6,000 hommes de troupes; elles devaient faire au prétendant un noyau d'armée que ne pouvait manquer, croyait le prince, de grossir bien vite ses partisans. L’insuccès de cette tentative, que Forbin avait prévu et annoncé au
roi, indisposa contre lui malgré l’habileté dont il avait fait preuve, n’ayant perdu qu’un seul vaisseau. Contristé de ce qui lui semblait une injustice, il demanda sa retraite que Ponchartain s’empressa de lui accorder. Forbin, déçu dans ses dernières ambitions, car il espérait tout au moins le grade de lieutenant-général, se plaint avec vivacité du ministre peu bienveillant pour lui à son dire : mais ne devrait-il pas accuser un peu aussi la fougue de son caractère dont on a vu déjà plus d’une preuve, la bonne opinion qu’il avait de lui-même et de ses services et qui perçait trop peut-être dans ses discours comme dans ses écrits? Dirai-je aussi certains écarts de conduite, le scandale en particulier de sa liaison avec une demoiselle d’Aïx qui voulut en profiter pour se faire épouser d’où résulta ce fàcheux procès qui eut alors trop de retentissement et, par une complication inattendue, faillit entrainer pour Forbin la perte de sa position suivie du bannissement. 11 expia par de longs et cruels ennuis une faute dont les ennemis qu’il s’était faits voulurent profiter pour le perdre. Ils avaient tort assurément, mais Forbin, lui, ne se juge pas, ce semble, avec assez de sévérité et la Providence fut sage en le punissant dans son ambition qui, d’après ses aveux mêmes, parait avoir été trop son premier et principal mobile. Ce n’était point un preux à la facon des anciens chevaliers, non plus qu’un chrétien sérieux comme Jean Bart. Ce dernier assurément n’eût jamais tenu le langage que voici et qui sent trop son gentilhomme mondain et insouciant. Certain jour, surpris par un coup de vent violent qui brisa le grand mât et déchira les voiles, le vaisseau de Forbin fut jeté sur le côté. L’équipage effrayé se lamen-
tait et faisait des vœux à tous les saints du paradis. Le capitaine voyant ce désordre, comme lui-même l’a rapporté, leur cria :
— Courage, enfants, tous ces vœux sont bons; mais sainte Pompe, sainte Pompe, c’est à elle qu'il faut s’adresser, n’en doutez pas, elle vous sauvera.
Forbin, amené par la solitude aux réflexions sérieuses, n'eut qu’à se féliciter par la suite de ce que lui semblait d’abord un malheur ct une disgrâce. On aime à lire ce qu'il écrit à ce sujet :
« Je me retirai à l’âge d'environ 56 ans, après quarante-quatre ans de service, dans une maison de campagne que j'ai dans le voisinage de Marseille où j'ai toujours demeuré depuis.
« J'y respire un fort bon air, jy passe dans une honnèête abondance une vie douce et tranquille, uniquement occupé à servir Dieu et à cultiver des amis dont je préfère le commerce à tout ce que la fortune aurait pu me présenter de plus brillant. J’'emploie une partie de mon revenu au soulagement des pauvres et je tâche de remettre la paix dans les familles, soit en faisant cesser les anciennes inimitiés, soit en terminant les procès de ceux qui veulent s’en rapporter à mon jugement.
« Ce genre de vie paisible m'a rendu ma première vigueur ; toutes mes incommodités se sont entièrement dissipées et, quoique dans un âge avancé, je jouis d’une santé presque aussi forte et aussi robuste que dans ma première jeunesse. Aussi bien loin de me plaindre des dégoûts que j'ai recus de la cour, je reconnais de bonne foi qu’ils m'ont été bien plus profitables que nuisibles, puisque je leur dois un bonheur que je ne connaissais
pas auparavant et que je n'aurais peut-être goûté de ma vie. »
C’est dans ces sentiments que mourut Forbin, (1733), trois années après la publication de ses Mémoires auxquels on peut reprocher, dans certains détails, trop peu de réserve, quoique l’auteur se fasse de cela un titre à la bienveillance du lecteur : « On pardonnera, dit-il, en faveur de ma sincérité ce qu’il peut y avoir de vicieux dans la narration d’un homme de guerre peu accoutumé à écrire et qui, sans trop s'embarrasser des ornements du discours, ne doit guère chercher qu’à se faire entendre. »