TOME I
forces supérieures, les soldats ennemis, au nombre de quatre-vingt-dix ou cent, mettent bas les armes devant cette poignée d’hommes. Peu d’instants après, on eut le bonheur qu’une chaloupe française abordât au rivage et recueillit d’Estrées et ses compagnons. Bien que l’avantage en réalité füt resté aux Français, leurs pertes étaient considérables, mais moindres de beaucoup que celles des Hollandais auxquels ne restaient plus que deux vaisseaux et désemparés. Pourtant, à cause du grand nombre des blessés surtout, d’'Estrées remit à la voile et gagna Grenade où il établit un hôpital et s’occupa du radoub de ses navires. Il ne renonçait pas cependant à reprendre Tabago devant laquelle il reparut er. effet l’année suivante.
Par un de ces caprices ou de ces jeux de la fortune qui semble se plaire à tromper les calculs de la prévoyance humaine, il s’empara presque sans coup férir de cette forteresse qu’il n’avait pu, l’année précédente, enlever au prix de tant de sang répandu et en dépit de cette lutte acharnée où lui-même avait couru risque de la vie. Après avoir opéré son débarquement avec une facilité singulière et inattendue, il put tranquillement dresser sa première batterie sur une hautur qui dominait le fort et à titre d'essai fit lancer quelques bombes. Par le plus étonnant des hasards, la troisième tomba tout justement, en crevant la toiture, sur le magasin à poudre près duquel se trouvait le logement du gouverneur, le vice-amiral Binken. Celui-ci, en ce moment mème, déjeunait avec ses officiers, et tous, sauf deux, sautèrent de compagnie. Etonné de cette explosion formidable, d’Estrées prit sa longue vue et put se rendre compte du désastre qui semblait lui livrer la ville. Il ordonnait l'assaut lorsqu'on vit
un parlementaire sortir du fort ets’avancer vers le camr.. Amené en présence de l’amiral, il lui dit que : « tout l'état-major ayant sauté à la fois, la garnison, restée sans chef, demandait à capituler. »
Bientôt après le pavillon français flottait sur les murs de Tabago, comme il flottait déjà sur ceux d'Arguin et de Gorée, sur les comptoirs de Rufisque, de Portuual et de Jaad dont l'amiral s’était emparé chemin faisant. Par malheur, dans l’enivrement de ces éclatants succès, d’Estrées ne se tint pas assez en garde contre la fortune ou plutôt contre lui-même. IL avait résolu de profiter de sa victoire pour enlever Curacçao, le seul port qui restàt aux Hollandais dans les Antilles, et sans perdre de temps, il voulut qu’on mit à la voile quoique la nuit fût proche, «et, dit un écrivain moderne, il donna l’ordre de courir toute la nuit sous une aire de vent qu’il marqua lui-même. »
— Mais, lui dit son premier pilote qu’appuyaient des officiers expérimentés, malgré tout Le respect que je dois à Monseigneur, il m’est permis de lui faire observer que cette route n’est pas celle que la prudence conseille de suivre. Je connais ces parages, le vent nous pousse tout droit vers des écueils que, dans l’obscurité, il sera difficile d'éviter.
— Hé! vraiment, bonhomme, reprit l’amiral s’opiniàtrant par un fatal amour-propre, croyez-vous que je ne sache pas l’A B C du métier? Soyez tranquille et dormez sur les deux oreilles, je sais où nous allons!
Cette confiance, il faut bien l’avouer, présomptueuse et orgueilleuse, ne devait pas tarder à se voir punie d'une humiliation cruelle, malheureusement par suite d’une catastrophe qui fit trop de victimes. Vers Le milieu
de la nuit, alors que les ténèbres étaient plus profondes, tout à coup on entendit, avec un bruit sourd et formidable, de tous les côtés des craquements mèlés au mugissement des vagues. L’escadre presque entière se trouvait engagée au milieu des rochers et des bancs de sable dont les iles d’Aves (ou des Oiseaux) sont hérissées. Douze vaisseaux presque en même temps touchèrent et s’entr'ouvrirent. Un seul parmi les vaisseaux de haut bord et trois ou quatre autres bàtiments de moindre tonnage purent virer de bord, et, le jour venu, aider à sauver les équipages des navires échoués. Néanmoins plus de trois cents hommes périrent. Des historiens réduisent le chiffre à cent cinquante seulement, soldats et matelots noyés par leur propre faute. Descendus à fond de cale et s’y étant enivrés, ils s’obstinèrent à rester et furent surpris par la mer.
