‹ Les marins illustrésChapitre 4 sur 4 · I-i;nicU TWakc · texte numérisé non relu

I-i;nicU TWakc

des faubourgs ; mais, dépourvu de. munilions et de vivres, il dut se retirer après avoir causé aux habitants d'affreux cl inutiles dégâts. L'armée s'étant renibarquée. la llolte rangea les côtes de la Galice, où elle incendia Vigo et la basse ville de la Corogne. Les Hollandais, fort mécontents d'un résultat si peu conforme au but de l'expédition, se retirèrent. 11 en coûta aux uns et aux autres plus de six mille hommes tués ou morts de maladie, de grands frais en pure perte pour ceux qui s'étaient associés à l'entreprise, et peu de gloire pour les chefs qui l'avaient dirigée.

En 1594, Drake s'était lancé, de concert avec l'amiral Hawkins, dont il était devenu l'égal après avoir été son subordonné, dans une nouvelle expédition contre les possessions espagnoles de l'Amérique. Tous les deux moururent dans le cours de cette cxiiédition. et avant d'en avoir pu assurer les résultats, à deux mois de distance l'un de l'autre : Hawkins à Porto-Rico; Francis Drake à Porto- Bello, le 28 janvier Ihitb; il n'avait guère plus de cinquante ans. « On ne fit d'autres funérailles à ce célèbre amiral, disent les mémoires du tem)is, que celles qui se font communément ; c'est-à-dire que son cadavre, enfermé dans un cercueil de plomb, fut jetéà la mer au bruit de la mousqueterie et du canon de tous les vaisseaux de la flotte.

Drake fut incontestablement, parmi ses compatriotes, le plus grand général de mer de son siècle, et nul n'est ar-

rive depuis .1 une illustration plus populaire et plus méritée. Comme navigateur, il a été surpassé, dans le dernier siècle, par le capitaine (iook, dont la gloire restera toujours pure des souvenirs de terreur cl de désolation qui s'altncnent à celle de l'exécuteur des vengeances maritimes de la l'cine Elisabulh.

UUeUAV-TBOUIN (Remî), lieutenant général des armées navales, né à Saint-!\lalo en Ui73, — mort en 1 7ôlj.

L'un des derniers survivants entre ceux qui avaient le plus contribué à la gloire maritime du grand siècle de Louis XIV, Reké DBGLiAV-TEOtiiN naquit, le- 10 juin 1073, à Saint-Malo, ce vieux nid breton de hardis navigateurs et de corsaires intrépides. 11 appartenait à une très-ancienne famille d'armateurs. Dans cttte rude et périlleuse carrière, son père, ainsi qu'il le dit lui-même dans ses Mémoires, s'était acquis la réputation d'un très-brave homme et d'un habile marin. Reué était le second de ses quatre fils, -et, chose étrange, cet homme, qui avait vieilli .i la mer, n'avait pas su deviner la vocation irrésistible de celui de ses fils qui devait illustrer son nom ; conformément à l'usage suivi, dans les familles nombreuses de ce temps-là, de vouer à l'Eglise un de leurs puinés. il avait placé le jeune René dans un séminaire, et le destinait à la soutane. Mais la vocation de l'enfant devait bientôt Iriompber de cette aberration de la sollicitude paternelle. A quinze ans, il escaladait les murs dn séminaire pour prendre sa volée dans le monde. Son père ne vivait plus, et le gouvernement de la famille avait passé au fils aine, trop jeune encore |]our en imposer à son frère. Celui-ci commença par se jeter dans les dissipations de la jeunesse avec toute l'impétuosité d'une nature ardente cl toute l'inexpérience de son ,àge. Pour l'arracher aux écueils d'une liberté prématurée et sans frein, pour l'empêcher de se perdre dans le lourliillon des passions folles et des plaisirs tumultueux, il fallut se hâter de le faire monter à bord d'un vaisseau et de le mettre aux prises avec d'autres écueils et d'autres tem|iêtes, avec ces périls de la mer qui grandissent l'àme et fortifient le courage. C'est ainsi que, dès 1089, au commencement de la guerre déclarée par Louis XIV à l'Angleterre et à la Hollande, en haine de la révolution qui a\ait détrôné Jacques 11, Duguay-Trouin fit sa première campagne, en qualité de volontaire, sur une frégate de dix-liuu canons, armée en course par sa famille. 11 n'avait pas encore atteint sa seizième année.

Aucune épreuve ne lui futépargnéc dans cette première campagne. On eût dit que la Providence avait hâte aussi de lui tremper le corps et l'àme contre tous les assauts qu'il aurait à subir dans la rude et glorieuse carrière qui s'ouvrait devant lui. Il fut continuellement incommodé du mal de mer; une tempête affreuse lui montra de près le naufrage ; bientôt après, ce furent les scènes terribles d'un abordage sanglant et les dangers d'un incendie en mer; mais laissons-le raconter lui-même comment il reçut lebaptênie du marin. « Ayant, dit-il, rencontré un corsaire de FIcssingue de notre force, nous lui livrâmes combat et l'abordâmes de long en long. Je ne fus pas des derniers à me présenter jiour m'élancer à son Lord. Notre maitre d'équipage, à côté duquel j'étais, voulut y sauter le premier : il tomba par malheur entre les deux vaisseaux, qui, venant se joindre dans le même instant, écrasèrent à mes yeux tous ses membres, et firent rejaillir une partie de sa cervelle jusque sur mes habits... Sur ces entrefaites, le feu prit à la poupe du corsaire, qui fut enlevé l'épée à la main après avoir soutenu trois abordages consécutifs; et l'on trouva que, pour un novice, j'avais témoigné assez de fermeté. »

L'année suivante (1690), on le voyait, opposant son audace d'enfant qui ne connaît pas le danger à la prudence de son capitaine, le forcer en quelipie sorte d'attaquer, avec une frégate de vingt-huit canons, une flotte de quinze vaisseaux marchands anglais; puis justifier tant de léniéritc iiar la prise de trois de ces vaisseaux. C'était bien le cas d'appliquer ces vers du vieux Corneille :

Mes pireils j deux lois ne se font point connaître.

Et pour lonrs coups d'essai veulent des coups de maître.

Lorsque lo jeune Duguay-Trouin rentra dans Saint-Malo avec ses trois prises faites sur l'ennemi, ses compatriotes, saisis (l'admiration, saluèrent en lui l'enfant (|ui serait bientôt l'honneur de leur cité et l'une des gloires de la marine française. Sa famille n'hésita pas à conûer le commandement d'une frégate de quatorze canons A ce héros de dii-sept ans.

Itî91. A peine s'était-il mis en course dans la Manche,

3u'il fut assailli par une tempête qui le poussa sur la côte 'Irlande, à l'embouchure de la rivière de Limerick. Ces côtes ne pouvaient être alors qu'inhospitalières au pavillon de la France. Elles étaient occupées par les soldats de Guillaume d'Orange, tout récemment vainqueur des partisans de Jacques il sur les champs de bataille de la Boyne et de Kilkonnel. Aimant mieux avoir à lutter contre* des hommes que contre la tempête, le jeune capitaine prit terre à Limerick. s'empara d'un château qui appartenait au comte de (!lare, brûla deux vaisseaux qui liaient échoués sur les vases, soutint un combat contr^ un détachement de la garnison de Limerick, et ne se retira, pour reprendre la mer. qu'après que l'orage eut cessé.

Sa frégate étant mauvaise voiliére, et lui ayant, par ce défaut, fait manquer plusieurs prises, il la changea contre une autre de dix-huit canons, k la première sortie qu'il fit avec celle-ci. il s'empara de deux frégates anglaises. A quelques mois de là (li)9-J), monté sur une frégate de vingt-huit canons, il ose se mesurer avec une flotte considérable, et triomphant ramène au port natal six vaisseaux pris à l'ennemi. — C'était en 1692, année tristement ce lèbre dans les fastes de notre marine par le désastre de h flotte française à la Hogue (voyez Tocrviue). 11 semblait i|ue la Providence eût donné mission au plus jeune de no> capitaines de course de vi nger les échecs de nos vimix amiraux. — Du reste, du Guay-Trouin n'était pas le seul armateur intrépide et heureux que le port de Saint-Malo vit se lancer à la piste des flottes marchandes et des escadres de l'Angleterre. Us y fourmillaient, au contraire, et sa raJ.» était incessamment encombrée des prises faites sur I ennemis de la France. Aussi l'amirauté anglaise résolui , elle un jour d'en finir d'un seul coup avec cette pépinii i inépuisable d'écumeurs de mer. Ou sait l'histoire de ct ttt fameuse mac){ine infernale qui fut amenée, en l(i93 jusque sous les murailles de la ville, et dont l'avortement ne ut éclater que la honte et la confusion de ceux qui avaient pu concevoir un pareil attentat contre l'humanité, le préparer avec un art vraiment infernal, et en tenter la perpétration (I).

1694. Pendant cinq ans, le jeune capitaine malouin fut constamment heureux, et ne faisait pas une cmirse en mer qui ne lui rapportât honneur et profit; mais il continuait à braver le danger avec trop de témérité pour que la fortune ne lui dût pas la leçon d'un revers. Monté sur la frégate du roi la Diligente, de quarante canons, la brume l'avait fait tomber au milieu d'une escadre de six vaisseaux de guerre anglais de cinquante à soixante-dix canons ; pressé entre cette escadre et la côte d'Angleterre, il lui était impossible d'éviter le combat; il avait pris résolument son parti et tenu tête à l'orage. Après quatre heures d'un combat où il avait perdu ses deux mâts de

(1) Voici ce que nous apprennent à ce sujet les Mémoires du temps :

Ia machine infernale dos Anglais ct.nit un bâtiment en forme de galiote (v.iiîseau à bombarder) de quatre-vingt-dix pieds (trente mètios) de lou;, chargé au fond de plus de cent barils de poudre, et rempli de bombes, de grenades, de boulets, de morceaux de feret de toutes sortes de matières combustibles. Ceuxqui étaient chargés de conduire la machine, de la fixer à son but, et d'y mettre le feu. parurent devant Saint-Malo le 26 novembre 1693. La nuit du ÔO au 1" décembre, l'air étant serein, la mer calme, ils firent partir leur fjtale machine. Elle s'avança à pleines voiles vers la muraille où elle devait élrc'attachée sans être aperçue. Elle n'était plus qu'à cinquante pas lorsqu'un coup de vent la détourna cl ta porta sur un rocher. I.e vaisseau s'ouvrit; l'ingénieur qui le conduis.ait se hâta d'y mettre le feu ; mais l'eau avait déjà gagné les poudres du fond de cale, et la plus grande l>arlie ne prit point. Cependant le bâtiment sauta en Pair avec un fracas horrible; toute la ville en fut éliianlée, cl les vitres el les anioises de plus de trois cents maisons se brisèrent.

hune, serré de près par le plus fort bâtiment de l'escadre, il avait compris qu'il ne lui reslait d'autre moyen de salut que de sauter lui-même sur le lionl ennemi a\ec tout son équipage ; il avait donné ses ordres et se voyait au moment de réussir dans son hardi dessein, lorsqu'une fausse manœuvre de l'un de ses lieutenants, qui fit chaneer de son chef la barre du gouvernail, le fit échouer. Il faut le voir déplorer dans ses .Mémoires cette niésaventnre ! « Dans la résolution, dit-il, où j'étais de périr on d'enlever ce vaisseau, qui allait mieux qu'aucun autre de l'escadre, il est plus que vraisemblable que j'aurais réussi. »

« Ce coup manqué, continue-t-il. le vaisseau le Monk, de soixante-six canons, vint me combattre à portée de pistolet, tandis que trois autres vaisseaux, le Cantorbéry, le Dragon et le Ruby, me canonnaieul de leur avant. Le commandant de cette escadre fut le seul qui ne daigna pas m honorer d'un seul coup de canon; j'en fus piqué, et,

Duïuav-Trouin.

pour l'y obliger, je me mis en travers et lui en tirai plusieurs, mais inutilement : il persévéra ,i ne me. point répondre. Cependant l'extrémité où nous nous trouvions tourna la tête à tous mes gens, qui m'abandonnaient pour se jeter à fond de cale, malgré tout ce que je pouvais dire et faire pour les en empêcher. J'étais occupé à les arrêter, et j'en avais même blessé deux de mon ép'e et d'un pistolet, quand, pour comble d'infortune, le feu prit à ma sainie-barlie. La crainte de sauter eu l'air m'y fit descendre, et. l'ayant fait éteindre, je me fis apporter des barils pleins de grenades; j'en jetai un si grand nombre dans le fond de cale, que je contraignis plusieurs de mes fuyards à remonter sur le pont. Je rétablis ainsi quelques postes et fis tirer quelques volées de canon de la première batterie avant que de remonter sur mon gaillard (1). Je fus fort étonné, et encore plus touché en arrivant, de trouver mon pavillon bas, soit que la drisse (le cordage

3ui le soutenait) eût été coupée par une balle, ou que, ans ce moment d'absence, quelque malheureux poltron l'eût amené. J'ord mnni à l'instant de le remettre; mais tous les officiers du vaisseau me vinrent représenter que c'était livrer inutil'ement le reste de mon équipage à la

(11 Gaillard ou chàloni, c'est un étage du vaisseau, qui n'occupe qu'une partie du pont, vers la proue (gaillard d'avant), on vers la poupe [gaillard d'arrière).

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boucherie des Anglais, qui ne nous feraient aucun quartier, si, après avoir vu le pavillon baissé pendant un assez long temps, ils s'apercevaient qu'on le remit, pour s'opiniàtrer dans une défense sans espoir, sur un vaisseau démâté de tous ses mâts. Il n'était pas possible de se refuser ;i une telle vérité; cependant j'étais encore incertain et désespéré, lorsque je fus renversé sur le pont d'un coup de boulet sur ses lins, qui, après avoir coupé plusieurs de nos baux (1), vint expirer sur ma hanche et me fit perdre connaissance pendant plus d'un quart d'heure. On me porta dans ma chambre, et cet accident termina mon irrésolution. Le capitaine du Monk envoya le premier son canot pour me chercher; je fus conduit à son bord avec mes officiers, et sa générosité fut telle, iiu'il voulut absolument me céder sa chambre et son lit, donnant ordre de me faire panser, et me traita avec autant de soin que si j'eusse été son pro|)re fils. »

Ls Anglais conduisirent leur prise à Plymoulh, et Duguay-Trouin eut d'abord la ville pour prison; mais bientôt après, à la requête d'un capitaine qui avait sur le cœur une liravade qu'il avait reçue de lui en mer. l'amirauté le fit arrêter et conduire dans une chambre i^rillée, avec une sentinelle à sa porte. Mais il avait déjà fait en ville la counaissance d'une jolie marchande, qui l'aida beaucoup à se |ir(icnri.r des moyens d'évasion.

1! ne fut pas iilutôt rentré on France, qu'il alla prendre à la [tochelle le commandement du Français, vaisseau de guerre de quarante-huit canons, dont l'armement l'tait fait par son frère aîné, Trouin de la Bardinais. Il alla se porter en croisière sur les cotes d'Angleterre et d'Irlande, où il *:'( nipara de six vaisseaux richement chargés. Il apprit i)ar ce dernier qu'il s'était séparé depuis deux jours d'une flotte marchande de soixante voiles, escortée par deux vaisseaux lie guerre, l'un de cinquante et l'autre de .soixante douze canons. Il courut à toutes voiles à la rencontre de celte flotte, et, dès qu'il l'eut découverte, il attaqua sans hésiter les deux vaisseaux d'escorte et parvint à s'en rendre maitre. L'un d'eux était le Sans-Pareil, dont le capitaine était tout fier d'avoir ]iris à l'abordage, avec le même vaisseau, cinq années auparavant, Jean Bart et le chevalier Forliin (voyez ces noms), dont il avait conservé les brevets d'officiers en guise de trophées Duguay-Trouin se fît remettre ces deux brevets, qu'il rendit à leurs célèbres titulaires.

Louis XIV, auquel il fut rendu compte de cette brillante expédition, fit complimenter le jeune et intrépide capitaine par le ministre de la marine (M. de Pontchartrain), et lui envoya une épée d'honneur.

L'année suivante (1605), toujours monté sur le Français et accompagné du Fortuné, vaisseau de cinquante-six canons, commandé par M. de Beaubriant, Duguay-Trouin s'empara, sur les côtes d'Irlande, de trois vaisseaux anglais, venant des Indes orientales, considérables, disent les Mémoires de notre héros, par leur force et plus encore par leurs richesses. On évaluait leur cargaison ,i dix millions de francs.

Ce fut au retour de cette rapide et heureuse campagne que D\iguay-Trouin vint imur la première fois à Paris. M. de ('ontchartrain le présenta au comte de Toulouse, alors grand-amiral de France, et le conduisit à Versailles, 011 le roi le reçut avec beaucoup de distinction et de bienveillance. « Je'sorlis, écrit-il, du cabinet de Sa Majesté le cœur pénétré de la douceur et de la noblesse qui régnaient dans ses paroles et dans ses moindres actions : le désir que j'avais ae me rendre digne de son estime en devint plus ardent. »

En 1097, il sortit de Brest à la tête d'une petite escadre de guerre de trois vaisseaux portant ensemble cent six canons, pour se porter à la nncontre d'une flotte marchande hollandaise qu'on savait revenir de Bilbao avec une riche cargaison. Il eutbicutùl l'honneur de se mesurer avec l'un des plusbrives et des ^dus habiles officiers de la marine des Provinces-Unies, le vico-amiral baron de Wassenaër, de le faire prisonnier, et d(; s'emparer des trois vaisseaux de guerre, armés ensemble de cent quarante-six canons,

(1) Solives i|ui traversent l'intérieur d'un vaisseau.

qui formaient l'escorte de la flotte Bilde bao. II est juste (le dire i(u'au moment où le combat allait s'engager, Duguay-Trouin eut la chance heureuse d'être rallié par doux i'régates de course du port de Saint-Malo, qui lui apportèrent un renfort de soixante-huit canons, d'équipages déterminés, et qui se comportèrent on ne peut plus bravement. Jamais encore notre jeune capitaine ne s'était trouvé engagé dans une affaire aussi chaude, et c'était la première occasion vraiment digne qui s'offrit à lui de montrer qu'à l'intrépidité du soldat il joignait aussi le calme et le coup d'œil du commandant. Mais nous ne saurions mieux faire que de le laisser raconter lui-même les détails de ce terrible combat, l'un de ses principaux titres de gloire. Faisons toutefois, pour plus de clarté, préalablement connaître la composition respective des deux partis.

L'escadre française comprenait :

Le Saini-Jacq'itcs des Victoires, de quarante-huit canons, monté par Duguay-Trouin;

Le Sans-l'ariil, l'une des glorieuses con((uêtcs du capitaine malouin, armé de quarante-deux canons, et commandé par son parent, le capitaine Buscher, de Saint- Malo;

La Lconore, (Végate légère de seize canons.

Les deux frégates malouines qui s'étaient réunies à l'escadre étaient :

V.iigle-Noire, de trente canons, capitaine de Belisle- Pèpin;

Et la Faluère, de trente-huît canons, capitaine Dessaudrais-Dufrêne.

L'escadre hollandaise se composait du Delft, vaisseau de cinquante-iiiiatre canons, qui portait le pavillon du baron de Wassenaër; du Honslacrdick, autre vaisseau de cinquante-quatre canons, et d'un troisième vais.seau armé de trente-huit bouches à feu.

» Les trois vaisseaux de guerre hollandais, dit notre bénis, étaient en panne au vent de leur flotte (I) : le Delft commandant au milieu, le Honslacrdick à son arriére, et le troisième de l'avant. Je devais les attaquer le premier, et, après avoir donné en passant ma bordée au Honslaërdick, pousser ma pointe pour aborder le commandant. Le Sans-Pareil était destiné à me suivre, le beaupré 1 2) sur ma poupe, et à accrocher le Honslaërdick aussitôt que je l'aurais dépassé. Les frégates VAigle-Noirc et la Faluère devaient s'attacher à réduire le troisième vaisseau de guerre et donner ensuite dans le corps de la flotte. A l'égard de la Léonore, elle était uniquement destinée à prendre des vaisseaux marchands.

« Dans celte dispositmn, nous arrivâmes sur les ennemis, et, comme j'allais ranger (5) sous le vent le Honslacrdick. il mit le vent dans ses voiles d'avant et appareilla sa misaine (4). Ce changement înTjirévu de manœuvre en a|iporta nécessairement ,'i noire disposition, eu ce nue, étant venu à l'abri des voiles de ce vaisseau, il me fut impossible de le dépasser pour aller aborder le commandant. Celui-ci arriva en même temps sur moi, à dessein de me mettre entre deux feux; cl je n'eus d'autre parti à prendre <|ue celui d'aborder le Honslacrdick. Alors le capitaine du Sans-Pareil, qui me suivait de près, se détermina, sans hésiter, à couper chemin au commandant, cl ensuite à l'abiirder de long en long avec une audace et une conduite admirables; les deux Irégates de Saint- .Malo atlaqucreiit eu même temps le troisième vaisseau, et la Léonore donna, comme ie l'avais prescrit, dans le milieu de la noue. J !• '

'( Les deux abordages des vaisseaux le Honslaërdick et

(1) Être en panne, demcuri!!' au même ondroil, sans le secours des ancres, l'uiir cet effet, on dispose los v(■il(■^ ,1( niniiére ipie les unes tendent i\ faire avancer le v.ii mmh. i-i I,s nuii,-; à lo aire reculer ; l'équililirc s'établit et le v.n- cm ic^lc eu [il.ice.

— Ém au vent d'une armée navale ou <l Un v ll.^^.eau. c'e^l èlio sur nier entre cette ainiéc ou ce vaisseau et lo lieu d'où vient lo veut ; c'est le recevoir le premier et en ôtcr l'avantage à son adver-^aire.

('il Beaupré, mât couclié sur l'éperon à la proued'un vaisseau.

(3) llanger un navire, passer très-près de lui.

(4) Misaine, liasse voile du mât de misaine, qui est le mât d'avant. — Appareiller une iioi7c, la déployer.

le Deift fiircut cxoculés avec une égale fierté, mais avec un succès bien diiïérent. Je fis sauter à bord du premier la moitié de mes officiers avec cent vingt de mes meilleurs hommes, qui l'enlevèrent d'emblée. Je poussai en même temps au large, et courus avec empressement secourir le Sans-Pareil, qui, toujours accroché au commandant, en essuyait un feu terrible. J'arrivai prés d'eux comme la poupe de mon camarade sautait en lair par le feu qu'un Doulet avait mis à des caisses remplies de gargousses. Plus de quatre-vingts hommes en furent écrasés ou jetés à la mer, et, le feu étant prés de la soute aux poudres, j'attendais avec frayeur le moment de voir périr le vaisseau. Dans ce danger pressant, M. Boscher, qui le commandait, conserva assez de fermeté et de sang-froid pour faire couper les grapins et pousser au large. Désespéré de ce fâcheux contre-tcmp-; et de la perte de ce brave parent qui me paraissait inévitable, je m'avançai pour prendre sa place et pour le venger. Ce nouvel aliordage fut trés-sanglant par la vivacité de notre feu mutuel de canon, de mousqueterie et de grenades, et par le grand courage du baron de Wassenaêr. qui me reçut avec une fierté étonnante. Les plus braves de mes officiers et de mes soldats furent repoussés jusqu'à quatre fois; il en périt un si grand nombre, que, malgré moo dépit et tous mes efforts, je fus contraint de faire pousser mon vaisseau au large, afin de redonner un peu d'haleine n mes gens, que je voyais presque rebutés, et de pouvoir travailler à réparer mon désordre, qui n'était pas médiocre.

« Dans cet intervalle, \ Âigle-Noire et la Fahière s'étaient rendues maîtres du troisième vaisseau de guerre, et, celle dernière frégate se trouvant à portée de ma voix, j'ordonnai à M. Dessaudrais-Diifrène, qui la moulait, de s'avancer sur le vaisseau le Delft, afin d'entretenir le combat et de me donner le temps ae revenir à lach.irge, 11 s'y présenta de la meilleure grâce du monde, mais malheureusement il fut tué dés les premiers coups. Ce nouveau coutre-tcmps jeta le désordre dans cette frégate, qui mil en travers (1) et m'attendit. J'appris avec une extrême douleur la mort d'un homme si courageux, et je dis à M, de Langavan, son capitaine en second, de me suivre. En effet, je retournai, tète laissée, aborder ce redoutable baron, résolu de vaincre ou de périr. Cette dernière scène fut si vive et si sanglante, que tous les officiers de son vaisseau furent tués ou blessés. Il reçut lui-même quatre blessures très-dangereuses, et tomba sur son gaillard d'arrière, où il fui pris les armes à la main. Plus de la moitié de mon équipage périt dans cette action. J'y perdis un de mes cousins germains, premier lieutenant sur mon vaisseau, et deux autres parents sur \e Sans- Pareil; plusieurs autres officiers furent tués ou blessés, »

Le résultat de cette victoire, si laborieusement acquise et si chèrement payée, fut, outre la prise des trois vaisseaux de guerre, celle de douze vaisseaux marchands et de plus de cinq cents prisonniers, .Mais le combat avait à peine cessé, qu'une furieuse tempête dispersa vainqueurs et vaincus, el fit passer à tous, au milieu de mille angoisses, une nuit plus terrible que le combat lui-même. Ils se rallièrent au Port-Louis, et le premier soiu de Duguay- Trouin, à son arrivée, fut d'aller s'informer de l'état du baron de ^Yassenaër, resté à bord du Delft, et de lui offrir avec empressement sa bourse et tous les secours dont il avait besom. 11 devina avec indignation, à la manière dont ce brave et malheureux officier le remercia, qu'il n'avait pas été traité avec tous les égards dus à sa position et il sa Videur par ceux qui avaient eu mission de garder son vaisseau. Duguay - Trouin s'en plaignit trèsvivcnienl à l'officier qui y commandait, et lui pardonna d'aut.int moins ce manque de procédé, qu'il était son proche pannt. « La valeur de ce généreux guerrier, dit-il, en parlant de sou prisonnier, m'avait inspiré de l'amour et de l'émulation, et l'un des plus sensibles chagrins quo j'aie eu de ma vie .i été de n'avoir pu lui témoigner, comme je l'aurais désiré, toute l'estime el toute la vénération que j'avais pour sa vertu. » — De pareils

(Ij 3leUre en travers, présenlei le colé au vent.

sentiments dans un homme de guerre lui font plus d'honneur que dix victoires.

Après celte action, Duguay-Trouin vint à Paris recevoir dfs mains du roi sou brevet de capitaine de frésate légère : mais la paix qui sunint ne lui permit pas ào faire immédiatement ses preuves de courage et d'habileté dans la marine royale. 11 employa les loisirs de la paix à se perfectionner, comme il le dit lui-même, dans les science? et dans les exercices qui se rapportaient à son état.

En 1702, la guerre recommença, et les courses de notre intrépide marin recommencèrent aussi. Nous renonçons à raconter toutes ses prouesses, car nous sommes obligés de nous borner. Sa première campagne fut cependant signalée par uu tour de force que nous ne saurions passer sous silence. Monté sur la frégate du roi la Bellone, de trente-huit canons, Duguay-Trouin rencontra sur les côtes d'Ecosse un vaisseau croiseur hollandais de même force, et la partie s'engagea aussitôt. A la première bordée du vaisseau hollandais, qui était un rude pointeur, la Bellone avait reçu deux coups de canon à ûeur d'eau, et, prise d'enfilade par le feu de l'ennemi, elle avait eu ses mâts rompus. Dusuay-Trouin semblait perdu sans ressource lorsqu'il prît là résolution soudaine de faire sauter tout son équipage sur le bord ennemi, le plus jeune de ses fières, qui était son premier lieutenant, s'y lança le |iremier, et tua à brùle-pourpoint un des officiers, a Cet exemple d'intrépidité, dit avec orgueil Duguay-Trouin, anima si puissamment le reste de mes gens, qu'il ne resta dans mon vaisseau qu'un seul pilote avec quelques timoniers et les mousses. Le capitaine hollandais fut tué avec tous ses officiers, et son vaisseau fut enlevé en moins d'une demi-heure. »

L'année suivante(17Û3), monté sur le vaisseau degueire l'Eclatant, de soixante canons, mais armé seulement d: cinquante-huit. Duguay-Trouin commandait une escadre de trois vaisseaux ie l'Etat, auxquels s'étaient jointes deux fi-égates de Saint-Malo. Il ci'oisait aux environs des iles Orcades.àl'anul d'une Qotte marchande de quinze vaisseaux hollandais revenant des Indes orientales; mais, trompé par la brume, et croyant avoir affaire à cette Hotte, il se trouva tout à coup en présence d'une escadre de quinze vaisseaux de guen'e qui croisaient en avant pour éclairer la route de cette dernière.

Duguay-Trouin donne aussitôt le signal de la retraite en mettant toutes voiles au vent. Mais six vaisseaux ennemis, plus légers que les autres, s'avançaient à sa poursuite avec ranidilé, et déj.i ils étaient sur le point d'atteindre deux vaisseaux de son escadre. « Je ne pus, dit le brave capitaine, me résoudre à les voir prendre sans coup férir ; et, comme VEclatant. que je montais, était le meil leur de ma petite escadre, je fis carguir mes basses voiles (I), et demeurai de l'arrière d'eux, afin de les couvrir, faisant en cette occasion l'office du bon pasteur, qui s'ex- I ose à périr pour sauver sou troupeau. Dieu bénit mes soins, et permit que le vaisseau de soi.xante canons, qui vint me combattre ii portée de pistolet, fut. en trois ou quatre bordées de canon et de mousqueterie données à bout touchant, démâté de tous ses mâts, et resta ras comme un ponton. Les quatre vaisseaux les plus prés de lui, qui poursuivaient ceux de mon escadre que je voulais sauver, S' lancèrent aussitôt sur moi pour secourir leur camarade; je les attendis sans me presser, les saluant l'un et l'autre de quelques volées de canon, dans le dessein de les attirer davantage. En effet, ils s'amusèrent alternativement à me canonner assez longtemps pour permettre aux vaisseaux de mon escadre de s'éloigner, et même de les perJre de vue, à la faveur d'un brouillard qui s'éleva. Les ennemis s'opiniàtrèrenl à me suivre et ,i me combattre tant que je fus sous leur canon ; mais je n'eus pas plutôt vu mes vaisseaux hors de péril, que je fis de la voile et me mis hors de leur portée en assez peu de temps,,. De toutes les affaires où je me suis trouvé, c'est celle dont je suis resté intérieurement le plus llatté, parce qu'elle m'a paru la plus propre à ra'attirer l'estime des cœurs vraiment généreux. »

(1) Carguer une vcile, c'est la serrer on plier.

LES MARINS ILLllSTIiKS.

Diisiiay-Trouin. ayant rallif- son escadre, se rendit, coiifortm^nuMil .nix iiistrudiniis c|ii'il avait reçues, sur les côtes du Spilzbcrg pour y faire la chasse aux baleiniers IujIlandais; il y prit, rançonna ou brilla plus de quarante vaisseaux. Les brouillai'ds, qui, dans ces parafes, sont ex- Irémenienl^épais au jirintemps et en automne, lui en firent manquer beaucoup d'autres. Pous.sé par l'impétuosité des courants jusqu'au quatre-vingt-unième degré de latitude nord, il vit plus d'une fois ses vaisseaux sur le point de se briser sur des montagnes de glaces. Des ([uaranle prises qu'il avait faites, il n'en put ramener que quinze, qu'il conduisit dans la rivière de Nantes, avec un vaisseau anglais chargé de sucre, dont il s'était emparé chemin faisant.

Les années 170 i et 170ô furent encore marquées dans la carrière de notre héros par de nombreuses aventures de mer,

glorieuses pour lui, profllablcs pour noire marine, désastreuses pour les ennemis de la rrniice. Nous ne raconterons que la manœuvre mémorable par laquelle il sauva, dans une de ses courses de 1705, le vaisseau de guerre le Jason, de cinquante-quatre canons, qu'il avait fait construire luinicme l'année précédente dans le port de Brest. iMonté sur ce v.Tisseau. Duguay-Trouin croisait alors à l'entrée de la Manche. Après une lutte glorieusement soutenue contre deux vaisseaux de guerre anglais, sons les yeux d'une escadre de gros vaisseaux de la même nation, lutte qui s'était prolongée . jusqu'il la nuit, et où l'avantage était resté au pavillon français, notre capitaine s'était mis en panne pour attendre le retour du jour et recommencer au besoin le combat. 11 s'aperçut bientôt qu'il était environné de toutes parts et serré de près par toute l'escadre anglaise. Il n'y avait aucune apparence de sortir de là; mais il était

Dunuav-Troum dùclare à ses officiers que, dans l'mipossibililé de sauver le vaisseau du roi, il fallait soutenir la gloire de ses armes jusqu'à la dernière extrémité.

encore plus impossible au commandant iu Jason de voir humilié, sous son commandement, le pavillon de la France. Alors sa résolution fut prise. « J'assemblai, dit-il, tous mes officiers pour leur déclarer que, dans rimpossibilité bien évidente de sauver le vaisseau du roi, il fallait au moins soutenir la gloire de ses armes jusqu'à la dernière extrémité, et que la meilleure forme, à mon sens, d'y procéder, était d'essuyer, sans tirer, le feu des vaisseaux qui nous environnaient, et d'aller, tète baissée, aborder debout au corps le commandant (1) ; que, pour plus de sûreté, je me tiendrais moi-même au gouvernail clu vaisseau jusqu'à ce qu'il fût accroché au bord de l'ennemi; que celui-ci, ne s'attendant point à un pareil abordage, et n'ayant point, par conséquent, le temps de faire les dispositions nécessaires pour le soutenir, nous donnerait peut-être occasion île taire une action brilbinlc avant de succomber sous le nombre; qu'à toute aventure et de quelque manière que la chose tournât, il était au moins bien certain que le pavillon du roi ne serait jamais baissé, tant que je vivrais, par d'autres mains que par celles de ses ennemis.

(1) Aboider nii v^iisscj» debout nii corps, cust lui mettre l'cpcron chins le lUnc.

« M. de la .Jaille et M. de Bourgneuf-Gravé, mes deux principaux officiers, parurent charmés de ma résolution, et tous unanimement assurèrent qu'ils périraient euxmêmes plutôt que de rn'abandonner. Quand j'eus donné mes ordres pour rendre cette scène plus vive et plus éclatante, je me sentis plus tranquille, et voulus prendre sur mon lit une heure de repos; mais il me fut impossible de fermer l'œil, et je revins sur mon gaillard, où j'étais tristement occupé à regarder les uns après les antres tous les vaisseaux dont j'éiais environné, entre antres celui du commandant, qui était remarquable par ses trois feux à la noiipe et par un quatrième dans sa grande hune. .\u milieu de celle morne occupation, je crus m'apercevoir, une demi-heure avant le jour, qu'il se formait un point noir à l'horizon par le travers de notre bossoir (1), et que ce point s'augmentait peu à peu. Je jugeai que le vent allait venir de ce côté-là, et, comme j'avais mes basses voiles carguécs (ployées) et mes deux huniers (2) tout bas à cause du calme, je les fis rappareiller (déployer de nouveau)

(1) Bossoir, poutres ou pièces de bois mises en saillie à l'avnnt (lu viiisseau |)our soutenir f ancre.

{'2) Voiles de hune ; elles sont cnlie les grandes voiles et les pt'n'oiincis.

LES aiARINS ILLUSTRES.

aus bruit, et fis orienter en même temps toutes les .nitres pour recevoir la fraichenr i|ui s'avançait. J'employai au«si ce nui me restait d'avirons à gouverner mon vaisseau, afin qu'il prêtât le côté au vent lorsqu'il viendrait; il vint en elVet, et, trouvant mes voiles disposées à le recevoir, il nous fit tout d'un coup aller de l'avant.

« Les ennemis, qui dormaient en toute confiance, n'avaient point songé à prendre les mêmes dispositions. La manœuvre qu'ils furent obligés de faire pour se mettre en mesure de me rejoindre me donna le temps de gagner sur eux une portée de canon d'avance; et alors le vent augmentant sensiblement, mon vaisseau, qui allait très-bien quand il ventait un peu frais, avança de manière cjue l'escadre ennemie n'eut plus à beaucoup près sur moi l'avantage qu'elle avait eu. Le seul Hunter (l'un des vaisseaux avec lesquels il s'était mesuré la veille) me joignit encore

à portée de fusil, et se remit à me canonner dans la hanche (11; mais je lui ripostais si vivement, que chaque bordée l'obligeait à culer (i) et le rebutait.

« Cette chasse dura jusqu'à midi, et, comme le veut augmentait toujours, je m'éloignai déplus en plus de tous les vaisseaux de cette escadre; le Hunter même commençn ;i rester en arrière de nous. Ce fut pour lors que je me regardai comme un homme vraiment ressuscité, ayant cru fermement que j'allais m'ensevelir sous les ruines du pauvre Jason. Je me prosternai pour en rendre gr;ice ;i Dieu, et je continuai ma route pour aller relâcher au plus tôt dans le premier port de France; car j'avais été obligé, pour sauver le vaisseau du roi, de jeter à la mer, nonseulement toutes mes ancres, à l'exception d'une, mais aussi tous les mâts et toutes les vergues de rechange. »

Afin qu'il ne fut pss dit néanmoins qu'il rentrait au port

M:iis je lui ripostais si vivement, que chaque bordée l'obliseait à culer et le rebutait.

les mains absolument vides, il s'empara chemin fais.iiit d'un corsaire hollandais de vingt canons, qui eut la mauvaise chance de se rencontrer sur sa route. Il en fit, dans ses courses ultérieures, une conserve de son vaisseau je Jason, si miraculeusement sauvé par la vigilance et la bonne étoile de son capitaine.

Promu, en l'OJ, au grade de capitaine de vaisseau, Duguav-Trouin reçut ordre de se rendre a Cadix, avec les trois vaisseaux le Jason, VHercule et le Paon, et de se mettre à la disposition du gouverneur de celte ville, menacée d'un siège. Sur sa route, â la hauteur de Lisbonne et ,i quinze lieues au large, il rencontra une llolte marchande de deux cents voiles, venant du Brésil, escortée par six vaisseaux de guerre portugais. Malgré l'infériorité de ses forces, il n'hésita pas à l'attaquer, et le combat dura deuxjours. Jamais peut-être il ne déploya plus d'habilelé et de valeur; mais une série de contre-temps, et Mirtoul l'inexpérience ou le manque de sang-froid du capitaine de VHercule, brave officier d'ailleurs, et auquel il rend toute justice sous ce rapport, le firent échouer dans cette entreprise, en lui laissant toutefois les honneurs du

41 r.tl, — Iinp Simon lia,; acl CV rucdKcfortl,,!.

combat. Il n'avait pu faire aucune prise; mais l'amiral de la tlolie portugaise fut tué; elle perdit un de ses vaisseaux, et les cinq autres ne rentrèrent à Lisbonne que dans un état pitoyable de délabrement.

