TOME
Par suite de circonstances que l’histoire ne nous a pas fait connaitre, peut-être la lecture d’un voyage, ou quelque excursion maritime, Jean d’Estrées, âgé de près de cinquante ans, se prit de passion pour la carrière aventureuse du marin «qui convenait, comme le dit avec raison M. Guérin, à son caractère entreprenant et ami des grands périls. » Il obtint de s’embarquer sur une escadre qui faisait voile pour l’Amérique afin de s'opposer aux tentatives des Anglais contre nos colonies. À son retour, il se vit investide la charge de vice-amiral du Ponant, récompense ou plutôt faveur un peu hàtive qui provoqua plus d’un murmure, mais que d’Estrées eut à cœur de justifier en acquérant, autant que l’àge le lui permettait, les connaissances spéciales nécessaires à l’homme de mer et auxquelles le courage le plus intrépide et la capacité même ne sauraient suppléer. Malgré son intelligence si vive et son zèle, il était un peu tard pour qu’il pût apprendre à fond tout ce qu’exigeait sa nouvelle profession.
Néanmoins dans les campagnes de 1672 et 1673, où la flotte francaise, de concert avec celle des Anglaïs, devait agir contre les Holland: is commandés par Ruyter, d’Estrées ne se montra pas au dessous de sa position. A la bataille navale du 14 juin 1673 en particulier, il fit des prodiges en sauvant les deux escadres anglaises menacées d’une entière défaite et dont il assura la retraite après les avoir dégagées. Sa conduite en cette circonstance lui mérita l’estime des deux amiraux ennemis, Ruyter et Tromp, à qui lui-même se plaisait à rendre justice. Il écrivait à Colbert : « Que Ruyter lui avait donné de « belles lecons et qu’il payerait volontiers de sa vie la
« gloire que ce grand maitre dans l’art de la marine « venait de s’acquérir. »
IL prouva plusieurs fois depuis qu’il avait su profiter de ces leçons, notamment dans sa campagne d'Amérique en 1676, la page la plus glorieuse, sans contredit de son histoire. Citons quelques épisodes : Arrivé vers la fin de décembre devant Tabago, l’une des Antilles, qu’il voulait prendre, il reconnut que l’ile était protégée, en outre de ses fortifications, par une escadre hollandaise embossée de telle façon que, pour arriver à êlle, la flotte francaise devait passer comme par une sorte de détroit, les vaisseaux se suivant à la file. Néanmoins Jean d’Estrées, avec l’audacs de ses résolutions et un peu contre l'avis de ses officiers, persiste dans ses premiers desseins. Il décida qu’un débarquement aurait lieu pour l'attaque du fort, tandis que l’escadre, vaisseau par vaisseau, entrerait dans le port ctirait droit à l’ennemi. D’Estrées montait le Glorieux et le pilote lui demandant vers lequel des vaisseaux hollandais on devait se diriger, il lui répoudit :
— Au plus grand et au plus fort.
— À vos souhaits, Monseigneur.
Peu d’instants après, le Glorieux se trouvait bord à bord du vaisseau contre-amiral hollandais qui le saluait de toute son artillerie soutenue par les canons du fort. Pourtant, moins d’un quart d’heure après, à la suite d’un choc terrible et d’un abordage autant heureux qu’audacieux, le contre-amiral abaissait son pavillon. Sur /e Glorieux, déjà retentissaient les cris de Vive Le roil vive l'amiral! saluant cette victoire si prompte, lorsque soudain une clameur sinistre s'entend à bord de la prise en
mème temps que s'élèvent des tourbillons de flamme et de fumée, annonçant que l'incendie, et des plus violents, s’y déclarait, un boulet rouge en effet avait pénétré dans la coque.
— À la manœuvre, à la manœuvre! crient les officiers français à leurs matelots qui font effort pour dégager au plus vite le navire de la prise; mais à peine avait-on réussi que, le feu ayant pris aux poudres du vaisseau ennemi, il fit explosion et couvrit le pont du Glorieux de débris enflammés qui lui communiquèrent l'incendie, en même temps que la plus grande partie de l'arrière était enlevée. Debout et appuyé contre le grand mât, le visage ensanglanté par suite d’une blessure grave, d'Estrées contemplait ce désastre ne sachant trop à quoi se résoudre, car chaloupes et canots avaient été engloutis à la fois. Dans le tumulte de la bataille et à travers l’épaisse fumée, les signaux de détresse du Glorieux ne semblaient point avoir été aperçus des autres vaisseaux francais d’ailleurs fort occupés chacun de leur côté.
— L'incendie gagne, il semble presque impossible de l’éteindre, disait d’Estrées paraissant répondre à un officier; aussi, pour peu que le secours tarde, nous aurons le sort de ces pauvres Hollandais. Mieux eût valu mourir en combattant !
En ce moment, un garde-marine du nom de Bertier, les vètements tout ruisselants d’eau de mer, s'approche le chapeau à la main :
— Monseigneur, dit-il, une chaloupe est ià qui vous attend.
— Une chaloupe? d’où vient-elle ? demande l’amiral surpris.
— Un matelot et moi, en gagnant à la nage un bàtiment hollandais, nous avons pu nous en emparer cet vous l’amener.
— Braves jeunes gens ! merci ! dit l'amiral ému d’un tel dévouement, mais qui ne pouvait se résigner à en profiter et à quitter son bord. Il ne s’y décida que pressé par les ofhciers lui promettant d’aviser aux moyens de sauvetage pour leurs hommes et pour euxmêmes; car la chaloupe ne pouvait contenir qu’une quinzaine de passagers. Deux vaisseaux hollandais lui barrant le passage, elle dut se diriger vers la terré, et, après avoir failli être submergée par la chute d’un boulet, elle échoua à quelque distance du rivage où l'amiral ne put arriver que porté sur les épaules d’un matelot. On se trouvait à quelques cents pas du fort et de tous côtés se voyaient des ennemis. La situation ne pouvait être plus critique. Mais l'amiral, quoique grièvement blessé, avait gardé tout son sang-froid. |
— Il faut payer d’audace, dit-il, Le salut n’est qu’à ce prix !
Par son ordre un officier, qui savait le hollandais, s’avance, armé du drapeau parlementaire, vers le bataillon ennemi le plus rapproché.
— L'amirai français qui vient d'aborder, dit-il avec un air de confiance, m'envoie vers vous. J’ai l’ordre de vous déclarer qu’il vous fera bon quartier mais à la condition que tous vous vous rendiez, sans retard et à l'instant même, sinon vous ne devez attendre de lui ni gràce ni merci.
Convaincus que, pour tenir ce langage, l'amiral français devait être victorieux et se savoir appuyé par des