Ce désastre fut d'autant plus pénible à l’amiral qu'on pouvait trop en accuser sa téméraire confiance; il dut fort empoisonner la joie de sa victoire. Pour la cour, la gloire et le bonheur qui avaient précédé couvrirent tout, et Jean d’Estrées, à son retour, n’en reçut pas moins le bàton de maréchal de France. Le bombardement de Tripoli (1686) et celui d'Alger (1688), exécutés avec un plein succès, valurent à l'amiral, agréable.entre tous à Louis XIV, de nouveaux honneurs, de nouvelles dignités. En outre de la croix du Saint-Esprit, le roi le décora du titre de vice-roi d'Amérique, et lui donna le gouvernement de la Bretagne que d’Estrées garda jusqu’à sa mort arrivée en 1707. Jusqu'à la fin il conserva la vivacité de son esprit et l'énergie de sa volonté, sinon la même vigueur de corps.
Le fils.
Jean d’Estrées avait eu la satisfaction de voir, lui vivant, son fils, Marie-Victor, promu aux plus hautes dignités, gràce sans doute à la bienveillance royale, mais aussi à des qualités rares, à de glorieux services. Capitaine de vaisseau à dix-huit ans, lieutenant-général à vingt-quatre, doué d’ailleurs d’une facilité de conception singulière, et d’une science, fruit de l’étude assidue, suppléant dans une certaine mesure à l’expérience, Marie- Victor sut justifier promptement cette faveur si grande qui chez lui avait devancé le mérite, les actes du moins qui devaient l’attester; il eut ce bonheur que ses premiers succès éclatèrent avant que la jalousie parût trop éveillée. Il prit une part glorieuse à La bataille de Beveziers à la suite de laquelle d’Estrées opéra en Angleterre une descente exécutée avec autant de promptitude que d'habileté ; il ne se rembarqua qu'après avoir brûlé dans le port de Tyngmouth douze vaisseaux de guerre anglais, presque sous les yeux d’un corps de six mille hommes arrivant à marches forcées, mais qui ne put rien empêcher.
Pendant la guerre de la succession d’Espagne surtout, Marie-Victor prouva qu’il joignait à la savante tactique, à la rapidité de coup d’œil, la résolution prompte et énergi-
que; sa campagne navale de 170% en particulier mérite d'être citée. Le roi, qui déjà l'avait fait maréchal de France, lui envoya le collier de tous ses ordres; Philippe V de son côté lui faisait remettre l’ordre de la Toison-d’Or et le nommaïit grand d’Espagne de première classe et lieutenant-général de sa marine. L’amiral accepta le titre, mais refusa le traitement considérable attaché à cette haute dignité ; Louis XIV s’en étonnant lui dit avec bienveillance :
— C’est pousser trop loin la délicatesse.