La mission de Duguav-Trouin à Cadix ne fut qu'une suite de démêlés fâcheux avec les autorités espagnoles, et de désagréments pour le chef de l'escadre française, grâce aux mauvais procédés du gouverneur, le marquis de Valdegamas. « un de ces hommes, dit Thomas, hauts et durs, qui, avec de très-petites âmes, occupent de grandes places.» et qui, ajouterons-nous, croient que la naissance supplée .1 tout, même au mérite, et les dispense de tout, même des égards dus au talent et à la valeur. Les hostilités qu'on redoutait pour le port de Cadi.i ne s'élant pas réalisées, l'escadre française se retira, indignée de l'accueil si peu hospitalier qu'elle avait reçu des Espagnols. Sur les

(l'i La hanche du vaisseau est route la partie de son arrière qui parnit en dehors; c'est-à-dire le derrière du gaillard, et le bord.ige (le i I poupe.

l'2) Culer, c'est aller en arrière.

l'iipports que Diigiiay-Trouiu en fit il son retour, Louis XIV lit ôter au marquis de Valdegamas le gouvernement de Cailis. et celui de l'Audalousie à son beau-1'rére, le marquis de Villadarias.

Eu revenant de celte désagréable expédition, l'escadre française fit rencontre d'une llotle marchande de quinze vaisseaux an£>lais. escortée par une seule frégate de trentesix canons, (iette frégate, quoique vaillamment défendue par son capitaine, tomba au pouvoir de Diiguav-Trouin, avec douze des vaisseaux de la Qotte marchande, prises qui payèrent et au delà les frais de l'expédition.

Peu de temps après son retour, au commencement de 1707, Duguay-Trouin fut nommé chevalier de Saint-Louis, et reçut l'accolade des raains mêmes de Louis XIV, qui lui annonça en même temps qu'il lui confiait le commandement d'une escadre de six vaisseaux de guerre. Cette escadre, réunie à une autre de même force sous les ordres du comte de Forbin, tout récemment honoré de la cornette, reçut ordre de sortir du port de Brest pour se porter dans la Manche. 11 s'agissait d'aller au-devant d'un grand convoi de troupes et de munitions de guerre qui se rendait d'.Uigleterre en Portugal, ,'i l'effet de réparer le désastre qu'avait occasionné aux ennemis de la France et de Philippe V la bataille d'Almanza, récemment gagnée par le maréchal de Berwick. Le 10 octobre, trois jours après sa sortie de Brest, la double escadre découvrit le convoi qu'elle avait mission de conibattre et de disperser. Le commandement supérieur appartenait à Forbin, eu raison de la supériorité de son gi'ade. Duguay-Trouin, qui se trouvait ( n avant et déjà en présence de la Hotte ennemie disposée en ordre de combat, attendait le signal pour s'engager avec la fierté et l'impétuosité qui lui étaient naturelles, hoit irrésolution, soit calcul, Forbin restait en arrière, et le signal si impatiemment attendu n'arrivait pas. Le soleil était déjà au milieu de sa course : il était urgent de prendre un parti, car chaque instant perdu l'était pour le succès de l'entreprise ePpourla gloire de notre pavillon. Diiguay-Trouin se crut donc suffisamment autorise à ne prendre conseil que de la nécessité, et il se mil en mesure d'attaquer l'ennemi qu'il avait en présence. Ayant assigné sa tâche à chacun di's capitaines île son escorte, il se réserve pour lui-même l'honneur d'aborder le commandant anglais, v.iisseau formidable de quatre-vingt-deux canons, appelé le Cumberland; le Lis, fju'il montait, n'était que de soixante-quatorze ; mais il était suivi delà Gloire, frégatede quarante canons, commandée par M. de la Jaille, un de ses plus braves officiers. La Gloire avait ordre d'aborder le Lis des qu'il se serait accroché au Cumberland , et d'y jeter une partie de son équipage pour combler le vide formé dans celui du Lis par l'assaut du vaisseau ennemi.

« Ces ordres donnés (nous laissons encore une fois parler Duguay-Trouin lui-même), j'arrivai sur les Anglais, et, faisant coucher tout mon équipage sur le pont, je donnai mon attention à bien manœuvrer. J'essuyai, d'abord sans tirer, la bordée du matelot (1) de l'arrii're du Cumberland, ensuite celle du Cumberland lui-même, qui fut des plus vives. Je feignis dans cet instant de vouloir plier ; il donna dans le piège, et, ayant voulu arriver pour me tenir sous son feu, je revins tout à coup au vi nt, et, par ce mouvement, son beaupré se trouva engagé dans mes grands haubans (-2) avant que je lui eusse riposté d'un seul coup de canon; en sorte que toute mon artillerie, chargée à double charge, et ma mousqueterie l'enfilant de l'avant à l'arriére, ses ponts et ses gaillards furent eu un instant jonchés de morts. Aussitôt M. de la Jaille, mon fidèle compagnon d'armes, s'avança avec la Gloire pour exécuter ce que je lui avais ordonné; mais, ne pouvant m'aborder que très-diflicilement à cause de la position où il me Ifouva, il eut l'audace d'aborder le Cumberland de long en long. Ses hommes tuèrent et mirent en fuite ce qui restait d'Anglais sur le pont et sur les gaillards, et se rendirent les maîtres du vaisseau. Alors, voyant qu'ils me faisaient sigue avec leurs mouchoirs, et que Ion baissait

(1) Matelot, vaisseau qui a son poste sur l'avant ou sur l'.nnère du comriiandanl, pour le couvrir.

(2) ffnuftatij, gros câbles qui servent à soutenir li> ni.its.

le pavilion anglais, je fis cesser le feu. Au même instant, je fis |iuusser au large pour me porter dans le lieu où je pourrais être de quelque utilité. »

L'escadre du comte de Forbin était sortie enfin de son irrésululion ; elle était venue prendre sa part de danger et de gloire dans le combat. Duguay-Trouin vil (|ue deux vaisseaux de celle escadre, l'un de cinquante-quatre canons, commandé par uu bien brave capitaine, le chevalier deTourouvre; laulre de quarante-quatre, monté parle fils du célélire Jean Bart. étaient aux prises avec le Devonshire, vaisseau anglais de quatre-vingt-douze canons, qui les écrasait de sa formidable artillerie. Pressé de leur venir en aide, il abandonna la poursuite d'un vaisseau (le Royal-Oali\ qu'il était sur le point d'accrocher, it se dirigea sur le colosse ennemi dans l'intention de l'aborder ; mais une épaisse fumée qu'il vit sortir de la poupe du Devonshire le força de se tenir à la portée du pistolet, dans la crainte d'être atteint par le même incendie. Le l'eu terrible qu'il en essuya pendant ce temps d'arrêt lui niil jilus de trois cents hommes hors de combat. Pour sortir comme il convenait de cette position désastreuse, Duguav- 'Irouin s'était avancé à l'abordage, et déjà les vergues des deux vaisseaux commençaient à se croiser, lorsque le feu, qui fomentait à la pôu|ie du Deionshire, gagna ses haubans et ses voiles de l'arrière. 11 falUit bien vite se soustraire à son contact, sous peine d'être enveloppé dans le désastre qui allait l'anéantir A peine Duguay-Trouin s'élait-il éloigné d'une portée de pistolet, ipie le feu se communiqua de l'arrière A l'avant de ce gros vaisseau avec tant de violence, qu'il fut eonsumé en moins d'un quart d'heure, et s'abima, avec tout sou monde, au fond de la mer, avant que la fiamine eût gagné la soute aux poudres. Ce vaisseau portait, outre son équipage, plus de trois cents officiers ou soldats passagers, et l'on évalua à plus de mille le nombre des victimes de celte éjiouvantable catastroiihc. Tous ceux qui en furent témoins en furent douloureusement impressionnés. Vingt ans après, dans la retraite ou il écrivait ses .Mémoires, celte image poursuivait encore le vieux marin. « Le souvenir de ce spectacle effroyable me fait encore frémir d'horreur, » écrit-il à cette page de ses Mémoires, si profondémint empreints de la noblesse et de la sensibilité de son âme!

La catastrophe du Dcvunshire avait mis fin au combat, qui eût abouti à la destruction complète du convoi anglais, s'il y avait eu meilleure entente entre les deux chefs de l'escadre française; et il n'est pas douteux que le malentendu vint surtout du côté du comte de Forbin. Du reste, un seul des cinq vaisseaux de l'escadre anglaise écha|ipa au désastre : c'était le RoyalUak, dont Duguay-Trouin regrette amèrement, dans ses Mémoires, d'avoir abandonné la poursuite pour assister au spectacle, si chèrement payé d'ailleuf.1, de la perte du Devonshire. Plus de soixante des bàlinients (jui composaient le convoi tombèrent au pouvoir soit de nos deux escadres, soit des corsaires qui s étaient mis à leur poursuite après leur dispersion. La ruine de cette flotte, au témoignage de Bapin-Thoyras, historien anglais, ne fut pas moins funeste aux alliés que la bataille Continentale d'Almanza, et, sous ce rapport, le résultat politique fut complètement atteint.

Pendant que Duguay-Trouin perdait deux jours a réparer tant bien que mal les nombreuses avaries qui avaient mis son vaisseau presque hors d'état de remuer, c'est l'expression dont il se sert, Forbin, qui avait rallié sous son pavillon les deux escadres, rentrait dans la rade de Brest avec les trois vaisseaux pris à l'ennemi, menant triomphalement le Cumberland à la remorque de son vaisseau. La modestie n'était pas une des qualités du capitaine provençal, et, dans cette circonstance, il se parait un l'eu trop vaniteusement, il faut en convenir, d'un trojdiée dont la conquête lui était fort étrangère, ainsi qu'on l'a pu voir dans le cours de ce récit.

Duguay-Trouin reçut, à l'occasion de cette affaire, le brevet d'une pension de mille livres sur le Trésor. Il le refusa pour lui-même, et pria le roi de vouloir bien r. porter cette faveur sur M. de Saint-Auban, son capitaine en second, qui avait en une cuisse emportée à l'abordage du Cumberland, et qui était un officier sans fortune. Ùa

fit droit à celle rci|iii't(', si liouorable poui' son âUlcUr el pour celui qui en était l'objet,

Duguay-Troiiin avait cipeiidant demandé quelque chose : c'était des kllrcs do noblesse |ioiir lui et |ioiir son rri'io aine, Troiiiu de la lîardinnis, consul à Malaga, et son tuteur pendant les courts orasjes de sa jeunesse. « C'est à lui, écrivait-il à M. de Punlcharlrain, que je dois tout ce que j'ai fait d'estimalile el l'hoiinenr qilc j'ai d'être connu de Sa Majeslo, par les occasions qu'il m'a procurées de servir sans discontinualion. » Le ministre, qui le croiraill ût beaucoup d'objeclions, et ce ne fut que dcn.\ ans plus lard, en 1709, que les deux frères obtinrent l'objet de leur innocente ambition (1|.

La carrière du héros malouin est si remplie, que nous sommes forcés de passer sur une foule d'actions qui auraient sufli à la gloire de dix capitaine>i, pour arriver à celle qui devait mettre le comble à sa renommée, et clore pour lui d'une manière si éclatante la phase active de sa vie de mai'in : nous voulons parler de son expédition contre Rio- Janeh'o, grand établissement des Portugais au Brésil.

Uuc première tcnlalive avait été faite sur cet établissement, en 1710, par le capitaine dli Clerc, à la tète d'une escadre de cinq vaisseaux de guerre et de niillc soldats de débarquement; mais elle avait eu une inalbeurcuse issue. Du Clerc, forcé de capituler, était resté prisunnier avec six ou sept cents do ses soldats. Puis on avait appris que, malgré la capitulation, ce niallieureux officier avait été assassiné, et les autres prisonniers traités fie la manière la plus inhumaine. « Ces nouvelles, dit Duguay-ïrouin, jointes à l'espoir d'un butin immense, et surtout à l'honneur qu'on pourrait acquérir dans une entreprise si difficile, firent uaitre dans mon cœur le désir d'aller porter la gloire de nos armes jusque dans ces climats éloignés, et d'y punir l'inhumanité des Portugais par la destruction de leur florissante colonie. » Mais l'Etat n'élail (las en mesure de faire les frais d'une aussi grosse entreprise, et il n'avait pas trop de toutes ses ressources pour résister aux progrés de Mariborough, déjà maître do nos provinces du Nord, malgré les prodigieux efforts du maréchal de Villars, qui avait perdu la bataille de Malpla(|uet, et n'avait pas encore sauvé la France ;i Denain. On mit à la disposition de Duguay-Trouin dix-sept vaisseaux de la marine royale, cl une société d'armateurs et de capitalistes pour vut aux frais d'équipement el d'arnieincnt de celle (lotte. Elle partit de Brest, avec environ deux mille quatre cents hommes de troupes de débarquement, au mois de juin 1711. et arriva, le 11 septembre suivant, li la pointe du jour, devant la baie de Rio Janeiro. Cette baie est fermée par un goulet très-étroit, dont les deu.\ cotes sout défendus par deux forts et garnis de balleriesdont il faut affronter les feux formidables avant de pénélrer dans le port. Les bonnes dispositions prises par Duguay-Trouin. la manière admirable dojit il l'ut secondé par l'audace cl l'habi' leté de ses principaux officiers, lui permirent de franchir presque d'un bond ce passage dangereux, malgré la vivo opposition des Portugais. Ce succès rapide lui coûta trois cents hommes mis hors de combat.

(Vêtait beaucoup d'être maitre de la baie; mais que d'efl'orls encore a accomplir, que de difficultés à Vaincre, qlle de dangers à courir avant d'être maitre de la ville! Rio-Janeiro, bàlie sur le bord de la mer, est commandée par trois montagnes couronnées de forts et de batteries. Du côté de la mer, elle est fortifiée par des redans (2i et des batleries-dont les feux se croisent; du côté de la plaine, elle était défendue par un camp retranché et p^ir un fossé large et profond toujours rempli d'eau. Au de-

(I) On lit dans les lettres-patentes di51ivices à ccl effet, sous la date du mois de juin 1709, une récapilulition des actions navalos de Dul:u iv-Tniuln, se terminant ainsi : « Kn soiie que ledil sieur Uuguay-Tiouin peut compter qu'il a pris, depuis qu'il s'est adonné à la marine, plus de trois cents navires niaicliands, et vnigt vaisseaux du «ucrre ou corsaires ennemis. »

i2) îtedans. Ou désigne ainsi, en architecture mililaire, les an;jles saillants vers la campagne, qu'où pratique de dislance en distance, dans les circonvallations, afin que toutes les parlii-s do leur enceinte se flanquent réciproquciiieilt.

dans de ces relranrhements étaient deux places d'armes pouvant contenir chacune quinze cents hommes en bataille. C'clail là que les Portugais tenaient le fort de leurs troupes, qui consisiaient en douze ou treize mille hommes au moins, en y comprenant cin(( régiments de troupes réglées, nouvellement amenées d'Europe, el sans compter un nombre prodigieux de noirs disciplinés (1).

Le génie de Duguay-Trouin mesure sans s'effrayer la grandeur de la tàclie qui lui est dévolue; il ne la trouve point au-dessus de son audace ni du courage des Français qu'il commande Le 12 septembre, il avait enlevé aux Portugais l'ile aux Chèvres, située à portée de fusil de la ville, el pouvait se servir, pour l'attaque, du fort et des batteries qui y avaient été dressées pour la défense. Le \i, il opérait sou débarquement au pied des remparts avec un succès complet. « Dès ce moment, dit le rhéteur Thomas, que nous allons citer, quelque peu de goût que nous éprouvions pour l'emphase habituelle de son style; dés ce nioiiient, on vit Duguay-Trouin, qui jusqu'alors n'avait commandé que sur la mer, déployer tous les talents d'un général, former des troupes, les ranger en bataille, choisir des postes, les soutenir les uns par les autres, prendre une exacte connaissance des lieux, profiter des fautes, éviter les surprises, fixer la victoire, ordonner les retraites, user des avantages, tantôt avec précaution, tantôt avec activité ; joindre le génie des sièges à celui des batailles : tant il est vrai que Ce sont les cifËonstances qui développent les talents ! »

Toute une semaine fut employée en engagements multipliés oti les Français eurent constatnment lé dessus. Pendant que les troupes de dèharquenient s'emparaient de toutes les positions avantageuses autour de la ville, et débusquaient l'ennemi de tous ses ntranchements extérieurs, les rempai-ts étalent battus en brèche par l'artillerie des vaisseaux et parcelle de l'ile aux Clièvres. Le 20, Duguay- Trouin reconnut (itie l'assaut pouvait elfe tenté avec succès ; il fit ses disUositions pendant la nuit poi:r qu'il fût livré à la pointe un jour. Ces dispositions s'accomplissaient au milieu des convulsions d'une nuit d'orage : à la lueur des éclairs, les assiégés voient s'approcher les chaloupes françaises, cliSrgéesdes troupes destinées à escalader leurs remparts; au feu qu'ils font pour les éloigner, répond le l'eu des assiégeants. Cl ces détonations redoublées, se joignant aux roulements du tonnerre, impriment à celte nuit terrible un caractère particulier d'épouvante et d'horreur. La ville est abandonnée par les habitants au milieu d'une confusioji iiniiichse. La panii|lio gnî^ne les troupes réglées eik'S-mènius, qui sortent tiiniullueusement de la ville, non toutefois sans avoir mis le feu aux plus riches magasins, et pratiqué des mines sous les forts qu'elles abandonnaient; mais Duguay-Trouin, averti à temps, éventa toutes ces mines, et se préserva des ravages dont elles menaçaient l'armée victorieuse.

Le 21 septembre au matin, il entrait le premier dans la ville ;i la tête de ses grenadiers ; il fut bientôt maitre de tous les forts. Après avoir reconnu l'impossibilité où il se trouvait de garder celle place, il se décida à la mettre à rançon. 11 consentit à se retirer, moyennant une contribution de six cent dix mille crusades, de cinq cents caisses de sucre, el de tous les bestiaux dont il aurait besoin pour la subsistance de ses troupes. Le butin qui avait été fait par les soldats dans la ville, et qui avait été porté à bord des vaisseaux ou entassé sur le port, resta acquis aux vnini(ueurs, et les marchands portugais furent en quelque sorli' forcés de le racheter. Quinze jours seulement furent accordés aux habitants pour acquitter la rançon à laquelle ils avaient été imposés; nmis ce ne fut que le 15 novembre, deux mois après son entrée dans la baie de Rio -Janeiro, que l'escadre française put appareiller pour reprendre le chemin de la France. Elle essuya, à la hauteur des Açores, une affreuse lenipêle qui la dispersa en partie. Deux de ses vaisseaux, le Magnanime, capitaine de Courserac, el le Pid^fe, capitaine de la Moinerie-Miniac, disparurent sans que depuis on en ait jamais eu aucunes nouvelles. « Ces deux vaisseaux, dit Duguay-Trouin, avaient pros de

,1 ilem de Uuyuui-Tromn.

dniize cent-; liommes d'équipase, el quantité d'ofliciers et de gardes de la iiiaiine, gens de mérile et de naissance, bieii dignes d'être regrettés ; entre autres, le clievalier de Conrserac, mon fidèle compagnon d'armes, qui, dans plusieurs de mes expéditions, m'avait secondé avec une valeur peu commune, el qui rapnorlait en France la gloire distinguée de nous avoir frayé l'entrée du port de Rio-Janeiro... Ma confiance en lui était si grande, que j'avais fait charger sur le Magnanime plus de six cent mille livres en or et en argent. Ce vaisseau était, outre cela, rempli d'une grande quantité de marchandises. » Un troisième navire, V Aigle, ayant atteint Cayenne avec une prise qu'il escortait, y périt à l'ancre. L'équipage repassa en France sur le vaisseau hollandais.

Malgré ces pertes considérables, les produits de cette expédition, prélèvement fait de la dépense de l'armement, rapporta quatre-vingt-douze pour cent de profit à ceux qui s'y étaient intéressés; mais on avait causé pour jdus de

Laissez-moi joiiii' du boiilionr de contempler en face un héros.

vingt-cinq millions de dommages à la colonie portugaise, et réduit à la misère des milliers de familles innocentes ! Pour admirer en toute sûreté de conscience la gloire des grands capitaines de terre ou de mer, il faudrait pouvoir ignorer ce qu'elle coûte de malheurs et de larmes aux peuples qui en font les frais.

« L'expédition de Rio-Janeiro, dit un historien, plaça si haut Duguay-Trouin dans le monde naval, que, bien qu'il ne fut encore que capitaine de vaisseau, on le regarda comme le plus grand homme de mer de la fin du régne de Louis XIV. On raconte qu'à son retour en France, après Cl tli' expédition qui devait clore, avant le temps, sa carrière active de marin, Duguay-Trouin fut à tel |ii)int l'objet de l'attention publique, que le peuple s'attroupait autour de lui pour le contempler, el iju'il n'était |ias jusqu'aux )ilus grandes dames ipii ne se lissent un mérile de l'avoir vu, d'avoir recueilli quel(|U('s mots de ses lèvres (1). » — « Monsieur, lui dit un jour une dame de distinction, qui avait fendu la foule pour le regarder de bien près, ne soyez pas surpris de mon action, et taisseimoi jouir du bonheur de contempler en face un héros en rie. ))

(1) Léon Gui'iin, Ilisl.viaril de France.

Ce brave capitaine reçut la cornette en 1715 : ce lut un des derniers actes du grand roi qu'il avait si bien servi. Sons Louis XV, on ne put que l'avancer dans la carrière des honneurs, sans lui fournir aucune occasion d'ajouter à sa gloire; on le nomma, en 1728. commandeur de l'ordre de Saint-Louis et lieutenant général des armées navales.

Duguay-Trouin mourut à Paris, le 27 septembre 1736, dans sa soixante-troisième année.

« M. Duguay-Trouin. dit le continuateur de ses Mémoires, avait une de ces physionomies qui annoncent ce que sont les hommes, et la sienne n'avait rien que de grand à annoncer... 11 était d'une taille avantageuse et bien proportionnée, et il avait pour tous les exercices du corps un goût et une adresse qui le servirent dans plus d'une occasion. Son tempérament le portait à la tristesse, ou du moins à une espèce de mélancolie qui ne lui permettait pas de se livrer à toutes les conversations. Souvent, après lui avoir parlé longtemps, on s'apercevait qu'il n'avait ni écouté ni entendu. Son esprit était cependant vif et juste; personne ne sentait mieux que lui tout ce qui était nécessaire pour faire réussir une entreprise, ou ce qui pouvait la faire manquer : aucune des circonstances ne lui échappait. Lorsqu'il projetait, il semblait qu'il ne comptât pour rien sa valeur, et qu'il ne dût réussir qu'à force de prudence ; lorsqu'il exécutait, il paraissait pousser la confiance jusqu'à la témérité.

« Il croyait à la )u'édeslination et aux pressentiments; s'il est vrai que ces opinions peuvent contribuer à la sécurité dans les périls, il est vrai aussi qu'il n'y a que les âmes trés-courageuses chez qui elles puissent s'établir assez pour les faire agir conséquemment.

« Jamais homme n'a porté les sentiments d'honneur à un plus haut point, et jamais homme n'a été d'un commerce plus suret )dus doux. Plein de simplicité et de modestie, il ne permettait pas cependant que d'autres prissent sur lui un air de supériorité qu'ils n'auraient pas méritée. 11 était prêt alors à regarder sa gloire comme une partie du bien de l'Etat et à la soutenir de la manière la plus vive. C'est par ces ((ualités qu'il s'est toujours fait aimer et considérer dans le corps de la marine.

u On lui a reproché un peu de dureté dans la discipline militaire ; mais sa sévérité avait )iour corollaire un grand esprit de justice et de bienveillance pour le matelot et pour le soldat, qualité qui le faisait autant aimer el respecter que la sévérité le faisait craindre.

« U était d'un tel désintéressement, qu'après tant de vaisseaux pris, et une ville du lirésil réduite sous sa puissance, il n'a laissé qu'un bien médiocre, quoique sa dépense ait toujours été bien réglée.

« 11 n'a jamais aimé ni le vin ni la table; il n'en était pas de même des femmes, et, ne pouvant résister à ce penchant, qui a élé la faiblesse de tant de héros, il ne s'était attaché qu'à éviter les passions fortes et longues. » ~ Ajoutons que les amours trop faciles n'ont pas été moins fatales à la santé du héros breton que les fatigues de la nier.

IHJftUESWE (Abbaham, marquis), lieutenant général des armées navales, né à Dieppe (Seine-Inférieure) en 1610, mort en 1688.

« Les Français n'estiment pas assez leur Duquesne : la présence de ce brave marin à bord d'une llolte vaut plus (|ue dix vaisseaux. On lui donne pour supérieurs les d'Estrécs, les Vivonne, hommes de cour, qui ne le valent pas de beaucoup: mais vienne une occasion sérieuse, et l'on sera forcé de lui donner sa véritable place, qui est la première. » Ainsi parlait le grand lUiyter de celui qui devait le vaincre un jour dans les mers de la Sicile, et ((ii'on appellerait aussi le grand Duquesne. Jugement prophétique ! brevet d'immorlalilé délivré par un héros à son rival ! Sur la parole de Ruvter, on peut hardiment inscrire le nom du vainqueur de iïlromboli et du mont Gibel au premier rang de ceux qui ont illustre la marine française à l'apngée du règne de Louis XIV. et sous l'administration féconde et glorieuse des deux Colbert. Abraham Duquesne naquit à Dieppe, en KilO, d'une f,v

mille noble, quoiqu'on ait dit le contraire (11, et ymWstante, ce i|ui était un plus grand obstacle à l'avancenieiit que la roture, sous les régnes du prince qui fit le siège de la Rochelle et de celui qui révoqua l'édit de Nantes. Son père, du nicnie nom que lui, armait en course poui; son propre compte, comme tous les marins dieppois; c'était, en outre, un capitaine de la marine royale fort istiniépour sa bravoure. Ce fut sous lui que le jeune Abraham, son aine, fit son apprentissage maritime. Dès l'âge de douze ans, le futur amiral commença à naviguer; à dix-sept, il était déjà capable de commander, et trouvait l'occasion de révéler tout ce qu'il serait un jour.

C'était en I6'27 : à la faveur des hostilités ouvertes entre la couronne d'Espagne et les Provinces-Unies, nos mer.s étaient infestées de corsaires hollandais et espagnols, qui tenaient nos petites escadres marchandes bloquées dans

porls. Emu des plaintes qui lui avaient été adressées les états de Normandie, Louis XIII avait, par une déclaration de cette année, permis aux bâtiments de ses ports de l'Océan et de la Manche de courir sus aux ennemis lie la France, ce qui ne s'appliquait alors qu'aux .anglais et aux écumeurs de mer, ce qui s'appliquait ;i tout ie monde. Dieppe s'était hâté d'user de la permission, et Duquesne le père n'avait pas été des derniers ;i se mettre en course sur le Petit-Saint-André, fin et hardi voilier armé de douze canons, qui lui appartenait. Son fils lui servait de second.

Durant sa croisière, le cajiitaine Duquesne, tombé malade, avait été obligé de s'aliter et de remettre le commandement à son jeune lieutenant. Trois grosses voiles se montrent à l'horizon : on reconnaît bientôt trois des corsaires hollandais dont les Die|ipois avaient le pins à t,e plaindre. .Mais le moment est-il opportun pour prendre une revanche'.' Est-il prudent d'engager une aussi forte partie? Questions qu'un vieux capitaine se serait faites, mais qui ne viennent pas même à la pensée d'un officier de di.v-sept ans. Le jeune Duquesne, sur de la bravoure de son équipage, s'avance résolument à la rencontre de celui des trois corsaires qui se trouve le plus .i sa portée, et, sans s'inquiéter ni du pavillon qu'il porte, ni des deux bàlimenls (|ni le suivent de près, il l'attaque à la manière dieppoisc. dit un écrivain norm.Tnd; attaque subite qui étonne, qui ne donne pas le temps de la résistance ('2) ; il l'enlève. Les deux autres corsaires avaient prudemment pris le large. Lu capture était riche; le jeune vainqueur la conduit triomphalement à Dieppe, et la remorque jusque dans le port aux vives acclamations de ses compatriotes, ravis de se voir si fièrement et si promptement vengés par le digne fils du brave commandant du Petit-Saint- André.

Tel fut le premier exploit maritime de celui qui devait si glorieusement aider Louis Xl\' à conquérir pour un moment l'empire de la mer.

La chicane essaya de lui ravir le prix de la victoire qu'il devait à son courage. Le bâtiment qu'il avait capturé s'était abrité sous le pavillon hollandais, et comme la France était alors en paix avec les Provinces-Unies, le capitaine contesta la légitimité de la prise. L'affaire fut déférée à raniirnulé de Dieppe en première instance, et jiortée en appel devant le parlement de Normandie. Duquesne prouva, pièces en main, que le capitaine hollandais était un véritable pirate, muni de lettres de marque d'une puissance ennemie, l'Angleterre, et entretenant des accointances avec les barbaresques de Tunis et d'Alger. Il gagna donc son procès devant les deux juridictions. « Cependant, croyez-moi, lui dit le président de l'échiquier de Normandie après l'avoir félicité sur son courage, regordcz plus attentivement aux pavillons ; car, une autre fois, vous pourriez ne pas si bien rencontrer. »

Pendant l'audience, deux pièces avaient été remises an

(\) Dans le contrat de mariage de l'un de ses lils, passé en 1646, Abraham Duquesne père est qualifié ainsi qu'il suit ; Quatid civait, escoier et capitaine entretenu pour le service du roi en ses armées navales.

On voit, par le mcme acte, que la mère de Duquesne était honorable dame Marthe de Vaux.

(2) P.-J. Féret, Esquisse de la oie de Duquesne. Dieppe, 1814.

jeune lieutenant du Petit-Saint-Andrc. toutes deux vonaLit du cardinal de Uichelieu, alors surintendant général de la navigation et du commerce : la ]iremière était une concession à titre de gratification de toutes les marchandises du navire hollandais; la seconde, un brevet de capitaine dans la marine du roi (I).

En vertu de ce brevet, Duquesne alla immédiatement prendre rang dans la Uotle i|ui faisait le siège de la Rochelle (llj'27), et s'y distingua.

Dix ans plus tard (ItiôTl. muis le voyons, sur un vaisseau de l'Etat confié à son commandement, prendre une part glorieuse à l'expédition, qui, sous les ordres du prélatamiral d'Escoubleau de Sourdis, reprit aux Espagnols les îles de Lérins, dont ils s'étaient traîtreusement emparés. Pendant qu'il concourait au siège de l'ile Sainte-Marguerite, Duquesne reçut la triste nouvelle de la mort de son

/ Il 'jnn/ : m>ii-i |iiio i ii Tiiur, >ur,/ lui.H| i ,•,!-) .M'' 1-. !• (■.!(■' ,;:iMfiOf! -il 'ilri'>vo-i

père, tué à bord de son vaisseau par les Espagnols, comine il escortait un convoi de Suéde en France. Le jeune capir taine jura des ce jour une haine implacable a,«x Espagnols, et se promit de ne laisser échapper aucune occasion de vengev sqr eux la mort du digue officier dont il portait lé nom, et dont l'expérienc.. avait guidé ses preiniers pas dans la carrière mariliuiL'. Durant ccltecampague même et dans celles qui suivirent, jusqu'à la mort de Louis XUI. il tint brayejnent sou seriucul; au milieu des fréquents conllits ou les escadres de France se tiouvèrent en l'ac^ de celles de l'Espagne, les Espagnols m; manquaient pas de recoBiiaitrc le va,isseau qu'il cp'mmai^dait ;) la vigueur de .son attaque, a l'action meurtrière dç.spn feu, à l'acharnement de sa poursuite. , , ,

L'espèce d'armistice qui s'établit entre les deux puisr sancos sur la fin du règne de Louis Xlll et pendant les premières années de la minorité de Louis XIV, dètermiua Duquesne à passer au service de Suède, où son père avait lui-même servi avec distinction et laissé d'iionorables souvenirs. La célèbre Christine, fille de Gustave-Adolphe, régnait alors à Stockholm; elle était en guerre avec son voisin de la Baltique, C.liristieru IV, roi de Danemark. Sa marine luttait pènililement contre celle des Danois. Dujquesue, 4'aJ)ord major général de son armée de mer, ^ bientôt nprés vice-amiràl, contribua puLssiimment ^ rele-

(1) Kloquet, Anecdotes normandes. Rouen, 1858iJ^

i.i ,lj

LES MARINS ILLISTRKS.

ver la Unlle siii'doise de son infériorité. Il commandait en 1544 nne division de l'armée navale qni força les Danois à lever le siège de Gotlu mbourg, et ([ui fit éprouver à leur llotle une déroute complète. Duquesne se signala, dans cette mémorable affaire, en prenant à l'abordage le vaisscau-ainiral, à la suite d'une luHe sanglante où l'amiral danois fut tué. Bien en prit au roi Christiern. qui commandait lui-même sa llolte, d'avoir quitté la veille ce bâtiment pour se faire soigner d'une blessure qu'il avait reçue dans un combat précédent.

Duquesne rentra en France en 1647, et commanda l'une des escadres qui devaient aider, selon toute apparence, le duc de Guise à conquérir le royaume de Naples, à la faveur des révoltes suscitées par le mauvais gouvernement des Espagnols. Mais cette entreprise n'eut pas de suile, ( t la flotte française revint en France après une apparition devant Naples et quelques coups de canon tirés à la flotteespagnole. Ce fut une promenade militaire bien plus qu'une cxpèdilion.

La Fronde avait rempli la France de troubles. En l(i50, les Bordelais, épousant la querelle du grand Condé, s'étaient associés à sa révolte, et les Espagnols avaient armé quelques vaisseaux pour les soutenu'. La marine royale était tombée dans un tel désarroi, que le gouvernement se trouvait dans l'impossibilité de leur opposer la moindre escadre. Duquesne eut assez de patriotisme et de crédit pour eu armer une à ses frais, qu'il conduisit à la rencontre des Espagnols. Les deux escadres arrivèrent en incnie temps dans la rivière de Bordeaux. Les Espagnols voulurent en bsr''er l'entrée à Duquesne, mais il la franchit malgré eos, et son ap|iarition imprévue sous les murs de la ville réroUèi; ne eùiitrilnia pas médiocrement à ramener les Çovdelnis à de meilleurs sentiments, et à les faire rentrer' dans le devoir. — Chemin faisant, il avait rencontré lin^ ilotte ungljise. Suivant une orgueilleuse prélcnilion nliiclièe alors par cette nation, le commandant lui fit dire <{■.■ l^ais^er son païJUon. « Le pavillon français ne sera jiiniai^ deshoMoré (aut que je l'aurai à ma garde, ré|iiiiidil Huquaaue : le canon en décidera, et la fierté britaniiique pourra bien céder (iuj«Hrd.'hui à la valeur française. « Ct> qu'il espérait a»HMva ; les Anglais, bien que frcs->n|wiDiirs en nnmhii', furent mis en fuite après un conihnt ij>çurtrier. Ihiquesde. l'ut blcMi' et dhligé de relâcher au ppit de Inest pua^rréparei» jDS avaries; mais il avJiSt jjmijlenu l'honneur du;jiayillon ejs^^é une bonne leçoiv.yff orgueil de nos vdisifis d'oulr^Hsnche : il se trouvait doublement payé.

Toutefois, son dèsiilféressemétil et sa valeur ne restèrent point sans autre rècom)iense : Anne d'Autriche, reinerégente. Ip nomniii c\)c( d'escadre ; et, ne pouyant le remlibill-ser 'inVtiiédialem»;|'i't des dèpijnses qft'îl' rtyait faites {tour ranuerneiil d^^'Ou efcadrc, elle lui dnuna, par forme dp di^donintag' lUMif. lile et le chMcan d'Indre en Bretagne, qui ét'iieiH de ^(!ln douioiiie.

La itullitè des npéralions inarititn.es iiendant les arifiées <(ui suivirent, et le repos que proCMi'îi lapalx des l'yrènées, forment un grand \idi* ilans la cArrivre militaire de- Dii' quesne. Penîlaiil i'ingt ans, il se vit obligé de ennsacrçr son aclivilé tt «.on ifeiile aux spéculaliftns de l'armateur et aux IravhU.'t de l'industrie privée. Si cette période d'occupations pflCifiqufs fut stérile pour Si! gloire, elle ne If l'uf point pour s(in ,lvtiiicej|nertl dans la scîeiiCe iiautiqtiè; 1*cx[iérieitcé èl les ei)hiiaKsances spéciales qu'il 8C(tuit alors le pré|iiirereiit ;idiuiralilement à seconder l'illustre t3é!b( rt dans rficcornplissemenl d^s réforme* ipi'il avait tiftiçiies pour ri'lever la marine frilnçaise et rêlevel"à Hn i^etjfê de grandeur et de pmspérité ((u'elle n'avait jamrtis ■forihues,

', Lii [raix des l^yrénfe ayant clé ronipue efi l(Ki7, Ollquesne fut rappelé!! l'activité avec le titre de lieutenSfit "général dos aliftée^ navales; u et c'était pfirtieuliércliièht (sur lui, dit ini historien, qui> Louis \\V H (îolliert se reposaient dt; la dlrerliiui de tontes les grandes aeiious nav«les. On rcfohiiVifiiidMit.i chacun, en toute occasion, de S'en ^<è^<!^'y• ti ses ii'on'Wls (IV. '>'Cv)^w4dM»ri'Hiytofre ne ïaital^

(Ij Léon Uuitutli i/aiàitHiij-*{taUiii<.ir*uokVMk ,lt>uiJur'i (I,

cune mention do lui à cette époque: il est vrai que la guerre était toute continentale, et ne prit un caractère maritime qu'en 1072, alors que les Hollandais y intervinrent, et qu'on vit ces alliances contre nature de la France et de l'Angleterre d'un côté, de l'Espagne et de la Hollande de l'autre.

(1672) La Hotte française, que commandait le duc Jean d'Estrées, s'était réunie à celle d'Angleterre, sous les ordres du duc d'York, qui fut depuis le malheureux roi Jacques II. L'armée navale hollandaise, conduite par l'illustre Ruyter, vint à leur rencontre dans la baie de Solebai, sur les côtes d'Angleterre. Le combat s'engagea le 7 juin, sur les cinq heures du matin, et dura jusqu'.i huit heures du'soir. Duquesne, qui commandait la seconde division de l'escadre française, eut affaire ;i Everlzen, viceamiral de Zélande, le battit et lui lit éprouver une perte considérable. .lamais,au témoignage de Ruyter lui-même, bataille n'avait été plus sanglante, ni moins décisive; les deux partis, en se retirant pour réparer respectivement leurs pertes et leurs avaries, s'attribuèrent également la victoire.

