S IT. L'AMIRAL COURBET
Lorsque se répandit la nouvelle de la mort de l’amiral
Courbet, un phénomène remarquable se produisit dans notre France si divisée ; l’accordse faisait dans la douleur
que causait la disparition prématurée du marin qui portait.
si haut le drapeau de la patrie. C’est que Courbet n'était pas seulement «hors de pair », suivant l’expression de l'amiral Krantz, c'était l’homme du devoir par excellence, « L’amiral Courbet, a dit avec raison un de ses compagnons d’armes, l’amiral de Dompierre d’'Hornoy, avait toutes les. supériorités, celles de l’esprit et celles du cœur ; tous les courages devant le d#nger comme devant ses responsabilités; tous les dévouements : d’abord et avanttout à la patrie, puis à ses subordonnés qu'il considérait comme ses enfants, enfin à ses amis et à sa famille. C'était un grand caractère. »
Né à Abbeville, Courbet avait passé par l'Ecole polytechnique pour entrer dans la marine ; ce n’est pas la voie ordinaire.A l’école,où à cette époque les préjugés libéraux régnaient en maitre, il avait, suivant sa propre expression, perdu, non la foi, mais la pratique chrétienne. La foi était
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SUPPLÉMENT : DE LOUIS XIV A NOS JOURS. 365 endormie chez lui, mais non morte, et le moment devait venir où elle se réveillerait. « Courbet nous reviendra, disait l’abbé de Broglie, alors brillant officier de marine. Quandilreviendra, ce sera tout d’unenièce. Comme du centurion romain, on pourra dire de lui; « En vérité, nous n'avons jamais vu tant de foi dans Israël» Et Courbet luimême écrivait au lieutenant de vaisseau Panl de Broglie, qui venait de quitter la marine pour entrer au séminaire de Saint-Sulpice, qu’il avait « constaté plus d’un point commun entre leur deux routes, malgré leur divergence à l'horizon (1). »
À l'Ecole polytechnique, Courbet avait si bien pris les opinions ambiantes, qu’il figura, avec bien d’autres élèves, parmi les combattants de février 1848 ; c'était une tradition mauvaise renouvelée. des journées de juillet 1830. Trente-six ans, après, Courbet se demandait comment il avait pu risquer sa peau pour ces « polichinelles-là ». Le mot a été d'autant plus dur aux républicains qu’il tombait de plus haut et qu’il était plus justifié.
Nous passons sur les premières année de la carrière de Courbet, qui franchit rapidement les grades inférieurs. Citons seulement un fait qui prouve que cet avancement ne fut pas acheté par des concessions regrettables et que l'officier de marine, tout dévoué qu’il fût à son devoir, conservait sa pleine liberté d'appréciation et son franc parler. C'était à l'époque où 1: fameuse convention du 15 septembre 1863 faisaitcraindre à bien des catholiques que l’empereur ne se préparât à abandonner complètement le Pape. Cette convention avait amené partout des vives discussions. Un jour à bord du Solférino, un officier prétendit que, dans les circonstances, prendre le parti du
(1) Félix Jullien, L'amiral Courbet d'a; ris ses leltres.
Pape, c'était manquer au patriotisme. « Ah ! halte-là !... mon cher, je proteste, s’écria Courbet.En fait de patriotisme, je sais ce que je dois à l’empereur. Je lui dois mon sang, et suis prêt, tout comme vous, à lui en sacrifier la dernière goutte. Mais au-delà, mais pour le reste, pour mes symnathies et mes convictions, pour les choses de l’âme et de l'esprit, pour le domaine intérieur en un mot, halte-là ! vous dis-je : aucun pouvoir humain n’a le droit d'y entrer (1)! » N°y a-t-il pas là, avec une haute conscience de sa diguité, une note chrétienne ?
Comme nous l'avons dit, Courbet était, pendant la guerre contre l’Allemagne, le chef d'éiat major de l’amiral Bouet- Willaumez à la flotte de la Baltique. M fut, quelques années après appelé au gouvernement de la Nouvelle-Calédonie ; il y arriva en août 1880. La situation était difficile surtout pour un homme de devoir comine lui. Déjà la République avait passé aux mains des repul:icains, et l'on évoluait de plus en plus vers la gacfe. Les condamnés de la Commune qu’on avait amnistiés et qu’on rapatriait, prétendaier! ;;:1v surcroit imposer aux autorités militaires des égerds qua Courbet n'était nullement disposé à leur accorder. « [l y a quinze jours, écrit-il à la date du 18 septembre 1880, je recevais, les malédictions de Lullier, à qui j'avais refusé de lerapatrier par les paquebots de la Compagnie péninsulaire ; pour lemême motif Lisbonne ; Régère me menaçaient des foudres de la République; Louise Michel me manifestait son dédain en recueillant le prix de son passage par une souscription fraternelle. Le Navarin vogue aujourd’hui vers la mère patrie avec une collection choisie de futurs préfets, trésoriers généraux, magistrats, députés, ministres même. » En plaisantant, Courbet était
(1) Félix Jullien : L'amiral Courbet d'aprés ses leltres p, 9.
