‹ Les marins français [microforme] (volume 2)Chapitre 55 sur 60 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

Alger bombuardé.

Après de tels services quelles récompenses ne méritait pas Duquesne ? Il semble que le bâton de maréchal ne pouvait être placé en de plus nobles mains? Qu’attendait pour cela Louis XIV, à qui sans doute il en coûtait pour ajourner la récompense si complètement méritée ? Luimême va nous l’apprendre ; il attendait la conversion de Duquesne, calviniste comme son père, ei que le roi eût désiré voir suivre l'exemple donné naguère si noblement par Turenne :

— Monsieur Duquesne, lui disait-il, je voudrais que vous ne m’empéchassiez pas de recounaître, comme ils méritent de l'être, les grands services que vous m'avez rendus; mais vous êtes protestant et vous savez là-dessus mes intentions.

Le roi sans doute ne peut qu'être loué de ses bonnes intentions et de son désir tout chrétien, quoiqu'il ait provoqué de cette manière le changement de religion de Duquesne qu’on ne saurait blâmer de son côté de n’avoir point cédé à la tentation de motifs tout humains. Mais on peut regretter, on doit s'étonner qu'avec une intelligence si supérieure, un esprit naturellement droit, un cœur noble et généreux, il n’ait pas cherché davantage

à se rendre compte des points controversés entre catholiques et protestants et reconnu l'illusion de ces erreurs sucées au berceau mais sur lesquelles il eût suffi, ce semble, pour s’éclairer, d'une lecture attentive de la magnifique exposition de la vraie doctrine par Bossuet dans son //istoire des Variations. Mais probablement, trop absorbé par l’activité extérieure qui faisait qu'octogénaire encore il ne pouvait se résigner au repos, l’illustre marin ne songeait guère à feuilleter les livres et continuait à réciter Les prières que sa mère lui avait apprises, comme à se rendre au prèche quand par hasard il se trouvait à terre. Peut-être aussi, comme beaucoup d’autres hommes supérieurs au dehors, cédait-il à l’ascendant de sa femme, cette espèce de virago, tètue et orgueilleuse, qui, alors que son mari lui rapportait les paroles de Louis XIV, s’écriait :

— Eh ! cent diables lil fallait 11: répondre : Oui, sire, je suis protestant, mais mes services sont catholiques.

Le roi cependant, quoiqu’on ait prétendu, ne fut pas ingrat et s’efforca de dédommager Duquesne de cette récompense particulière qu’à son regret il croyait de sa conscience de ne point lui accorder. Il érigea en marquisat sous le nom de Du Quesne la terre de Boucher, près d’Etampes, dont il lui fit don après conclusion de la paix.

Celle-ci permit à Duquesne de prendre quelque repos dans sa famille où il se plaisait beaucoup plus qu’à Versailles quoiqu'il dût s’y rendre fréquemment puisqu'il était du nombre des officiers choisis pour donner leur avis sur la réorganisation de la marine. Assurément il n'était pas le moins écouté quoique d’ailleurs il n'hé-

sitàt pas à sacrifier son opinion quand il jugeait celle d'autrui préférable, [n voici une preuve remarquable. Dans le conseil un jour fut appelé un jeune officier dont les idées nouvelles avaient éveillé l'attention de Colbert. Il proposait entre autres choses un système nouveau de constructions navales au moyen desquelles on pouvait, avec des bombes, incendier les navires ennemis et surtout ruiner, en les inondant de ces terribles projectiles, les fortifications des meilleurs ports. La plupart des membres du conseil repoussaient ces projets comme chimeriques ; mais Duquesne, après avoir pris connaissance du Mémoire de Petit-Renau et s’ire entretenu avee lui n’hésita pas à l’appuyer. Il insista pour qu’on lui donnât les moyens de faire ses expériences en se chargeant d’y présider lui-même. L'autorité du lieutenant-général entraina la majorité du conseil, et bientôt après, une occasion s’offrit de faire en grand l'essai du nouveau système de galiotes que Petit-Renau avait été autorisé à construire.