L'année suivante (lf>73), les escadres combinées de France et d'Anglelerre se remirent en campagne sous les mêmes chefs. Elles allèrent chercher dans ses propres eaux la llolte hollandaise, et Irois grandes affaires s'engagèrenl consécutivement, les 7, 14 et 21 juin, sous les côtes de la Hollande. D'Estrées et Duquesne y maintinrent, comme l'année précédente, l'honneur et la répulalion de nus armes; mais il y avait plutôt jalousie qu'émulation entre les deux flottes combinées; et le peu d'ensemble et d'accord qui régna dans leurs opérations ne |iermit pas d'olilenir des résultats proportionnés aux forces mises en jeu, et à l'habileté des chefs qui les dirigeaient : le but de l'expédition fut manqué; on ue put opérer la descente projetée sur le territoire des Provinces- Unies. On ne fit qu'ajouter à la gloire du grand Ruyter, que le maréchal d'Esirées eut la magnanimité de proclamer lui-même, en écrivant à Colberl ces dignes et nobles paroles, qui lui feront toujours autant d'honneur qu'une victoire : « Je voudrais avoir payé de ma vie la gloire que Ruyter vient d'acquérir. »

« D'Estrées méritait, dit Voltaire, qne Ruyler parlât ainsi de lui. » Mais l'illustre amiral hollandais, qui, dans ces deux dernières campagnes, avait pu comparer aux ceuvies et d'Estrées et Ducinesne, n'avait pu que s'étonner de voir le rôle subalterne dévolu à celui qui aurait dii avoir le premier. Son instinct de héros lui avait révélé dans Duquesne le seul rival digne de lui. Là où Duquesne commandait, il avait reconnu l'allure magistrale et sûre du véritable général de mer, et il sentait inlérieuremeut que l'issue de cette lutte navale eût pu être funeste à la Hollande, malgré tous ses efforts, si la direction des opérations des alliés eût été livrée plutôt aux calculs du génie qu'aux inspirations de la valeur, plutôt à un Duquesne qu'à un duc d'Estrées. Celui-ci, marin de fraîche date, bien que louchant déjà à la cinquantaine, avait encore, et il avait la franchise de le reconnaître, des leçons à recevoir ; Duquesne, véritable enfant de la mer, et vieux déjà d'une expérience de cinquante années, était en mesure d'en donner et de marcher de pair avec les plus grands maîtres : il le lit bien voira quelques années de là. Ruyler, en parlant de Duquesne et de d'Esirées, comme on l'a vu au début de celte notice, était sévère, peut-être, envers le si coud, mais juste envers tous les deux : son jugement devait être celui de la postérilé.

Enfin le moment approche où l'amiral dieppois va donner à la France et a l'Europe la mesure de sa valeur réelle, et se trouver porlé, par la force des choses, à sa véritable ^lace. Eu IC'24, Messine, une des principales villes de la bicile, avait secoué le joug des Esp.ignols pour se placer sous la protection de la France. Yivonne, général des galères, y fut envoyé, au commencement de 1075, en qualité de vice-roi, avec une escadre de huit vaisseaux de guerre, que rommandait sous ses ordres le lieutenant général Duquesne. Cette escadre entra triompb.alemenl dans le port de .Messine, le 14 février, après avoir foudroyé cl mis en fuite une lli>Ue de trente-sept vaisseaux espagnols.

LKS MARI.NS II.LISTHKS.

qui avait essayé de lui fermer l'entrée du détroit. L'affaire fut aussi vive que meurtrière. Duqncsne, qui s'était mis à l'avanl-aarde avec trois vaisseaux, eut d'abord à soutenir tout l'effort du combat, et les Espagnols, dix fois plus nombreux, s'étaient acharnés sur !■' vieux marin avec nne :irJeur et une opiniâtreté désespérées. Mais ils n'avaient pu ni l'écraser, ni même le faire reculer d une demi-encablure, et leur fougue s'était inutilement épuisée contre son imperturbable sang-froid. « Impassible comme le génie de la guerre, dit un historien, il détachait de superbes bordées contre tous les vaisseaux qui se llattaient de l'approcher . et le.s rejetait l'un après l'autre à dislance ^li. »

En vertu des régies de la hiérarchie, les honneurs de la journée furent attribués à Vivonne; elle lui valut même le bâton de maréchal de Franc : mais il eut été difOcile de persuader aux hommes du métier, et surtout à ceux qui faisaient partie de l'escadre victorieuse, que la victoire n'était pas, avant tout, l'œuvre du génie et de l'expérience de Duquesne. On savait très-bien à quoi s'en tenir sur ce point à Versailles; aussi, lorsqu'on apprit que les Espagnols avaient appelé les Hollandais à leur aide, et que le grand Ruyter conduisait la flotte des Provinces-Unies dans la mer de Sicile, on comprit très-bien que ce n'était pas Vivonne, mais Duquesne qu'il fallait opposer à un si rude jouteur.

Duquesne se trouvait alors à Toulon, où le vice-roi l'avait envoyé avec une partie de la flotte de la Méditerranée, pour eu ramener des vivres, des munitions et des renforts. On le consulta ; il proposa un plan de campagne qui fut adopté, et dont on lui confia l'exécution. Il arma une llolte de vingt vaisseaux de guerre et de six brûlots, qui sortit de Toulon le 17 décembre 1675, pour se portera la rencontre de la Hotte qui portait le pavillon de Ruyter. C'était une grande épreuve qui commentait pour le marin dieppois! o On l'allait voir, dit .M. Léon Guérin, utiliser pour ses propres desseins son expérience consommée, la merveilleuse sin-elé de son coup d'iïil, l'énergique et puissante domination de son sang-froid entre le ciel et les flots, dans la tempête des batailles; on l'allait voir à travers la fumée, les boulets, la mitraille, se développer dans toute l'éteudue de son génie. »

Ruyter s'était réjoui d'apprindre qu'il aurait bientôt à se mesurer avec un adversaire digne de lui. Un capitaine anglais, l'ayant rencontré avec sa flotte à la hauteur de Meiazzo, ville de Sicile, qui n'est qu'à huit lieues de Messine, lui demanda pourquoi il louvoyait ainsi dans ces parages; le célèbre amiral des Provinces-Uuies répondit : « J'attends le brave Duquesne. » L'attente ne fut pas longue, et, le 7 janvier 167(5, les deux flottes se trouvèrent en présence, non loin des iles de Lipari.

Nous avons fait connaître la force de la flotte française: celle de Ruyler se composait de vingt - quati'c vais.seaux de guerre^ quatre brûlots, deux Uùtes et neuf galères d'Espagne. La première journée et la nuit qui lui succéda se passèrent en évolutions préparatoires, chacun des deux amiraux cherchant à s'emparer du vent. Vers le matin, il se déclara décidément pour les Français, et. dos la pointe du jour, Duquesne força de voiles vers les ennemis, qui se tenaient à deux lieues de lui, sous le vent de File de Stromboli. la plus septentrionale des iles de Lipari.

L'amiral français avait divisé sa flotte en trois escadres : celles d'avant-garde et d'arriere-garde étaient composéc^ chacune de six vaisseaux; la preuiière avait pour conimandant le marquis de Reuilly-d'llumières, officier aussi brave qu'expérimenté; Cabaret, l'ainé. commandait la seconde, monté sur \c Sans-Pareil. Duquesne s'était réservé le corps de bataille formé de huit vaisseaux : il avait arboré son pavillon sur le Samt-Esprit, l'un des plus magniliques vaisseaux de la marine royale. Il avait pour matelots {'2) le Pompeux et le Sceptre, commandés, l'un par

(1) Léon Guérin, Hist. maritimi de France.

(2) Les deux vaisseaux entre lesquels le vaisseau pavillon, ou hefde division, doit combattre dans l'ordre de bjlaille.

le Provençal de \ albelle. l'autre, par le Normand de l'our- »iHe: le premier, chef d'escadre, le second, à la veille de l'èlre, — deux officiers d'élite parmi cette élite d'officiers, tels que les Relingue, les Villetle, les CoëtlogOQ, un La Galissonnière, un Langeron ; tous appelés à occuper un j'iur le sommet de la hiérarchie navale, et qui tous avaient sollicité à l'envie l'honneur de seconder Duquesne dans sa lutte contre Ruyter.

L'amiral hollandais avait aussi divisé sa Hotte en trois escadres : Verschoor à la tête, dellaan à la queue, étaient ses vice-amiraux; car, comme Duquesne, il avait gardé pour lui le corps de bataille. A l'ombre du volcan toujours embrasé de Stromboli, il avait disposé sa ligne de combat. Il était prêt à répondre au premier appel de son adversaire, qu'il voyait s'avancer magistralement sous l'impulsion d'une brise favorable. « .\ l'ordre merveilleux dans lequel les Français arrivaient sur lui, il reconnut bien Duquesne, et ne put se défendre dadinirer. » Celte reii.arque est de M Léon Guérin, aui|uel nous nous perm tirons encore, dans lintérétde nos lecteurs, d'emprunter une saisissante description des préliminaires du combat mémorable qui allait s'engager.

« Des deux côtés les vaisseaux élaient en ligne, distants les uns des autres d'une encablure ou deux cents mètres, jiour ne point courir le risque de s'aborder iuvolnnlairemeut. Presque toutes les voiles étaient ferlées ou repliées autour de leurs vergues: il n'y avait que les huniers, ces voiles trapézieunes qui posent si fièrement au-dessus des bas mais, qui se gonflassent encore au souffle de la brise. Le branle-has s'était fait en un clin dœil ; tous les hamacs ou branles avaient été dépendus et jetés avec les malelas et autres objets dans les filets de bastingage tendus audessus des bords des vaisseaux, pour amortir l'effet des canons ennemis ; les cloisons des chambres, démontées, n'avaient pas même été mises à l'abri du branle-bas, afin de parer les batteries de long en long. Des tonneaux debout et défoncés, les uns pleins de boulets pour l'usagides canonniers, les autres d'eau, étaient rangés d'espace en espace, sur le milieu des ponts, avec des cuirs trem- |iés, destinés aussi à arrêter les incendies. De la cendre et du sable élaient répandus partout pour eni|iêcher les pieds de glisser dans le sang, qui tout à l'heure allait couler.

« Uiioique l'abordage fut devenu exi reniement rare dans les batailles générales, depuis que l'art de-se disposer en ligne laissait presque tout à faire à la manœuvre et à l'artillerie, on n'en avait pas moins placé avec ordre, entre les sabords (II, pour le cas échéant, toutes les armes dont on se servait alors sur les vaisseaux une fois qu'ils s'étaient accrochés : d'abord, pour défendre l'abordage, les piques, les demi-piques, les esponlons, assez semblables à ces dernières, les longues hallebardes et pertuisanes à la lame armée d'un croissant; puis, pour passer à l'abordage, bs pistolets, les sabres et les haches d'armes nu fer tranchant, à crochet et à pointe.

•I Chacun était a son poste sur son bord : les capitaines à l'élage le plus élevé de la poupe, pour donner leurs ordres et surveiller; les lieutenants et les enseignes dans les lialleries, pour faire servir le canon: les maiires sur les diinettfs, ces sortes de belvédères de l'arrière des vaisseaux, afin d'entendre les ordres de manœuvres des capitaines et de les faire exécuter. Des soldats et des matelots étaient distribués à chaque pièce de canon, au nombre de sepl. neuf ou onze, selon le calibre: d'autres se tenaient sur le pont d'en haut, armés de fusils et plus encore de mousquets, arme si i.n usage autrefois, qui se tirait au moyen d'une mèche; quelques-uns étaient postés jusque sur les hunes, ces plates-formes situées au faite des mais des vaisseaux, et qui. outre leur utilité première pour l'ensemble de la mature et de la voilure, et de ceux qui v sont spécialement affectés, présentent, au moment du combat, des sortes de citadelles aériennes d'où la mort peut choisir ses victimes...

0 11 y eut un moment muet, mais solennel. Pas im coup de canon encore n'avait été tiré, et pourtant on se trouvait

(1) Sabord, embrasure pratiquée dans le côté du vaisseau pour y placer le canon en batterie.

à portée; toutes les poitrines, même celles des plus braves, étaient soulevées; nn frissonnement indélinissable les parcourait intérieurement; une extrême anxiété régnait sur chaque vaisseau. Le duel entre Duquesne et Ruyter, dont les préliminaires avaient été si majestueux, allait commencer éclatant et terrible. »

L'impatience d'un vaisseau de l'avaut-garde. qui devança le signal de l'amiral, et une inandnivre mal accomplie, après le signal donné par Preuilly, commandant de cette escadre, faillirent compromettre dés le début la Hotte française; mais Dufjuesne eut bientôt paré à ce double accident. Voici sa division en travers de celle de Ruyter. Langeron,*de Béthune. Valbelle, ont fièrement pri'hidé ;i la lutte sous les yeux de leur amiral. Valbelle surtout, qui se trouvait sous te feu de l'amiral hollandais, justifiait, par

sa mâle contenance, l'honneur que lui avait fait Ruyter de se mesurer corps à corps avec lui. Il allait succomber cependant, lorsque Duquesne hii-mênie s'avança pour le dégager des étreintes de son terrible ennemi. ^

« On vit alors Duquesne et Ruyter se rencontrer vaisseau à vaisseau. Les deux Jupiters sont aux prises, et les foudres qu'ils se lancent l'un à l'autre avec une rapidité effrayante, qui n'exclut pas l'ordre le plus parfait, dominent et font taire les éléments (I). » Les coups de Ruyter sont terribles, mais ceux de Duquesne sont plus terribles encore, et c'est Ruyter qui cède; il se retire doucement, avec orilre, dissimulant autant qu'il peut les ravages qui le forcent à se dérober à la lutte, et faisant bonne contenance jusqu'à la fin. Tous les vaisseaux de son corps de bataille se laissent dériver à la suite de leur amiral

On vit alors Huiiui.'

conlier vaiïseau a vnissc.in

Duquesne, après avoir fait reculer Ruyter, ordonne à Preuilly de donner avec toute son escadre sur celle du contre-amiral Vcrscboor. Preuilly avait à réparer sa faute du début : il le fit en brave et énergique capitaine qu'il était, et son attaque fut ^i terrible, que tous les vaisseaux de l'escadre ennemie furent, pour ainsi dire, en un clin d'œil, désemparés de la manière la plus pitoyable; ces vaisseaux n'étaient plus qu'autant de charniers couverts d'hommes horriblement mutilés, de membres sanglants et dispersés. On retrouva sous un monceau de cadavres celui du malheureux contre-amiral Verschoor.

La nuit mit fin au combat, et sauva sans doute l'arriéregardc ennemie, qui fnl à jieine engagée, d'une défaite semblable à celle de la première escadre.

Cette victoire n'était pas décisive, mais elle venait d'élever au plus haut rang la marine française, en prouvant que, si elle ne le cédait à aucune autre par la bravoure de ses officiers, elle jjossédait eu outre un général capable de se mesurer avec celui qui avait tenu jusqu'à présent le sceptre de la tactique navale sur les mers européennes.

Louis XIV s'enqiressa d'éirire de sa m.iin au lieutenant

général Duquesne pour le tomplimenler sur sa victoire.

Duquesne, pour ne pas compromettre le succès définitif d'une entreprise si bien commencée, différa sagement la reprise delà lutte. Aussi bien, sa flotte avait besoin de réparations et SCS équipages de quelque repos; il fit le tour de la Sicile, et enli'a dans le détroit de Messine par le sud, au lieu d'y entrer par le nord.

Les deux flottes se radoubèrent à loisir ; elles reçurent l'une et l'autre quelques renforts, et se trouvèrent ainsi en mesure de rentrer en lice, mais pour engager cette fois une partie décisive. Duquesne sortit, le '20 avril 1(171), du uort de Messine, à la tète de trente vaisseaux et de huit urûlols. Il longea la côte orientale de Sicile, sûr de rencontrer de ce côté la flotte hollandaise, qu'il savait à l'ancre dans le port de Syracuse. Il la rencontra en effet, le 'i'I avril, à la hauteur du mont Etna ou mont l!ibel,(|ui projelle incessamment sa blanchâtre vape\M' de soufre sur le ciel bleu de la Sicile. La flotte hollandaise se composait de vingt-neuf vaisseaux de guerre, neuf galères et quelques brûlots. Ruyter, celte fois, s'était placé à l'avanl-

LKS MARINS ILLUSTRES.

carde, tandis que Dmiuesne, comme pour la journée de tjlromboli, s'tliil réservé le corps de bataille. Il avait donné son avant-irarde au brave d'Almeiras, qui devait payer de sa vie, dans celle journée, l'honneur de se mesurer le premier avec Ruyter; Gabaret avait conservé le commandement de l'arriérc-iiarde.

Un épisode de bon au2;urepour les Français forma comme le prologue du grand drame qui allait s'accomplir : à peine les deux Hottes avaient-elles pris leurs positions, qu'on vit avec un étonnement mêlé d'admiration un vaisseau français qui passait superbement entre les deux lignes pour venir prendre sa place au corps de bataille de Uuqnesne. ("élail la Sirène, que le chevalier de Rélhuue amenait du port d'.Agosla, ou les escadres d'Espagne et de Hollande n'avaient pu parvenir naguère à la briller, et qui n'entendait pas qu'il se livrât si prés de son mouillage une grande

balaiUe sans elle. Celle fiere venue du chevalier de Béihune fut saluée par des acclamations unanimes, et elle seule aurait sui'li pour faire passer dans tous les cœur? l'électrique enthousiasme du combat (I).

('e fut Ruyter qui prit l'initiative de la lutte, sur les deux heures après midi, ( n se portant avec toute sa division sur l'avant-garde de la flotte française. L'attaque fut des plus vigoureuses, et vigoureuse aussi fnt la riposte: de part et d'autre la valeur était égale. « Huyler. dit un de nos historiens maritimes, ayant voulu commander l'avant-garde, l'avait composée de ses mfilleurs vaisseaux. M. d'.\lraeiras. animé par la gloire de se mesurer avec un si grand homme, faisait des efl'orts extraordinaires; il endommagea beaucoup quatre des meilleurs vaisseaux hollandais; mais il ne jouit point de l'honneur de la victoire qu'il avait pi'éparée à l'armée du roi par cette action de vigueur, il fut

Sire, quand j'ai combattu pour Voire Majesté, je n'ai pas songé si elle était dune autre religion que la mienne. — Page 42.

eiuporté d'uu coup de canon. L'équipage de son vaisseau, déconcerté pav sa mort, ne fit plus les mêmes manœuvres; le navire arriva considérablement et se trouva entièrement hors de ligne. Ce malheur n'empêcha pas cependant le reste de la division de soutenir avec une égale fermeté l'effort de Ruyter. .M. Gralier remplit le vide qu'avait formé le vaisseau de M. d'Almeiras en s'éloignanl; il se battit contre Ruyter, et répondit au feu de cet amiral pendant prés d'une heure. M.M. de Chàteauneuf, de ForbiOil), de Belle-Fontaine, de .Saint-.\uhin, et tous les autres capitaines, firent aussi merveilles. Plusieurs vaisseaux hollandais furent forl maltraités, et, les quatre qui l'avaient déj,à élé beaucoup avant la mort de M. d'.\lmeiras ne pouvant plus soutenir le combat, Ruyter fut obligé de les faire remorquer par les galères d'Espagne, qui les conduisirent à Syracuse.

« L'amiral hollandais, se trouvant alors fort affaibli, et désespérant de pouvoir rompre l'avant-garde française, fit

(1) Il ne faut pas le confondre avec ClauJe de Forbin: il était son t'rèrc aîné.

un mouvement pour s'approcher de son corpv de bataille. L'occasion était belle pour les Français; s'ils en avaient prolité, leur victoire aurait élé complète. Il était aisé à leur avaut-garde de revirer; elle aurait par ce moyen gagné le vent, et enfermé Ruyter entre elle cl le corps de bataille... Mais, après la mort de .M. d'Almeiras, l'équipage du Lis avait oublié de désarhorer le pavillon du vice-amiral, et sa mort était restée ignorée du reste de la Uolle; ce qui avait empêché le chevalier de Valbelle. chef d'escadre, de prendre le commandement, selon sou droit. 11 n'aurait pas manqué de faite une manœuvre qui aurait rendu com- |ilet le triomphe de l'armée du roi ; mais, les capitaines ne recevant point d'ordres, chacun re.Nta à son poste, el Ruvter, échappé du danger qu'il avait couru, essuya seulemeiit le feu de la queue de l'arricre-garde (2). »

Du reste, ce coup de fortune ne le sauva pas d'un autre danger beaucoup plus grand ; car il se trouva bientôt avec son vaisseau amiral (la Concorde) en travers du Saint-

(1) Léon Guérin, Hisl. marilime de France.

(2) Hisl. de la marine française, par Bois-Mèlé.

LES MAUINS ILLUSTRES.

Esprit, ou l)iu|iipsnp avait iirboré son i^mvilloii. « Une sorte (le l'.itaiilé, (lil l'éloqnent auteur de YHistoire maritime de Fnince, !\\a\l amené Ruytersonsle canon de Diiquesne. Jani.iis ces deux !;'''T"'s hommes, même à Stromljoli, ne s'olaiciil renrontrés de si prés pour se combatlre. La lutte fut mire eux, pour ainsi dire, d'iinmme à homme; elle devait être décisive; il fallait inévitablement qu'un des alhli'li s y re^tàt. Le Saint-Esprit avait avec lui le Saint- Michel et le Scipion, moulés par de Preuilly el de Tourville, i|ui faisaient à ses côtés un feu, une fumée si effroyables, qu'on eut pu croire vraiment la majesté de Dieu se révélant dans la tempête à travers les éclairs et les tonnerres. Quelque chose d'extraordinaire venait cerlainemenl de se passer sur la Concorde; son feu chancila, elle revira de bord ;i la faveur des nuages épais que causaient de p<irt et d'autre les canonnades, et l'on eut dit qu'elle voulait aller ensevelir i|uelque mystère dans les profondeurs mêmes de la nuit qui s'approchait. On ne devait savoir que plus tard tout ce que ce mystère renfermait de deuil pour la Hollande.

« Cependant l'escadre de l'amiral de Haan et une partie de celle d'Espatçne occupaient d'assez loin l'arrière-garde française. De Uaan, qui s'était réservé à dessein, se décida, quoiqu'un peu tard, à tomber sur Cabaret, qui tint aussi ferme que son ennemi arrivait fort. On se battit par là de si près, que l'on pouvait se défier à la façon des héros d'iiomêre. On entendait les c.ipitaines de Lafayelte, de Langeron, de Beaulieu et de Lén. qui, de la galerie de leurs vaisseaux, appelaient à l'abordage les capitaines h(dlandais. Les balles, la mitraille, les boulets, les chevilles de fer, les éclats de bois volaient de toutes parts, el de toutes parts les voiles étaient criblées, déchirées comme de vieux drapeaux ; la nu r n tentissait des coups de canon qui se succédaient avec rapidité et souvent partaient tous à la fois. Le salpêtre infectait l'air dans une large étendue, et l'Klna et ses fumées avaient disparu derrière les nuages pénétres de Qammes incessantes qui abondaient, par les sabords béants de chaque vaisseau, comme par autant de cratères en éruption.

« Enfin, la nuit abaissant ses voiles, le contre-amiral hollandais perdit toule espérance de ramener du côté des alliés la victoire qu'ils n'avaient pu obtenir ni au corps de bataille ni ,-i l'avant-garde. Il se rallia au gros de son armée, pour laquelle le sort s'était montré ce jour-là si cruel, et ce fut lui qui fut chargé de la conduire, à grand'peine et traînant l'aile, se réfugier dans le port de Syracuse. Car le mystère dont s'était enveloppé, en face de Duqucsne, le vaisseau de l'auiiral général de Hollande, venait d'êlre révélé. Ruyter, le grand Ruyter, qui élail parvenu à l'i'ige de soixante-dix ans, qui avait assisté à tant de combats el commandé en chef dans quinze mémorables batailles sans jamais avoir reçu aucune atteinte dangereuse, s'i'tait vu frapper à désespérer de sa vie, dans la journée du '2-1 avril 1070. En effet, il finit sa glorieuse carrière le 29 du même mois. (jCtte mort, déplorée même des Français, laissail Uuquesne sans rival sur les mers. On ne connut jilus désormais celui qui avait triomphé du grand Ruyter (jue sous le nom du grand Duquesne. C'est ainsi que la gloire du vaincu servait encore à rehausser celle du vainqueur. »

La mission de Duquesne se trouvait remplie ; rentré à Jlessine, il remit la Hotte au maréchal de Vi\onne, et reprit uiodestement le commandement d'une escadre. Dans les derniers jours de mai, Vivouue. voulant à son tour s'illustrer |iar quelque grand exploit, alla attaquer, dans le port de Palerme où elles s'étaient réfugiées, les Uottes d'Espagne et de Hollande. Admirablement secondé dans celte entreprise par Duquesne (t Tourville, il obtint un succès complet de ravage el de destruction, qui réduisit les alliés à l'impuissance de rien entreprendre désormais pour faire rentrer la ville de Messine sous le joug espagnol. .Mais la politique détruisit bientôt l'univre de la victoire. Louis XIV rappela Vivonne et sa llotle. eu même temps qu'il ouvrait les conférences, préliminaires de la paix de Nimègue (1078), qui rendit Jlessine aux Espagnols.

Louis XIV eiil bien voulu récompenser avec éclat la

gbiire que Duquesne s'était acquise en Sicile, en lui remettant le bàlou de maréchal; mais, nous l'avons dit, Duquesne était calviniste, et les scrupules religieux du roi ne lui permellaient pas, en celte circonstance, de suivre l'impulsion de son cœur. 11 eut été heureux de pouvoir obtenir la conversion du vainqueur de Ruyter, comme il avait obtenu celle de Turenne. « .'\lonsieur Duquesne, lui dit-il un jour, je voudrais bien que vous ne m'empêchassiez pas de récompenser vos services comme ils méritent de l'être; mais vous êtes protestant, et vous connaissez mes principes là-dessus. » On assure que Duquesne eut la noble franchise de répondre au monarque : « Sire, quand j'ai combattu pour Votre Majesté, je n'ai pas songé si elle était d'une autre religion que la mienne. » Riiu ne put le décider à sacrifier sa foi à un calcul d'ambition : ne croyant pouvoir en faire un maréchal de France, Louis XIV en flt (lu moins un marquis. « A cet effet, dit Moréri, il acheta la ttrre du Bouchel, prés d'Etampes, l'érigea en marquisat, substitua à son ancien nom celui de du Quesne. el en lit don à l'illustre lieutenant général de ses armées navales. »

Devenu septuagénaire, arrivé à cet âge où la nature sem)jle faire à l'homme une loi de la retraite et du repos, Duquesne n'était pas encore parvenu au terme de ses exploits maritimes, et il devait être appelé plus d'une fois encore à faire resplendir sur la Méditerranée la gloire du pavillon français el la prépotence de Louis XIV.

Les pirates barbaresques avaient recommencé leurs courses avec une ardeur et une audace nouvelles. On avait vu les Tripolitains assez osés pour se montrer jusque sur les côtes de Provence. En 1681, Duquesne reçut Tordre de poursuivre ces forbans partout où il les rencontrerait et d'en faire bonne justice. A l'apparition de son escadre, les tripolitains se réfugièrent dans le port de Scio, croyant se mettre à couvert sous la protection des canons du Grand Seigneur. Mais Duquesne, sans s'inquiéter du parti que pourraient prendre les Turcs, les poursuivit jus(|ue dans ce refuge, et les y cribla de boulets sous les yeux du capitan-pacha, qui était entré dans 1; port avec trente-six galères musulmanes, et qui ne fut pas, non plus que la ville, sans recevoir quelques éclaboussures. Tripoli demanda grâce : Du(|uesne en dicta les conditions. Les corsaires rendirent un navire français qu'ils avaient pris, tout l'équipage, et un grand pombre d'autres esclaves français; ils payèrent en outre une rançon ou indemnité de guerre.

Mais Alger était toujours le repaire le plus redoutable de ces piraics barbaresques; Duquesne était d'avis qu'il y allait de l'intérêt et de la dignité de la France de débarrasser à tout jamais la .Méditerranée de ces forbans, en détruisant leur principale citadelle. Il proposait d'attaquer Alger simultanément par terre et par mer, d'en chasser les Turcs el de s'y établir à leur place. Ce projet parut trop hardi; mais on lui donna mission, en 1082, d'aller châtier le dey d'Alger, qui avait eu l'insolence de prendre l'initiative des hostilités. Duquesne partit de Toulon le 12 juillet. Il avait pour contre-amiraux Tourville el Léri. L'inventeur des galiotes à bombes. Petit-licnau, s'étaitjoint à lui avec cinq de ses terribles instruments de destruction, dont on allait faire le premier essai sur la ville barbaresque. Ce premier essai fut terrible. Après avoir foudroyé de son artillerie tous les vaisseaux qui se trouvaient dans la rade, Duquesne fil bonib;uder la ville pendant deux nuits, et s'en éloigna lorsqu'elle n'était plus, pour ainsi dire, qu'un monceau de ruines el de cadavres.

Mais la leçon n'avait pas encore été assez forte, car il fallut y revenir l'année suivante (juillet-août 1085) Celle fois rii'uvre de destruction fut à peu près complète; et quand Duquesne eut épuisé toutes ses bombes, il reprit le chemin de Toulon, ramenant avec lui plus de six cents esclaves chrétiens rendus à la liberté et à leur pays, el laissant à Tourville le soin de dicter les conditions de la paixau dey d'Alger, réduit pour longtenip-, on le croyait du moins, à l'impuissance matérielle de nuire au commerce du Levant. Le dey, estropié par un éclat de bombe, exécré de ses sujets, ruiné, dutenvoyerunembassadeur à Louis XIV, pour présenter d'humbles excuses et implorer un pardon qui lui fut trop facilement octroyé.

LES MAKIXS ILIASTRES.

Gènes, à qui l'on reprochait de fournir, par cupidilé. leurs armes el leurs niunilions de guerre aux b.irbiiresques, et que le cabinet de Versailles soupçonnait d'avuir Contracté une alliance secrète avec l'Espagne; Gènes avait osé encourir la colère de Louis XIV. en lui refusant formellement l'autorisation d'établir à Savone un magasin de sel pour l'approvisionnement de Casai qu'il veuiiit d'acheter du duc de Mantoue. A la nouvelle que In ré|iublique armait quatre galères et avait reçu une garnison espagnole, le roi, ne doutant pas que ces préparatifs ne fussent faits contre lui, chargea Duquesue d'armer une flotte à Toulon pour châtier tant de présomption. Le marquis de Seignelai. fils de Colbert et ministre de la marine, voulut présider lui-même aux vengeances de son maître. Il se mil à bord de l'escadre que commandait le vieil amiral. Arrivé devant Gènes, le 17 mai ll!84. il reçut le lendemain sur son bord une depulation du sénat, qui, après l'avoir complimenté, lui demanda de vouloir bien faire connaifrc quels étaient les motifs et l'objet de sa mission. Seignelai exposa avec hauteur les griefs, plus ou moins fondés, qui avaient amené les vaisseaux du grand roi dans la rivière de Gènes, et donna son ultimatum, en déclarant que, si les satisfactions exigées n'étaient pas données dans un délai de cinq heures, l'amiral Duquesne procéderait immédiatement à son œuvre de destruction. A l'expiration Je ce court délai, la réponse des Génois fut une décharge de toutes leurs batteries sur l'escadre française. Ce fut le signal du bombardement. 11 se prolongea pendant dix jours consécutifs, sauf quelques courtes intermittences. Des le deu.xieme jour, plus de trois cents maisons, plusieurs palais, entre auires celui du doge et celui de âainl-Georgcs, où était déposé le trésor de la république, avaient été incendiés ou renversés; l'arsenal et le magasin général de la marine avaient été détruits. La superhe Gènes n'était plus qu'un théâtre de ruine et de désolation. Un débarquement fut opéré, et les soldats el matelots français, péuélrant dans un des faubourgs de la ville, attaquèrent avec la hache et la torche inci ndlairc ce que la bombe avait épargné. Comme devant Alger, l'escadre française ne se retira qu'après avoir épuisé son approvisionnement de bombes et de boulets. Duquesne ramena à Toulon le ministre Seignelai, auquel il venait de donner l'un des plus terribles spectacles que le génie de la guerre puisse produire.

Une croisière avait été laissée devant Gênes, sous les ordres du chevaliir de Tourville, afin qu'aucun bâtiment ne put sortir du port el que les Génois restassent bien convaincus qu'une soumission complète pouvait seule détourner d'eux la menace d'une ruine complète. Résignés enfin à humilier leur orgueil devant la puissance du grand roi. ils prièrent le pape de leur ménager un accommodement. Louis XIV. par déférence pour le souverain pontife, voulut bien consentir à laisser subsister la ville de Gènes, mais ,i quelles dures conditions! « Le roi, dit un de nos historiens, rendit ses bonnes grâces à la république, moyennant qu'elle désarmerait ses galères; que la garnison espagnole évacuerait Gènes; — il faut aiouter, que Gènes paverait tous les frais de son bombardenieiit, — et que le doge, nonobsl.int la loi fondamentale de l'Etal, qui lui interdisait de sortir de la ville, serait envoyé, accompagné de quatre sénateurs, porter à Versailles l'assurance de sa soumission. Ils furent reçus avec une magnificence tenant de la hauteur, mais aussi avec toute sorte de politesses et d'égards. Comme on les promenait dans les jardins et les appartements, dont on leur faisait remarquer la magnificence, Seiguelai ayant demandé au doge, Impériale Lescaro, ce qu'il trouvait de plus extraordinaire à Vtrsailles : C'est de m'y toir, répondil-ili 1) »

Pour mieux caractériser la réception solennelle qui fut faite aux magistrats de Gènes, Louis XIV avait voulu que Duquesne y fut présent.

Le bombardement de Gènes clôtura la carrière active de Duquesne; non pas qu'il ne se sentit plus lui-mènie assez d'ardeur et de force pour conduire les flottes au combat et tenir avec fermeté le pavillon de notre marine :

(1) Anquelil, 8n(. df Fniiice.

loin de là, il demandait toujours au roi de ne pas le laisser oisif; mais il parait iiuc Seignelai l'avail trouvé beaucoup trop fier à son égard, el trop porté à maintenir sa dignité d'amiral surson bord en face d'un ministre qui n'avait aucun rang dans la hiérarchie navale. Le fils de Colbert portait donc rancune au vieux marin, dont les soixantequinze ans lui offraient un honorable prétexte de décliner le dévouement beaucoup moins obséquieux que sincère. Louis XIV n'était en réalité i|ue le noble interprète de l'amour-propre froissé de son ministre, lorsqu'il donnait à sou vieil amiral ce congé si bienveillant, d'ailleurs, el si flatteur pour celui qui le recevait: « .Monsieur Duquesne, un homme qui a servi aussi longtemps et aussi utilement que vous, doit se reposer. Ceux qui vont commander dans la marine suivront vos leçons et vos exemples : ce sera encore vous qui conduirez mes flottes. » — Du reste, après la révocation de l'édit de Nantes, il était impossible, sou.s peine de la plus flagrante conlradiction, que l'auteur de cel acte d'intolérance continuât d'employer, à la tète de ses escadres, un hérétique aussi obstiné que le marquis Duquesne. Tout ce qu'il put fiire pour lui prouver sa reconnaissance royale et la haute estime qu'il conservait pour lui, ce fut de lui délivrer un sauf-conduit qui lui permit de demeurer en France, malgré les rigueurs de l'édit, et d'échapper personnellement aux persécutions dont ses coreligionnaires étaient l'objet.

La verte et vigoureuse vieillesse du noble mariu supporta mal rinaclivilé forcée de la relraite; Duquesne mourut presque subitement à Paris, le '2 février 1688, dans sa soixante-dix-huitième année.

Voici en quels termes un célèbre écrivain de ce temps-ci apprécie les qualités qui firent de Duquesne non-seulement un des premiers hommes de mer de son époque, mais encore le plus utile auxiliaire, pour les affaires de la marine, du génie créateur et réformateur de Colbert : ;< On trouvait chez ce grand marin, dit M. Eugène Sue, une qualité extrêmement précieuse et rare, en cela qu'elle se rencontre peu souvent chez les hommes d'action : c'était un admirable esprit d'ordre, puissamment aidé par une telle faculléde perception, qu'il embrassait d'un coup d'œil tous les détails du matériel cl de l'administration de la marine. Constructions, approvisionnements, fonte des canons, fabrication des ancres, des cordages et des agrès, intérêts commerciaux, droit el législation maritime, Duquesne avait tout étudié, tout approfondi, tout compai'è, parce qu'il avait été à la fois constructeur, marchand, armateur el capitaine, et qu'appliquant ensuite à la marine du roi les connaissances pratiques et spéculatives qu il avait amassées dans l'extrcice de ces branches variées de la même carrière, il pouvait mieux que pas un solliciter les réformes et les améliorations que voulait l'intérêt du service (I). »

Trois hommes ont mérité d'être inscrits au premier rang dans les fastes de la marine du dix-septieme siècle:

Colbert, le grand administrateur;

Ruyter, le grand tacticien:

Duquesne, qui était à la fois l'un et l'autre.

La république des Provinces-Unies a honoré dignement la mémoire de son immortel amiral; la monarchie de Louis XIV n'a pas été aussi noblement inspirée envers les deux plus illustres instruments de sa gloire; en ce qui touclie le grand Duquesne, un écrivain du dix-huitième siècle, Rulhieres, affirme que île son temps on voyait encore sur les frontières de Suisse, à .\uboune. dans une propriété qui appartenait,! la postérité exilée de l'amiral, un sépulcre vide avec une inscription latine, dont voici le sens :

« Ce tombeau attend les restes de Duquesne. Sou nom est connu sur toutes les mers. Passant, si tu demandes pourquoi les Hollandais ont élevé un superbe monument à Ruvter vaincu, et pourquoi les Français ont refusé une sépulture honorable à son vainqueur, je ne puis que te dire ceci : Ce qui est du de crainte et de respect à un monarque dont la puissance s'étend au loin me défend toute réponse. Mocixxxvni. »

(I) UiUotre de la marine française tous Louta \IV.

Diii:|ue.siic laissait en mourant quatre fils. Il les avait élevés [lonr servir comme lui dans la marine royale; et. sous les yeu.K de leur illustre pi're, les deux aines avaient déjà fait preuve de courage et de talents aux bombardements d'Alger et de Gènes. La révocation d,? l'édit de Nantes les ravit à la France et an bonheur de continuer, au service de leur pays, les glorieuses traditions de leur famille. Le nom de Duquesne, néanmoins, se perpétua longtemps encore avec honneur sur les contrôles de la marine royale, mais ce fut par les collatéraux.