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prophète ; si des démeurants de la commune n’ont pas encore été ministres, au moins ont-il été députés et même diplomates. Il disait encure : « Je ne m'explique pas comment on a songé à me donnerun pareil gouvernement. Quoique je n’aie jamais fait retentir les couloirs du ministère de ma profession de foi, on sait cependant que je suis catholique par héritage et par conviction ; on sait que j'ordonne plus volontiers que je ne discute. En fullait-il davautage pour n’écarter (1) ? » Peut-être est-ce cette fermeté de Courbet qui Pavait fait choisir ? [1 fallait un gouverneur, assez ferme, assez pénétré de ses devoirs, pour ne pas céder à des amnistits qui, forts de Pappui des républicains de France, montratent des exigences déraisonnables. Ce gouverneur, l'amiral Jaureguiberry,alors ministre de la marine, savait qu’il le trouverait dans Courbet
« Catholique par héritage et par conviction », homme de devoir et connaissant les besoins du pays qu’il était charzé d'administrer, le gouverneur avait à cœur de déten dre les missionnaires maristes et les frères des écoles chrétiennes, les unset les autres vivement attaquées par les rad: canx du pays et notamment par le conseil municipal de Nouméa. On venait d’exévuter en France les congrégations religieuses,etles fortes têtes de la Nour Ile-Calédonie réclamaientl’exécution des maristes.Ce ne 14 pas seulement par haine de la religion ; « Courbet ne » y trompait, lorsqu'il disait que et la plupart de ces administrés ne braillaient tant que parce qu’ils croyaient que l’expulsion des maristes entraînerait la vente des terres concédées à la mission. »
Avant même son arrivée dans -o® gouvernement, Courbet avait donné à Mgr Frays:e, vicaire apostolique de la Nouvelle-Calédonie, l'assurance de toutes ses sympathies
(1) Félix Jullien : L’amiral Courbel d'cprès ses lellres p. 27 et 31,
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Celui-ci était allé le saluer à son passage à Melbou:ne ; voici leur conversation « Ah ! monseigneur, que d’embarras vous allezme donner ! lui dit Courbet en lui tendant les deux mains. Votre situation m'inquiète, vous le savez. Qu’allons nous faire de vous ?
— Mais, amiral, rien de mauvais, je suppose. Vous exagérez, je crois, les difficultés de la situation. Dans tous les cas, nous comptons sur ‘ ous.
— Oh! sur moi, vous avez raison, je suis à vous de cœur. En quittant Paris, je ne l’ai point caché au ministre. Je lui ai dit que, s’il m’envoyait en Nouvelle-Calédonie pour me faire exécuter les décrets, il pouvait en prendre un autre; je n'étais pas son homme. — Partez, partez toujours, m’at-il répondu en m'éconduisant vers la porte. On a hesoin de vous là-bas. Il ne s’agit pas de décrets pour le moment; le «:s échéant, on vous enverrait des instructions. Vous entendez, Monseigneur, des .instructions. Mais quand viendront-elles? À quoi m’obligeront-elles ?
— À rien de fâcheux pour nous, amiral, je vous le répète (1). »
Les prévisions de l’évêque se trouvèrent réalisées, grâce à la bonne volonté du gouverneur. Mgr Fraysse lui suggéra un système qui mettait les missionnaires à l'abri des décrets ; Courbet le transmit au ministre de la marine en appuyant chaudement ; l’amiral Cloué, qui avait remplacé l'amiral Jauréguiberry, eut le bon esprit de l’adopter, et les missionnaires furent sauvés pour le grand avantage de la colonie. Laissons Courbet raconter lui-même comment il annonça la bonne nouvelle à Mgr Fraysse :
— Tenez, monseigneur, prenez et lisez. Vous reconnaissez- Vous ?
(4) Félit Julien, :d., p, #1,
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« L’évèque lut et sourit.