Les corsaires barbaresques avaient recommencé leurs courses dans la Méditerranée d’où, par suite de la paix, nos grandes floties s'étaient retirées. Leur audace en vint à ce point que l'honneur de la France comme les intérêts du commerce et de l'humanité rendirent une répression nécessaire. Duquesne conduisit une flotte devant Tripoli dont les corsaires, chàtiés rudement, se hàtèrent de demander la paix. Mais les Algériens, plus encore que les Tripolitains, avaient donné de graves sujets de plainte, et de nombreux prisonniers, enlevés sur les côtes de France et d'Italie, gémissaient dans le bagne et sur les chantiers se voyaient condamnés aux travaux

les plus rudes, aux services les plus humiliants. Duquesne recut du roi l’ordre d’armer une flotte pour mettre un terme à la trop longue impunité des forbans d'Alger. Au mois de juillet 1682, il partit de Toulon avec onze vaisseaux, quinze galères et einq galiotes construites d’après le modèle donné par Petit-Renau. Il avait été question, parait-il, à Versailles d'emmener sur la flotte ou sur des vaisseaux de transport des troupes de débarquement afin de s'emparer d'Alger et de la côte et d’y créer un grand établissement. On peut regretter que ce projet n'ait point été dès lors adopté; ear la France depuis longtemps recucillerait le fruit des sacrifices faits par elle en Afrique, à moins, ce qu'on eùt pu craindre, que les fautes de son gouvernement n’eussent fait tomber ses établissements en voie de prospérité aux mains d’une autre puissance, l'Angleterre par exemple.

Quoi qu'il en soit, Duquesne, arrivé devant Alger, somma le dey de donner satisfaction à la Franee en commençant par délivrer tous les captifs chrétiens qui se trouvaient dans le bagne. On lui répondit par un insolent refus, mais la punition ne se fit pas attendre grâce aux galiotes à bombes de Petit-Renau. Un premier essai, il est vrai, n’avait pas répondu aux promesses de l'inventeur contre lequel s’élevaient de tous côtés déjà des plaintes et des murmures que Duquesne fit taire en ordonnant une nouvelle expérience qui, cette fois, réussit à souhait. Une pluie de feu bientôt couvrit la viiie à la grande stupeur et terreur des habitants qui ne trouvaient de refuge ni dans leurs maisons ni dans les forts dont les toits s’effrondraient incessamment sous le choc des bombes. La moitié de la ville

bientôt ne fut plus que décombres, et le palais du dey même reçut plus d’une atteinte. Le mauvais temps par malheur forea Duquesne à suspendre ses opérations et à s'éloigner. Mais, au printemps de l’année suivante, il reparut avec sa flotte et 1. bombardement recommencça plus terrible. Dans la ville ce n’était que ruines et débris fumants. Aussi le divan étant réuni, il fut résolu qu’on demanderait la paix en se résignant par avance aux conditions qu’il plairait au vainqueur d'imposer. Un parlementaire fut envoyé à Duquesne qui exigea, avant toute négociation, que les prisonniers chrétiens fussent délivrés. Une partie de ceux-c1 furent remis aux mains de M. Layette, l'officier français, qui revint le lendemain apportant une nouvelle liste contenant les noms des captifs nombreux encore qu’on n'avait pas rendus. En outre, il formula les conditions définitives de la paix à savoir qu'on paierait les frais de la guerre et qu’on dédommagerait les commerçants français des pertes que leur avaient fait subir Les corsaires algériens.

Ces conditions parurent excessives au bey Baba-Assan et à ses conseillers qui se refusèrent à les accepter. Le bombardement, qui recommença tout aussitôt, Les rendit plus traitables ct ils entrèrent derechef en négociations. Mais la nouvelle de ces pourparlers qu’un officier supérieur, Mezo-Morto, répandit avec intention dans les easernes, souleva la populace et la soldatesque qui se portèrent en foule au palais du dey. Baba-Assan fut égorgé et Mezo-Morto proclamé à sa place ; il inaugura sa prise de possession en déclarant à l’envoyé français que les négociations étaient rompues et qu'il ne consentirait jamais à subir des conditions aussi humiliantes.

Duquesne à l'instant donna l’ordre à Petit-Renau de faire avancer ses galiotes et de nouveau l'incendie désola la ville. Le dey furieux, après avoir essayé vainement de couler les galiotes avec ses boulets, avisa un moyen plus facile pour lui de se venger. Il fit saisir plusieurs esclaves chrétiens qui furent attachés à la bouche des canons et dont les membres sanglants vinrent tomber sur le pont de nos navires. Entre ces victimes, il faut citer particulièrement le père Levacher, religieux de la Miséricorde, qui se trouvait dans la ville pour les fonctions de son ministère. Le dey, prétendant qu’il correspondait avec Duquesne au moyen de signaux, le fit, contre toute justice, arrêter. Puis il lui laissa le choix entre la mort ou l’apostasie. Il n’est pas besoin de dire que le bon religieux n'hésita pas dans son choix et, martyr de la foi, il fut attaché à un obusier dont l'explosion mit son corps en lambeaux lesquels furent lancés au loin et jusque sur nos navires. |