FORBIW iClai:de, comte diî), chef d'esc.idre. né a Gardanne (Bouches-du-Rhône) en 1656, mort en 1755.

Appartenant à une noble famille de Trovence. vouée depuis longtemps à la carrière maritime. Claude de Forbin commença à servir trés-jeune sur les galères royales, sous les auspices d'un de ses oncles, le capitaine Forbin-Gardanne. Doué des qualités essentielles du marin, la promptitude du coup d'œil, l'audace et l'intrépidité, tout lui promettait un avancement rapide, s'il n'avait pas été trop souvent écarté du droit chemin par les emportements d'une jeunesse orageuse et dissipée. .Aussi ne fut-ce qu'après plus de trente années de sei vices signalés par mille traits de bravoure et par plus d'un succès brillant, après avoir été distancé de beaucoup par ses contemporains, que. grâce à la déconsidération que sa conduite privée fit longtemps peser sur sa personne, il lui fut enfin donné de pouvoir arborer sur son vaisseau la cornette de chef d'escadre.

A vingt-deux ans, à la suite d'un duel où il tua son adversaire, et dont la cause n'était rien moins qu'honorable, à ce qu'il parait, il lut poursuivi criminellement et condamné à mort par le parlement d'Aix. Ce ne lut pas sans peine que sa famille, fort bien appuyée en cour, put obtenir des lettres royales de rémission. On se hâta de l'éloigner du théâtre de sa mésaventure judiciaire, en le faisant partir sur un des vaisseaux de la Hotte que l'amiral Jean d'Estrées conduisit, en iB78, à la conquête de l'ile de Taliago II servit ensuite comme enseigne sous les ordres du grand Duquesne, et prit part aux deux expéditions de cet illustre amiral contre Alger, qu'il bombarda si terriblement à quelques mois de distance, en 1682 et l'année suivante (voyez Duquesne).

La belle conduite dujeuneForbin lui valut, au retour, le grade de lieutenant, et il eut immédiatement l'honneur de commander en cette qualité la frégate qui conduisit à Lisbonne le marquis de Torci, envoyé par Louis XIV pour conqjlimenler sur .son avènement au trône don Pédre de Bragance, frère et successeur de l'imbécile Alphonse VI (16.S5). ^

Bientôt ^e présenta une occasion de donner au jeune of-

ficier une mission conforme à son esprit amoureux d'avenlures et de nouveautés. Louis XIV, au grand contentenieni de sa vanité royale, avait reçu à Versailles un ambassadeur du roi de Siam ; autant par politique que par politesse, il voulut rendre ambassade pour ambassade. Forbin fut chargé d'armer à Brest les deux vaisseaux qui devaient conduire dans l'Indo-Chine l'envoyé du grand roi et sa suite. Ctlle-ci secomposait en grande partie de missionnaires anxi|uels le monarque très-chrétien avait confié le soin de convertir à la foi le roi de Siam et ses sujets. C'était l'époque du règne intime de madame de Maintenon et du ])ére Lachaise, l'année même qui devait voir éclore la révocation de l'édit de Nantes, et Louis XIV, rassasié de conquêtes, mettait alors sa gloire à faire de la projiagande religieuse dans les régions lointaines comme à l'intérieur. Forbin et la légation française mirent à la voile le 3 mars 168.5, et six mois après, le 23 septembre, ils arrivèrent à la barre de Siam, formée par le dégorgement du fleuve Meïnam.

Forbin eut un grand succès auprès du despote siamois; car, an départ de l'ambassadeur de France, ce prince, voulant absolument que le jeune offitier rest.àt auprès de lui, lui conféra le double titre d'amiral de sa ilotte et de général de ses armées. Ce n'était peut-être qu'une double sinécure, vu la situation des choses dans l'empire de Siam; mais c'en fut deux fois plus qu'il n'en fallait pour attirer à l'officier français la jalousie du premier ministre de l'empereur. Malgré'la faveur dont il jouissait, Forbin ne tarda pas à trouver la position aussi dépourvue de sécurité que d'agrément : aussi s'empressa-l-il do saisir la première occasion qui s'offrit à lui de se rembarquer pour la France, où il rentra en 1 688. S'élant, i son retour, présenté à Versailles, Louis XIV lui demanda ce qu'il pensait du royaume de Siam. « C'est un pays, dit Forbin, qui ne produit rien, et qui ne consomme rien. — C'est dire beaucoup en peu de mots, » répliqua le roi.

La guerre était alors flagrante de toutes parts, et l'amiral démissionnaire de l'empire de Siam, redevenu lieutenant de vaisseau dans sa patrie, ne tarda pas à rencontrer plus d'une occasion de se signaler. 11 avait été envoyé, avec le célèbre Jean Bart, à l'escadre de Flandre, qui détachait incessamment du port de Dunkerque ses plus hardis officiers, soit pour se mettre i la piste des convois d'Angleterre et de Uollande, soit pour protéger nos flottilles marchandes contre les croisim-es des deux nations ennemies. Nous avons raconté dans la Notice de Jean Bart (voyez ce nom) une aventure de mer que nos deux intrépides marins eurent ensemble, dans la Manche, en 1689; nous ne reviendrons pas sur ces détails, mais nous rappellerons à cette occasion un trait qui fait le plus grand honneur au caractère du marin provençal. Echappé, comme nous l'avons dit dans l'article auquel nous prions le lecteur de se reporter, de sa prison de Plymouth, et admis auprès de Louis XIV, qui lui remit à cette occasion un brevet de capitaine et une gratification, il vit qu'on semblait oublier son compagnon de gloire et d'infortune, Jean Bart, qui n'avait pas l'honneur d'appartenir comme lui à une fimille titrée et blasonnée. En recevant la récompense qu'il avait si bien méritée, il osa rappeler au roi les services de son camarade Jean Bart. « C'est trop juste, » dit Louis XIV. Et, se tournant vers le ministre Louvois, le monarque ajouta : « Monsieur de Louvois, qu'il soit pris note de ce cpie vient de dire le chevalier de Forbin. Il a fait là une action bien généreuse, et qui n'a pas assez d'exemples dans ma cour. » Du reste, il est juste d'ajouter que. si Louvois, ministre de la guerre, était susceptible d'être pou touché du mérite personnel d'un marin roturier, il n'en était pas de même de Seignelay, fils de Colbert, et qui avait alors le département de la marine. Sa noblesse, à lui, n'était pas de si vieille date, et il connaissait trop Jean Bart pour ne pas 1 apprécier tout ce qu'il valait.

Nous ne suivrons pas le chevalier de Forbin dans toutes les actions particulières où il eut occasion de se signaler sur les escadres royales jusqu'à la paix de Riswick (1697). 11 nous suffira de dire que son nom se trouve toujours cité avec honneur, dans cette période de notre histoire mari-

lime, n côté de ceux des Jean Bart, dcsNesmond, des Cassait et des Diigiiav-Trouiii. combattant isolément ou sous le l'omniandomrnl des d'Esli'ées, des Tourville et des Cliàtcau-Regnaud. Nous citerons seulement un de ces traits uni peignent le 'caractère de l'homme. C'était en Ififl.j : lorljin avait armé en course une frégate nommée la Marseillaise, et dont l'équipage était en grande partie composé de Provençaux. Il croisait dans la Manche, à la grande terreur des armateurs et des pécheurs de Bristol ou d'.\n;slerdam. Un jour qu'il avait été assailli par une furieuse tempête, son vaisseau, jeté à la côte, faisait eau de toutes parts, et son équipage effaré avait ahandonné la manœuvre jiour se livrer à toutes sortes de génullexious et de patenôtres, pour se recommander à la madone, étoile de la mer. au grand saint Nicolas, aux bienheureux saint Jacques et saint Georges, à tous les saints propices aux matelots. Forbin n'était pas. tant s'en faut, un esprit fort; il respectait donc la naïve dévotion de ses marins, mais il ne voyait pas sans inquiétude la voie d'eau envahir son bord ■ dans des proportions toujours plus effrayantes. « C'est bien, mes enfants, cria-t-il à ses matelots, d'invoquer saint Jacques et saint Nicolas, car ce sont de bien grands saints; mais vous oubliez sainte Pompe, et c'est elle qu'il faut surtout faire agir, car c'est elle, soyez-en sûrs, qui nous sauvera. Allons, sainte Pompe! sainte Pompe! » Et, en parlant ainsi, il leur montrait la pompe du vaisseau qu'ils laissaient inactive, tandis que l'eau continuait à les envahir. Il fut compris; et, chacun se mettant bravement à la besogne, le bâtiment fut sauvé.

Eu 1702, au commencement de la guerre suscitée par la succession d Espagne, le capitaine Forbin, à la tè!o de deux frégates, fut chargé d'une croisi.-re dans la mer Adriatique. Il avait pour mission d'intercepter les secours que l'empereur d'.\llemagne essayerait d'envoyer à l'armée (jue commandait le prince Eugène de Savoie, et qu il avait opposée à celle que Louis XIV et Philippe V entretenaient dans le .Milanais. Ses instructions prescrivaient au chef de la croisière française de ménager les susceptibilités de la république de Venise, qui était en paix avec la France, et qui, malgré sa déciiéance, conservait sa vieille prétention d'être la reine de l'Adriatique. Mais Forbin crut s'apercevoir que le sénat de Venise, loin de se maintenir dans une ligne de parfaite neutralité, agissait de connivence avec l'empereur et le favorisait au détriment de la France. Des lors, se laissant aller à toute l'impétuosité de son caractère méridional, il résolut de faire sentir à la république combien il était dangereux de s'exposer aux représailles de la France. Son escadre ayant été renforcéee de deux frégates. Forbin s'estima en mesure d'agir en maitre à l'égard des Vénitiens II ne laissa plus passer aucun de leurs bâtiments sans le visiter, faisant jeter à la mer la cargaison de ceux qui lui paraissaient suspects; il en brûla même quelques-uns. Une Hotte de quatre-vingts navires, se rendant de Venise ;'i Trieste, s'était vu barrer le passage, et le terrible capitaine se disposait à la livrer aux (lainmes lorsqu il reçut de l'ambassadeur de France à Venise, dont sa fougue compromettait au plus haut point la diplomatie, l'ordre de les relâcher. Ce ne fut pas sans une vive indignation que Forbin obéit à une pareille injonction ; mais il suivit de près la Hotte vénitienne, et alla bloquer le port de Trieste pour empêcher tout convoi d'en sortir. Notre ambassadeur, ému par les représentations du sénat, qui revendiquait, avec toute apparence de raison, le droit exclusif de faire la police sur les mers de sa dépendance, ordonna à Forbin de sortir du golfe de Trieste. Il fallut encore se soumettre à la direction du diplomate; mais, ainsi que Forbin l'avait prévu, les Vénitiens n'empêchèrent nullement les secours uestinésà l'armée impériale de sortir de Trieste et d'arriver il leur destination, .\lors l'ambassadeur de France, se tenant pour jou''' par le gouvernement de Venise, donna carte blanche au chef de la croisière française, pourvu qu'il y mit certaines précautions et sauvât les apparences; car il ne voulait pas se trouver dans la nécessité de demander ses passe-ports à la république. Il signala ;i Forbin un vaisseau anglais de cinquante canons,' que les agents de l'empereur avaient fait armer secrètement dans le port de Venise, et lui ordonna d'y mettre le feu.

Forbin. heureux de voir la diplomatie abonder enfin dans ses propres idées, et désireux de gagner dans cette campagne le titre de chef d'escadre, auquel il aspirait dejuiis longtemps, et non sans les droits les pins réels, se lia la d'exécuter l'ordre de destruction qu'il venait de recevoir. Il espérait que la ville des Lagunes recevrait bien quelques étincelles de l'incendie qu'il allait allumer. Voici comment le fait est raconté dans les Mémoires publiés sous son nom.

Il met en mer ses deux chaloupes et son canot, v embarque cinquante hommes d'élite, leur donne en signe de ralliement des cocardes blanches, et part. La mer était calme; il faisait un magnifique clair de lune. A l'entrée du port, il rencontre un bateau pécheur monté par deux hommes. Il s'avance vers eux, et leur fait demander, par un Italien de sou équipage, des nouvelles du vaisseau anglais, ajoutant qu'ils apparlenaient à son bord, et que, sur-

Ses <1él)iis sanlèrcnl en r.iir avec nn hoiiiWi' fini-n-. — Piipv 4G

pris par les Français, ils avaient été indignement dépouillés par eux, et n'étaient parvenus à leur échapper qu'au péril de leur vie. « Ah ! le chien de Forbin ! s'écrient les pêcheurs vénitiens, quand eu serons-nous débarrassés'.' Il n'est plus permis de sortir des Lagunes!... » Cela dit, ils s'empressent d'indiquer aux prétendus Anglais le vaisseau qu'ils cherchaient.

Forbin se dirige vers lui, et le reconnaît bientôt au léopard doré qui bVille à sa poupe. En l'ahordant, il s'aperçoit que les sabords de la sainte- barbe sont restés ouverts. Voilà un passage trouvé pour pénétrer sans bruit dans le navire, et y semer de prime abord la confusion et la terreur. Il fait entrer par là sou maitre nocher et deux soldats, qui commencent à mettre à mort cinq à six matelots à moitié endormis. t\ l'instant même il saute, intrépide et la hache au poing, sur le tillac, en criant :« Tue! tue! x Les soldats qui l'ont suivi l'ont main basse sur les premiers (|ui se présentent à eux, la plupart sans armes et en chemise. Forbin va droit à la grand'chamlire, où sont ordinairement les armes, étend à ses pieds tous ceux qui essaveut de s'opposer à son passage, se rend maitre du château de devant, se précipite vers la chambre du conseil, où le capitaine du vaisseau, son gendre et ses deux lils s'étaient retirés, et dont ils défendaient l'entrée avec la vigueur du désespoir. Forbin fait fendre la cloison à coups de hache, jette plusieurs grenades au milieu de la chambre, et force ainsi ceux qui s'y étaient retranchés à

LES MARINS ILLUSTRIlS.

capiluler. Ceux qui étninnt aux entre-ponts se jellent a la mer par li'« sabords et se sauvent A la naç;e. Forbin était ninilre du vaisseau, mais beaucoup d'Anglais se tenaient ri'l'uiçiés dans la cale : il leur fait crier qu'ils aient à se rendre en toute hâte s'ils ne veulent pas sauter avec le vaisseau; ils remontent sur le tillnc au nombre de vingtsept. Le vainqueur les fait passer sur son canot, avec le capitaine, sou gendre et ses deux fils, et, s'élant assuré que le vais>eau avait été évacué de toute âme vivante, il y fait mettre le feu en trois endroits, et se rembaripie à la lueur de 1 incendie qui va dévorer, aux yeux des Vénitiens, un navire décoré des armes de la perfide Albion.

Bientôt la flamme eut envahi le corps même du vaisseau ; les canons, chargés à boulets, partirent d'eux-même^. et lancèrent leurs" iirojectiles jusqu'aux palais qui se mirent si complaisamment dans les canaux qui forment les rues de Venise (o belle. Enfin, le feu ayant gagné jusqu'à la soute aux poudres, ses débris sautèrent en l'air avec un horrible fracas qui réveilla les habitants de la cité mollenienlendormie, pour les livrer à toutes les angoisses de la terreur.

Devenu maître du golfe par ce coup de main, Forbin redoubla de vigilance et de rigueur dans sa croisière ; il arrêtait im|iitoyablement tout vaisseau qu'il ne trouvait pas muni de passe-porls réguliers. Il alla bombarder Trieste, où se faisaient les armements destinés à l'armée impériale. Il préparait le même sort au port de Fiume. dans le golfe u'Islrie; mais la ville se rnchela |iar une capitulation de quarante mille écus. Toutefois, Forbin ne toucha pas le prix de cette capitulation; pendant les vinglqualre heures qu'il avait imprudemment accordées au gouvefheur pour se libérer, des secours puissants survinrent, et forcèrent l'escadre française à lever l'encre. La saison étant fort avancée, le capitaine Forbin rentra à Toulon, ou il ne trouva point, comme il l'avait espéré, sa commission de chef d'e.scadre.

Il dévora son dépit, espérant bien forcer le gouvernement du vieux Louis XIV et son peu digne ministre de la marine, Jérôme de Pontchartrain, à lui rendre enlin justice. En attendant, il ne laissait échapper aucune occasion de mettre en relief le pavillon de la France. Voici, A ce sujet, un des traits consignés dans ses Mémoires :

Sur la lin de l'année 1705, Forbin, devenu comte de Janson par la mort de son père et de son frère aîné, escortait une Hotte marchande destinée pour le Levant. Arrivé à l'entrée de l'Archipel, il aperçoit un vaisseau de soixante-dix canons et de trois cents hommes d'équipage. Il lui donne la chasse, et, des qu'il se trouve à portée de voix, il demande à qui appartient ce b.itiment. « .A Venise, lui répond-on. — Saluez le pavillon du roi de France, crie-t-il au capitaine. — Je suis dans les mers de la république, et je ne salue personne, «répond le Vénitien. Sur celle réponse, Forbin se dispose à l'attaquer. Le Vénitien s'en aperçoit, et demande le nom du capitaine au(piel fl a affaire. On lui nomme le comte de Forbin. « Eh bien! ne tirez pas, je vais saluer M. le colnle de Forbin! — Pas d'é(|uivoque! s'écrie celui-ci; saluez le pavillon du roi; sinon, je vous envoie toute ma boidée. » Le Vénitien trouva qu'il était prudent de s'exécuter, et, sans autre objection, il lit l'acte de déférence qui lui était si impérieusement prescrit.

L'année suivante (1704), Forbin avait reçu le commandement de l'escadre de Flandre, bien qu'on s'olistinàt toujours à lui faire attendre le titre d'oflicier général. S'il faut en croire les Mémoires de Forbin, lorsqu'on lui confia ce poste d'honneur, il demanda au ministre qu'on lui laissât carte blanche. « C'est au-dessus de mon pouvoir, dit le ministre; il faut en parler au roi. » La question fut immédiatement soumise à Louis XIV, qui répondit : '< M. de Forbin a raison; il faut se fier à lui et le laisser faire. » Lorsque le nouveau commandant de l'escadre de Flandre vint |irendre congé ilu ministre, celui-ci lui dit : « Monsieur de Forbin, il" n'y a en France que M. de Turenne et vous ,i qui on ait donné carte blanche. » 11 en usa d'une manière glorieuse pour lui et pour so,i escadre, désastreuse pour les ennemis de la France. Pendant quatie ans qu'il conserva ce, rommandcnieni, il eut mille ôC'-

casions de se signaler: les raronler tontes nous mènerait beaucoup trop loin ; noiis sommes forcés, pour ne pas sortir des bornes qui nous sont prescrites, de nous en tenir à quelques épisodes choisis parmi les plus .saillants.

En 17011, à la hauteur de Hambourg et de l'embouchure de l'Ellic, Forbin rencontre une llotle marchande hollandaise, forte de cent voiles, et venant de Norvvège, sous l'escorte de six vaisseaux armés chacun de cinquante pièces de canon. L'occasion était trop magnifique pour la laisser échapper. 11 fait donc aussitôt ses dispositions pour une vigoureuse attaque. S'étant, comme de juste, réserve l'honneur de combattre lui-même le commandant de l'escorte, Forbin arrive réscdùment sur celui-ci, l'accroche sous le feu de sa mousqueterie et de son artillerie, fait le commandement d'abordage, et se i)récipite lui-même à 1 aviuit pour donner rexem|ile. Plus prompt que lui. nu jeune garde-marine, nommé d'Escalis, a sauté le premier sur le bord ennemi, l'épée à la main, immédiatement suivi d'un grand nombre d'officiers, de gardes-marines et de soldats. 11 se fil alors un carnage horrible de part et d'autre. Forbin y perdit beaucoup de monde. Toutefois, la tuerie ne dura qu'un instant. Bientôt Forbin entendit le jeune d'Escalis. qui, l'ap|ielant par son nom, lui criait di' l'iirriére du vaisseau hollandais : « Nous sommes les maîtres ! j'ai tué le capitaine! » Forbin avait déjà commencé ;i faire passer les llollandais sur son bord, quand le feu se déclara à sa prise à laquelle il était toujours accroché Le vent soufflait avec une telle impétuosité, que celle-ci fut embrasée en un clin d'œil. Forbin ne se dégagea qu'avec beaucoup de peine de ce terrible incendie, qui menaçait do le faire sauter lui-même. La mer était fort agitée, et l'eau entrait avec violence par six des sabords ouverts du vaisseau français. Pour l'empêcher de couler à fond, Forbin se disposait à le faire pencher, en le chargeant du côté qui n'était point endommagé, lorsqu'un vaisseau ennemi s'approcha pour l'attaquer, et interrompit cette raanfeuvro. Se trouvant désormais dans la nécessité ou de vaincre ou d'être submergé, Forbin eut bientôt pris son parti. « Enfants, dit-il aux hommes qui lui restaient de son équipage, bon courage! abordons, nous sommes encore assez forts; ne craignez rien, et ce vaisseau est à nous! >. Ce peu de mots rendit du cœur à l'équipage, et Forbin mit incontinent son bâtiment en travers, présentant au vent le côté malade. Dés qu'il fut à portée, les ennemis tirèrent sur lui toute leur artillerie, mais sans le moindre succès. Forbin leur répondit par toute sa bordée de canons et de mousqueterie, et cela fut fait si à propos, que le vaisseau hollandais, criblé et dans le plus affreux désordre, abatlit pavillon, et se rendit dès que les Français l'eurent abordé (I)..

Un troisième vaisseau de l'escorte hollandaise avait été enlevé par les deux frégates de François-Cornil Bart et du capilaine Henn((|uin , mais les autres vaisseaux de l'escadre fr.inçaise avaient eu la chance moins heureuse, et avaient l.iisse échapper les trois autres bâtiments d'escorte avec la flotte marchande.

L'année suivante (1707), l'escadre de Flandre se signala encore par de nouvelles prouesses et de nouveaux succès dans la mer du Nord. A la suite d'un combat sanglant, livré le 12 mai, contre un grand convoi d'iVngleterre, Forbin rentra dans le port de Dunkerque, amenant avec lui vingt-deux biîtiments de guerre ou de commerce pris à l'ennemi. — Cette fois, enfin, on lui envoya la cornette de chef d'escadre; jamais cornette ne s'élait fait plus longtemps attendre, et n'avait été plus loyalement et )dus glorieusemint gagnée. Forbin comptait alors plus detrentedfiux années de service sur mer, et passait depuis vingt ans, dans l'estime des hommes du métier, pour l'un de nos plus intrépides et de nos plus habiles marins, réunissant, selon l'expression heureuse et vraie de l'un de ses lianègyrisles, la tête d'un général à la main d'un soldat.

« Il n'eut pas été plutôt nommé chef d'escadre, dit M l.éou Guérin, qu'il courut au delà du cercle (lolaire, jusque dans la mer Blanche, pour se mériter le grade de lieutenant général des armées navales. Malgré les tera-

(1) L. Guérin lltsl. viiiHHme de hance.

pètes fréquentes qui troublent la navigation dans celle mer. Forbiu y chercha et y battit en maintes rencontres les flottes marchandes d'Anglelerre et de Hollande, avec leurs escc>rte^; il v lit plusieurs riches captures, et, après avoir déjoué, pnr des ruses ingénieuses, les plans des ennemis, qui hnilaienl du désir de se veuger de lui, il revint en France en passant par le nord de l'Ecosse et de l'Irlande. Cette canipapne est une de celles ((ui lui firent le plus d'honneur, autant par sa bonne exéculiou que par sa rare audace ri). »

1708. La France possédait toujours de brillants officiers de mer; mais, grâce à uue administration dont l'imprévoyance et l'incurie autorisent jusqu'au soupçon de la trahison, le matériel de sa Hotte offrait le plus déplorable spectacle du délabrement et de la pénurie. Cependant Louis XIV. qui mettait à protéger la cause à tout jamais perdue des Stuarts une obstination qui n'est pardonnable qu'aux prétendants, avait fait un suprême effort pour appuyer une nouvelle tentative de restauration en faveur du fils de Jacques II, connu sous le jiom de chevalier de Saint-Georges, et que ses partisans désignaient sous son nom dynastique de Jacques III. Des vaisseaux de transport avaient élé réunis dans le port de Dunkerque pour une armée de sept mille hommes; ils di valent avoir pour escorte une flotte de huit vaisseaux de guerre et de vingtquatre frégates, placés sous le commandement du comte de Forbin. Les informations adressées d'Ecosse au prétendant promettaient un succès inf,iillib!e. Le peuple l'attendait avec impatience, et son apparition sur la côte devait être le signal d'un soulèvement général. Il y avait à peine en Eco.^se deux mille cinq cents hommes detroupes réglées. Le ch,àteau d'Edimbourg, dépourvu de munitions, se rendrait à la première sommation, et cette forteresse renfermait des trésors qui aplaniraient toutes les difficultés sous les pas du roi Jacques. Il y avait dans les ports de la côte d'Angus plusieurs navires hollandais chargés de canons, de poudre, d'armes, de sommes considérables, qui semblaient avoir été amenés là et être retenus par les vents contraires tout exprés pour devenir la proie des amis du prétendant. Tout devait donc réussir à souhait. Aussi, lorsque Jacques UI vint à Versailles prendre congé de Louis XIV, le vieux monarque lui répéta-t-il l'adieu qu'il avait déjà fait à son père, au départ de l'expédition qui aboutit à la bataille de la Boyne : « J'espère bien ne vous revoir jamais. » Mais il ne fut pas meilleur prophète cette fois que là précédente. Lorsque la flotte française, partie de Dunkerque le 17 mars, et poussée par un vent favorable, fut arrivée dans le golfe d'Edimbourg, elle fil tous les signaux convenus pour se faire reconnaître des partisans du prétendant; mais il n'y fut fût aucune réponse. Ce silence déconcerta tous les plans arrêtés au départ. Forbin, qui répondait de la personne du prince et qui avait lieu de craindre que toutes les mesures n'eussent élé préparées par le gouvernement de Guillaume 111 pour faire échouer l'entreprise, ne crut pas devoir prendre sur lui d'opérer une descente pleine de périls. 11 vira prestement de bord, et ramena en France le prétendant, qui resta le chevalier de Saint-Georges jusqu'à sa mort. Bien en prit :'; l'amiral français de n'avoir pas perdu le temps à délibérer: car, pour peu qu'il se fût attardé dans les eaux d'Edimbourg, il fût immanquablement tombeau milieu d'une flotte de quarante-deux vaisseaux de ligne, envoyée à sa poursuite sous les ordres de l'amiral Byng, et à laquelle il n'échappa qu'à force de ruses et d'habiles manœuvres. Les partisans de la maison de Sluart. ces hommes qui n'avaient pas donné signe de vie à l'aspect de l'escadre française, accusèrent cependant l'intrépide Forbin d'avoir manqué d'audace et de résolution. Nous regrettons devoir un historien français, ordinairement plus judicieux, le baron de Sainte-Croix, se rendre l'écho de ces absurdes récriminations d'un parti cherchant à se disculper de ses propres fautes en les rejetant sur les autres.

(Juoi qu'il en soit, l'insuccès de cette expédition d'Ecosse avait fait perdre à Forbin toute espérance d'arriver au grade de lieutenant général, dont il avait fait le terme

(1) Uiu. tnaritime de frana.

de son ambition, .\tteiut des infirmités qui sont les conséquences inévit.nbles dts fatigues et des terribles épreuves de la vie maritime, m.nis d-goùté surtout par l'esprit qui présidait au gouvernement de la marine rovale sous i'administraliou de l'ontchartrain. il se retira du service eu 1610, âgé de cinquante-quatre ans seulement, mais vieux de gloire et de rcnoniniée. Il alla demander le repos de lame et du corps à son beau ciel bleu de Provence, et ne sortit plus, jn ndant pri's d un (|uart de siècle, de son château paliimonial de Cardanne, prés de Marseille C'est là qu'il s'abandonna, en véritable sage, à ce loisir plein de dignité qui sied si bien aux homme? dont la jeunesse et la virilité furent pleines de grands labeurs et marquées par de grandes choses .tccomplies. Sa ['rincipalft distraction fut de mettre en ordre les .Mémoires de sa vie maritime, rédigés sous ses yeux par une pi urne élégante qui a su ajouter l'attrait "de la forme à l'intérêt du fond.

Forbin s'était condamné au célibat. Privé des consolations et des soins que le cœur du vieillard trouve au sein de la fimille intime, il s'en était fait une extérieure par l'exercice de la bienfaisance, en prodigant ses richesses, avec une munificence toute royale, aux pauvres de son voisinage. Dans le rccueiilemeni de sa retraite, il avait retrouvé les pieuses traditions d'une famille qui avait foUrni des prélats à l'Eglise et de nobles chevaliers à l'ot-dre de Malte. Ou le vit ré|iarer, par une vieillesse âtliniée de la plus sincère piété, les écarlsd'une exislence où les désordres avaient trop souvent niaiclié de pair aven les actions glorieuses. Il finit enmmc Uû sâiat, après avoir débuté comme un vrai libertin.

RlTl'TEBlMiriiEi.-ADiiEN), né à Flessingue (Zélande) en 1607; mort en Sicile eu 1676.

« Ruyter est le dieu Mars de la Hollande, » a dit madame dé Sévigué dans une de ces lettres familières où se rell'teut avec tant de clnrme et de vérité les idées, les opinions et le grand esprit de la cour et de la ville, sous le règne de Louis XIV. Ce dieu Mars vint au monde sous un toit d'où le plus rude labeur de chaque jour pouvait i grand'peine écarter la misère : son père n'était qu'un pauvre porteur de bière à Flessingue, la ville aux riches armateurs zélandais ; et comme 1e brave homme avait de l'ambition à l'endroit de sou fils, dès que l'enfant eut atteint sa dixième année, il le plaça eu qualité d'apprenti chez un maître cordier. C'était là une industrie lucrative et relevée, par cela même <|u'elle se rattachait à la marine : la marine grandit et ennoblit tout ce qn'eUe touch \ dans un pays où toute activité, toute industrie va à la mer, où toute richesse, toute gloire, vient de cet élément. Cependant, le fils du pauvre porteur de bière, né agile, vl-

goureux, Iiardi, et qui avait encore plus d'ambiliou que son père, ne tarda pas à quiiter la corderie, qui le rcte. nait au rivage, pour se lancer, en plein Océan, vers l'horizon sans bornes que lui révélaient ses instincts d'avenir : il se lit mousse à bord d'un bâtiment de guerre. A peine âgé de onze ans (1(318), l'enfant qui devait être un jour le grand Ruyter se condamna gaiement à passer par les plus humbles fonctions et les plus dures épreuves du métier; celui qui devait commander \in jour aux flottes de la Hollande eut à se courber plus d'une fois sous la garcetled'un brutal bosseman. Pourquoi en aurait-il rougi? L'illustre Martin Tromp, qui fut son mailre et son modèle, n'avait pas commencé autrement. C'est l'heureux privilège des républiques, de permettre à chacun d'être le fils de' ses propres œuvres, de ne pas s'inquiéter d'où viennent ceux qui sont

arrivés, et de n'opposer a l'ascension du génie d'autres obstacles que ceux qui naissent de la concurrence ou de la fat.ilité.

Ruyler navignait depuis vingl-trois ans, tantôt sur les vaisseaux de guerre, tantôt sur les navires de commerce, lorsqu'il fut nommé, en 1641, ca])itaine de vaisseau au service des Provinces-Unies, .^prés dix années encore d'expéditions et de voyages, parvenu à une certaine aisance, il avait résolu de quitter la marine et de vivre dans la retraite, lorsque les Zélandais. ses compatriotes, le conjurèrent de se mettre à la tête de l'escadre qu'ils devaient fournir à la (lotte qui, sous les ordres de Martin Tromp, allait entrer en campagne contreles Anglais. On était alors en d6ô2; Olivier Cromwell gouvernait assez despotiquement l'Angleterre sous le titre de prnterteur de In Repu-

I.o lu août lG,j-2, UuytcraltaqiK' et bal, ilrvant l'Iunoulli, |.'

.il (ieorfîes Asluic.

hliqve. Jaloux de la prépondérance qu'avait prise la marine hollandaise, depuis que ce pays avait conquis son indépendance et s'était constitué aussi en république. Cromwell renouvela la vieille prétention des rois d'Angleterre il la suprématie maritime, et déclara la guerre aux }'rovinces-Unies, sous prétexte de les forcer A l'exécution d anciens traités qui leur imposaient l'obligation de saluer le pavillon britannique, partout où des vaisseaux des deux nations se rencontraient. « Les Anglais, dit un historien, avaient commencé les hostilités nar la prise de deux cents vaisseaux marchands, ce qui obligea les Provinces-Unies de confier ,i Martin Tromp le soin de nrotéger leur commerce, et de mettre sous voiles tous leurs vaisseaux de guerre. »

Ruyter ne pouvait manquer de répondre à l'appel de ses concitoyens, pour une cause qui touchait de si près aux intérêts" les plus chers et les plus vivaces de son pays. 11 renonça donc à ses projets de retraite prématurée, pour aller ,i*u rendez-vous d'honneur qui lui était assigné sous le pavillon amiral de Martin Tromp. L'escadre qu'on lui donna n'était composée que de vaisseaux armés de trente à quarante canons, et montés d'un petit nombre de soldats et de matelots. Les vaisseaux anglais étaient généralement plus foris en canons et on hommes: avantage que

toute Ibabili té et la bravoure des amiraux hollandais ne put pas toujours compenser. Néanmoins, Ruyter ayant attaqué devant Plymouth, le 16 août i652, une escidre commandée par le vice-amiral Georges Askue, le battit malgré la supériorité de ses forces, et l'obligea à rentrer dans le port, où il se disposait à le poursuivre, et où il eût enlevé ou brûlé les vaisseaux ennemis, s'il n'en eût été empêché par un vent violent du sud-est qui s'éleva tout à coup.

Vers la fin de la même année, Ruyler concourut si vaillamment et si habilement à une victoire que l'amiral Tromp remporta, près de Portland, sur la flotte anglaise commandée par le célèbre Blake, «[ue les états généraux lui en témoignèrent publiquement leur satisfaction.

Pendant cette guerre, qui se prolongea jusqu'en 1654, Tromp cl Ruyter, au témoignage de tous les historiens, se disputèrent le prix de la valeur. Elle occasionna des pertes considérables aux Anglais, mais elle fut surtout fatale à liurs adversaires, qui v perdirent leur célèbre amiral, M.irtin Tromp, tué glorieusement sur son vaisseau, le 10 aoiit 1ti.^'^). Dans celle journée, qui se passa ;i l'embfiuchiirr de la Meuse, les deux armées se batlirent avec un li'l aclianienient, qu'elles ne se séparèrent qu'après avoir épuisé leurs miinilions, et s'êlre réduites mutiielleinent.

pour aillai dire, à l'impuissance d'agir. « Toule la iiipr. ait Sainte-Croix, paraissait couverte de corps niurt'i, de débris, de carcasses de vaisseaux qui fumaient ou brûlaient encore. Le reste de ces deux flottes n'offrait presque plus que des vaisseaux dém.ités et des voiles criblées de coups de canon (1). » Les amiraux qui avaient survécu à Tronip, Everlzen, Ruyler et Jean de Wilt, avaient eu soin de cacher celle perte .i l'ennemi ; le pavillon amiral n'avait pas cessé de flotter sur le bàliinent. qui ne portait plus c|ue le cadavre du héros; mais bientôt tvertzen, qui avait pris le commandement de la flotte hollandaise, se trouva si maltraité, (ju'il fut obligé de se faire remorquer jusque dans la Meuse. Ruyter ne tarda pas à être forcé de le suivre, n'ayant plus que son mât d'artimon, et se trouvant sans poudre et sans boulets. Jean de Witt resta le dernier sur le champ de bataille; mais ce fut pour voir la plupart

des vaisseaux de son escadre fuir sous l'empire d'une )iani(|ue aux derni(>res décharges des vaisseaux anglais, qui ne purent les poursuivre, laiit ils se trouvaient eux-mêmes affaiblis et délabrés.

S'il faut en croire les annalistes anglais, celte affaire coula à la république batave vingt-sept ou Irenlo navires coulés bas, et six mille soldats ou matelots tués pendant l'aclion. Les mémoiies hollandais réduisent ce dé.sasire de boancDup. L'auteur de la Vie de Corneille Troinp. fils de celui qui venait de périr si glorieusement dans sa défaite, croit pouvoir assurer que les perles de sa patrie ne dépassèrent pas neuf bâtiments, cinq cents tués, sept cents blessés et autant de prisonniers. Il ajoute que les Anglais n'en furent pas quittes à moins de onze navires de guerre peiulant l'action, et qu'après ils furent obligés d'en briller huit incapables de rentrer dans les porls. Cn qui est cer-

a » SEAUtJT

Les Maures de Salé voulurent que Ruyter enir.ît en triomphe dans la ville, monlé sur un supei h'; cheval. — Pi^c 50.

tain, c'est que la terreur fut au comble chez les Hollandais, à la rentrée de leur flotte si cruellement écharpée, et veuve de son amiral général ; c'est, d'un autre côté, que les Anglais se trouvéreni dans l'impuisssance de profiler de cette terreur et de poursuivre leur victoire jusqu'au bout, bien que l'affaire se fût passée cn vue même des côtes de la Hollande et dans ses propres eaux.

Il y eut donc un armistice forcé entre les deux parties belligérantes. Les Hollandais en perdant Martin 'Tromp n'avaient pas tout perdu, puisque Ruyter leur restait; mais ce grand homme, tout prêt qu'il était à se dévouer pour relever l'honneur du pavillon de la Réimblique, avait compris qu'avant de courir .i une revanche, il était indispensable que la Hollande égalisât les conditions matérielles de la lutte entre sa marine et celle de ses ennemis. Ses vaisseaux de guerre étaient d'un trop faible échantillon pour lutter avec avantage contre les constructions colossales de l'Angleterre et la supériorité de leiii- artillerie: il fallait done, de toute nécessité, qu'elle commençât par se procurer des b,itiments de haut bord, armés et équipés aussi formidablement que ceux de sa rivale. Ainsi lu paix

(1) Hi»(. de la puissance navale de l'Angleterre. 42 Piri'. — Iiiip. Simon nacon cl Cnmp., rue J'Erfiulh, 1.