— Eu effet, dit-il, ce sont les mêmes idées, presque les mêmes mots (1). J’en prends une copie; vous permettez, amiral ?
— Ah! pour ça non! Lisez tant que vous voudrez. Mais pas de copie! pas de texte officiel en circulation! Il n’est pas bon de livrer les dépêches. Quand au sens, c’est autre chose. Je désire, au contraire, qu’il soit connu; et pour cela, dès aujourd’hui, j’assemble mon conseil; vous le connaissez. Je lui lis la dépêche sous le sceau du secret, et ce soir même toute la ville le commente. Mais rien d’écritt c’est tout ce qu’il me faut (2). »
Les difficultés étaient peut-être plus grandes encore pour les frères. « Nos écoles congréganistes, écrivait Courbet le 2 août 1881, se voient menacées dans leurs moyens d'existence par l'institution prochaine d’un conseil général... Frères et sœurs sont installés dans des bâtiments qui font partie du domaine de la colonie. Le conseil municipal les avait vainement revendiqués, dès mon arrivée, au profit des écoles communales. Le futur conseil général, probablement pétri de la même farine, se moutrera sans aucun doute plus accommodant, et fera de ces immeubles son don de joyeux avènement. Nous pourrons y suppléer, je l’espère. Il sera plus difficile de retrouver la subvention annuelle, si le ministre ne prescrit de l’inscrire au budget local comme dépense obligatoire, » 11 écrivait encore, deux mois plus tard : « Notre futur conseil colonial fait déjà parler de lui, Les notabilités qui comptent y figurer ont un programme arrêté, paraît-il.
(1) Courbet dans sa note au miniitre avait employé les termes mêmes de la note épiscopale, que l’amiral Cloué avait copiée à son tour sans s’en douter.
(2) Félix Julien ; id, p. #2,
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Ce programme comprend l'expulsion des frères du local où ils abritent, nourrissent, entretiennent ei instruisent actuellement une soixantaine d’orphelins, en même temps qu’ils instruisent gratuitement cent cinquante autres élèves externes, L’immeuble passerait des mains de la colonie à celles du conseil municipal de Nouméa, qui y installerait ses écoles communales. Quant aux frères, on ne s’en occupe nullement. Il est vrai qu’au concours général, institué l’an dernier, leurs élèves ont remporté tous les prix et tous les accessits; à défaut de la robe noire, ce grief suffirait pour ameuter tous les conseils élus, présents et futurs (1). »
La lutie continuait, et comme la politique en France s’accentuait de plus en plus vers la gauche, les adversaires des frères devenaient de plus en plus exigeants. Le 27 février 1882, l'amiral écrit : « Pour la sixième fois, le conseil municipal revient à la charge pour désorganiser l’école des frères ; sur mon refus de déférer à ses désirs, le maire a adressé une lettre dans laquelle je suis bien arrangé. Evidemment, le différend va être porté devant le conseil des ministres ; je crains fort d’en prévoir les suites, de recevoir l’ordre de me soumettre aux volontés des élus du suffrage universel, en dépit de la sympathie des familles pour l'école congréganiste (2). »
” Ce qu'avait prévu l'amiral arriva; le conseil municipal de Nouméa l’emporta; mais Courbet avait lutté jusqu’au bout, et avant de remettre le gouvernement à son successeur, il avait pu assurer le maintien des frères comme instituteurs libres. « Avant de quitter Nouméa, écrit-il tout heureux, j'ai eu la joie de favoriser et d'autoriser la
(1) Félix Julien ; id, p. 4% et 49.
(2) Félix Julien ; id, p. 58,
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fondation d’une société d’hunnêtes gens dont le but est de maintenir et de développer les écoles congréganistes. En une semaine, on a réuni les fonds nécessaires pour couvrir les frais de premier établissement dans un autre local que celui dont une décision ministérielle vient de les priver ; on a réuni, en outre, des souscriptions annuelles qui assurent le fonctionnement dans les meilleures conditions. Les pères de familles riches ou aisés ont suppléé à l’impuissance de ceux qui ne le sont pas. Le mouvement a été tel que la rentrée des écoles communales pourrait bien en soulïrir, au profit des congréganistes (1), »
On connait dans Courbet le marin, le soldat; on ne connait guère l’administrateur ; il nous semble qu'il mérite d'être connu, et que le gouverneur de la Nouvelle-Calédonie n’a: pas été moins l'homme du devoir que le vainqueur de Sontay et de Fou-Tchéou.