Voici un autre épisode dramatique du siége : Parmi les prisonniers se trouvait un officier de la flotte, M. de Choiseul, tombé par surprise aux mains des Algériens. Averti, par une lettre même de cet officier, qu'il avait été à plusieurs reprises attaché à la bouche du canon et menacé du dernier supplice s’il ne se faisait point musulman, Duquesne envoya un parlementaire pour offrir l'échange contre un ou plusieurs officiers algériens. Mais Mezo-Morto refusa avec opiniàtreté précisément parce qu'il voyait le commandant français témoigner de plus d’empressement. S'il avait épargné le captif jusqu'alors même, ce n’était qu’à la prière d’un capitaine de corsaires, assez de ses amis, et qui, fait prisonnier sur la

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côte de Barcelone et mis sur le vaisseau où se trouvait M. de Choiseul, avait dù à cet officier, pour lui plein de courtoisie, sa liberté sans rancon.

Dès qu’il eut reconnu son bienfaiteur parmi les prisonniers, il accourut le serrer dans ses bras et l’assura qu'il lui sauverait la vie ; et en effet, Mezo-Morto consentit d’abord à épargner le prisonnier français. Mais furieux ensuite de n'avoir pu obtenir que le bombardement cessàt, il donna l’ordre que M. de Choiïseul et plusieurs autres fussent attachés à la bouche des canons. Le capitaine de corsaires qui, vainement, avait essayé d’ébranler sa résolution, quand il vit le Français attaché au canon dont s'approchait déjà l’artilleur avec la mèche allumée, ne put se contenir. Franchissant la haie des soldats, il s’élance vers le prisonnier, le prend à bras le corps et le tenant étroitement embrassé, il s’écrie, en se tournant vers Le dey présent à la scène :

— Eh bien, mon cher bienfaiteur, puisque je n’ai pu vous sauver, du moins nous périrons ensemble.

Comme malgré eux tous les assistants applaudirent» et Mezo-Morto lui-même sentit tomber sa colère qui, par l’admiration, fit place à un sentiment plus humain; il ordonna de détacher M. de Choiïseul qu'il remit aux mains de son sauveur en autorisant celui-ci à le faire échanger, ce qui eut lieu bientôt après. Mais les deux amis, car ils pouvaient se donner ce nom, ne se séparèrent pas sans larmes; j’aime à croire que leur adieu ne fut pas un adieu à toujours et que quelque autre père Levacher se trouva pour porter au musulman, avec Le témoignage d’une noble gratitude, les vœux d’un cœur chrétien.

Cependant les ravages causés par les bombes forcè-

rent le nouveau dey, quoiqu'il en eùt, à subir les conditions dont l’acceptation avait coûté la vie à son prédécesseur. Il acquiesca à tout, rendit tous les prisonniers ; bien plus une ambassade vint, l’année suivante, à Versailles, solliciter le pardon du roi en promettant qu'à l'avenir les côtes de la Méditerranée seraient scrupuleusement respectées par les corsaires.

Cette mème année, le château royal vit dans ses murs une autre ambassade plus solennelle encore, le doge de Gênes avec quatre sénateurs venus, à la suite d’un bombardement dirigé par Duquesne, pour faire des excuses à Louis XIV qui avait eu à se plaindre de la république, trop prompte à oublier ses engagements. On sait la réponse du doge à quelqu'un qui lui demandait ce qui l’étonnait Le plus à Versailles :

— C’est de m'y voir.

On raconte que Seignelay, secrétaire d'Etat de Ia marine, quand l'expédition contre Gênes fut résolue, soit curiosité, soit vanité, voulut en faire partie. Un peu contre le gré de Duquesne, il s’'embarqua sur le vaisseau amiral. Mais, d’après ce que les historiens rapportent, le ministre et le marin ne furent pas longtemps d’accord, et Seignelay, ayant voulu donner des ordres, Duquesne se retira aussitôt dans sa chambre en faisant dire au ministre qu’il n’en sortirait pas tant qu'un autre que lui prétendrait commander sur la flotte. Seignelay eut la sagesse de comprendre qu'il devait céder.

Cette expédition fut la dernière de l’amiral qui, quoique àgé de plus de soixante-quinze ans, toujours jeune de cœur et actif, avait peine à se résigner à la retraite. « Monsieur Duquesne, lui dit Louis XIV, un homme qui

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