était nécessaire pour assurer le succès d'une guerre prochaine, et Ruyter se joignit par raison et par calcul à ceux qui la demandaient par terreur ou par lassitude. Les i^lals généraux en firent les premières ouvertures au Parlement d'Angleterre : des incidents po itiqnes. dont nous n'avons pas à nous occuper ici, cn retardèrent la conclusion ; elle ne fut signée que le IT) avril lli.M, entre le protecteur Cromwell et le grand |)cnsionnaire Jean de Witt. ,i des conditions assez humiliantes pour la Hollande, mais dont elle espérait bien se relever cn temps opportun. Apres la conclusiou de la paix, Ruyter, pnmiu. pour ainsi dire malgré lui, au grade de vice-amiral de Hollande, alla croiser dans la Méditerranée; il y lit nue chasse impiloyable aux corsaires barbarestpies, auxquels il enleva une quantité de bitinienls el de prisonniers. Parmi ceux de ces écumeurs de mer qui lui tombèrent sons la main, se trouvait un fameux renégat espagnol, niunnié ,\mand de Di.iz, que Ruyter fit pendre à la grande vergue de son propre b.itiment. Ce scélérat, à la suile d'un meurtre commis dans sa pairie, s'élait enfui sur la côte d'Afrique. Il y avait embrassé le mali miéliMiie et voué une haine im- Jilacable ;i ses compalriules. Dans l'espace de douze ans. il eu avait enlevé plus de deuv cenis, i!o:,l plusieurs

LKS MAIilîS'S ILLUSTRES.

étaient ses pnrents. et les avait vendus aux Maures. 11 avilit poussé la scélératesse, assure-t-on, jusqu'à menacer son père d'un pareil traitement. » Dans cette expédition sur les côtes de Barljarie, dit un de ses biographes (1), Ruytir brûla, détruisit ou prit aux corsaires six gros vaisseaux, en reprit trois qu'ils avaient enlevés aux Hollandais, rendit la liberté à un grand nombre de prisonniers, fit la paix avec In régence di' Salé, et apporta en Hollande une grande quantité d'argent. »

Le nom de In régence de Salé nous fournit l'occasion de rappeler une des prouesses de Ruyter, alors qu'il n'émit encore que capitaine et monté, non pns sur un vaisseau de l'Etat, mais sur un navire de commerce armé en guerre. Arrivé devant le portde ce nom, qui est à l'embouchure d'une rivière, nu royaume de Fez, et ayant besoin de se ravitailler., Il força l'entrée de la rade malgré cinq vaisseaux corsaires d'Alger qui prétendaient lui barrer le passage et le forcer à prendre le large, pour lui courir sus. Les Maures de Salé, témoins de celte belle et Qfre action, applaudirent de leurs acclamations enthousiastes l'intrépide capitaine; ils accoururent en foule sur le port pour le saluer, et voulurent qu'il entrât eu triomiihe dans la ville, monté sur un cheval superbe et suivi des capitaines corsaires marchant à pied.

En 1659, Ruyter avait été envoyé avec une escadre an secours du roi de Danemark, alors en guerre avec la Suéde, qui avait pour allii e l'Angletrrre. Un jour qu'il se trouvait dans l'ile d'Amack. oii le monarque danois (llhrisliern IV) faisait sa ri'sidence, il eut une conférence, au sujet de la paix, avec les ambassadeurs de Suéde et d'Angleterre : ceux-ci le prirent sur un ton de hauteur et de supériorité dont s'indigna la fierté de l'amiral hollandais. Reculant de deux pas, il mit la mnin sur In garde de son épée, et leur dit : n Vous faites des projets avec vos flottes, et moi je les décide avec mon épée. » Ln paix ne se fil pas, et Ruyter alla mettre le siège devant la ville suédoise (le Nyliorg. 11 s'en rendit maître, ainsi que de toute l'ile deFuuen. En reconnaissance de cet exploit, Christieru le combla de présents, lui fit une pension de huit contsécus, l'anoblit lui et toute sa postérité, et lui présenta lui-même ses lettres de noblesse. Klles étaient libellées en latin de chancellerie, langue |iarfaitemenl inconnue du rude marin; mais il n'eut pas même la curiosité de se faire traduire les letlres-patenles du roi Christieru; il était trop lier de son litre de citoyen de la république hatave ponr atlacher quel(|ue importance à cette noblesse de couventinii qui se formule sur parchemin eu vertu d'un octroi royal.

(1664). Dix années s'étaient écoulées depuis la paix, lorsque la guerre éclata de nouveau entre la républiijue des Provinces-Unies et l'Angleterre, redevenue monarchie parla restauration de Charles II. Les prétentions du |ieuple anglais et de ses gouvernants à la suprématie maritime se perpétuaient à travers les révolutions politiques. Charles 11 ne se montrait pas moins jaloux que Cromvvell de la puissance navale de la Hollande : il s'élail hiité de mettre en vigueur le fameux acte de navigation rendu sous le prolerlnrat du premier; acte dont les circonstances politiques avaient fait ajourner l'exécution, et qui était principalement dirigé contre le conmierce des Hollandais, surnommés alors à bon droit les facteurs des deux mondes. La guerre commença sourdement par des avanies faites aux navires des Provinces-Unies, sous le prétexte de ce droit insolent du pavillon que s'arrogiait l'Angleterre, et que le dernier traité l'autorisait formellement à exercer sur la marine hatave. Charles 11, dans son manifeste de guerre, n'eut garde d'oublier de relever, comme une violation flagrante et intolérable des traités, les révoltes fréquentes de la fierté nationale d'un peuple libre contre cette humiliante sujétion. Il |iri'lendil eu outre, voyez le crime énorme! que le frère du pensionnaire de Hollande, le lieutenant-amiral Corneille de Wilt, avait eu l'impertinence de se décerner les attributs d'un vainqueur de l'Angleterre, en se faisant peindre dans un

(1) Ricber, il'après Rnmdt, auteur d'une vie de liuyler en néerlirndîiis.

tableau dont le fond représentait des vaisseaux au pavillon britannique, captifs on brûlés. Ce fut sur des motifs aussi futiles, aussi dérisoires, que le parlement accorda un subside de prés de soixante millions de francs pour soutenir une guerre dont le but réel était la ruine d'un peuple industrieux, devenu grand par le travail et par la liberté!

Suivant un procédé trop familier aux gouvernements de cette époque, à celui des Anglais particulièrement, les hnstililés avaient précédé toute déclaration de guerre. Une escadre, sortie de la Tamise, en 16f)4, et commandée par le chevalier Holmes, s'était portée furtivement sur la côle d'Afrique, où elle s'était emparée, par surprise, du cap Corse et de l'ile de Corée, appartenant aux Hollandais, De là elle s'élaitrendnedans l'Amérique septentrionale, où elle n'avait pas plus respecté les établissements des Provinces-Unies. A ces nouvelles, Ruyter eut ordre d'armer une escadre en toute hâte, et d'aller relever dans les mers lointaines où il avait été si déloyalement insulté l'honneur et l'autorité du pavillon hollandais. Il s'acquitta de cette mission avec autant de rapidité que de bonheur; reprit l'ile de Gorée, en chassa le gouverneur anglais et rétablit tous les comptoirs hollandais de la côte. 11 fil voile ensuite pour l'Amérique, t)ù il obtint les même succès et fit payer aussi chèrement que possible aux ennemis de son pays le prix de leurs violences et de leur perfidie.

Ce|jendant des flottes imposantes avaient été armées et mises en mer de part et d'autre: l'une, partie du Texcl, l'autre sortie de la Tamise. Celle-là commandée par le baron d'Opdam, de l'ancienne et illustre maison de Wassenaer. ayant pour vice-amiraux Evertzen et le fils de Martin Tromp; celle-ci. obéissant au frère du roi d'Angleterre, au duc d'York, qui avait sous ses ordres le vaillant prince Rupert, de Bavière, et le vieux comte de Sandwich, qui avait fait, à soixante ans passés, son début dans la carrirre maritime.

Les deux armées navales se rencontrèrent le 15 juin 16C5, à la hauteur de Lestoff, prés d'Yarmouth, au comté de Suffolk. Une action terrible et meurtrière s'engagea : elle dura plus de neuf heures, et se termina par la déroute de la flotte hollandaise, qui laissa dix-huit vaisseaux de guerre et trois mille prisonniers entre les mains de l'ennemi. Opdani, dont le vaisseau avait sauté en l'air au milieu du combat, avait péri avant de voir sa défaite consommée.

Ce grave échec, au début de la guerre, n'avait point ébranlé le courage des Hollandais. Ruyter, qui revenait couvert de gloire de sa double expédition dans les mers d'Afrique et du Nouveau-Monde, promettait une éclatante revancneà sa patrie. Il fut promu, par les états généraux, à la digiiitéde lieutenant-amiral général, et prit aussitôt le commandement de la flotte des Provinces-Unies, laquelle, malgré la défaite de Lestoff, s'élevait encore au nombre im|iosaut de quatrevingt-treizi' vaisseaux. Beaucoup, il est vrai, avaient besoin d'être réparés et réarmés; mais, grâce à l'activité du nouveau commandant en chef, toute In llntie put reprendre la met' dans le courant du mois d'août ItiGÙ.

Le grand pensionnaire Jean de Witt, sentant qu'il s'agissait d'une lutte suprême, s'était cru obligé d'y présider en personne. Il s'était embarqué sur la Hotte qui portait les destinées de la république: il en prit le commandement en chef, sans que Ruyter, non moins grand citoyen que grand général, s'en montrât ni mécontent ni jaloux. La flotte sortit du Texel avec le vent contraire, et, quelques jours après, une horrible tempête dispersa ses vaisseaux, en fil périr plusieurs: il fallut rentrer dans le port.

L intervention de Louis XIV, qui s'étnit offert coiuiue médinleur entre les deux nnlions belligérantes, suspendit les hostilités pendant quelques mois. Cette inédialion ne produisit aucun résultat, et Louis XIV, ((u'un traité d'alliance unis.^ait aux Hollandais, se déclara ostensiblemeijt en leur faveur, au commencement de l'année ■l(i6IJ. Il leur avait promis le secours de sa flotte; mais elle se lit si longtemiis attendre que les Uollnndnis, se défiant avec assez de rai.sou de la politique ambiguë du grand roi à leur égard, sr décidèrent à reprendre la lutte avec leurs seules forces, Ruyter, sorti des eaux du Texel, à la têle de quatre-

LES MAliL\S ILLUSTRES.

vingl-onze vaisseaux de ligne, de douze frégates et de treize brûlots, alla chercher la Ûolte anglaise jusque sous ses propres côtes. Celle-ci était commandée par le prince Rupert et par le célèbre Monck, alorsducd'Albermile.Elle était plus forte de quelques voiles que celle des Etats; mais vingt-cinq bâtiments s'in étaient détachés, sous les ordres du prince Rupert. pour se porter à la rencontre d'une escadre française, qu'on supposait jiartie de La Rochelle pour venir se joindre à la llutte hollandaise.

Le 11 juin, contre l'avis de ses principaux officiers, Monck ré"''^' t d'en venir aux mains. Il avait le vent pour lui. cl .. ^rgiieil le poussait à rechercher une victoire dont il n'aurait point à partager l'honneur. 11 vint à toutes voiles sur les Hollandais, mouillés en ligne à l'cst-sud-est de la pointe nord d'.\ngleterre, Ruyter avant le corps de bataille. Corneille Tronip l'avant-ganle et Everizen l'arriére- jarde. Les Uollandais attendirent leurs ennemis à Tancre jusqu'à ce qu'ils fussent à portée: alors Ruyter fit couper les câbles, et l'action s'engagea avec une vigueur foudroyante. Trornp , qui eut tous les honneurs et tous les périls du début, fut admirable d'énergie et d'inipétuosite; le vaisseau qu'il montait fut si maltraité qu'il fut obligé de transporter son pavillon sur un autre. Il en arriva autant à Ituyler; mais plus calme, et dirigeant la foudre de ses batteries avec autant de supériorité que de précision, le terrible amiral fit un ravage affreux dans le corps de bataille qui lui était opposé, et coula à fond cinq vaisseaux anglais, dont treis de première grandeur. Les Anglais, comme on l'a dit. avaient le vent pour eux. mais il était si frais qu'ils ne purentse servirde leurs batteries basses; ce qui faisaituneimmen.se compensation en faveur des Hollandais. Ceux-ci lirent en outre d'horribles dégâts sur les vaisseaux ennemis, en se servant de boulets rames, nouvelle invention qu'ils devaient au génie de Jean de Wiit.

L'action, commencée sur le midi, fut un instant interrompue par un mouvement de retraite de la flotte anglaise. Ruyler la poursuivit; mais la honte de fuir snus les yeux mêmes des Anglais et dans ses propres eaux la rameua au combat, et la hilte recommença pour se prolonger jusqu'à dix heures du soir. Suspendue par la nuit, elle reprit le lendemain à la pointe du jour. Un calme qui dura jusqu'à midi l'interrompit encore; mais, le vent s'ét.yil levé, on lutta de part et d'autre avec tout l'acharnement que peuvent inspirer l'orgueil national, l'amour de la gloire et l'ivresse du combat : véritable lulle de géants, dont l'empire de la mer devait être le prix! Les deux armées se traversèrent plusieurs fois. Tromp, qui était l'Achille de la flotte hollandaise, comme Ruyter en était le .Mais, avait encore été obligé de changer de v.iisse u : il s'était engagé si avant au milieu de la Hotte ennemie, qu'il allait périr infailliblement, si son amiral, accourant à son secours, n'eut lait, pour le sauver, des prodiges de valeur et d'habileté.

Les Anglais eurent, dans cette journée, huit de leurs pins grands vaisseaux brûlés ou coulés à fond; entre autres, le roi de la Qotte britannique, le Royal-Prince, vaisseau à trois ponts etdequalre-vingt-seize canons, que montait l'amiral .\skue. Cet amiral, en voulant se retirer dans la Tamise, eut le malheur d'échouer sur un banc de sable qui se trouve à l'entrée de cette rivière. Il voulait néanmoins s'y défendre et s'y faire tuer; mais son équipage se révolta et le força d'amener son pavillon. Ruyler, qui l'avait déjà battu autrefois dans ces mêmes parages, le reçut prisonnier à son bord, et lui donna le navrant spectacle de l'incendie de son gigantesque vaisseau. Le Royal-Prince avait cependant été remis à Ilot; mais, son mauvais état ne permettant pas d emmener en Hollande ce trophée de la victoire, on avait dû se décider à le détruire.

Au moment où Monck rentrait dans la Tamise pour s'y mettre en sûreté, il fut rejoint par le prince Rupert, qui n'avait pas rencontré lescadre française. Les deux généraux, impatients de prendre une éclatante revanche sur Ruyler, revinrent, dans la matinée du 14 juin, pour lui présenter le combat. Ils avaient mis en ligne soixante et onze vaisseaux, saus compter les brûlots et quelques bâtiments légers. Ruyter n'en avait, en ce moment, que soixante-

quatre à leur opposer; mais il sut gagner l'avantage du vent, et pressa si vigoureusement ses adversaires, que ceux-ci, après quelques heures de coiiibat, déjà horriblement maltraités et désemparés, furent trop heureux de pouvoir profiter d'une brume épaisse qui s'éleva tout à coup, pour couvrir leur retraite et échapper à la poursuite de leur terrible ennemi. Celte brume était un phénomène extraordinaire pour l.i saison : Ruyter. dont l'intrépidité naturelle était tempérée par un grand fond de religion, y vit une manifestation de la Providence qu'il devait respecter : « C'est Dieu, s'écria-t-il, qui. par pitié pour ces liers insulaires, a mis entre eux et nous ce voile épais ; c'est Oieu qui les sauve, et qui. ne voulant pas achever de les perdre, les a seulement corrigés de leur présomption. » Paroles admirables de modestie et de piété naïve, dans un moment où il eût été si prdonnable au héros hollandais de céder a l'enivrement de la victoire: car c'était pour la troisième fois, en quatre jours, que Ruyter forçait les Anglais à lui céder le champ de bataille

Ces quatre jours de combat coûtèrent aux. \nglais vingttrois grands vaisseaux il plusieurs antres bàliments; ils y perdirent six mille hommes tués, dont un de leurs officiers généraux, le vice-amiral Barkeley; ils laissèrent .-i l'ennemi deux mille six cents prisonniers, parmi lesquels l'amiral George .\skue. Du côté des Hollandais, on eut à regretter la perte de six vaisseaux, et de àen\ mille huit cents soldats et matelots. Le lieutenant-amiral Everizen fut tué, à la tête de .son e.scadre, dans la première journée 1 1 1 juin). »

Cependant la fierté britannique ne voulait pas convenir de ses défaites, et, pour mieux les dissimuler, Charles 11 se montra |iroligue de récompenses et d'honneurs envers les généraux et les principaux officiers de la Hotte vaincue. 11 se hâta d'ailleurs de faire réparrr ses vaisseaux et d'en augmenter le nombre; et bientôt le prince Rupert et le duc d'.Mbermale appareillèrent avec une Hotte de plus de deux cents voiles pour se mettre à la n cherche de la flolle hollandaise. Celle-ci avait dû aussi rentrer dans ses ports pour s'y réparer, et n'avait pas lardé non (ilus à reprendre la mer.

Les deux armées ennemies se trouvèrent de nouveau en présence, le 24 juillet (1666), à la hauteur de l'embouchure de la Tamise. Ruyler avait pour vice-amiraux Bankœrt et Corneille Tronip. L'action s'engagea avec beaucoup de vigueur sur toute la ligne. A l'avanl-garde, la perte du vaisseau portant le pavillon de Bankœrl. et qui fut coulé bas. amena un grand desordre dans son escadre ; elle fut mise en déroute par l'escadre blanche ou avantgai de des .\ngl:;is. Tromp. qui commandait l'arriére-garde, avait attaqué l'escadre bleue des ennemis avec son impétuosité accoutumée, et l'avait pres(|ue aussiiôt mise en fuite; mais, cédant trop facilement à son ardeur, il s'était lancé à sa poursuite, en découvrant le corps de bataille ou commandait Ruyter; faute non moins désistreuse pour ce général, que la défaite de son avant-garde; car elle le laissa seul aux prises avec les deux divisions de l'armée ennemie, restées en ligne. Les .\nglais ne mani|uèrent pas de profiler de celte circonstance et de renvelo|iper; mais Ruyler ne se laissa pas entamer et les tint à dislance, par la vigueur et l'activité de son feu, jusqu'à la nuit.

« Le lendemain, au point du jour, dit le baron de Sainte- Croix, l'amiral hollandais se trouva, avec sept ou huit vaisseaux seulement, environné de toute la flolle anglaise, rangée en croissant sous le vent et a l'arriére. Elle Ut sur lui un feu terrible. Ruyter eut b en de la peine à déterminer ses gens à se battre; ils étaient épuisés de fatigue et couchés sur le tillac. Apres avoir évité deux brûlots et se voyant pressé de tontes parts, l'intrépide général, qui se sentait perdu, s'écria plusieurs fois : « Faut-il que je sois « assez malheureux pour quedetantde boulets qui passent « sur ma tète, il ne s'en trouve pas un seul qui puisse <t m'atteindrel b Partout il cherchait la mort, et partout elle le respecta. Entin. un sentiment plus réfléchi, celui de l'amour de la parie, l'emporta dans son cœur sur cet héroïsme aveugle : il ne pensa bientôt plus qu'au salut des siens, en les conduisant au port. Semblable au lion assailli par une nombreuse troupe de chasseurs, il ne

céd.i qu'à la force, élniit aussi terrible dans sa retraite que redoutai)lo au premier ciioc. Informé dé ses exploils dans cette circonstance suprême, Louis XIV écrivit lui-même aux états «[énéranx « que Uuyter avait agi de cœur et de « iBte ; qu'il avait fait des choses qui surpassaient les forces « humaines. J'estime plus sa retraite, ajoutait ce prince, « que s'il avait gagné la l>at;iille, ayant rési>té avec huit « vaisseaux contre vingt-deux des plus grands d'Angle- « terre, et aux deux amiraux (I). »

Toute riiahileté de ceux-ci n'avait pu empèriier Ruyter de rentrer à l''lessingue avec les glorieux débris de son escadre. Pour se dédommager, Ruiîert et Monck se portèrent à la rencontre de Tromp, dont ils espéraient avoir meilleur marché. Ils le trouvèrent à la hauteur de Ilarwicli. Mais il leur échappa et se retira sans perle au Texel. Ruyter se plaignit sévèrement aux états de cette valeur aventureuse et irréfléchie, dont l'éclat n'avait rien de so-

lide, et qui ne lui avait causé que des embarras en mainte occasion. 11 faisait peser avec toute raison sur l'imprudunce de Tromp la responsabilité d'un échec qui venait de coûter à la république vingt vaisseaux et des milliers de braves gens llne décision des états généraux mit le trop impétueux Tromp aux arrêts et lui retira son emploi : d'où naquit une profonde inimitié entre les deux amiraux.

Au lieu de se décourager, les Hollandais, sous l'impulsion ferme cl sloique du grand pensionnaire Jean de Witl, ne s'occupèrent que du soin de se préparer une terrible revanche; et les préparatifs se poursuivaient pendant les lenteurs des préliminaires ouverts pour la paix, et que le grand pensionnaire sut faire tirer en longueur par des incidents calculés. Son dessein, dont Ruyter seul avait la lonfidence. était de détruire la marine anglaise, en l'attaquant au fond même de ses ports les mieux défendus, et de porter l'incendie jusque dans ses chantiers et ses arsenaux. L'occasion était on ne peut plus favorable pour une entreprise aussi hardie; car le roi Charles 11, trop confiant dans l'issue des négociations entamées, et dont les ressources se troHvaieiit d'ailleurs épuisées par la guerre et par d'autres calamités publiques, avait désarmé ses vaisseaux et licencié leurs équipages. L'affaire fut conduite avec autant de secret que d'activité, et le 6 juin 1667,

(1) llisl.de la pnii

i.h dfi VÀnghlerre^ liv. II.

Ruyter appareilla avec une flotte de soixante-dix vaisseaux et seize brûlots. Le 14. il mouillait à l'embouchure de la Tamise. Deux vaisseaux, appuvés par dix autres navires et deux brûlots, s'avancèrent jus'nu'à la rivière de Medw.iy, prirent le fort de Sherness et le rasèrent. Ruyter arrive alors avec le reste de son armée; pousse par la marée et le vent d'est, il remonte jusqu'à Chatam. Après avoir rompu une forte estacade qui traversait la Medway. détruit trois vaisseaux qui la défendaient, et passé au travers de ceux qu'on avait coulés bas dans la rivière, il f nrvienl à Upnor, s'empare du château, prend »! brûle plusieurs gros navires de guerre, les plus forts i.c L. m;iriue anglaise; quatre autres sont détruits à Blackwall et neuf à Woohvich. Des magasins et une grande quantité de munitions navales deviennent la proie des Hollandais ou celle des llammes.

La consternation se répand sur toute la côte. Charles pense à quitter Londres et à se retirer à Windsor. La capitale craint même de voir attaquer sa tour et incendier ses faubourgs qui étaient sans défense. On se hâte de couler à fond plusieurs bâtiments au milieu de la rivière; on établit des batteries en plusieurs endroits. Toute la milice est sous les armes... Mais Ruyter, cédiint à un excès de prudence, renonce au dessein de remonter jusqu'à Londres; il sort de la Tamise, au grand ètonncment des~Anglais eux-mêmes, et va détruire quelques vaisseaux dans les baies de Harwich et de Torhay, après avoir mis en fuite nue escadre commandée par l'amiral Sprngh. Il se dirige ensuite vers les Sorlingues, eu jetant la terreur dans tous les lieux d'où l'on peut voir tlolter son pavillon, en visitant tous les havres et toutes les baies pour y détruire les vaisseaux de guerre ou de commerce qui s'y tiennent abrités. Il attendait toujours la flotte française pour mettre la dernière main à sou œuvre de destruction, et c'en était fait poin' longtemps de la marine anglaise, si cette Hotte, que commandait le duc de Beaufort, eût été lidele an rendez-vous. Mais l'amiral français, après avoir donné quelque espérance. Huit par un refus formel, motivé sur ce qu'il n'avait reçu aucun ordre de sa cour, et (|ue l'on était sur le point de conclure la paix.

Elle fut, en effet, signée à Breda, le 51 juillet 1(367, à des conditions qui auraient dû être meilleures pour la Hollande, si les négociateurs avaient tenu quelque compte de la situation nouvelle que venait de créer, entre les deux nations, cette dernière expédition de Ruyter. Mais les négociateurs hollandais se montrèrent plus touchés, dans cette affaire, des considérations de commerce que de celles d'amour-propre, et il ne faut pas trop les en nl.imer.

Celte ]jaix ne fut pas de longue durée: dès la fin de 1071, la Hollande se trouvait aux prises avec les forces réunies des rois de France et d'Angleterre, qu'un intérêt commun d'ambition et de jalousie avait unis dans un pacte de guerre et de destruction contre cette active et industrieuse république de marchands et de navigateurs. Les Provinces-Unies avaient donc à se défendre à la fois et contre les armées de terre de Louis XIV, conduites par Turenne et Condé, et contre les flottes combinées des deux royaumes, confiées à leurs plus illustres amiraux, parmi lesquels figuraient, du côté de la France, non les premiers en grade, mais les plus grands en renommée, Ouquesne et le chevalier de Tourville. La Hollande n'avait à leur opposer que le grand Ruyter, et elle ne désespéra pas de sa fortune.

Le lieutenant-amiral général des Provinces-Unies mit à la voile le 15 mai 1672, à la tête d'une armée navale de quatre-vingt-onze navires de guerre et de quarante-quatre brûlots, et se porta fièrement à la rencontre des flottes ennemies jusque sous les côtes d'Angleterre. Il les renciuilra dans la matinée du 7 juin, mouillées entre Harwich et Varmoulli, au comté de Suffolk. Il les provoqua aussitôt an combat. La lutte se prolongea pendant toute la journée, et ce fut Ruyter qui resta le dernier sur le champ de balaille. Toutefois les résultats furent assez incertains pour permetiro aux deux armées de s'attribuer la victoire. Cette alTaire eut lieu à la hauteur de Southwold, mais elle est désignée par nos historiens sous le nom de Solebny. Ruyter s'y comporta en véritable géant. On assure

LES MAUIiNS ILIXSTl'.ES.

que son vaisseau amiral, les Sept- Provinces, employa vingt-cinq milliers de poudre et tira plus de deux mille cinq lents coups de canon.

Celte affaire de Solebay ou de Soutlnvold eut du moins pour les Hollandais cet important résultat, qu'elle enipéclia les flottes ennemies de rien entreprendre de considérable pendant tout le reste de la campagne. Il n'eu était pas de même du côté du continent. Le prince Guillaume d'Orange, le même qui fut plus tard roi d'Angleterre sous le nom de Guillaume 111; le prince d'Orange, joune homme de vin2t-deu.\ ans, avait été improvisé général eu chef, avant d'avoir même commandé un régiment : l'armée qu'on lui avait donné à conduire se composait à peine de trente niilli' hommes, assez mauvais soldats; a\issi n'avait-il pu arrêter le torrent de la conquête, dirigé par Louis XIV en personne, escorté, comme nous l'avons déjà dit, par ses plus illustres capitaines et secondé par le génie de Vau- Dan. Lorsque Ruyter rentra avec sa ilotle au Texcl. les Français étaient déjà aux portes d'Amsterdam. « Déjà, dit Voltaire, les plus riches familles, les plus ardentes pour la liberté, se préparaient à fuir aux extrémités du monde, et à s'embarquer pourPatavia. On avait fait le dénombrement de tous les vaisseaux qui pouvaient faire ce voyage. et le calcul de ce qu'on pouvaitembarquer : on avait trouvé que cinquante mille familles pouvaient se^ réfugier dans leur nouvelle patrie. La Hollande n'eut pliîs existé qu'au bout des Indes orientales (1). »

Pour comble de calamité, eûet naturel d'ailleurs de ces crises suprêmes qui mettent en question l'e.^istence même d'un peuple, la république était divisée en deux factions exaspérées, prêtes à on venir aux mains sous les yeux de l'ennemi. La fureur populaire se tourna contre le grand pensionnaire Jean de Witt; lui et son frère, l'amiral Cor neille de Witt. furent massacrés par la populace en délire, et le stathoudérat. qui avait été supprimé dans l'intérêt de la liberté, fut rétabli, sous la menace de l'émeute, en la personne de ce même Guillaume de Nassau, prince d'Orange, dont nous venons de parler. Ruyter était l'ami des deux frères de Witt; à la nouvelle de leur catastrophe, il ne put retenir ses larmes. La mort du grand pensionnaire était un sujet de deuil non-seulement pour son amitié, mais encore pour son patriotisme; il protesta contre l'injustice de son pays; et cette protestation fut considérée comme une complicité dans la prétendue trahison que la passion populaire reprochait aux deux frères. Pendant que l'illustre amiral défendait son pays A la tète de ses vaisseaux, la populace ameutée s'attroupa autour de sa maison, et il fallut tout le dévouement de quelques amis pour soustraire sa femme et ses enfants ,i la fureur de cette ■tourbe aveugle et féroce; et plus tard, ce grand homme, qui était toujours resté étranger aux intrigues et aux factions, ne dut qu'à une circonstance fortuite le bonheur d'échapper à un attentat dirigé contre sa personne. 11 sévit forcé d invoquer pour sa famille une sauveçarde spéciale de l'Etat.

La révolution qui venait de s'opérer à la llaye ne changea rien d'ailleurs à la position de Ruyter, qui conserva le conimandrment général de la (lotte hollandaise; mais le prince d'Orange, élevé au stathoudérat, se hâta de réintégrer dans son emploi de lieutenant-amiral Corneille Tromp, qui, depuis cinq ans et pour les causes que nous avons fait connaître, vivait dans la retraite. Ruyter et Tromp, citoyens avant tout, abjurèrent leurs inimitiés sur l'autel de la patrie; on ne vit plus entre eux qu'une émulation de zcle et de dévouement pour le salut de la Hollande. Ils dirigèrent ensemble et dans le plus cordial concert la campagne maritime de 1673. Elle s'accomplit dans les eaux et en vue des côtes de Zélande. Les Hottes combinées de France et d'Angleterre y étaient venues dans le double but de s'emparer d'un immense convoi de navires de commerce expédié des Indes orientales et d'opérer une descente sur le territoire des Provinces-Unies. Trois grandes afl'aires eurent lieu, aux dates des 1 et 14 juin, et du 21 aoi'il. Ruyter et Tromp, inspirés par tout ce que le sentiment patriotique a de plus généreux et de plus suit) Sièc/ede Lo'iis .V/V, ili. s.

bliuii'. y firent à l'envi des prodiges de courage et d'habileté; « mais, dit l'auteur du Siècle de Louis XIV, la conduite et la valeur furent si égales de tous côtés, que la victoire resta toujours indécise. » Et toutefois le résultat final l'ut à l'avantage des amiraux hollandais, puisqu'ils sauvèrent la Hotte des Indes orientales, et empêchèrent les amiraux ennemis de toucher au sol des Provinces- Unies.

Ces résultats facilitèrent aux états généraux de lloUande les moyens de détacher Charles II île son alliance avec Louis XIV, et d'obtenir du parlement anglais une paix qui conjura leur ruine complète; elle fut signée à Westminster, le 16 février 167i.

Après cette paix partielle, Ruyter appareilla pour l'Amérique avec une forte escadre; il avait pour mission d'attaquer les iles françaises dos Antilles. Il se présenta devant la Martinique, vers le milieu du mois de juillet 1676; mais il la trouva si bien défendue et par mer et par terre, qu'il fut obligé de renoncer à cette entreprise : il reprit la route de l'Europe, après avoir perdu douze cents hommes dans une tentative malheureuse de débarquement. Le gouverneur delà Martinique, qui eut l'insigne honneur de causer cet échec au grand Ruyter, mérite que son nom passe à la postérité : il était chef d'escadre et s'appelait d'Amblimont.

L'amiral hollandais avait besoin de se relever d'un échec qui faisait ombre à s;i gloire, et les états lui en fournirent bie ntôt l'occasion, en le chargeant, vers la fin de l'année 1675, du commandement d'une Hotte qu'ils envoyaient au secours du roi d'Espagne, contre les Mcssinois en révolte et soutenus par les Français. Ruyter devait avoir pour adversaire dans cette campagne notre célèbre amiral Duquesne, dont il avait été le premier à reconnaître et à proclamer le génie naval. Nous avons rapporté dans notre notice sur cet illustre capitaine de mer. les principaux incidents de cette lutt' mémorable entre les deux plus grands amiraux de cette grande époque : il serait inutile d'y revenir. Nous nous bornerons à rappeler qu'à la seconde bataille qui fut donnée entre ces deux géants, le 22 avril 1676, à la hauteur du .Mont-Gibel (Etna), près de Syracuse, Ruyter fut atteint d'u;i boulet qui le blessa mortellement. Emporté sur son lit, il ne cessa, malgré d'horribles souffrances, de donner ses ordres, de ranimer le, courage des siens et de veiller au salut de la flotte, qui opéra sa retraite. Il succomba sept jours après (29 avril), dans le port de Syracuse.

Le corps de cet illustre marin, transporté en Hollande, y reçut de magniliques funérailles. On lui éleva, dans la principale église d'.\mslerdam, aux frais de la république, un mausolée de marbre, dont la longue inscription en lettres d'or résume les litres de ce grand homme à l'admiration de la postérité. On y rappelle qu'il l'ut « anobli et honoré de l'ordre de chevalerie par trois monarques : » les rois de Suède, de France et d'Espagne. Ce dernier lui conféra le titre de duc avec une rente de deux mille ducats, à l'occasion de son expédition dans la nier de Sicile. Les lettres-patentes délivrées à cet eU'et n'arrivèrent qu'après sa mort à la famille de l'illustre titulaire. Les honneurs et les avantages qu'elles lui conféraient étaient perpétuels et héréditaires; mais le nom de Ruyter était trop glorieux dans sa simplicité plébéienne, pour que ses fils consentissent à le quitter ou à l'altérer par un titre d'origine étrangère. Us déposèrent sui' le tombeau de leur père les faveurs posthumes du roi d'Espagne, et les refusèrent pour eux-mêmes.

Uoninie d'une piété sincère, d'une austérité de mœurs toute républicaine, d'une modestie rare et d'une simplicité vraiment antique, Ruyter était aussi ainiable, aussi doux dans la vie privée, qij'il était héroïque et sublime au milieu des périls d'une action navale. « Quel grand maître dans l'art de la marine! » écrivait le duc d'Estrées le lendemain de l'une de ces grandes journées où le génie de Ruyter semblait disposer de la foudre et des vents. — Un brave gentilhomme français, le duc de Guiche, qui avait combattu en volontaire sur la Uotte hollandaise, dans la mémorable campagne de 1665, constate dans ses Mémoires, qu'étant allé visiter ce héros, le lendemain d'une victoire,

LtS iVlAi'.liMS li.LliSTI'.KS.

il le trouva « balayant sa chambre et donnant à manger à ses poules. »

Il se montrait liumain et sensible jusque dans l'exaltation du combat. Dans l'aflaire du 7 juin 1(i73, un brûlot anglais s'était approché de son vaisseau. Ceux qui l'avaient amené, après y avoir mis le feu, se sauvaient en toute hnle dans une chaloupé, pour se soustraire eux-niènicsïi l'effet de leur infernale machine. Les gens de Ruyter se préparaient à couler leur chaloupe à fond, lorsque l'amiral les retint en disant: « Laissez échapper ces malheureux, ils ne sont plus en état de nous faire du mal. »

Louis XIV s'honora |iar les témoignages publics d'estime qu'il donna au grand Ruyter. Ln apprenant la mort de ce néros. il laissa échapper ces dignes paroles : « C'était un ennemi redoutable; mais cet homme-là faisait bonne ir à l'humanité, et sa mort est bien regrettable. » Il avait décoré Ruyter de l'ordre de Saint-Michel, et avait voulu avoir son portrait, qu'il avait fait placer parmi ceux de ses plus illustres généraux.

L'éloge de Ruyter peut se résumer en deux mots : 11 fui un grand capitaine de mer et un grand homme de bien.

«ijffrï:;« ne kaimt-tropez (Piehrc.

.'\Nni;É, bailli de), né au chnle.ui de Sainl-Cannal (Var), en 1726; mort à Paris en 1788.

Il semble que ce fût un des privilèges de la noblesse de Provence do fournir de braves chevaliers à l'ordre de .Malte et d'habiles ofOciors à la marine rovale. Issu de noble race, arrivé au déclin de toutes ces grandes choses, l'ordre de Malte, la marine royale et la noblesse ellemême, Pierre-André de Suflren, fut le dernier sans doute i|ui jouit de ce double privilège du gentilhomme provençal. En 1747, à vingt et un ans, en même temps nu'ii suspendait à sa poitrine la croix de Saint-Jean de Jérusalem, il montait en qualité d'enseigne sur les vaisseaux du roi. Il eut à peine le temps de faire une campagne avant la paix d'Aix-la-Chapelle (1748); mais c'en fut assez pour montrer son courage et faire deviner ce qu'il deviendrait un jour, si la fortune ne lui refusait pas les bonnes occasions. Il fut fait prisonnier par les Anglais, au combat de lielle-Isle (14 juin 1747), célèbre dans la marine française par la belle résistance du Tonnant, que le brave chef d'escridre de l'Estanduére disputa pendant toute une journée et arracha à la poursuite acharnée d'une Ûotte anglaise.

A vingt-cinq ans de là (1772), nous voyons Sullren, qui s'était fait remarquer au service de son ordre et distingué sur nos escadres, promu presque simultanément à la dignité de commandeur et au grade de capitaine de vaisseau.

En 1782, tandis qu'il s'illustrait dans les mers de l'Inde, comme chef d'escadre intérimaire, il apprenait, sui' le

théâtre de ses exploits, dont la renommée entretenait lliurope, que ses frères en religion lui avaient décerné le titre de bailli, sous lequel ses contemporains et l'histoire ont pris l'haliitiide de le désigner.