Après son séjour en Nouvelle-Calédonie, Courbet devait croire qu’il lui serait donné de refaire sa santé en France; certes il avait bien gagné un peu de repos. Mais les évéments s'étaient précipités dans l’Extrème Orient, ct il fallait envoyer en Indo-Chine un homme capable de réparer rapidement les fautes qui avaient été faites. L'homme était tout prèt,et dès le mois de juin 1883, il était en route pour le Tonkin. Il aurait pu cependant, invoquant l'état de sa santé, décliner un commandement qui lui était donné dans des conditions difficiles qu’il résumait ainsi : « Dès mon arrivée au Tonkin, l'amiral Meyer remonte au nord de la Chine, et continue d’exercer le commandement de sa division navale; de mon côté, j’exerce le commandement de sa division navale des côtes de l’Annam et du Tonkin, mais sansintervention dans les opérations à terre. Celles-"i seront
(4) Félix Julien ; &Z, p. 60.
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dirigées par un haut commissaire civil, ayant sous ses ordres immédiats! le général Bouët, commandant supérieur des troupes de toutes armes, et le capitaine de frégate Morel-Beaulieu, commandant supérieur de la flottille, qui assiste le corps expéditionnaire dans le fleuve Rouge. Mon rôle se borne par suite à surveiller les côtes, de façon à donner aux opérations à terre toute sécurité, jusqu’au jour où le haut commissaire civil requerrait mon concours pour une opération combinée. Voilà ce que nos ministres ont imaginé, et peut-être se figurent-ils de bonne foi que rien ne saurait être plus favorable au succès de nos armes. Tant que je ne serai point arrivé là-bas, je me bercerai de l’espérance que la réflexion et une plus saine appréciation des choses feront revenir sur cette combinaison. Superflu de vous dire que je l'ai combattue avec la plus grande énergie pendant mon court séjour à Paris (1). »
Dès le début de cette belle campagne de Courbet, nous pouvons toucher du doigt une des plus grandes difficultés qu’il a rencontrées: au lieu de lui laisser toute liberté d’action, puisqu'on savait qu’il méritait toute confiance, on ne cessait de l’entraver; la politique et la diplomatie s’unissaient pour gêner le soldat. C’est un des plus graves inconvénients du régime parlementaire, surtout avec des gouvernants qui, trop faibles pour s'imposer aux chambres, essayent de les entrainer el parfois même de les tromper.
A peine arrivé, Courbet comprit la nécessité de frapper un grand coup ; il ne fallait pas laisser les impressionnables populations de l’Extrème-Orient sous le coup de la surprise dans laquelle le commandant Rivière avait trouvé Ja mort. Mais où frapper! Avec son coup d'œil, l'amirak
(1) Lettre du 12 juin 1883, Félix Jullien, p. 82,
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eut bientôt choisi le point où il devait porter les premiers coups.
Il résolut, « d'agir contre les fortifications qui comman:dent l'entrée de la rivière de Hué, près du petit village de Thuan-an. Ces ivrtifications semblaient en bon état. Elles vunsistaient en deux citadelles, défendant les deux côtés de l'entrée, et en une douzaine de fortins échelonnés en arrière de la lagune, sur la route fluviale qui conduit à Hué. Un barrage fermait la rivière.
« Courbet avait d’abord réuni ses forces dans la baie de Tourane, pour préparer de là, dans ses moindres détails, l'attaque des forts de Thuan-an. Il savait, comme tous les hommes de guerre, l'importance qu'il faut attacher aux détails, afin d’assurer la marche d’une opération d'ensemble et la réussite d’un plan final.
« Le 18 août, à deux heures, il mouillait devant les forts: le Bayard, V'Atalante et le Chäteau-Renaud, à grande distance, à cause du fond ; les canonnières le Lynx et la Vipère, beaucoup plus près, à quatre encablures environ.
« Le tomps était beau, mais la mer houleuse. A quatre heures on ouvrit le feu, chaque bâtiment attaquant l'ouvrage dont il était particulièrement chargé. Malgré le roulis, le tir était bon.
« Les obus éclatent dans les forts, font sauter des pans de murailles, ouvrent de larges brèches. Le bombardement dura huit heures. Le débarquement décidé pour le lendemain ne put s'effectuer : la houle était trop forte.
« Le jour suivant, le 20, l'amiral jugea l’opération possible.
« Pendant queles marins de l'Afalante enlèvent les forts du nord, ceux du Bayard, soutenus par l'infanterie de
marine, marchent au sud, à l’assaut du fort principal.
Son pont-levis est encore abatiu, mais la porte est fer-
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