— Sire, répondit d’Estrées, j'ai accepté un rang et des dignités qui influent sur le service et le bien des deux couronnes; mais il me parait d’une trop dangereuse conséquence qu’un sujet, comblé des gràces de son Roi, lié à lui par les lois de l'honneur et par la foi des scrments, recoive de l'argent d'aucun autre prince, füt-il, comme le roi d'Espagne, petit-fils de son maitre. »
La signature de la paix d’Utrecht permit à d’'Estrées de se reposer de ses laborieuses et glorieuses campagnes. Après La mort de Louis XIV, il fut appelé par le due d'Orléans, régent, à la présidence du Conseil de la marine ; mais, se voyant impuissant à lutter contre les désastreuses influences qui, à cette époque comme sous le ministère de Fleury, furent si fatales à la flotte, d’'Estrées se tint à l'écart. De bonne heure il avait eu le goût des sciences et des lettres, et, devenu amateur passionné, il ne s’occupa plus que de recueillir des livres rares, des médailles antiques, des statues. D’après Saint-Simon, son hôtel à Paris comme son château d’Issy étaient encombrés de ces curiosité en tout genre, collectionnées à grands frais. L'Académie française comme l’Académie des Ins-
criptions et Belles-Lettres tinrent à honneur d'appeler lans leur sein ce grand seigneur, protecteur éclairé des lettres ét des arts et qui était un savant véritable ?.
« Pendant le loisir forcé de la mer, dit Richer dans sa Vie de Marie-Victor d'Estrées, ‘1 s’occupait à lire les ineilleurs auteurs : ce fut là qu'il apprit par règles l'anglais, l’italien, l'espagnol et l'allemand que le commerce de ces nations lui rendit ensuite aussi familiers que sa propre langue qu'il parlait avec grâce et éloquence. »
Mais aux paroles 1l savait joindre les actes. Pendant la Régence (1720), la Bretagne, à la suite de plusieurs années désastreuses, presque ruinée par les impôts et accablée de dettes « semblait n’avoir plus de ressources que dans le désespoir. » La révolte était imminente lorsque Victor d’Estrées y fut envoyé. La menace et les chàtiments n'auraient fait qu'aigrir les esprits et provoquer peut-être l'explosion. Le maréchal, que son caractère naturellement bienveillant comme l'esprit de justice inclinaient à la douceur, s° mit en rapport avec les personnages les plus influents de la noblesse et de la bourgeoisie « il les assura que l'intention du roi était d’agir en père tendre qui sait pardonner et qui veut soulager les peuples.….. Il ne s’en tint pas là, il voulut effectuer ses promesses... Pour y réussir, -il. ‘eKamina tous les-détails.de la précédente administrat}qn”.s, ik en décdüvéit les âbüs, les négligences, Les infidélités et Droposa, les,.moyens d'y remédier. On les adoptà,!"» Et inbri-seuleinéñt, lé chime: | partout rétabli, la province se trouva libérée promptement de toutes ses dettes, mais elle vit ses revenus s’aug-
! Lors de la mort de d’Estrées, en 1737, le directenr de l’Académie des Inscriptions, Boze, prononça son éloge.
menter d’un cinquième, pendant que l’agriculture et le commerce redevenaient florissants. « Les peuples sont heureux, dit judicieusement l’auteur déjà cité, lorsque les rois confient leur autorité à des hommes aussi sages et aussi prudents que le maréchal d’Estrées. »
Les biographes et Richer à leur tête se sont plu à raconter que le ezar Pierre I°, lors de son séjour à Paris en 172%, témoigna d’une estime singulière pour d’Estrées auquel il rendit visite à plusieurs reprises dans son chàteau d’Issy, ne se lassant pas de l’entretenir. L'accueil de l’illustre marin ne pouvait qu'être des plus courtois pour un jeune prince qui paraissait si désireux de s’instruire; mais son respect ne ressemblait en rien à la flatterie, et, s’il eut été besoin, sans nul doute Marie-Victor n'aurait pas montré moins de franchise que son aïeul, Annibal d’Estrées, diplomate habile autant que brave soldat, dont on conte ce trait :
Un jour descourtisanss’entretenaient devant Louis XIV presque enfant encore (il n’avait que quinze ans) du pouvoir absolu des monarques de l'Orient. L’un d’eux cita en exemple l'exécution récente faite à la cour du shah de Perse de certains hauts personnages mis à mort sans forme de procès par l’ordre seul du souverain.
— Voiià ce qui s'appelle réenbri dit un peu étourdi-
“ment'le jeûne rôi: ‘ Oui, sire, reprit rudément Annibal d'Estrées, mais | j'én'ai vu étringler trois dané‘m& vie.