« Avant la circonstance qui l'a fait connaître comme le premier marin de son époque, dit M. Léon Guérin en parlant du bailli de Sutfren, ce qu'on savaitdéjàde lui à bord des vaisseaux fraNçais et dans les port,s de guerre, c'est qu'il était doué d'un courage qu'aucun autre ne pouvait surpasser, que sa corpulence (car il était d'une constitution physitiue qui tendait à l'obésitéi ne lui enlevait rien de son activité; qu'à une extrême vivacité d'esprit, à un prompt coup d'œil, il alliait des connaissances très-étendues, et une grande élévation de caractère; et qu'il avait souvent montré, dans son commandement particulier de capitaine, les qualités d'un excellent tacticien. On savait aussi qu'esclave du devoir, il était ferme et sévère pour ceux qui étaient placés sous ses ordres, mais jamais plus que pour lui-même. Le matelot, dont il était l'ami, le bienfaiteur silencieux, ne s'efl'arouchait pas trop d'ailleurs de cette rigueur dans le service, et n'en disait pas moins, en se souvenant d'avoir reçu pour lui-même ou pour sa famille les preuves discrètes de la paternité de son cœur : « Bon « comme M. le bailli de SuU'ren (1). »

En 1781, ces deux éternelles rivales, la France et l'Angleterre, étaient en guerre Qagrante : le théâtre de la lutte n'était plus en Europe; mais il était à ta fois sur les rivages de l'Afrique, de l'Amérique et de l'Asie. Dans les mers de l'Asie, la France avait à défendre contre les entreprises de sarivale ses propres établissements, etceux des Hollandais, ses alliés, sur la côte de Coromandel et dans l'ile de Ceylan. il s'agissait, dans ce but, de renforcer une escadre (|ui se tenait en observation à l'Ile-de-France, sous les ordres du comte d'Orves, et de la mettre en état de prendre l'oU'ensive. 11 fallait surtout envoyer de CG côté-là un ol'licier d'élite, capable de remplacer l'amiral, qu'on savait malade et languissant. Le choix tomba sur le commandeur de Suffren, un des plus anciens officiers de son grade et le j)lus digne, incontestablement, d'une pareille mission. En ce temps-lii, cet infortuné Louis XVI avait encore i|uel(|uefois la muin heureuse !

.Sulfren sortit de Brest au commencement du printemps de 1781, à la tête d'une division de cinq vaisseaux de soixante-quatre à soixante-quatorze canons, d'une corvette de seize et d'un certain nombre de bâtiments de transport contenant des troupes de débarquement et des munitions de guerre. Il avait à son bord le vieux et infatigable marquis de Bussi, qu'il devait, chemin faisant, déposer dans la colonie hollandaise du cap de Bonne-Espérance, avec quelques bataillons de troupes françaises. Bussi devait se lendre ultérieurement sur le continent indien, où il avait combattu déjà avec gloire comme lieutenant de Dupleix, et ou il jouissait d'une haute renommée et d'une grande influence parmi les indigènes. Les instructions de Suffren portaient que s'il rencontrait une escadre anglaise dans les parages du Cap, il la smveillerait avec soin, l'attaquerait au besoin et l'empêcherait à tout prix de faire aucune entreprise sur l'établissement hollandais.

Arrivé aux iles portugaises du cap Vert, sur la côte occidentale du continent africain, Suffren eut connaissance qu'une escadre anglaise élail mouillée dans la baie de la Praya, devant San-Yago, qui est la principale de ces iles. Elle avait pour commandant le Commodore Johnstone, un des marins les plus renommés de sa nation. Placée dans un port neutre, elle devait se croire à l'abri de toute attaque; mais l'occasion parut trop belle à Suffren pour la laisser échapper, et, sans autre souci que de réduire Johnstone à l'impuissance de rien tenter contre le Cap, il résolut de l'attaquer, même dans les eaux portugaises et sous le canon des batteries de San-Yago. Son dessein arrêté, il se détache de sa division, monté sur le Héros, vaisseau de soixante-quatorze, et suivi de deux autres vaisseau.x seulement. Il pénètre dans la baie, et passe fièrement à travers une multitude de bâtiments, qu'il ne cesse de cribler de boulets pendant plus d'une heure, par un feu bien

11) Ul,L

':de France, deuxième partie, ch. XV.

TES MARliNS ILLUSTRES.

nourri He tribord et de bâbord. Ce fut un ravage et un désordre immenses au milieu de l'escadre anglaise, qui avait à |ieine eu le temps de se reconnaître sous le coup d'une agression aussi liardie. Ce n'est pas que Suffrtn n'eût reçu, de son côté, plus d'une blessure; mais il avait atteint son but, et avec ses trois vaisseaux plus ou moins désemparés, mais faisant toujours mâle contenance et ne se laissant pas approcher, il sortit aussi fièrement de la baie qu'il y était entré, et reprit sa route vers le cap de Bonne-Espérance, gasnant sur son adversaire l'avance que celui-ci avait eue d'abord sur lui.

Le Commodore anglais, m.ilgré l'état pitoyable de ses vaisse.iux, s'était tout d'abord mis à la poursuite de son audacieux agresseur; ce que Sufl'ren apercevant, il s'était écrié : « Allons, point de manœuvres honteuses! » Et, revirant de bord, il s'était aussitôt reformé en ligne de bataille pour attendre son adversaire. Sa ferme contenance en imposa à Johnstone, qui jugea prudent de relourner dans la baie de la Praya. Les soins qu'il fut obligé de donner à la réparation de son esciidre l'y retinrent pendant seize jours. Ce qui laissa à Suffren tout le temps de débarquer au cap de Bonne-Espérance les secours qu'il avait été chargé d'y conduire. Aussi le commodore Johnstone renonça- t-il à toute espèce d'entreprise sur ce point, et se boina-t-il à prendre directement la route des Indes.

Suffren avait heureusement rallié .i l'Ile-de-France l'escadre du comte d'Ûrves, qui se trouva ainsi portée à douze vaisseaux de ligne. Se sentant désormais en mesure de prendre l'offensive, l'amiral, tout malade qu'il était, se liàta d'appareiller pour les rivages indiens. Suffren, qui conduisait l'avant-garde, ayant fait rencontre de l'jlniiifta/, vaisseau anglais de cinquante canons, s'en empara et l'ajouta à sa division.

La maladie du comte d'Orves s'était aggravée durant la traversée; il mourut dans les premiers jours de février 1782, comme son escadre atteignait la côte de Coronisndel, laissant le commandement général au capitaine Suffren, qui se trouva ainsi mis en possession de la cornette par la force même des choses. « Celui qui déjà était l'.ime de l'armée, dit M. Léon Guérin, en devint la tête, et le mouvement, désormais, suivit la p( nsée avec le plus bel ensemble et la plus admirable activité. »

Dés le 15 février, le nouveau commandant de notre escadre des Indes se présenta devant Madras, pour provoquer l'escadre anglaise. Elle avait pour amiral un rival digne de Suffren. et avec lequel il était glorieux de lutter de bravoure et d'habileté •. il se nommait sir Edouard Hughes. Depuis plus d'un an il régnait en maitie dans ces parages : récemment arrivé del'ilede Ceylan, où il venait d'enlever, presque sans coup férir, le port de Trinquemalé aux Hollandais, il occn|iait la rade de MaJras avec dix vaisseaux, embossés d'une manière inattaquable.. Mors Suffren porta au sud. Sir Hughes, croyant qu'il l'évitait, sortit de la rade et se mit à sa ponrsuile. 11 s'empara de quelques vaisseaux de transport qu'une brise avait séparés de l'escadre, et qui s'étaient laissés atteindre par l'avantgarde ennemie. Sufl'ren. qui marchait toujours eu ligne, revire brusquement, et, malgré toutes les manœuvres de son adversaire pour éviter le combat, il le force à l'accepter dans des conditions désavantageuses.

Celte première affaire s'engagea le 17 février, à la hauteur de Sadras. Elle n'eut qu'un résultat peu décisif, grâce à la brume, à la pluie et au temps orageux qui survinrent pendant l'action, et qui ne permirent pas au bailli de pousser les choses à bout. Il força néanmoins l'amiral anglais à quitter la côte de Madras et à regagner l'ile de Ceyiin, pour réparer ses nombreuses avaries dans le port de Triuquemale. Quant a Sufl'ren, il cingla vers Pondichéry. notre principal établissement sur la côte de Coromandel. mais dont le fort était tombé depuis plusieurs mois au pouvoir des Anglais. Après avoir pris connaissance de ees parages, il alla effectuer à Porlo->ovo le débarquement des troupes de terre qu'il avait à boi'd. et qui avaient été destinées à renforcer la girnison de Pondicliéry. Il mouilla à Porto- Kovo le 20 février: les trois mille français qu'il y déposa s'emparèrent presque aussitôt du fort de Goudelour, un des points les plus importants de celte côte. Suffren reçut

à Goudelour la visite du célèbre I!aïder-Ali-Khan, régent liu royaume de .Mysore, qui luttait avec une per-sévérance souvent couronnée de succès contre les envahissements des Anglais. Il régla avec es prince indien, que les Européens ont surnommé le Frédéric de l'Est, les conditions du concours que devaient lui prêter les troupes françaises, après quoi il reprit la mer et se mit à la recherche de sir Edouard Hughes. Il l'aperçut le 9 avril, lui donna la chasse, et bien que l'armée anglaise fit des efforts surhumains pour échapper à sa poursuite, il l'atteignit, la pressa et l'accula de manière qu'il ne lui resta plus d'autre ressource ((ue de se résigner à une seconde bataille.

Celte nouvelle rencontre eut lieu le 12 avril 1782, à la hauteur de Provediérue. à l'Est de l'ile de Ceylaii. Le combat se prolongea pendant cinq heures avec un grand acharnement, et surtout avec une rare habileté de manœuvres de part et d'antre : mais l'amiral anglais, vnvant que les choses tournaient au plus mal pour lui, prit le parti de céder le champ de bataille : une brume épaisse qui s'éleva vers le soir protégea sa retraite, et lui permit de ramener son escadre tout éclopée dans la baie de Trinquemalé. La plupart de ses vaisseaux étaient désemparés: plusieurs avaient perdu leurs capitaines et plus de la moitié de leurs équipages. Quand il eut regagné son abri, sir Edouard Hughes s'y tint coi tant qu'il vit l'escadre française croiser à l'affût du moindre nnuivement qu'il ponrrait'faire pour en sortir. Las de l'attendre, et ayant besoin lui-même de réparations, Sulfren gagna le port hollandais de Tranquebar. Il y rallia à sou escadre trois vai.sseaux de cette nation, et y fut. en outre, rejoint par deux vaisseaux de ligne français, accompagnés d'un convoi de troupes et de munitions.

Il se trouvait alors à la tête d'une flotte de dix-huit vaisseaux de guerre; ce qui lui suggéra le dessein de reprendre aux Anglais le bel établissement de N'égapatnam et de le rendre aux Hollandais, auxquels il app.irten:iit. Il se remet aussitôt en mer. dans la pensée d'accomplir ce coup de main; mais il est oblige de faire une station dans la rade de Goudelour, où il avait à déposer de nouvelles troupes et à ravitailler la garnison. Cependant, sir Hughes, informé de sa marche, et en devinant le but, s'était hàlé d'accourir au secours de la garnison de Négapatnam, et lorsque, le h juillet 1782, Suffren arriva eu vue de cette place, il y trouva l'escadre anglaise au mouillage. N'ayant pu surprendre la vigilance de son adversaire, il se décida à lui offrir le comli:it. II voulait le faire immédiatement, mais un vent peu favorable et un grain qui endommagea fortement un d.' ses vaisseaux le forcèrent de remettre l'affaire au lendemain. Elle s'engagea dès la pointe du jour, car les deux amiraux avaient employé toute la nuit à faire leurs dispositions de conibnt.

Li bataille s'engagea ,i nombre égal de vaisseaux; onze contre onze. Les deux arrière-gardes restèrent inactives; non pas que celle des Français ne manifestât une vive intention d'en venir aux mains; mais elle provoqua vainement le flegme de l'arrière-garde britannique, qui s'obstina à se tenir à grande portée de canon. L'-ction dura près de six heures : les deux amiraux, Sufl'ren sur le Héros, et sir Hughes sur le Superbe, échangèrent de vives et rudes bordées, et la journée eût indubitablement abouti à un résultat décisif en faveur des Français, si le bailli eût été également bien seccmdé par tous ses officiers, s'il eût pu inspirer à tous l'esprit dont il était animé, sa résolution, son coup d'œil rapide, son activité; si du moins tous les signaux eussent toujours été bien compris et stricterient exécutés. D'ailleurs, une brise du large qui vint ,i s'élever rompit les deux lignes, et les jeta dans le plus grand désordre. Il fallut cesser de combattre pour se rallier de part et d'autre. Sir Hughes, dont l'habileté consistait I riucipalement à ne pas s'entêter dans les luttes d'une issue douteuse pour lui, au lieu de ramener ses vaisseaux ralliés au combat, les poussa tout doucement au fond de la Laie de Négapatnam. L'amiral français, resté en panne sur le champ de bat.iille, fut témoin de la fuite de ses adversaires, et se borna à lancer à leurs traînards quelqiies dédaigneux coups de canon, en guise de huées. Oiiand il les eut vu rentrés dans la rade, il se dirige^ siir le port

Les makins illi siuks'

de K.'irikiil, oi'i il jcla l'ancri;, à Jeux lieues seulement de l'escadre anglaise, dont il surveilla les inonvements jiendant qnelfiiies jours. Elle resta dans l'inaction la plus complète, ce qui le détermina à retourner à Goudeloiir. pour y attendre une occasion meilleure de frapper un cou[i décisil'.

Informé de son séjour àGoudelour, le sultan de Mvsore, Uaïder-Ali-Ivhan, lit prés de cinquante lieues, avec une armée de qualrc-vingt mille hommes, pour venir complimenter l'amiral français sur ses exploits et lui paver le Iril.ut de son admiration.

Nous avons assez donné à enteinlre, un peu plus haut, que dans le combat donné en vuedeNéijapatnam, Suffreu avait eu à se plaindre de plus d'un ollicier de son escadre; et ce cjui le prouve, c'est çiu'aprés le comhat il se vit obligé de laire acte de sévérité envers trois de ces ofliciers.il

suspendit le ca|iitaine du Sévère, nommé Cillarl; deux autres capitaines reçurent l'ordre de remettre leurs commandements; l'un d'eux portait un nom célèbre dans la marine française: il s'appelait de Forbin; c'était un petitneveu de l'amiral <|ui fut le contemporain et l'émule des Jean fiart et des du Guay-Trouin. Il fallait des motifs bien graves pour que Suffren ne sentit pas sa sévérité fléchir devant un pareil noml

(Juant au capitaine du Sévère, voici ce qui était arrivé: dans un moment de faiblesse ou de lâcheté bien difficile .1 comprendre, et au milieu sans doute de la confusion dont nous avons parlé, cet oflicier avait baissé son pavillon devant l'ennemi. Rien ne pouvait justifier cette capitulation; c'était un acte de vertige: aussi, quand la nouvelle en fut parvenue dans les batteries du vaisseau, les officiers refusèrent-ils d'y croire. L'un d'eux, appelé Dieu,

L Milivpule bleu était redescendu dans les batteries, et le feu avait recommencé de plus belle.

était accouru sur le pont, et, voyant en effet le Sévère sans pavillon, il .s'était répandu en paroles de reproches et de colère contre le capitaine, sans que celui-ci parût s'en émouvoir. Alors ce nrave officier, ne pouvant plus contenir son indignation, dit à Cillart : «Vous êtes le maiire de votre pavillon comme de voire honneur, et libre .1 vous de vous vautrer dans la honte ! Mais sachez que ni moi. ni mes camarades, ne sommes disposés à imiter votre lâcheté et à partager voire ignominie, et nous allons continuer le comhat. » Ces paroles dites, l'intrépide Dieu était redescendu dans les batteries, et le feu avait recommencé de plus belle. D'habiles manœuvres avaient achevé de dégager le vaisseau français, et Cillart s'était enfin décidé à rchisser son pavillon. .Mais on se souvint longtemps de sa déplorable délaillance, et l'on disait dans le corps lie la niarini', " qu'un jour le capitaine du Sévère avait voulu se rendre aux Anglais, mais que Dieu ne l'avait pas lirimis. »

Il n'est que trop vrai que le bailli de Suffren n'avait pas Irouvé dans l'état-major du comte d'Orves l'élite de la marine française,; et il avait besoin de beaucoup de l'ermeté 1 1 d'énergie pour ramener sur ses vaisseaux le sentiment ^lu de\oir el de la disi-i|i'ii:e. l'eu de temps avant r-ifl'aire

du 6 juillel, plusieurs officiers avaient témoigné une grande impatience de i-etourner dans l'Ile-de-France, sous le prétexte de l'impossibilité de tenir plus longtemps la mer, et de l'inutilité et des dangers inévitables d'un plus long séjour ;i la cote. Ces observations avaient été suivies de sourdes rumeurs et de récriminations à voix basse, mais amères, contre le bailli qu'on accusait de sacrifier la santé et la vie de ses équipages, aussi bien que le matériel de l'Etat, au désir de faire parler de lui et de satisfaire son anjbilion. Ces bruits étant parvenus aux oreilles de Suffi en, il en avait été aussi indigné que surpris. « Quoi! disaitil, nous retirer dans les circonstances où nous sommes 1 fuir devant une escadre anglaise que nous pouvons combattre à forces égales! abandonner cinq mille soldat^ français qui combattent sur le continent indien à la merci de leurs ennemis! Quels sont les lâches qui osent faire de pareilles propositions, et qui comprennent si mal l'honneur du pavillon .' Qu'ils viennent, et ils apprendront mes rés(dntions; elles sont conformes aux instructions qui m'ont été données, cl, tant que je vivrai, tant qu'il me restera un vaisseau, je maintiendrai sur les mers l'honneur du pavillon li-auçais. Il n'y a pas de retour |iossible avant li rai\. » Lcj niurniiu-es'ot les récriminations s',u--

.i:S MARINS ILLUSTRES.

rctercnl; mais le brave amiral avait comjiris (ju'il devait redoubler de vi£;ilance et de sévérité : ainsi Qt-il, et il tint le frein de la discipline d'autant plus serré que celui de l'honneur semblait s'être relâché davaiitnge parmi les hommes qu'il avait d commander.

Cependaut Suffren avait appris que l'escadre aus;laise s'était éloignée de Trinquemalé. 11 sortit aussitôtde (iuudelour pour aller faire le siège de cette place. Les Anglais, nris à l'improviste, le laissèrent pénétrer dans la rade; il descendit à terre, fît élever de nouvelles batteries et construisit des retranchements. La garnison du fort lit une sortie, mais elle fut reçue avec une telle vigueur, qu'elle eut à peine le temps de se réfugier précipitamment dans ses casemates. Le neuvième jour du siège (50 août 178'2), les batteries françaises avaient ouvert la brèche dans les lianes du fort principal; sommé de se rendre, et n'espérant aucun secours, le capitaine anglais capitula. Le lendemain,

la garnison d'Ostembourg. fort voisin, en ût autant; ce qui permit aux Français d'arborer leur pavillon sur tous les points de la haie. Ainsi, le bailli de Suffren se trouvait niailre d'un des plus beaux ports de l'Inde, et cette conquête importante le dédommageait bien du coup manqué sur Négapatnam.

Ce fut penaant qu'il était occupé à ce siège si rapide et si vigoureu.x qu'on lui apporta un message du grand maître de l'ordre de Malte, qui, en le félicitant de ses succes, lui annonçait sa promotion à la dignité de bailli.

Le 5 septembre 178'i, trois jours après la prise de Trinquemalé. on signala au large l'escadre de sir Edouard Hughes. « iVous avons le mouillage, s'écria Suffren. il nous faut maintenant la llotte ! n Et cela dit, il fait rembarquer ses troupes, retourne à bord du Héros, et se disposée chauffer la lutte navale, comme il avait chauffé le siège. Mais sir Hughes n'était jias homme à se livrer aiusi : quand

Des pavillons

1 aluis Suflrcn avec une sorte de d'élire : îles pavillons vaisseau ! — Pase 58.

qu'on en ni-Uu partout ! que l'on en couvre mon

il eut reconnu que c'était le pavillon français qui flottait sur les forts et dans la rade, il revira de bord et s'éloigua. Suffren, qui croyait voir lui échapper une proie certaine, lit appareiller à toutes voiles pour se mettre à sa poursuite. On était loin de partager sou ardeur et sa conliance dans son étal-major. Plusieurs de ses capitaines lui représentent qu'il serait peut-être prudent de ne pas courir après une aventure, et d'imiter eu cela la conduite de sou adversaire, vieil habitué de ces mers si difficiles à tenir, et qui n'avait jamais accepté une bataille qu'à son corps détendant. La possession de Trinquemalé assurait à notre escadre un bon port pour l'hivernage et un rendez-vous commode pour les convois qu'on atleiidait; que pouvait-on désirer de plus .' Après avoir en quelque sorte présenté le combat aux Anglais en appareillant à leur vue. on pouvait se contenter de les avoir vus décliner ce défi et battre en retraite ,i l'aspect de nos vaisseaux. C'était une assez belle satisfaction donnée à l'amour-propre de l'amiral et à l'honneur du pavillon.

Ces considéraiions commençaient à ébranler Suffren, lorsque l'offlcier qui avait été chargé de reconnaître l'escadre ennemie vint lui apprendre (|u'elle ne se composait

que de duuze vaisseaux. Suffren eu avait quatorze à lui opposer. — « Messieurs, dit le brave amiral à ses ofûciers, si l'ennemi était en forces supérieures, je me retirerais; contre des forces égales, j'aurais de la peine à prendre ce parti; contre des forces inférieures, il n'y a pas à balancer, (il faut cnmlialtro. » Et les ancres furent levées.

L'armée anglaise était déjà à sept lieues au large; on ne put la rejoindre que sur les deux heures après midi. Suffren avait donné le signal d'arriver, mais, comme le mouvement ne s'exécutait pas avec toute la promptitude désirable, il Ot appuyer son signal par des coups de canon. On crut alors, dans les laiteries, que c'était le commencement du coml)al, et les bordées partirent; les Anglais riposlèrent, et, des ce moment, le combat devint général. Cependant la ligne des Français n'était |)as encore régulièrement formée, et une bataille engagée dans ces conditions ne pouvait être qu'une bataille perdue. Suffren, désespéré, mais toujours maître de lui, multipliait les siguaux à chaque division et pour ainsi dire à chaque vaisseau; il était admirable d'activité et de présence d'esprit : tous ses efforts, cependant, furent impuissants à établir l'ordre stratégique dans la ligne française, tandis que celle do

rennumi, au contraire, était parfaitement formée, et maintenait le désordre de notre escadre par un feu régulier et bien nourri.

Tiois vaisseaux seulement, faisant corps de bataille, soutenaient tout le )ioids du combat, l'.'étaient le Héros, ou flutlait le pavillon de l'amiral, et ses deux gardes de pavillon : Vlllustre, capitaine Desbruyères, et VAjax, capitaine de Beaumont le Maitre. Rien n'était beau, rien n'était sublime comme l'attitude mâle et vigoureuse de ces trois vaisseaux en face d'un ennemi prêta les écraser; ils multipliaient les foudres de leurs batteries, pour ne pas laisser sans riposte un seul coiip de leurs adversaires, doubles en nombre, mais qu'ils tenaient en respect à force d'audace et d'activité. Il était à craindre, cependant, qu'un mouvement de l'avant-garde anglaise ne mit la petite division entre deux feux. Ce danger fut prévu et conjuré par l'intrépidité du cbevalier de Saint-Félix, qui conimandail À'Àrtcsien. Cet officier, se portant rapidement en travers de Cl tte avant-gari''P, combattit à lui seul les trois vaisseaux dont elle se composait. Il en maltraita deux d'une telle sorte, qu'ils furent obligés de (piitter la ligne, et tint en respect le troisième. L'un des capitaines anglais avait été tué sur son bord. Celte belle et vaillante action du ca- .pitaine Saint-Félix sauva indubitablement le bailli de Suffren; elle épargna à toute l'escadre une défaite qui paraissait inévitable. Le gros de cette escadre, tombé en calme, pouvait à peine manœuvrer, et paraissait condamné à demeurer spectateur immobile de la perle de son.amirnl.

Pour comble de malbeur, le feu prit il l'un de ses vaisseaux, le Vengeur. La Uamme, qui sortait par torrents de toutes les ouvertures, effraya les vaisseaux voisins, et ils forcèrent de voiles pour s'en éloigner: co mouvement mit le comble au désarroi qui régnait déjà dans une partie de l'escadre.

Décidément cette journée était marquée iiourSuflren au coin de la fatalité: désespéré do tous ces contre-tomps, persuadé, d'ailleurs, que la plupart de ses capitaines l'avaient abandonné, l'intrépide amiral ne songeait plus qu'A s'ensevelir glorieusement dans sa défaite. « Presque toute la mâture de son vaisseau avait croulé, dit un de nos liisloriens maritimes ; il s'aperçoit, aux cris de joie de l'armée ennemie, que son pavillon do commandement est abattu. « Des pavillons I S'ecrie alors Suffren avec une sorte de délire ; (les pavillons! qu'on en mette partout! que l'un en couvre mon vaisseau 1 » Et à l'accent dont il drnnait cet ordre, on voyait bien que de ces nobles étendards il voulait s'en faire un linceul; car, l'œil étincelantde fiueur, il courait sur la dunette s'offrir aux boulets ennemis. Mais sa rage héro'ique fit son salut. Malheur à qui serrait de trop prés le Héros ! Le Worcesttr et le Sultan y perdirent tous deux leui's capitaines, Wood et Wallis, braves gens, mais qui n'étaient pas de taille à lutter contre le dé.'.cspoir de Suffren. Le Saperhe, vaisseau amiral anglais, que le Héros avisait entre tous, était criblé de boulets. Enfin, la longue résistance du grand homme laissa aux vaisseaux français le loisir de se rejoindre, puis la nuit qui vint fit cesser le combat (1). »

Le Héros, qui avait soutenu sans succomber cette gigantesipie lutte, était jonché de corps sanglants et mutilés. Deux lieutenants, un enseigneetquatre-vingt-douze hommes d'équipage avaient été tués du côté dei Français , un capitaine, trois enseignes, six autres officiers et Iroi.s' cent quatre-vingt-quatre hommes d'équipage avaient été blessés. On pense bien que les Irois vaisseaux qui avaient subi pendant toute la durée du combat le feu incessant de l'ennemi ne pouvaient être que dans un état pitoyable. Malgré leurs nombreuses et profondes blessures, il.-i purent néanmoins rentrer dans le port de Trinquemalé, tandis que l'Orient, qui n'avait pris aucune part au combat, soil ratalilé, soit maladresse des hommes du bord, toucha pendant la nuit sur une roche à l'entrée de la haie et sombra; on fut assez heureux, néanmoins, pour sauver l'équipage et les effets. Il y aurail lieu peut-être de reprocher au bailli de Suffren son obstination à courir après cette malheureuse

affaire du 3 septembre, contre l'avis de la plupart de ses officiers; l'opportunité du combat était sans doute contestable; mais Suffren avait les plus fortes raisons de se défii r des conseils de son état-niajor ; il n'y comptait qu'un petit nombre d'officiers susceptibles de résolutions et d'actions héroïques. D'ailleurs, l'occasion était si belle, qu'un général aussi brave, aussi résolu que le bailli, ne pouvait man.|Uêr de s'y laisser tenter ; et l'on a vu qu'il avait fallu une suite fatale de contre-temps et de malentendus inexplicables pour lui donner tort. Plus d'habileté ou de bon vouloir de la part de tant de capitaines, qui l'avaient laissé se sacrifier à l'honneur du pavillon sans épuiser tous leurs efforts pour le seconder, et il eut peut-être dominé la fortune et inscrit une victoire de plus dans les fastes de notre marine. En voyant le bailli de Suffren si mal secondé dans la plupart des occasions ou il eut à luttei: contre son habile et prudent rival, on ne peut qu'admirer davantage les beaux résultats par lui obtenus dans sa mémorable campagne de l'Inde.

Tandis que sir Edouard Hughes était obligé de se retirer vers Madras, en faisant remorquer son vaisseau le Superbe, criblé des blessures que lui avait faites le Héros, Suffren se hâtait de réparer ses avaries dans la baie de Trinquemalé. Grâce à son .activité , il lui avait fallu moins de quinze jours pour être en état de reprendre la aier. et il arrivait assez tôt dans la baie de Goudelour pour proléger ce port important contre une surprise qu'avait méditée l'amiral anglais. Puis, le temps de l'hivernage étant venu, et ne trouvant pas les mouillages assez siirs, pour cette saison, sur la côte de Coromandel, il alla se mettre à l'abri dans la baie d'Acliem, à la pointe septentrionale de l'Ile de Sumatra. Les Anglais, de leur côté, se relirerent à Bombay.

Dés que le temps le permit, Suffren reprit la mer; et, croisant le long des côtes d'Orixa et de Coromandel, il enleva aux Anglais une de leurs frégates et un convoi de plusieurs bâtiments de transport ou de commerce. La cote orientale de la Péninsule indoustanique était, pour ainsi dire, tenue en état de blocus par l'escadre française, toute faible qu'elle était, de l'embouchure du Gange à la baie de Madras, sans que l'amiral anglais osât sortir do son mouillage pour s'y opposer. Après avoir ainsi établi la suprématie de son pavillon dans ces parages, Suffren vint de nouveau jeter l'ancre dans la baie de 'trinquemalé, dont il avait résolu de faire le centre et le point d'appui de ses opérations pour la campagne qui allait s'ouvrir. Il y fut bientôt rejoint par le marquis de Bussi, qui lui amenait de l'Ilede-France trois vaisseaux de ligne, une frégate et trentedeux transports, sur lesquels étaient deux mille cinq cents hommes de troupes de débarquement et des munitions de guerre en abondance.

Sir Edouard Ilughes, qui venait de recevoir aussi des renforts considérables, dont il avait d'ailleurs grand besoin, se hâta d'en profiter pour aller établir, avec dix-huit vaisseaux de ligne, le blocus maritime de la place de Goudelour, en même temps qu'elle était investie par une armée de terre. Les Français qui formaient la garnison de cette place, abandonnés à eux-mêmes, allaient être forcés de capituler, lorsque des bâtiments portant le pavillon de France apparurent à l'horizon. C'était Suffren, qui, à la tête d'une escadre composée de quinze vaisseaux seulement, accourait pour rompre le blocus. A la vue de ces vaisseaux français qui s'avançaient dans le plus bel ordre, sir Edouard Hughes fit lever l'ancre, forma à son tour sa ligne de bataille, et se porta au large pour éviter de combattre sous le vent de son adversaire. C'était une faute, néanmoins, dont Suffren se hâta de profiter, pour s'approcher de terre et communiquer avec Bussi, qui avait pris le commandement de la place, et qui renforça les équipages de l'escadre de douze cents Européens et cipayes (I). Sluni de ce renfort, l'amiralne songea plus qu'a l'aire naître etâ saisirl'occasion d'engager avantageusement le combat avec son habile adversaire.

Pendant deux jours et demi les deux escadres ne cessé-

(k France, deuxième pailie, (1) Les Cipayes (pi'onoiieez Cipais) sont de» soldats inili;;

au service des Kuropccns

rent de s'observer et de manœuvrer; les Anglais, pour gngner le vent, les Français, pour le conserver. C'était une magnifique partie, joiiée sur l'échiquier maritime par deux joueurs de première force. Las enfln de perdre le temps à cette slrniégie savante, mais sans résultat, ce fut SnfTren qui arbora fe premier le signal du combat et qui lit tirer les pr« miers coups. Cette fois, il avait été obligé de laisser é un autre le cominandrineiudu Héros, a glorieux théâtre de ses exploits depuis plus de deux ans, pour se conformera une ordonnance récente qui prescrivaitau commandant en chef d'une escadre de se tenir à bnrd d'une frégate pendant le combat. L'affaire s'engagea le '20 juin 1 785, sur les six heures du soir, et ce ne fut. à proprement parler, qu'une vive canonnade qui se prolongea pendant près de trois heures. Les .Anglais, malgré la supériorité de leur nombre, furent les premiers à faire taire leurs batteries ; ils se retirèrent à la faveur de la nuit. Pour la quatrième fois, le bailli de Suffren restait maître du champ de bat.'.ille, et, cette fois, le succès était aussi décisif que complet; le blocus de Goudelour avait été délinitiveraent levé du Coté de la mer.

L'escadre victorieuse se mit en panne pour attendre le retour du jour; mais laissons ici parler un historien auquel nous avons déjà fait plus d'un emprunt pour cette esquisse : « La joie des assiégés fut extrême, dit M. Léon Guéiin, lorsqu'avec les premiers rayons du soleil ils virent •leur pavillon national qui Uottait dans la rade à la place du pavillon d'.\ngleterre. Us accouraient et se pressaient sur le rivage pour saluer, pour remercier, par des cris d'allégresse," l'immortel Sulfren. Bussi lui-même, entouré de son état-majur, attendait le vaillant m,nrin sur Il plage. « Le voilà, dit-il, dés qu'il l'aperçut, voilà notre « sauveur! » A ces niots, les cris de joie redoublent, et, d'échos en échos, ils vont jeter le trouble dans le camp ennemi. Le bailli de Suffren, qui seul parait étonné de son triomphe, se voit enlevé dans un magnilique palanquin, et c'est ainsi qu'il entre dans Goudelour, perlé par les soldats français, qui ont forcé les noirs à leur céder cet honneur. »

Peu de jours après, ou reçut dans ces parages éloignés la nouvelle offlcielle que les préliminaire» de la pais avaient été signés à Versailles depuis plus de quatre mois. A ce message" était joint l'ordre de cesser immédiatement toute hostilUé sur la mer et sur le continent indiens. Des ordres identiques airivaient en même temps :i l'escidre anglaise. Il ne restait plus à l'intrépide et habile amiral, qui avait si vaillamment relevé l'éclnt de notre pavillon dans ces contrées, qu'à retourner en France, pour y jouir de sa gloire et v recevoir la récompense de ses services.

.\ son retour, Sulfren relâcha au cap de Bonne-Espérancs; ému au spectacle de la détresse dans laquelle il trouva la colonie hollandaise, il flt verser dans sa caisse cent trente mille livres, provenant de la vente de prises qu'il avait faites sur les Anglais dans le cours de son expédition.

Rentré en France, à la fin de mars 1784, apiés une absence de trois années, il v fut comblé d'honneurs. On frappa à son effigie une médaille où sa longue et glorieuse expédition était résumée en ces quelques mots :

Le Cap protégé — Trinquemalé pris.

Goudelour délivré. — L'Iode détendue.

Six combats glorieux.

Louis XVI, qui honorait la valeur et qui attachait un erand prix à la gloire maritime, reçut le vainqueur de Triiiquemalé tt de Goudelour avec beaucoup de distinction. Il le nomma chevalier de ses ordres, lui accorda les grandes entrées à Versailles, et créa tout exprés pour lui une cinquième charge de vice-amiral de France.

La Hollande devait quelque reconnaissance à l'amiral français : elle s'en acquitta noblement et dignement. Les étals généraux décernèrent à Suffren une médaille comraéffiorative des services qu'il leur avait rendus au Cap et dans la mer des Indes, et décrétèrent que son buste en Oïdibre serait placé dans la salle de leurs délibérations, à côté de ceux de Taiyter et de Tronip. Enfin, ils lui firent

remetire , par l'ambassadeur des Provinces-Unies à la cour de France, une épée d'honneur enrichie de diamants.

On peut dire que nul nom ne fut, â cette époque, plus populiire que celui du bailli de Suffren. a II devint, dit le brillant auteur de VHistoire maritime de France, l'idole de la foule, et il ne pouvait paraître en public, que l'admiratioa excitée par le souvenir de ses exploits ne s'élevàl jusqu'à l'enthousi.isme »

SulTren mourut en 1788, âgé de soixante-deux ans.

TULJRVII.<IiB (As5E-HiiAwos DE CoTEMCs. conite dei. maréchil de France et vice-amiral; né en 1642; mort en 1701.

^Normand comme Duquesne, dont il fut le compagnon d'armes et le meilleur élève, le comte de TooBviitE. après la mort de ce grand homme de mer. se vit décerner, d'une voix à peu près unanime, le sceptre du commandement maritime. A une intrépidité rare, il joignait un admirable sang-froid. Il avait été de toutes les grandes luttes entre Duqut'sne et Ruylcr, et nul n'avait mieux profité que lui aux leçons d'une pareille école. Après avoir été dans sa jeunesse un officier plein de fougue et de témérité à l'attaque, il était devenu dans son âge mùr un tacticien aussi habile que prudent; trop prudent même, au dire de quelques critiques, qui lui reprochaient de n'être pas aus.si brave de télc que de cœur, et de ne pas toujours tirer tout le parti possible d'une victoire, par la crainte exagérée d'en compromettre le résultat.

Tourville. bel enfant blond, aux yeux bleus, au teint de lis et de rose, comme on disait dans le style fleuri de son temps, était né d'une complexion frêle et délicate, qui semblait tout à fait incompatible avec les rudes exercices de la marine. Ce fut pourtant sa première vocation, et son désir bien prononcé sur ce point détermina son père, premii?r gentilhomme de la chambre de Louis .Vlll, et premier chambellan du prince de Condé, à le faire entrer, dés l'âge de quatorze ans. dans l'ordre de Malte. On attendit, cejendant, qu'il eut atteint sa dix-huitieme année avant de le lancer d ins la carrière, sous les auspices d'un brave capitaine, chevalier de .Malte aussi, qui s'était acquis une grande renommée à faire la chasse aux Barbaresques sur la Méditerranée. Ce fut en 1661 que le jeune Tourville rejoignit à Marseille son capitaine, porteur d'une lettre de recommandation du duc de Larocheloucauld. En voyant ce beau jeune homme, ou plutôt cette demoiselle, au mainlien doux et timide, d'ilocquintourt fut à la fois saisi de surprise etd'une sorte de compassion; il ne pouvait s'imaginer qu'il y eut l'étoffe d'un marin dans cette nature en apparence ^i faible et si féminine. Il avait grande

LES MAIUISS ILLUSTRES.

envie de le renvoyer immédi;itemenl à sh mère : « Que l'eroiis-nous, ré|ioiidil-il nu noble protecteur de cet Adonis, que ferons-nous, sur des vaisseaux armés en course, de ce jeune homme, qui me parait plus propre à servir les dames de la cour qu'à supporter les fatigues de la mer? »

Toiirville s'embarqua néanmoins sur la frégate du brave d'Doci|uincourt, qui le conduisit à Malte. Depuis son arrivée à Marseille, il s'était alt:iclié à prendre des plus anciens matelots des leçons de manœuvre et de tout ce qui se rattachait A la science nautiijue, et ses maîtres avaient été émerveillés de son ardeur à s'instruire et de sa promptitude à proliter de leurs leçons. \ Malte, il continua son apprentissage, et se lit remarquer par la sagesse de sa conduite et son application à tous les exercices du rude métier auquel il se destinait. D'Oocquincourt commença i revenir sur son premier jugement; mais il allait bientôt reconnaître combien son pronostic sur la vocation de l'élève qu'on lui avait confié avait été téméraire. Il élut sorti sur sa frégate, qui portait trente-six canons, accom pagné d'une antre frégate moins forte, commandée par le capitaine Cruvillier. Le jeune Jourville était à son bord On rencontre deux vaisseaux algériens d'un plus fort ton nage, et ([ui, se prévalant de leur supériorité apparente, engagent immédiatement le combat en lâchant leurs bordéès'aux Français. La réponse de d'Uocquincourt fut telle qu'ils ne virent d'autre ressource que de se précipiter i 1 abordage. Ils arrivèrent tête baissée, et sautèrent comme des chacals furieux, lançant d'horribles cris, sur le pont de la frégate chrétienne. Le moment était venu pour le novice Tourville de faire son coup d'essai; ce fut un vni coup de maître. « Maniant son sabré avec adresse, à de faut de force, dit un historien, il abattit à lui seul autant d'ennemis que presque tout le reste de l'équipage ensem blc.)i De ceux qui avaient sauté sur le vaisseau, pas un seul n'échappa : ils furent tués ou jetés à la mer; et cet Adonis que d'ilocquincourt voulait renvoyer aux genoux dc>. dames de la tour, avait éclipsé jusqu'à son capitaine lui même. La généreuse nature du héros s'était tout à cou manifestée "en face du danger. Son sang avait ahondam ment coulé par plus d'une blessure; mais il avait reru avec bonheur et sans sourciller ce premier baptême de gloire.

Cependant cette affaire n'était qu'un prélude. Deux bâtiments Iripolitiiins étant survenus, le combat recom nience avec une ardeur nouvelle : après un feu terrible, d'IIocquincourt commande l'abordage de l'un des vais seaux tripolitains. Tourville a sauté le premier sur le boid ennemi, entraînant à sa suite les plus intrépides : son courage décuplant sa force, il culbute tout ce qui veut lui opposer une résistance, et contraint les Turcs à mettre bas les armes. D'Hocquincourt, honteux de n'avoir pas deviné tout d'abord ce jeune lion, l'embrasse ruisselant de sueur et de sang, et le nomme lieutenant du vaisseau qu'il vient de prendre si valeureusement.

A quelfjues jours de là, monté sur sa prise, Tourville s'empare d'un vaisseau tunisien plus beau, plus fort que celui qu'il commandait, et il en est nommé capitaine.

Nous devons renoncer à raconter toutes les autres prouesses qui suivirent ces brillants débuts et signalèrent les courses nombreuses de ce jeune marin dans la Méditerranée, dans l'Archipel et dans la mer Adriatique, sous les ordres du duc de Beaufort, ce singulier héros de la Fronde, et toujours en compagnie du brave chevalier d'IIocquincourt. Il était à Venise, en ltî66, lorsque, cédant aux instantes prières de sa mère, il se décida à rentrer en France. Quand il vint mendre congé du doge, il en reçut un bref ou diplôme, dans lequel il était qualifié de protecteur du commerce maritime et d'invincible. Cet acte se terminait ainsi : « Et pour marque de notre estime, nous souhaitons à ce valeureux chevalier honneur et gloire dans tous les lieux où il portera ses armes. » Ce diplôme était accompagné d'une médaille avec une chaîne en or, dont il lui avait été fait présent au nom de la république.

A son retour en France, Tourville, le jeune et brillant officier, déjà vieux de cinq années de combats en mer et de nombreuses cicatrices, lut présenté à Louis XIV, qui

lui fit l'accueil le plus honorable, et le nomma, quelques jours après, capitaine de vaisseau dans la marine royale. Ce l'ut en cette qualité qu'il fit partie, en lOIJi). de l'expédition conduite par les ducs de Beaufort et de Navailles, au sicours de l'ile de Candie assiégée par les Turcs ; expédition où périt le duc de Beaufort, et qui n'eut d'autre résultat que de retarder de trois mois la capitulation de l'ile.

Dans la guerre de Hollande, en 1072, il tint honorablement son rang dans la Uolte française, commandée |iar le duc Jean d'Estrées. Il faisait partie de l'escadre de Duquesne, et se couvrit de gloire à coté de cet illustre amiral, à l'affaire du 7 juin 1072, dans la baie de Solebay (V. Duquesnc). 11 ne se comporta pas avec moins de biavoure et d'éclat dans h campigne suivinte aussi fut il signale dans les lappoils du clicl de h llotte li inçaise.

Louis XIV lit I accueil le plus honoinble à Tourville.

pendant ces deux expéditions, comme un des meilleurs officiers de la marine royale.

Il ne se démentit point dans la guerre de Messine contre les Espagnols, où il tint successivement la mer sous le chevalier de Val belle (1074-1075), sous Duquesne et le duc de Vivonne (107.">-107e).

Une frégate française étant tombée seule au milieu de dix galères espagnoles, avait été prise et conduite dans le port" de Beggio. Tourville, ne voulant pas que ce trophée restai à l'ennemi, conçut le hardi dessein d'albr l'incendier sous le canon même de la place ; ce qu'il exécuta en plein jour avec un succès complet. 11 fut assisté dans celte audacieuse entreprise par le capitaine de Léri, et par le capilaine de brûlot, Seipaut; ce dernier alla intrépidement mettre le feu à la prise des Espagnols, tandis que Tourville et Léri, embossés devant le port, tenaient en respect l'artillerie dos forts.

A peu de temps de là, Vivonne étant allé faire le siège delà ville d'Agosta, sur la côte orientale de Sicile, à quelques lieuesde Syracuse, Tourville obtint l'honneurd'entrcr le premier dans le port à la tête de l'armée, et ce fut parliculiérement à sa connaissance du lieu, à son courage et à la manière dont il fit jouer son artillerie, que l'on dut la prompte capitulation de la place (I).

(1) I-éon Gucrin, Bisl. marilime Je France, (irenùcie partie, clinp. XXI.

A la bataille navale de Siroraboli (8 janvier IfiTiil. oii Duque^ne força Ruvler de lui abandonner lo champ du i^ombal. To'irville. monté sur le Sceptre, avait 1 honneur de servir de matelot an vaisseau amiral; c'est dire assez qu'il eut une grande part aux périls comme à la gloire de celle grande journée.

Il occupait le même poste d'honneur et de danger lors du combat plus mémorable encore du Monl-Gibel ("i-J avril IBTO). qui fui la seconde et dernière rencontre entre ces deux terribles athlètes, qui avaient noms Uuquesne et Ruyter. Peut-être le coup qui abattit le héros hollandais 'et assura la victoire à son rival était-il parti du vaisseau que commandait Tourv^le.

Un mois après la mort du grand Ruyter. Vivonne prit la résolution daller en personne détruire dans le port do Palernie ce qui restait de la Hotte hollandaise, veuve de son glorieux amiral. Arrivé eu vue de cette ville, le 51 mai, Vivonne envova le lendemain quatre de ses i>lus habiles officiers, entre autres le capitaine de Tourville. pour reconnaître les dispositions des flottes combinées d'Espagne et de Hollande, qui s'étaient rangées derrière le môle qui prniége le grand port de Palerme contre les vents du large. D'après les rapports que lui firent ces quatre officiers, qui avaient heureusement accompli leur périlleuse mission, Vivonne assembla son conseil. « Tourville, dit .M. Léon Guérin. s'v fit remarquer par la spontanéité de son génie militaire, la vaillance de ses conceptions, comme il devait se faire admirer un jour, à la tête des armées navales, par la prompte étendue de son coup d'oeil et le rapide ensemble de ses attaques. Son avis prévalut dans le conseil. Ce n'était pas peu do chose, l,i ou se trouvait le grand Duquesne, dont la prudente vieillesse n'aimait à rien confier à la fortune, et natlendait la victoire que d'un courage solidement appuyé sur les plus exacts et les plus minutieux calculs. »

Ce qui résulta du plan proposé par Tourville, approuvé par Duquesne et adopté par Vivonne, ce fut la destruction à peu prés totale de la flotte batave-espagnole réunie dans les eaux de Palerme.

A son retour en France (1677), notre glorieux capitaine reçut la cornelte de chef d'escadre. La paix de Niniégue, conclue en UÎ7S, lui procura quelques années de loisir, qu'il consacra utilement aux branches administratives de la marine. 11 avait l'honneur de siéger avec Duquesne et Vauban dans un conseil de construction navale formé par Colbert, et qui se réunissait régulioremenl à Versailles sous la présidence du minisire. 11 en fut un des membres les plus actifs et les plus influents. Colbert le chargea de diriger à Versailles même, sous les yeux du roi et sous les siens, l'exécution d'une frégate dont lui, Tourville. avait proposé le modèle. Elle éta"it d'un dessin qui raffinait sur la fabrique anglaise: sa rnàlure et son assiette étaient supérieurs, et l'on admirait comme elle serait légère, quoique chargée de beaucoup d'artillerie; elle n'avait que dix métrés (trente pieds) de quille, et cependant elle était percée pour soixante pièces de canon. Cette frégate devait servir de modèle pour celles que l'on construirait à l'avenir (1).

Ce fut dans le même temps que Tourville, qui avait un grand talent de démonstration., fut chargé de donner à la cour de France le spectacle d'un combat naval et d'expliquer au roi la théorie, éclairée ]iar la pratique, de lart ou il était passe maître. « Le roi, la reine, la famille rovale et tout ce que la cour avait de plus distingué, dit le biographe Richer. se r. ndirent dans un port de mer. Tourville. monté sur un vaisseau, leur exposa d'abord toutes les manœuvres, et fit faire aux soldats l'exercice des armes. Ensuite, représentant un combat naval, il montra la maniire de monter à l'abordage. Le lendemain, deux frégates se livrèrent un combat simulé, pendant une heure, en se ca- Donnant. et en se prenant tour i tour le vent l'une sur l'autre. Le roi observait avec le plus vif intérêt toutes les opérations que Tourville lui expliquait. Ce fut peu de temps après celte fête guerrière (1681) qu'il fut élevé au grade de lieutenant général des armées navales. »

(1) Léon Guérin, ouvrage cité.

Duquesne n'avait plus sur lui que lerangd'anciennt-té. Tourville concourut a ses deux expéditions de 1682 et 1085, contre les pirates d'.Mger, et ne contribua pas médiocrement au double bombardement de ce repaire d'indomptables forbans. Ce fut lui ipii, a):ros la seconde expédition, ayant été laissé en croisière sur la rade d'.Mger, fut chargé d'intimer au successeur des deux Bariierousse les conditions de Louis XIV.

Il fut aussi de l'expédition contre Gênes, en 168i: de celle du vice-amiral Jean d'Estrées contre Tripoli, en 1685 ; il dirigea l'attaque du port de cette ville, et la formidable manœuvre des galères d bombes. Li, comme toujours, il donna occasion d'admirer sa hardiesse, son courage et son habileté.

Louis XIV qui, par le traité de Nimégue, avait fait renoncer l'Angleterre à exiger de ses vaisseaux le salul au pavillon britannique, s'arrogeait peur lui-même le droit

au salut de la part des nations secondaires, et notamment des Espagnols -, ce qui donnait lieu é d'incessants conflits entre nosvaisseuxetceux de cette nation. En l'année 1688, Tourville, étant accompagné de Victor-Marie d'Estrées. fils du vice-amiral du Ponant, et de Chiteau-Regnaud. chef d'escadre, rencontre par le travers d'.\licante le viceamiral espagnol Papachim. qui revenait de îiaplps avec deux vaisseaux de première force, montés d'un nombreux équipage. Les Français avaient un vaisseau de plus, mais ils élaient plus faibles en canons et en hommes. Ils députent vers l'amiral une tartane pour lui demander le salut. Papachim, en bon Castillan, refuse avec fierté. Aussitôt Tourville et Chàteau-llegnaud arrivent sur son vaisseau, lui lâchent leurs bordées et le démâtent ] endant que Victor- Marie d'Estrées aborde l'autre bâlimeul et s'en rend maître. Tourville, à son tour, e>t monte a l'abordage du vaisseau de Papachim et le fait capituler. « Je ne veux qu'une chose, dit l'amiral français, c'est que vous saluiez le pavillon du roi mon maître :» et l'amiral espagnol se vit forcé de donner une salve de neuf coups de canon, de chacun de ses vaisseaux, au pavillon blanc fleurdelisé. Apres quoi il lui fut permis d'aller dévorer son dépit et réparer ses avaries dans tel port d'Espagne qu'il lui conviendrait de choisir. Duquesne était mort sans avoir pu obtenir la dignité de vice-amiral que nul n'avait mieux méritée que lui; tous les regards se fi.xerent sur Tourville, son meilleur élève, et le plus digne, après lui, de commander en chef les Hottes de

la marine royale, alors si llorissante. Ce liiave officier général finitla alors 1 ordre de Malte, aiH|iiel il n'avait jamais été engagé par un vœu solennel et délinilif. En 1689, déjà frisant'de prés la cin(|uantaine, il prit le titre de comte et se maria. « Je souhaite, lui dit Louis XiV, eu signant son contrat de mariage, que vous ayez des enfants qui vous ressemblent, et qui soient, autant que vous, utiles à l'Etat. »

Jacques II, détrôné par son gendre, Guillaume d'Orange, était venu se réfugier ù la cour du grand roi. Louis XIV ne se borna point à lui donner une splcndide hospitalité, il se flt le champion de sa cause et entreprit de le rétablir sur le trône, en dépit du parlement, cle l'armée et du peuple d'Angleterre, qui avaient fait la révolution de 1688, et qui entendaient la maintenir. Louis XIV déclara donc la guerre au nouveau roi, qui n'était à ses yeux qu'un usurpateur, par un acte ofQciel du 25 juin 4689. Tourville arma à cette époque, à Toulon, une licite de vingt vaisseaux, quatre frégates, huit brûlots et quelques bâtiments de charge, avec ordre de la conduire dans l'Océan, pour se joindre H Cliàteau-Regnaud, qui armait de son côté à Brest. Ces Hottes devaient s'opposer à celles d Angleterre et de llollanile qui venaient de se réunir. La ticlie imposée à Tourville était hérissée de difficultés; il fallait passer le détroit de Gibraltar et côtoyer toute l'Espagne, dont on risquait à cliaqne instant de rencontrer les vaisseaux, puis déjouer le plan formé par les llolles combinées pour empêcher la jonction des Français. « Tourville, qui, selon la remarque d'un historien maritime, n'était plus dés longtemps le bouillant capitaine si prompt à l'abordage et aux coups de main presque téméraires, mais qui avait acquis tontes les prudentes qualités, toutes les ruses, toute l'expérience d'un général cnnsoininé, profila si habilement de la faveur du vent, qu'il surmonta tous les obstacles, passa à travers les Hottes d'Angleterre et de Hollande, et joignit celle de Brest sans coup férir, au grand étonnement des ennemis, encore occupés à le chercher (1). » 11 prit le commandement général de l'armée navale, qui lui revenait de droit, comme élant le plus ancien de grade. La flotte se mit en mer, ayant le ministre Seignelay à son bord, pour se porter à la rencontre des flottes alliées. Malgré le désir qu'éprouvait le minisire d'assi\ler à une grande bataille, les anglo-bataves avant jugé prudent de rentrer dans leurs ports, il fut impossible de les joindre; il fallut se contenter de la terreur qu'on leur avait inspirée, rentrer aussi en rade et désarmer jusqu'à la campagne prochaine. — Tourville accompagna Seignelay à Versailles, et fut nommé, le V novembre de cette même année, vice-amiral du Levant, en remplacement du fils du duc de Vivonne, qui venait de mourir, après n'avoir joui que quelques mois de la survivance de son père.

Le 23 juin 1690, Tourville sortit de Brest, à la tête d'une flotte de soixante-dix vaisseaux de ligne, de quinze galères, de dix-huit brûlots et de cinq frégates légères. Cbàleau-Ri'gnaud commandait la division il'avant-garde. Victor-Marie d'Estrées, qui avait succédé à son père dans la charge de vice-amiral du Ponant, était à l'arriére-garde. Tout ce que la marine royale comptait aloTs d'officiers les plus renommés était à la têle des escadres et des vaisseaux: c'étaient les lieutenants généraux d'.\mfreville et Cabaret; les chefs d'i'scadre de Relingue, de Coétlogon, de Villette. de Nesmond, de Flacourl, de Pannelier et de la Porte; des capitaines comme di; Pointis, la Ualissonniére, un Chàteau-Morand, un Bclle-Isle-Erard, un d'Aligre. Jean Barty était aussi sur son Alci/on, de quarante canons, et le chevalier de Forbin sur le Fidèle, de cinquante-six. Jamais flotte plus redoutable et plus illuslrement commandée n'avait promené le pavillon de la France sur l'Océan.

Plein de confiance dans sa force et dans sa bonne étoile, Tourville se porta à la rencontre de la Hotte ennomie, jusqu'au delà du Pas-de-Calais, bien qu'il eût contre lui le vent et la marée. Les deux armées de trouvrenl en présence le 9 juillet, à la hauteur de Beachy-Urad, que nos

(1) t.éciu Guérin, //u«. maritime de France, (ieu^iùnii,' piirtie, cb IV

Iiistoriens appellent Bereziers, sur la côte d'Angleterre, à la vue de l'ile de Wight. La Hotte ennemie était sous le commandement général de l'amiral anglais Herbert, qtii venait d'élre promu à la pairie sous le titre de comte de Torringlon. L'avant-garde, toute composée de vaisseaux hollandais, était conduite par liverlzen, qui passait pour le plus brave et le plus habile officier de mer de cette nation, depuis qu'elleavait perdu Ruyter. Torringlon, par déférence sans doute pour la marine batave, avait laissé d un autre amiral hollandais, Vander-Putlen, le commandement du corps de bataille, et s'était réservé l'arrièregarde. Les deux flottes combinées présentaient un effectif de cinquante-neuf vaisseaux de ligne, et de cinquante-trois bâtiments inférieurs, en tout cent douze voiles.

Les deux Hottes se rangèrent en deux lignes parallèles l'une à l'autre, et passèrent toute la journée du 9 à manœuvrer dans le but de se gagner le vent, que les ennemis parvinrent à conserver toujours à leur avantage. Fatigué de ces évolutions de parade, Tourville prit son parti, et fit connaître dans la nuit à ses vice-amiraux qu'il était résolu d'engager le combat à quelque prix que ce fût, même au vent des ennemis. Le soleil du lendemain trouva à son lever la flotte française en disposition de combat, et au signal donné par le vaisseau amiral, la lutte s'engagea.

« Le brave Evertzen, dit le baron de Sainte-Croix, s'abandonnant trop, força de voiles, et dépassa l'avant-garde des Français. Il se jeta au milieu d'eux, laissant un vide entre son escadre et le reste de l'armée de Herbert. Tourville profila de celle imprudence, et coupa cette uvantgarde d'avec le corps de bataille. Une partie de ses vaisseaux flt tête aux Anglais, et l'autre aux Hollandais; tandisque ChSteau-Regnaud, avec sa division que ces derniers avaient passée, se replia sur eux pour les investir. Un calme qui survint, et la longue bordée que cet officier général fut obligé de courir, ne lui permirent pas d'arriver assez tôt pour détruire entièrement l'escadre d'Evertzen, qui fit une grande faute, celle de ne pas prolonger assez sa ligne. Elle était déjà exposée au feu du corps de bataille que conduisait Tourville en personne. Ce général l'attaqua à la demi-portée du canon avec tantde vivacité, qu'elle fut presque toute désemparée (1) et eut plusieurs bâtiments entièrement démâtés. Elle dut plus son salut au calme et au jusant (2), qu'aux efforts d'Herbert pour la dégager. Ce dernier n'arriva qu'avec lenteur, ne soutint pas longtemps le feu de l'ennemi, et s'en tint éloigné avec toute son escadre. Celle que commandait Edouard Russel s'attacha aux plus faibles navires de l'arriére-garde française et en fit d'abord plier quelques-uns. Le chevalier de Rosmadec combattit avec le sien contre cinq vaisseaux anglais dont il soutint avec valeur tout le choc. Les autres cafiilaines de celte escadre, animés par l'exemple du comte d'Estrées, leur chef, repoussèrent vivement les ennemis et les forcèrent bientôt à tenir le vent. Toute leur Hotte fut tellement maltraitée qu'on les vit mettre à la mer leurs chaloupes pour se remorquer. L'action avait duré huit heures, et les Français commençaient déjà à manquer de munitions.

« Dans sa retraite, Herbert se comporta en marin expérimenté, et ce fut à son habileté que les alliés durent leur salut. Après avoir demeuré quelque temps à unecertaiiie distance de la flotte française, en assez non ordre et avec tontes ses voiles ferlées, il s'aperçut qu'elle dérivait p;ir la force des courants. Aussitôt il laissa tomber ses ancres, dans l'espérance de séparer le-; deux armées, si celle des ennemis n'imitait pas cette manœuvre. Tourville mouilla d'abord à la demi-portée du canon de quelques vaisseaux hollandais; mais sur les dix heures, il leva l'ancre |iour les poursuivre. Se trouvant chassé par la marée, il fut entraîné, pendant la nuit, loin de l'armée ennemie et d'une partie de la sienne. Cette faute, que ses ofticier.s

(1) On (litnu'un vaisseau est désemparé, Inisijue, dans le comb;il, on ,1 détruit ou mis en désonlie son gréemeni, c'esl-àdiru tout ce qui lui est nécessaire pour qu'il puisse mettre suus voiles, cotiime mjiiœuvres (cordaçes), poulies à voiles.

Il) Jusant, reflux ou marée descendante.

même lui reprochèrent, laissa aux flottes alliées le temps J'échaiiper ;i une destruction totale il). »

Le jour du combat, douze vaisseaux de la flotte ennemie furent rasés comme des lontons, fait rare et dont Tourville se montrait d'autant plus lier qu'il avait combattu ayant le vent contre lui. Les Français ne prirent qu'un seul vaisseau hollandais de troisième rang, et ce l'ut M. de Nesmond qui eut les honneurs de cette capture. Dans la nuil, deux vaisseaux de la même nation, dont l'un était celui du vice-amiral, sautèrent en l'air; douze autres vaisseaux, tant anglais que hollandais, furent ensuite brûlés par l'ennemi lui-même, après qu'il les eut l'ait échouer sur la côte. La perte en hommes fut considérable cl double de celle des Français, qui ne perdirent aucun vaisseau, mais qui en eurent un sçrand nombre de désemparés. Ces avaries, conséquences inévitablesd'un combat en mer, la contrariété du vtnt et des marées, la fatigue de ses équipages ne permirent pas à Tourville de pousser jusqu'au bout les conséquences de sa victoire. Il poursuivit cependant les deux flottes alliées jusqu'à l'entrée de la Tamise, et les aurait altnquées sous les murs mêmes de Londr.is, où le retour de Herbert avait jeté la consternation i t la terreur, s'il n'eut pas manqué de pilotes qui connussent l'entrée de la rivière, et dont il pouvait d'autant moins se passer, que les Anglais avaient fait enlever toutes les bouées de leurs côtes. C'est cette hésitation, si naturelle et si sage d'ailleurs, que lui reprochait amèrement Seignelay, ministre hardi dans ses desseins, impétueux dans ses désirs, qui avait assigné pour but à cette campagne la ruine complète de l'Angleterre par l'incendie de ses ports et par la destruction de sa marine.

Tourville, cependant, pour donner un commencemeni de satisfaction au bouillaut Seignelay, opéra une descente .1 Tingniouth, au fond de la baie de ce nom, sur la côte du Norihumberland. Dix-huit cents hommes, commandés par le comte d'Estrées, forcèrent les retranchements de l'ennemi et le mirent en fuite. Les Français s'emparèrent de ti-ois frégates et de neuf riches bâtiments marchands, qui se trouvaient dans le port, et y mirent le feu, après en avoir enlevé l'artillerie et les marchandises.

Tandis que le roi Guillaume faisait traduire son amiral devant une cour martiale et cassait les efliciers de sa fl ilte, Louis XIV faisait frap)ier une médaille pour consacrer la victoire de son armée navale et inaugurer sa conquête de l'empire maritime sur ses rivaux de la Tamise et de l'Amstel (2). « Eu effet, dit Voltaire, ce que Louis XIV souhaitait depuis vingt années, et ce qui avait paru si peu vraisemblable, arriva. 11 eut l'empire de la mer, enqiire qui fut, à la vérité, de peu de durée. Les vaisseauxdeguerre ennemis se cachaient devant ses flottes... Les armateurs de Saint-Malo et du nouveau port de Dunkerque s'enrichissaient, eux et l'Etat, de prises considérables. Enlln, pendant près de deux années, on ne connaissait plus sur les mers que les vaisseaux français (5) , » Tel fut le résultai de la journée de Béveziers, malgré les quelques fautes qu'avec plus de sévérité sans doute que de justice on a reprochées au vainqueur.

Quant aux affaires de Jacques 11, qui avaient été l'occasion ou le prétexte de celle guerre maritime, elles en profilèrent peu : car le lendemain même de la victoire de Béveziers. ce roi perdait en Irlande la bataille de la Boyne, malgré le courage des Français auxiliaires que commandait Lauzun. Le brave dllocquincourl. ce compagnon des premiers exploits maritimes de Tourville, d Docquincourt, qui avait quitté son vaisseau pour un régiment de cavalerie, y périt, en faisant de vains efforts pour retenir les bataillons irlandais emportés par une honteuse pani(|ue. Nous devions ici ces quelques lignes de souvenir au noble chevalier ijui avait ouvert au vainqueur de Béveziers la carrière de la gloire et des honneurs maritimes.

L'année 1691 fut marquée par la campagne dite du large, que les hommes du métier considèrent comme le

(1) Bist. de la puissance navale de l'Atigleterrf, liv. IV. [i) Cette médaille portait pour légende : Imyerium maris assertum.

(5) SinU de Louis XIV, ch. xv.

chef d'œuvre de Tourville. Le but de cette campagne était une preuve nouvelle de l'inlérét que Louis XlV portait d la cause des Stuarls, si compromise par la défaite de la Bovne; il consistait à tenir incessamment en respect une tlnlle immense que Guillaume 111, après son désastre de Beacliy-Head, était parvenu .i réunir de nouveau, dans l'espoir de ressaisir sur l'Océan la supériorité que ce désastre avait fait perdre à la marine britannique. Il impoilail au contraire à Louis XlV de rester maitre de la mer, soit pour l'aire passer des secours au malheureux Jacques II, soit pour proléger la retraite de ses partisans. A cet effet, Tourville avait été chargé d'armer à Bresl une flotte de soixante-sept vaisseaux de ligne, avec ordre de tenir la mer en même temps que la flotte anglo-batave, qui en comptait quatre-vingt-six. L'amiral avait pour instructions d'empêcher les ennemis d'insulter nos côtes, en évitant toutefois tout engagement dans la Manche. Sorti de Brest le 25 juin, il croisa pendant quinze jours à l'entrée de celle mer, arrêtant tous les navires qui voulaient y entrer ou en sortir. « Ayant appris, dit Sainte-Croix, que le convoi de Smyrne était arrivé sur les côtes d'Irlande, il s'approcha desSorlingnes pour donnerdes inquiéludcsaux ennemis. Il tombe ensuite sur la Hotte de la Jamaïque, la dissipe, prend son escorte et s'empare do quelque? bâtiments marchands. Les autres n'échappent qu'à la faveur d'un brouillard épais. Au bruit de ces exploits, Bussel, qui commandait les forces navales des confédérés, se réveille, cherche Tourville, et tâche de l'engager à un combat. Le général français le tire au large, conserve l'avantage du vent, et ne lui fournit, pendant l'espace de cinquante jours, aucune occasion de le combattre, en épiant toujours celle de l'attaquer lui-même avec avantage. L'amiral anglais, desespéré, l'abandonne, et va établir sa croisière dans les parages d'Irlande, où, assailli d'une violente tenipête. il est forcé de rentrer dans ses ports avec tous ses vaisseaux désemparés, après en avoir perdu trois et quinze cents hommes d'équipage. Tourville comptait proûler de ce désastre, mais les vents s'y opposèrent : il n'ariiva pas assez tôt pour enlever aux alliés une partie de leur flotte il). »

Telle lut cette fameuse campagne du large, qui maintint l'empire de la mer à notre flotte, sans coûter un seul vaisseau, pas même un seul homme à la France, tint nos côtes à l'abri de toute insulte et protégea les convois d Irlande. « Les savantes manœuvres de Tourville dans celte campagne, dit l'auteur que nous venons de citer, ont été toujours admirées des marins les plus habiles; et les Anglais avouèrent que ce général se conduisit avec tant de vigilance, de précaution et d'habileté, qu'il rendit inutiles tous les efforts de Russel, son adversaire. » Ce dernier, qui, de son côté, avait fait preuve d'une habileté remarquable, et qui n'avait d'autre tort que de s'être trouvé aux prises avec un adversaire plus habile encore que lui, fut incriminé par la chambre des Communes, et obligé de se jusliQer. Il prouva qu'il avait fait tout ce qui était humainement possible pour obtenir un meilleur succès, en se conformant aux instructions qu'il avait reçues; mais ces instructions, suivant un historien anglais, étaient si ob scures et si contradictoires, qu'elles n'avaient pu que le mettre dans le plus grand embarras (2;.

Nous voici arrivés à une époque à la fois glorieuse et fatale de la carrière maritime de Tourville; nous voulons parler de cette journée de la Hogue {29 mai 1692), qui aurait pu compter pour une victoire dans les fastes de notre marine, si elle n'avait pas eu de lendemain.

Plus fidèle que la fortune à la cause du roi Jacques, Louis XIV avait résolu de tenter un dernier effort en faveur de ce monarque, et de le relever d'une dernière défaite qu'il avait subie sur le champ de bataille de Kilkonnel. en Irlande. Les rapports qu'adressaient d'Angleterre les partisans de ce prince peignaient le pays comme en proie au mécontentement le plus vif, et n'attendant que l'arrivée de quelques secours pour s'insurger en masse

(1) Bar m de Sainte-Croix, Bist. delà puissance navale dt l'Anylelerre, liv. IV.

(2) Campbell, Htst. navale de i.iiiglelerre, t. III.

CA

contre l'iisiirp:iteiir, et acclamer d'une seule voix le roi légitime. On ne doutnit pas de nonil)rcuses défections dans l'armée et dans la Hotte, dont les olTiciers étaient, disaiton, honteux et las de se voir supplantés en toute occasion, par les Hollandais, dans l'estime et dans la conliajice de Guillaume de Nassau. Ce n'étaient là que de pures illusions; mais les partis vaincus et les prétendants seront toujours incorrigibles sur ce point; ils semnt toujours poussés à espérer ce qu'ils désirent, et à prendre leurs espérances pour des réalités.

On armait donc, à Brest et à Toulon, une llolle dont le commandement était dévolu à Tourville. et qui devait ramener en Angleterre le roi Jacques, escorté de quinze à vingt mille hommes. Guillaume III, instruit de ces dispositions menaçantes du roi de France, ne restait pas inactif de son coté, et les vaisseaux se multipliaient comme par

enchantement dans ses ports. Bientôt, en réunissant les escadres de la Hollande à celles de l'Angleterre, il eut sous voiles une Hotte de quatre-vingt-dix-neuf vaiss'eaux. portant ensemble plus de sept mille cent cinquante canons, et plus de quarante mille hommes. C'était l'armement le plus formidable qu'on eut encore vu en mer. — La Hotte française devait se composer de soixante-huit bâtiments, montés en tout d'environ cinq mille quaire cents canons, et, comme nous l'avons dit plus haut, de vingt mille hommes tout au plus. Entre les mains de 'Tourville, ces forces pouvaient suffire pour balancer celles des confédérés; mais telle était l'impatience à Versailles, qu'on ne lui permit même pas d'attendre, pour appareiller, que son armement à Brest fût terminé, et que l'escadre que d'Estrées devait lui amener de Toulon, et qui se trouvait retardée par les vents contraires, l'eût rejomt. Tourville,

Vous le voyez, messieurs, il ne s'agit plus de délibérer, mais d'agir.

sur une injonction formelle du gouvernement, sortit avec quarante-quatre vaisseaux de ligne seulement et treize brûlots, portant avec lui cet ordre écrit de la main de houis XIV : « Allez chercher mes ennemis, et combattezles, forts ou faibles, partout où vous les trouverez, quoi qu'il en puisse arriver. » L'amiral, non point par excès lie prudence, mais par un juste sentiment de sa responsabilité, avait cru devoir faire queh|ues objections, fondées sur la connaissance qu'il avait de la jonction des deux Hottes ennemies, et sur la nécessité d'attendre qu'il fût au grand complet pour aller à leur rencontre. Il avait reçu de l'ontchartrain, alors ministre de la marine, cette impérieuse réponse : « O n'est point à vous qu'il appartient de discuter les ordres du roi; c'est ;i vous de les exécuter et d'enirer dans la iVanche. Mandez-moi si vous voulez le l'aire, sinon le roi commettra à votre place quelqu'un plus obéissant et moins circonspect que vous. » Tourville, ayant assemblé ses caiiitaines, leur donna lecture de cette lettre et leur dit : « Vous le voyez, messieurs, il ne s'agit pas de délibérer, mais d'agir. Si Ton nous accuse de cu'conspcction, du moins qu'on ne nous taxe pas de làrhele. » Et, sans plus de rcHexions, il donna Tordre d'apnareillcr.

Cependant de meilleurs avis étaient arrivés à Versailles. Le complot ourdi par les jacnbites avait été découvert, et tous les chefs du parti arrêtés; les officiers de la Hotte avaient dans une adresse prolesté de leur fidélité, et témoigné de leur ferme volonti' de mourir loyalement pour la cause du roi constitutionnel et pour la défense du pays. Le seul Russel, grand-ainiral, n'avait pas signé cette adresse, reg:n'dant comme indigne de lui de se défendre contre un soupçon de trahison, et se réservant de prouver par les fiits la loyauté et la droiture de ses inttntions. Guillaume lit un acte de profonde politique en ne tenant aucun comiite des mauvais bruits qui avaient couru à l'endroit de ce lord, et en lui laissant le commandement en chef des deux Hottes.

A la réception de ces nouvelles, on cxpodia de Cherbourg jusqu'à dix corvettes, pour |)orler à Tourville la révocation de Tordre impératif qu'il avait r.çu, et Tautorisalion d'attendre, avant de s'engager avec la lloltc ennemie, les renforts que devaient lui amener d'Estrées, Chàteau-Regnaud et le marquis de la Porte. Mais aucune de ces corvettes ne rencontra l'amiral, qui entra dans la Manche le 27 mai, et qui, le 29, à la pointe du jour, di'couvrit les ennemis à sept lieues au large,

Li:S .M \1',1.\S ILLUSTRES.

entre le cap de la Dogue et la pointe de Barfleur. sur la côte de Normandie. « L'illustre amiral, dii M. Louis Guérie, ne s'était pas nllendu à se trouver en si grande disproportion de forces fiuarante-quatre vaisseaux de ligne contre quatre-vingt-ilii-neuf; treize brûlots contre Irentesept frégates et brûlots). Son courage n'en fut point ébranlé : il était décidé à se dévouer corps et âme à l'exécution de l'ordre qu'il avait reçu. Mais, pour qu'on ne l'accusât pas, sur la llolle, de folle présomption et d'exposer à plaisir ses vaisseaux et ses nonimes à être écrasés, il assembla b s ofGciers supérieurs en conseil de guerre, et leur montra l'ordre écrit de la propre main du roi, de combattre fort ou faible. Des lors, il n'y eut plus <ju'un cri dans le conseil : « Il faut combattre. » La flotte française était aa vent et pouvait éviter le

combat. Tourville ne profita de cet avantage que pour donner le temps à ses vaisseaux de se mettre en ligne Telle était la disposition de son armée :

Lavant-garde, au pavillon bleu et blanc, composée de (jualMrze vaisseaux , était commandée par le marquis d'Amfreville. moulé sur le Formidable, de quatre-vinïtdouze canons. Chefs de division : de lielinsue et de Nesmond.

Tourville commandait le corps de bataille, ou l'escadre au pavillon blanc, composée de seize vaisseaux; il était rnonlé sur le Soleil-Royal, de cent six canons. Chefs de diusion : de Langeron et de Villette-Murcai.

Enfin, l'arriére-garde, portant pavillon 'bleu et forte de quatorze vaisseau.x, était sous les ordres de Cabaret. Chefs de division : Pannelier et de Coëtlogon.

Combat de la Hogae.

Du côté des ennemis, l'avant-garde ou escadre blanche, composée de trente-six vaisseaux hollandais, avnit pour chef l'amiral .AUemonde; le corps de bataille, ou escadre rouge, forte de trente et un vaisseaux, dont cinq de cent canons, obéissait directement au gi\ind-amiral Edouard Russel; l'arriére-garde, ou escadre bleue, était conduite par le chevalier John Ashby; on y comptait trente-deux vaisseaux.

La flotte anglaise, ayant formé sa ligne de bataille, s'était mise en panne pour attendre les Français, qui avaient m ce moment le vent pour eux. L'action sengasea sur les dix heures du matin ("29 mai), et ce furent les llollandais qui tirèrent les premiers coups. Nous allons emprunter le récit du baron de Sainte-Croix.

a Quand on fut à la portée du fusil, dit cet historien, l'action commença de part et d'autre, et devint d'autant plus meurtrière,' qu'il survint un calme. Le brave Nesmond se fit alors remorquer et alla se mettre par le travers du premier vai>seau de la ligne ennemie. Secondé par d'Amfreville et Relingue, il empêcha ainsi l'amiral Allemonde de revirer avec sa division pour doubler l'arraée française et la mettre entre deux feux. Cet inconvé-

45 FiM. - lop Ï.O.01. 114;- Ofl t , rut rt Erlurli., (.

nient arriva, néanmoins, quelques heures après, lorsque le vent eut tourné du sud-ouest au uorJ-OJest, il qu'une division de l'arriere-garde, aux ordres de Pannelier, n'ayant pu encore prendre son poste, fut obligée de joindre lavant-garde. Les Anglais, après avoir perda quatre heures ,i poursuivre cet'officier, vinrent tous ensemble tomber sur le corps de bataille. Chaque vaisseau français eut alors à se défendre contre plusieurs des ennemis, et fut forcé de se battre des deux bords.

« C'est dans ce moment que le chevalier de Coêtlogon se détache de l'arriére-garde et vient, en ccarlant les ennemis par la vivacité de son feu, se placer auprès de Tourville, son général et son ami. Celui-ci avait attaqué Russel, qui lui ripostait vigoureusement et ne lui montrait aucune disposition n baisser son p.villon devant lui.

« Un brouillard épais se levé vers les trois heures après midi ; mais Tourville ne peut en profiter pour se soustraire aux ennemis. Le calme et la marée contraire auraient fait tomber une partie de sa flotte au milieu d'eux s'il n'eût pas ordonné de mouiller. Russel n'imita point cette manœuvre et laissa dériver ses vaisseaux, qui, à la faveur du brouillard, passèrent entre ceux des Français

et joii;nin?iil le corps de Imlaillc de ces dernirrs, qu'ils atlaquercnl avec furie. Ils lancèrent plusieurs brùlits, et, avec le secours de la marée, en amenèrent cinq |tresqne sons le beaupré de l'amiral français. Cet inlrépiJe général n'en fut pas effrayé; il évita lés unsd'nn coup de ffouvernail et dériva les autres par le moven de ses chaloupes —Cabaret arrive alors avec une pârliedel'arriéregarde, qu'il commandait; il s'a|qiroclie de Tourville et jelle l'ancre. Des vaisseaux ennemis tombent snr lui et l'obligent de couper ses câbles. L'action recommence à liuit heures et continue jusquà dix avec assez de vivacité. La nuit seule put mettre lin à ce terrible combat, qui avait duré douze heures et où la fortune semblait d'abord ne vouloir se déclarer pour aucun des deux partis, personne n'ayant encore amené son pavillon. »

A tout prendre, cependant, l'avantage de cette première journée, outre le grand honneur d'avoir tenu ti'tc à l'ennemi avec des forces si inégales, l'avantage était pour les Français. « En effet, suivant l'observation d'un antre historien, ils avaient fait éprouvir à l'ennemi des perles plus grandes qu'ils n'avaient eu à en supporter eux-niêmes. Pas un vaisseau de la flotte de Tourville n'avait péri; il n'en était même aucun qui ne fût. bien ou mal. en état de naviguer, tandis que les alliés avaient à regrcllcr plusieurs des leurs et avaient consumé en vain presque tous leurs brûlots (I). »

Mais les jours qui suivirent cette lutte mémorable furent marqués par un enchaiuement de désastres qu'il n'était donné ni à la prudence de prévenir ou d'éviter, ni au courage d« conjurer, et (|ui prouvèrent, suivant la remarque de Voltaire, que, « s'il y a des malheurs causés par la mauvaise conduite, il en est qu'on ne peut imputer qu'à la fortune. » En effet, tout fil défaut à la fnis à l'amiral français : le vent et la marée, qui lui furent contraires; des rades sûres dans le voisinage du conib.il, pour recevoir ses vaisseaux les plus maltraités; un ciel sans brume mii lui permit de promener son regard sur l'horizon et de rétablir, dans sa retraite, l'ordri? et lensemMe qu'avaient troublés les incidents du conib.il. Tourville était cependant parvenu ;t rallier autour de lui, dans la matinée du 50 mai, les quatre cinquièmes d!> sa flotte; mais les vaisseaux inégalement maltraités ne purent pas longtemps marcher de conserve. L'ordre avait été donné par l'amiral de gouverner pour sortir de la Manche par le raz Blanchard, passage étroit et périlleux, entre l'ile d',\urigny et la presqu'île du Cotentin.La tête de la flotte, conduite par le chef d'escadre Pannetier, parvint à franchir le raz, au nombre de vingt vaisseaux ; mais, la marée venant ;i manquer, les treize'derniers, parmi lesquels se trouvait celui que montait Tourville, se virent obligés de mouiller sur un fond de roches. Au retour de la marée. les vaisseaux chassèrent sur leurs ancres (2), et la rapidité du courant les rejeta sous le vent des ennemis. Tourville jirit alors le parti de se réfugier à la Hogue et d'y échouer (3|. Déjà trois de ses plus gros vaisse'iux en avaient fait autant à Cherbourg, qui, alors, bien que Vauban eût commencé à le fortifier, n'offrait guère un aliri plus siir(|ue la Uogue, L'un de ces trois vaisseaux était le Soleil-Royal, sur lequel Tourville avait combattu l'avant-veille. Aux dix vaisseaux qui s'ct;iient échoués ;i la lingue, vinrent s'enjoindre deux autres détachés d'une division que le chef d'escadre de Nesmond parvint à faire rentrer;'! Brest, par un long détour, après avoir gagné la côte septentrionale de l'Ecosse.

« Les alliés, dit Sainte Croix, avaient formé trois divisions : la première, sous les ordres du chivalicr Ashby, poursuivit les bâtiments français qui venaient de passer le raz Blanchard ; la seconde, commandée par Délavai, s'attacha aux vaisseaux qui s'étaient réfugiés à Cherbourg ; la

(1) I,. Guéri», ouvrage cité.

(2) Ou 'lit iju'iin vaisseau chasse sur ses ancres lorsqufî 1,1 violence du veut ou d'un courunt, ou la grosse mer, le force à cuti'jîucr sl'.s aiiLius.

(3) Echouer, c est toucher sur le fond de la mer, volontairement ou accidentellement, de manière que le vaisseau ne puisse plus Doller.

troisn^nie se porta sur la llogue. Le vice-amiral Rooke, uni conduisait celte dernière "escadre, donna des preuves ae son habileté et de son com-age. Embarqué sur un simple canot, et à la tète d'environ deux cents chaloupes bien armées, qui étaient protég.'cs par l'artillerie d'une frégate et de deux demi-galères, il s';ivança (le 2 juin) vers la plage où l'on découvrait les princijiaux débris de la fl itte française. Pour les défendre, on se h.ila d'équiper des bateaux du pa\s; mais, l'ennemi arrivant au cornnuncement dn flot, ils se trouvèrent échoués; et, lorsqu'il y eut assez d'eau pour les relever, jamais il ne fut p is-ibl'e de faire soutenir l'aspect seul des Anglais aux équipages effrayés, composés d'enfants et de vieillards.

« Tourville. de Villette, Coëtlogou et plusieurs capitaines se mirent dans leurs chaloupes, osèrent résister à Buoke, et donnèrent par là le lemps de sauver quantité de canons et d'agrès. Bientôt il fallut céder à la force; les .Anglais se portèrent avec tant d'ardeur sur les vaisseaux échoués, qu'ils parvinrent à les aborder. « D/s que les « s ddals et les matelots, dit un écrivain de cette nation « (Dalryniple), eurent gagné le liane de ces navires, ils « jetèrent leurs ninusipiets. poussèrent par trois fois de « grands cris de joie et grimpèrent sur ces hiiutes nia- « chines avec leurs coutelas à ta main, et plusieurs même « sans aucune arme. Les uns coupaient les cordages. « d'autres mettaient le feu aux v;iisseaux; quel(|ues-Hns « en braquaient les canons contre les chaloupes, les « plates-formes et les forts. Ils tirèrent peu sur ceux qui « étaient dans ces bâtiments, parce qu'ils croyaient que « les vaisseaux étaient les seuls ennemis auxquels ils « eussent affaire Aussi voyait-on les Français sortir sans « oi.st,icle d'un côté de leurs navires et s'en aller dans « lenrs bateaux, tandis que les Anglais, entrant par l'au- « tre, travaillaient à les détruire. Jl;iis, ennuyés enfin de « faire du mal en détail, les assaillants se réimirent tous « pour mettre le feu aux iritinients français; ensuite ils « eu descendirent avec h s mêmes cris* de joie qu'ils « avaient poussés en les abordant. »

« C( pendant la précipitation avec laquelle les Français quittèrent leurs vaisseaux, et l'affreux désordre qui en'fiit la suite, leur coûtèrent plus de monde que la ])crlc do la hatiiille. Plusieurs, s'empressant d'entrer dans les chaloupes d Jà pleines, en furent repoussés et se noyèrent; d'aiilros, cherchant à s'y accrocher, eurent les mains coupées; ils se virent aussitôt ojigloulis, la rage dans le cœur, et n'ayant que le temps de maudire leurs compatriotes. Le [lèril ne rendit pas lous ceux-ci barbares; mais aucun ne mérite mieux d'être cité qu'on matelot normand; il s'appelait Billard, et élait niaitre d'é |uipage de l'ilf/niirablc (capitaine Beaujcu), un des navires échoués. S'exposant nu (eu des ennemis, il alla trois fois à son bord et en ramena les gens qui s'y trouvèrent. Il sauva encore tous les hommes qu'il put ramasser à la mer. Les Anglais, s'étant aperçus de ses efforts réitérés, se respectèrent assez eux niênies pour ne plus tirer sur lui à son troisième voyage jl). »

L'amiral Booke employa deux jours à consommer l'incendie des douze vaisse.iux échoués à la Ilogue. \.- Soleil- Royal et un autre vaisseau de ligne furent brûlés dans la rade de Cherbourg par Délavai, qui en incendia un troisième à la Fosse ile Gali l, tout près de là.

Le roi .lacques fut témoin du désastre qui ruinait ses dernières espérances. A mesure que les vaisseaux s'embiasaient. quelqui s canons, qui n'avaient pas été déchargés, partaient et envoyaient leurs projectiles du côté du rivage. Quelques boulets tuèrent plusieurs personnes autour du malheureux monari|ue : « Je le vois bien, s'écriat-il, le ciel combat contre moi; » et il se retira navré de diuileur sous sa tente. Il prit la plume alors et il écrivit à Louis XIV ces paroles de désespoir et de résignation : « Je prie Votre Majesté de ne s'intéresser pins pour un prince aussi malheureux que je le suis, et d'agréer que je me retire, avec ma famille, dans quelque coin du monde, où je puisse ne plus être un obstacle au cours ordinaire de vos prospérités et de vos conquêtes. )i Louis XIV

(I) Uist. rlc la puissance natale de l Angleterre, liv. IV.

lui assisfna la résidence royale de Snint-Germnin, qu'il no quitta )ilus jusqu'à sa mort.

(.luant à Tourville. sa coiiscienct' lui disait que lui et tous les ofDciers sous ses ordres avaient fait nohlenienl et bravement leur devoir: il était fier d'avoir pu lutter, sans jamais |)!ier, pendant douze heures, avec quarante-quatre vaisseaux, contre une llnltc de prés de cent voils; heureux de n'avoir laissé, même après le désastre du lendemain, aucun trophée .i l'ennemi. « Je n'ai manqué, en tout ceci, écrivait-il de la Uosue même, le 3 Juin, lorsque l'incendie di' ses vaisseaux fumait, encore, que par une trop tçrande ponctualité n suivre les ordres contenus dans mes instructions, et par le malheur des vents i|ui, m'ayant retardé de mon côté, ont facilité en mèine temps la jonction des ennemis. « 11 eut pour lui le témoignage de ses advi rsaires menus; car lord Russel entassez de grandeur d'.inie pour lui écrire « qu'il le félicitait sur l'extrême valeur qu'il avait montrée en l'attaquant avec tant d'intrépidité, et en combattant si vaillamment avec des forces si inégales »

Louis XIV, qui avait la principale responsabilité de la catastrophe de la Hogue, l'accepta tout entière avec une dignité et une niagnaniniilé toutes royales; il mesura l'estime qu'il devait à i'homme qui lui avait obéi à la Hogue. ce sont ses propres expressions, moins au résultat qu'à l'habileté et au courage dont son amiral avait fait preuve dans une entreprise où l'orgueil de son maître l'avait mis aux prises avec l'impossilde, La première fois qu'il revit l'illustre amiral à Versailles, il lui adressa ces flatteuses paroles : « (Jointe de Tourville, j'ai eu pins de joie d'apprendre qu'avec quarante ipi; trede mes vaisseaux vous eu aviez balla cent de mes ennemis, pendant un jour entier, que je ne me sens de chagrin de la jierte que j'ai faite. » Paroles dignes, sans doute, et fort honorables pour l'eUii qui les recevait, mais où le monarque oubliait trop le deuil qu'avait jeté dans une foule de pauvres familles la perte dont il se consolait si facilement. — Louis XIV voulut (|uc Tourville se trouvât comiiris dans la plus prochaine promotion de maréchaux, et le brave et habile marin reçut le bâton de maréchal de France au mois de mars 1695. en même temps que Catinat et Villcroi.

Du reste, on a licaucoup trop exagéré le désastre de la ilogue, en diwnt qu'il avait clé la destruction de notre marine et avait fait perdre l'empire de la mer à Louis XIV. Notre flotte n'était pas si pauvre alors qu'elle ne put se relever d'une perte de quinze bâtiments; aussi voyonsnous, des l'année qui suivit cette malheureuse alfaire, l'Océan couvert de nos vaisseaux, et Tourville sortir de Brest à la tète de soixante-onze voiles, puis prendre, sur l'amiral Rooke, dans la baie de Lagos, en vue des côtes du Portugal, une terrible revanche de l'incendie de la Hogue.

Cet amiral anglais escortait, avec vingt-cinq vaisseaux de guerre de sa nation et des Provinces-Unies, la flotte niarchandc de Smyrne, composée, disait-on, de prés de quatre cents navires, qui revenaient des mers du Levant avec de riches cargaisons, anxieusement attendues par les spéculateurs de Londres et d'Amsterdam. Il l'ut rencontré le 28 juin par la Hotte de Tourville. La lutte s'engagea, et, après cinq heures de combat, l'escorte anglaise, foudroyée, se déroba à la poursuite des Français, en leur abandonnant peu généreusement, il faut le dire, les malheureux et innombrables navires marchands qu'elle avait sous sa garde. 11 est plus facile de dire que de peindre les scènes de terreur et de destruction qui suivirent ce sauvequi-peut général de la llotte ennemie.

En fin de compte, on estima que les confédérés avaient perdu plus de cent bâtiments de toutes sortes, et «ne valeur commerciale de plus de trente-six millions. Ce fut une immense débâcle sur les places de Londres et d'Amsterdam. A Londres surtout, le désespoir et la fureur étaient au comble : les négociants de la liilé et la chambre des l'ommunes ne demandaient rien moins que la tète de Rmke, et la mise en accusation des trois amiraux de la (Jrande-Brelagne. Cependant on trouvait, en France, que Tnurville n'en avait pas fait assez : on regretta qu'il n'eût p;is pris en bloc toute la (Intle de Smyrne. et il ne manqua

pas de tacticiens pour prouver, sur le papier, que rien n'était plus facile ! Au faite ou il était arrivé, les critiques, c'est-à-dire les envieux, ne devaient pas manquer à l'illustre amiral.

Les événements ne lui fournirent plus l'occasion d'ajouter qucl(|ue nouvelle page glorieuse à sa biographie. Les fatigues d'une carrière active de quarante années, jointes à la faiblesse naturelle de sa constitution, le l'or cérenl de prendre |iréniaturément sa retraite. Il succomba, le 28 mai 1701, à ses infirmités, avant d'avoir atteint sa snixantième année. 11 laissait un fils en bas âge, qui débuta de bonne heure dans la carrière où s'était illustré son glorieux père. Ses débuts donnaient les plus belles espérances; mais il périt à sa première cam|iagne, prouvant du moins (jue s'il ne lui était pas donné d'ajouter à l'illustration de son nom, il était digne de le porter.

TROMB» (.Martin 11.4bp.4Ertz), amiral hollandais, né en 1597, mort en Uià").

Deux hommes, deux grands marins, ont illustré le nom de Tro.mp Le premier, .Martin-Harpaerlz, père du second, fut à bon droit le plus illustre; car il serait le plus grand général de la Hollande, si elle n'avait pas Riiyter, et, comme celui ci. il dut être l'unique artisan de sa fortune. Non pas qu'il fût né aussi pauvre que le fils du poiteiir de bière de flessingue; son père était capitaine dans la marine marchande"; ce qui suppose une certaine aisance. Né sur un vaisseau, le jeune Tronip fut bercé au bruit des vagues et des vents; un tillac fut le théâtre de ses premiers jeux ; son oreilli' fut accoutumée dès l'enfance aux terribles explosions de la poudre à canon, «it son cœur aguerri contre tes horreurs des batailles avant même qu'il pût avoir le sentiment du danger. Aussi avait-il l'œil et le pied marins au suprême degré, et rien n'égalait son calme, son sang-froid, on pourrait dire sa sérénité, au plus fort de l'action la plus chaude et du péril le plus imminent. A le voir si maiire de lui-même quand tout était tonnerre, tumulte et mort autour de lui, on eût dit le dieu de la foudre régnant sur la tempête.

Tel était Martin Tronip a cinquante ans. A onze ans, le vainqueur de l'Espagne et de l'Angleterre se révélait déjà. Il était, comme toujours, sur le vaisseau de son père : il le vit emporter par un boulet de oanoii parti d'un bâtiment corsaire avec lequel le capitaine hollandais était aux pwses. Courant alors de l'avant à l'aiiiére du vaisseau, pour exciter au combat l'équipage que la mort du capitaine remplissait de trouble et d'irré.solulion : « Eh quoi! criail-il à ces hommes effarés, ue vengerezvous pas la mort de mon père ! » A la voix de ce généreu.t enfant, matelots et soldats obéirent à l'envi, comme s'ils Plissent entendu la voix de leur capitaine, et continuèrent de combattre. Mais l'effet ne répondit pas à leur courage, et ils ne |)urent empêcher leur vaisseau d'être pris. Le jeune Tromp fut obligé de rester pendant plusieurs années au service du pirate anglais qui avait tue son père. Ce lut une triste et dure condition sans doute; mais le temps qu'il y passa ne fut pas perdu pour son instruction maritime, et ce fut à l'école même des ennemis de son pays qu'il apprit l'art de les surpasser et de les vaincre. Il est vrai que. de retour en Hollande, il trouva des maitres non moins habiles dans les Uillekens, les Piéter llaynes et lis Henri Lonk. amiraux de la compagnie hollandaise des Indes occidentales. Un écrivain français a dit de cette compagnie : « Ses vaisseaux ne rentraient jamais dans les ports que triomphants et chargés des dépouilles des Portugais et des Espagnols... Ses amiraux cherchaient, par des exploits utiles.^à conserver sa confiance. Les officiers subalternes voulaient s'élever en secondant la valeur et l'intelligence de leurs chefs. L'ardeur du soldat et du matelot étaient sans exemple. Rien ne rebutait ces hommes fermes et intrépides. Les fatigues de la mer, les maladies, les combats multipliés, 'tout semblait aguerrir, renl'oiceret redoubler leur émulation... Jamais ils ne rendaient leur vaisseau ; jamais ils ne manquaient d'attaquer ceux de l'ennemi avec l'intelligence, l'audace et l'acharnement qui assurent la victoire (1)."

(1) l'ijyiul, Hixt. philosophique, etc.

LES MAHi^S ILLUSTRES.

Voilà sous quels auspices et sous quels maîtres Tromp devint le premier capitaine de mer de son siècle; il arriva jeune encore à la dignité d'amiral, dans un pays où l'on avait trop besoin du concours actif et dévoué de tous les citoyens pour laisser croupir dans l'obscurité et l'oubli les plus valeureux et les plus dignes.

Lorsque Martin Tromp, dans la vigueur et la maturité de l'âge et du talent, fut atteint sur son vaisseauamiral du coup mortel, on supputait qu'il avait assisté à plus de cinquante combats sur mer; c'était à peu prés un combat pour chaque année de sa glorieuse vie, et il faudrait bien un volume pour entrer dans le détail de tous ses exploits pendant une carrière si Lieu reni)ilie. Nous ne nous attacherons qu'aux actions les plus éclatantes, à

Tromp.

celles qui ont donné au nom de Tromp sa grandeur et son importance historique.

En Itlôit, la cour d'Espagne n'avait pas encore reconnu l'indépendance des Provinces-Unies, bien qu'elle leur fut acquise de fait depuis plus d'un demi-siècle (1); et la guerre qu'elle n'avait cessé d'entretenir depuis lors contre la jeune et industrieuse république, commençait à prendre pour cette dernière un caractère inquiétant, lorsque .Martin Tromp fut promu par les états généraux au grade Je^ lieutenant-amiral et mis à la tète de la Hotte hollandaise. A peine eut-il pris possession de son commandement «ue les choses changèrent de face. Il battit, le ifî septembre, pour son début, en vue de Graveliues, la flotte esjiaguole, qu'il était allé attaquer, bien qu elle eût à lui opposer des forces très-supérieures. Le combat avait duré six heures. Tromp détruisit aux Espagnols huit de leurs vaisseaux, dont l'amiral et le vice-amiral; leur en prit deux chargés de plus de deux millions en argent; ils perdirent, en outre, près de deux mille soldats et matelots tués, et sept cents prisonniers.

Ce ]jremier avantage ne fut que le prélude d'une série de victoires qui donnèrent au pavillon hollandais un éclat qui le fit admirer et respecter de toute l'Europe. A peine le combat de Graveliues était-il terminé, qu'où vit apparaître sur la côte de Flandre une nouvelle Hotte espagnole, la plus considérable qui se fût encore montrée

(1) Giiilbume ^(^ Nassau, dit h Taciturne, (onrlnlo.ur de la république (lc•^ Provinces-Unies, et premier stalhoudcr, fut ass.T:siné, en 1584, par un scidedu parti espagnol.

dans ces parages depuis la célèbre Armada de Philippe II, de si désastreuse mémoire. Celte flotte, commandée par l'amiral d'Ocquendo, portait vingt mille hommes de troupes; elle se composait de soixante-sept voiles et de quatorze vaisseaux fournis par les Dunkerquois. Vingt vaisseaux seulement formaient celle de Tromp. En présence d'une armée ennemie aussi supérieure en nombre, son premier dessein n'était que de lui barrer le passage; « mais, ayant aperçu, dit un historien, l'avant-garde, nui portait l'argent, et quatre mille Espagnols qu'on devait aé- Larquer à Dunkerque, il l'attaqua sans être arrêté par le feu, qui prit aux poudres d'un de ses vaisseaux, lequel sauta en l'air dès le commencement du combat. Il tint sa petite flotte serrée, pénétra et divisa celle des ennemis, et prit un galion et un autre vaisseau, (pii furent repris ensuite, à cause de l'avidité du pillage, qui lit négliger aux Hollandais de mettre leur prise en siireté.

« Lorsque le jour parut, d'Ocquendo, honteux d'avoir cédé à une flotte si faiole et si inférieure à la sienne, retourna au combat. Il ordonna à son amiral d'attaquer l'amiral ennemi. Tromp le reçut avec tant de vigueur, qu'il voulut se retirer. Mais l'amiral hollandais le poursuit, le foudroie et le fait couler à fond avec mille hommes 3ui le montaient. Un brouillard épais sépara les deux oltes pour le reste de la journée. Les Hollandais avaient pris quatre vaisseaux, cjui, s'étant trouvés anglais, furent rendus après; on ne retint que les soldats et les munitions.

« Tromp, (|uî avait reçu un renfort de onze vaisseaux, recommença i^' combat; mais la flotte ennemie, épouvantée, résolut d'aller se mettre à couvert dans les Dunes et sous le canon des Anglais. Tromp | rnlila de cette retraite pour faire venir les vaisseaux de Hollande, de Frise et de Zélande. D'Ocquendo se radouba sous le canon de la flotte anglaise, qui s'avança pour le proléger. Les vaisseaux de l'escadre dunkerquôise, à la faveur d'un brouillard, tentérejit le passage. Tromp ne s'en aperçut que lorsqu'il ne pouvait plus s'y opposer. Il coupa cependant une partie de l'escadre; mais ks Anglais, qui s'avancèrent, la sauvèrent encore, et elle rentra dans les Dunes. Tromp, au nom des Etals, fit ses plaintes au roi d'Angleterre, et les ajqiuya de (juatre-vingts vaisseaux et de deux mille soldais que lui envoya le prince d'Orange (liuillanme II de Nassau), stalhouder de la république. Le roi défendit tout acte d'hostilité et promit de garder une neutralité parfaite.

« La flotte espagnole, dépourvue de ce secours, résolut de n tourner en Espagne; mais Tromp étant venu à sa rencontre. d'Ocquendo se vit forcé d'accepter le combat. 11 fil couper les câbles et marcha à l'ennemi (18 octobre IGô'J). Le calme arrêta quelque temps la fureur des combattants; mais, un vent du nord s'élant élevé, le combat devint si terrible, que le bruit du canon et de la mousqueterie ébranla les maiscnis voisines des côtes d'Angleterre, de France et de Flandre. Les peuples, accourus au rivage, frémissaient. La fumée, qui pendant cinq heures enveloppa les deux flottes, dérobait aux spectateurs cette scène horrible. Tromp et les EoHandais portaient partout l'épouvante et la mort. Les Espagnols tinrent jusqu'à la dernière extrémité. Mais leur flotte était écrasée; il n'y avait pas un vaisseau qui ne fut hors de combat, lien périt quarante avec leurs équipages, au nnmlire desquels était le grand galion de Portugal de quatorze cents tonneaux, de quatre-vingts pièces de canon et de huit cents combattants, presque tous gentilshommes. Vingt et un allèrent aux Dunes : les Hollandais les suivirent avec leurs brûlots; mais les .\nglais en sauvèrent dix-huit par commisération. Les Hollandais, de treize qu'ils emmenaient, n'en purent sauver que onze.

« Les vainqueurs et les vaincus avaient fait des prodiges de valeur. L'Esjiagnol Lopez. resté presque seul sur sou vaisseau, se battait encore, et quoiqu'il le vit brûler d'iiu bout et submergé de l'autre, il continua de se battre, eut un bras emporté" et n'en fut pas moins intrépide. Il combattait du bras gauche, jusqu'à ce que, le feu ayant gagné sous ses pieds, il fut englouti à demi consumé par ies flammes.

« Les Hollandais rc perdirent que soisante-treize soldats et un vaissoau, qui ]irit feu avec le galion de Porlugal. Les Espagnols perdirent prés de huit mille hommes, eurent quiilrc mille blessés el deus mille prisonniers, u

Telle fut la cé'ebrc b faille des Dunes, qui renouvel.i

fnnr la monarchie esprgnole le désisire de \' Armada de hilippe II, et ruina ses forces sur l'Occ.in. Ce ne fut qu'après In di siruclion de cette Hotte imposante qu'on sut sa véritable dcsliualion. et qu'elle n'élait pas direclement dirig'e emilre les Provinces-Unies. On a| prit, dit Pufl'endorf. qu elle &n voulait aux Suédois, et qu'elle allait porter secours au roi de l'anemark dans la guerre qu'il soutenait contre son voisin de la B ;llii|ue. Mais la victoire de Tromp n'en eut pas moins un résultat immense pour la Ëollande; aussi les états généraux décernèrent ils les plus grands honneurs à leur glorieux amiral, Louis Xlll, qui était leur allié, envova au vainqueur des Dunes une lettre autographe de félicitations, avec des lettres de noblesse et un présent considérable.

Tromp continua de commander avec le même snccés la llolle des Provinces-Unies jusqu'à la paix de Munster, si gnée en ItiiS, et par laquelle la couronne d'E-p.igne reconnut enlin, en termes formels, l'indi'pejidance des Provinces-Unies, renonçant à toutes les prétentions qui avaient été la cause de la guirre, leur nbanilonnanl toutes les pinces qu'elles avaient acquises sur le conlinenl par droit de cunqi;êle, et renonçant à les troubler dans leurs possessiojis et leur commerce des Indes orientales et occidentales.

Le génie de Tromp avait été le principal instrument de celte paix glorieuse, dont le résultat incontestable fut de faire passer entre les mains de ses compatriotes le .sceptre des mers. Cette grandeur marilinie des Hollandais était insupportable ri l'orgueil et à l'ambition de leurs voisins les .\nglais. Nous avons déjà dit, dans la notice de Ruyier, comment la guerre éclata, en 165'2, entre les deux nations. Cromwcll, qui exerçait alors la dictature en .Angleterre, sons le titre de Protecteur, avait écrit à l'amiral l'ilake, que Tromp, a la tête d une croisière, tenait en respect sur les côtes de Kent et de Suffolk: « 11 y va de voire honneur et de celui de tous vos braves capilaines de renvoyer ces grenouilles îles Hollandais) dans leurs marais, et de ne pas souffrir qu'elles nous importunent plus longtemps par leurs coassements. »

La croisière hollandaise s'était retirée, et pendant que les étals généraux, qui avaient trop besoin de la paix pour se laisser entraîner d'enthousiasme dans les aventures de la guerre, négociaient avec le parlement britannique, les armateurs de cette nation continuaient leurs dépréciations. EnDn, Tromp eut ordre de mettre à la voile; mais une horrible tempête dissipa ses vaisseaux. Elle l'empêcha de sauver une iloltille de plusieurs centaines de pêcheurs de hareng, que l'amiral Blake prit tout entière. Les bâtiments qui lui payèrent le dixième de leur cargaison furent renvoyés, et les autres coulés à fond. « Irrités par ces malheurs, dit le baron de Sainte-Croix, les états généraux ôterenl le commandement de leur flotte au brave Tromp, qu'ils voulaient rendre res|ionsal)le des caprices d ■ la fortune. Ce général, qui, pendant quinze ans, av.iit rendu des services signalés à sa pairie dans le commandement de ses armées de mer, eut beaucoup de peine à se garantir des insultes du peuple. »

Ce qui fait pardonner aux républiques les injustices dont elles se rendent souvent coupables envers leurs plus grands citoyens, c'est la promptitude et la grandeur qu'elles mettent presque toujours à les réparer. Tromp ne tarda pas à être remis en possession de son commandement, ou nul ne s'était senti digne de le remplacer. 11 reprit la campagne, ayant pour vice-amiraux Corneille de Wilt. frère du grandpensionnaire île Hollande, et Ruyier, qui devait bientôt égaler, sinon surpasser sa gloire.

« 11 y cul deux combats dans une même journée (29 novembre 10.52). Dans le premier, l'amiral anglais (Blake) vint fondre, vent arrière, sur la flutte hollandaise, qui ne put ni former l'ordre de bataille ni se rallier. Néanmoins aucun bâtiment ne fut pris : les .Anglais entrèrent dans un seul abandonné par son capitaine; mais, à la vue d'un

i-anonnicr, qui, le boute-feu à la main, allait le faire sauter, ils se retirèrent avec iirceipilation. — D.ins la seconde aclion. après un vif engagement, où quatre amiraux se ballirenl bord à bord, Blake ayant été blessé, son escadre, quoique supérieure, — il avait quarante vaisseaux contre trente, — prit chasse, et ne se déroba à la poursuite des ennemis qu'.i la faveur de la nuit: elle ne perdit que trois vaisseaux. Si larrière-gnrde hnllandnisc eut secondé Trom|i dans celle dernièrf affaire, il aurait remporté une victoire signalée. Ses ennemis prétendent (|uc ce général, enllé de ce sucrés, continua sa route, aprèsavoirinis à s in grand mat un balai ou une branche de bouleau, pour montrer que son projet était de netloyer la Manche de b.iliments anglais il). » — Ceci pouvait cire une réponse aux paroles insultantes de Lrorawell, que nous avons rapportées plus haut.

L'hiver suspendit les hostilités; mais elles reprirent vers le mois de février de l'année suivante (16i)3). La llolle de Hollande était sortie de ses ports pour aller au-devant d'une (lolle marchande de deux cents bâtiments qui reven. il des Indes, et pour la proléger pendant son trajet dans la .Manche. Bi.'.ke, de son côlé, avait appareillé, ri I,-» lèle de soixanle-dix vaisseaux de guerre; il rencontra Tromp entre Porl-Land et Boulogne, le 18 février, dans l'aprèsmidi. L'amiral hollandais avait le vent pour lui. ce (pii srniblait devoir l'engager, dans l'inlérèl de la llolle march nde qu'il iscorlait, à éviter un engagement. Néanmoins, prévoyant un changement du vent, il trouva plus prudent de se débarrasser immédiatement de l'ennemi. Apres avoir divisé son armée en trois escadn s, il iondit iinpélueusement sur la flotte anglaise; mi.is la nuil vint trop vile et ne lui permit pas de tirer tout le parti qu'il avait espéré de celle attaque subite et vigoureuse. Les .Anglais ayant reçu le lendemain un renfort de seize vaisseaux, Tromp rangea les siens en demi lune, et fit passer son ciuivoi du veut au milieu de la flotte.

Ce fut en cet ordre qu'il soulint Ions les efforts de Blake, dont il eût sans doute triomphé, si quelques capilaines hollandais n'eussent pas quille leur posle. S'nperceiant que les frégates ennemies iiénéiraient alors dans les brèches ouvertes par ces biches déserteurs. Tromp se forma do nouveau en bataille, et c mballit encore jusqu'.i la nuit, qui lui donna le temps de se millre en ordre de relraile. Le troisième jour, malgré quelques canonades dis ennemis, il rentra dans ses ports, n'ayant plus ni poudre, ni boulets, mais amenant avec lui presque tout le riche convoi qui avait élé confié à sa vigilance. Une pareille défaite, si c'en était une. n'avait rien qui pût porter ombre à la gloire de l'amiral qui l'avait subie. Elle coula vingt-quatre vaisseaux aux Hollandais, mais ils purent se consoler en apprenant que les .Anglais avaient payé leur avan'age du prix de douze vaisseaux, dont sept ue furent péniblement remorqués jusque dans le port que pour y être condamnés.

Cromwell ayant repoussé avec hauteur les propositions de paix qui lui furent faites par les étals généraux, il fallut continuer la lutle avec des moyens que Tromp luimême et les autres amiraux déclaraient insuflisanls. Le liculenant-amiral général se plaignait surtout de la faiblesse des vaisseaux qu'on lui avait confiés : les Anglais en avaii-nt dans leur ligne cinquante plus forls que celui qui portait son pavillon. Celle infériorité, jointe à celle des équipages, rendait impuissants tous les eff iris du courage cl toutes les combinaisons de l'habileté. Aussi, après deiix affaires qui eurent lieu dans le mois de juillet 1055, Tromp, nui avait, celle fois, pour adversaire le général .Monck, aidé des conseils de l'amiral Deane, se vit-il obligé de céder, malgré des prodiges de valeur el de lactique, non sans avoir fait éprouver à l'ennemi des perles graves et sensibles.

Les Anglais avaient établi une croisière en vue mémo du Texel,"ce grand arsenal de la marine hollandaise, et faisaient main basse sur les vaisseaux marchands jusque sous le canon de ses balteries. Les choses en étaient venues au poiut que le vice-amiral de Witt s'était vu forcé

• 1) Sdiate-Croix. Bisl. du la puissance navale de lAngleitrrê.

de dire, dans une assemblée leniie à la Ilaye : « Les Ani,'lais sont à firésent nos maîtres, et par conséquent ceux de la mer. » On se répandait en imprécations dans les ports et dans les comptoirs contre l'imprévoyance des étals généraux, et les amiraux de la Uotte n'étaient pas plus épargnés dans les plaintes injustes que la perspective d'une ruine imminente arracliait à la crainte et au désespoir de ce peuple de pêcheurs et de marchands.

Cependant les états {généraux, à force de nouvelles levées et d'activité dans les ports, étaient parvenus à mettre sur pied une flotte de deux cent vingt voiles, que Tromp et Corneille de Witt firent sortir, en deux grandes divisions, des rades de Zélande et du Texel. Les deux armées ayant opéré leur jonction, Tromp alla à la rencontre de la flotte anglaise, toujours commandée par le général Moncli. Elle était égale par le nombre, mais toujours supérieure par la force des bâtiments. Les deux armées se trouvèrent en présence, et engagèrent l'action dans la matinée du 10 août (1653), jour "de Saint-Laurent. « Jamais, dit un auteur. Une s'était vu de spectacle si terrible sur les eaux. » Monck, avant le combat, avait ordonné à ses capitaines de ne donner ni recevoir aucnn quartier; de sou coté, Tromp était bien fermement résolu à vaincre ou à mourir. Il sentait que cette journée devait décider du sort de la Hollande, (t que, s'il succombait, la mort seule pouvait le soustraire à la honte cl à la res]ionsabililé d'un si grand désastre. Il rompit trois fois la ligne de la flotte anglaise. « Bientôt après, dit un historien, investi de toutes parts, ne pouvant voir ni le ciel ni la mer, et son armée étant dérobée à sa vue par une épaisse fumée, presque enseveli dans des tourbillons de flamme, Tromp se trouva abandonné des siens. « 11 faut donc, « s'écriail-il, que je périsse, puisque personne ne vient a « mon secours ! » Au bout de six heures de combat, au moment qu'il animait son équipage, et que, résolu d'aborder l'amiral anglais, il s'avançait pour ordonner quelque manœuvre, ce grand homme l'ut tué sur le tillac de son vaisseau. En expirant, il prononça ces mots : « Courage, mes enfants ! pour moi j'ai achevé ma carrière. »

Le vice-amiral Everlzen, qui prit aussitôt le commandeuRUt de la flotte hollandaise, voulut que le pavillon de Tromp continuât à flotter sur le vaisseau de cet illustre général. C'était tout à la fois un hommage à sa mémoire et un moyeu de ne pas révéler à l'enncuii le secret de la perte immense que venait de faire la flotte batave. Ailleurs (voyez Ruyter) nous avons dit quelle fut la suite de cette

journée, et comment se termina la guerre dont elle fut un des derniers épisodes.

Tromp venait à peine d'atteindre sa cinquante-sixième année, lorsqu'il reçut le coup mortel. Il ne touchait pas encore au seuil de la vieillesse, mais il était arrivé au sommet de la gloire et des dignités navales : né sur un vaisseau, il devait mourir comme il est mort, sur un vaisseau et au milieu d'un combat. Pour honorer la mémoire de ce grand homme, les états généraux firent frapper à son effigie une médaille qui rappelait ses titres à la reconnaissance de la république et aux hommages de la postérité, avec cette inscription : Il est mort pour la patrie.

Martin Tromp se montra toujours simple et modeste au sein de la plus grande fortune. Il était bien de ce pays dont on dit que « le travail et la sobriété furent les premii rs gardiens de sa liberté (1). » De tous les litres d'honneur (lu'on lui prodigua pendant sa vie, il n'accepta que celui ae Grand-'pèrc des matelots, dont il était l'idole, et ne prit jamais d'autre qualité que celle de bourgeois de Rotterdam.

Quant à Corneille Tromp, second fils de ce héros, ce que nous en avons dit eu parlant de liuyter suffit pour le faire connaître. Nous ajouterons seulement à ces |)arlicularilés quelques dates. En 1U76. après la mort du grand Ruyler, il lui succéda dans la dignité de lieutenant-amiralgéuéral des armées navales de Hollande; mais le rôle subiillerne que jourrenl depuis lors les Hollandais, comme puissance maritime, ne lui fournit pas d'occasion de se signaler sous ce titre, et d'ajouter à la gloire qu'il s'était déjà acquise avant de l'obtenir. Moins modeste que son pore, il ne croyait pas déroger à la fierté républicaine en prenant le titre de comte. 11 est vrai qu'après le rétablissement du stalhoudérat en la personne de Guillaume III, prince d'Orange, et ensuite roi d'Angleterre, on s'était bien relâché de ce puritanisme démocratique dont le grand pensionnaire Jean de Witt avait fait le principe de son gouv'eruement. — Corneille, comte de Tromp, né à Rotterdam en 1629, y mourut le 51 mai IHUI.

Le plus bel éloge que l'on puisse faire de cet amiral, c'est que sa gloire se confond assez volontiers, dans les souvenirs et dans l'estime de la postérité, avec celle de son père.

(1) Voltaire, fissoi sur les mœuri., etc.

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