MARC-AUGUSTE PINEAU
Campagne et Combat de 1760-1761
« Il est peu de familles dans les provinces de l'Ouest, dit avec justesse M. Anatole de Barthélémy, fils d'un ancien Préfet de la Charente-Inférieure, il est peu de familles qui n'aient fourni des combattants à cette intrépide marine qui, durant la funeste guerre de Sept ans, se montra aussi valeureuse dans les désastres que la brillante pléiade de Louis XIV, alors que la fortune des armes souriait aux flottes françaises. »
Parmi les noms rochelais mêlés à cette lutte maritime, il faut noter celui de Marc-Auguste Pineau, petit-fils de Marc- Henri Pineau, officier de marine en 1652, et de Madeleine Journeau, d'une ancienne et honorable famille protestante municipale de la Rochelle.
Marc-Auguste Pineau, écuyer, sieur de la Barrouère, eut de son mariage avec Sara Bernon, Marc-Auguste, né en 1740, objet de cette notice, et Henri-Gabriel- André, né en 1742, lieutenant de vaisseau, qui épousa Henriette-Pauline Nicolas de Voutron.
Garde de la marine le 8 mai 1757, Pineau avait été promu an grade d'enseigne des vaisseaux du Roi et commandait en
second, janvier 1760, sous les ordres de Charles de Bremond, marquis d'Ars, la frégate Y Opale, armée en course contre les Anglais.
Le nom du vaillant Rochelais mérite d'être associé à celui du jeune marquis d'Ars, qui, par son courage et son habileté, justifia la devise de sa maison : NobUitas est virtus, traduite par Montaigne dans un sens plus large : « Noblesse n'est autre chose que vertu (1). »
La campagne de Y Opale fut des plus brillantes.
Elle s'empara successivement, avec le secours de la Malicieuse, du navire anglais le Guillaume^Marie, chargé de blé, qui fut conduit heureusement à Vigo, et de la frégate anglaise le Pingouin, de vingt-quatre canons, coulée bas, nous apprend la Gazette de France du 10 mai 1760, après que l'on eût retiré les officiers et les équipages qui furent remis, au nombre de 156 hommes, sur un navire suédois allant en Portugal, à la condition d'être échangés.
Le 4 avril suivant, Y Opale, toujours assistée de la Malicieuse, livra un nouveau combat à deux frégates anglaises. M. A. de Barthélémy, rectifiant le récit du comte de Lapeyrouse-Bonfils, retrace ce fait d'armes dans les termes suivants :
« Engagé dès six heures du soir, le combat se poursuivit avec acharnement pendant toute la nuit, et le marquis d'Ars qui se trouva, par suite de l'éloignement de la Malicieuse, supporter le poids et la responsabilité de cette lutte vigoureuse, y déploya autant de talent que d'intrépide sang-froid.
« Après avoir éteint le feu de l'ennemi, et après avoir eu luimême tous ses cordages coupés, toutes ses voiles hachées, ses mâts et ses vergues tous endommagés, plusieurs coups de canon à fleur
(1) Le contrat du 18 novembre 1414, par lequel messire Ithier de Villebois, écuyer, épousa Jeanne de Bremond, fille de Guillaume, chevalier, seigneur d'Ars, de Balanzac, d'Eschillais, de Jazennes, etc., et de marquise Chaffrais de Puyvidal, fut passé à la Rochelle par devant M* Simon Pineau, clerc, notaire juré du scel royal de cette ville. Guillaume était alors à l'armée de Picardie, où il devait périr à la funeste journée d'Azincourt. 347 ans après, un autre Pineau était chargé de faire la relation de la mort de Charles de Bremond, après avoir combattu à ses côtés.
d'eau, en un mot, YOpale entièrement délabrée, il allait cependant s'emparer de la frégate anglaise, lorsque celle-ci fut secourue dans sa fuite et protégée par l'obscurité ; il était alors une heure du matin.
« Ce combat coûta à YOpale 5 hommes tués et 18 blessés, dont 2 officiers.
« Malgré tout, le surlendemain, le marquis d'Ars poursuit encore et fait couler bas un navire anglais, qu'il rencontre en allant à la Corogne, où il comptait retrouver la Malicieuse, qui s'était dégagée de la lutte à la faveur de la nuit. »
Ces curieux détails sont constatés dans le rapport si mesuré et si modeste du jeune commandant de YOpale à M. Berryer, alors ministre de la marine. Nous extrairons de ce document, publié par M. A. de Barthélémy, d'après l'original déposé aux archives de la marine, le passage relatif au rochelais Marc-Auguste Pineau :
« Je ne puis, Monseigneur, que faire des éloges de tous mes officiers. Je dois à l'exemple qu'ils ont donné à l'équipage, la bravoure et la fermeté qu'il m'a marquées.
« Par la précision avec laquelle M. Pineau, qui commandait le gaillard d'avant, a fait exécuter les différentes manœuvres, et l'attention qu'ont eue les officiers dans la batterie d'y faire servir le canon avec justesse, je pouvais espérer me rendre maître de l'ennemi, si l'arrivée d'un second navire et l'entier délabrement de ma frégate ne m'en eût empêché. »
Revenu en France, et le ravitaillement de YOpale terminé, le marquis d'Ars en reprend le commandement, dès le 15 octobre 1760. Toujours secondé par Pineau et les vaillants officiers qui l'avaient accompagné dans la première campagne, il croisa sur les côtes d'Angleterre avec la frégate la Brune, dont il fut séparé vers la fin de décembre, fit sept nouvelles prises sur les Anglais, et, pendant qu'il croisait seul, s'empara d'une frégate anglaise de vingt canons. (Gazette de France, janvier 1761. — Mercure de France, février 1761.)
Le 10 janvier 1761, à la pointe du jour, YOpale rencontre plusieurs vaisseaux ennemis et s'attache résolument à la poursuite d'une frégate anglaise de trente-six canons, qu'elle approche à portée de pistolet.
Deux fois le marquis d'Ars ordonne l'abordage, que l'ennemi refuse et qu'il évite par suite de la rupture des grappins.
La frégate anglaise criblée, et dont le feu s'éteignait à vue d'œil, manœuvrait pour attendre le secours de deux autres bâtiments, lorsque M. d'Ars est emporté par un boulet de canon, à la tête de son équipage qui fut cruellement décimé.
Mais il vaut mieux reproduire le journal et le rapport de Pineau, commandant en second, qui fut assez heureux pour ne recevoir, dans ce combat si acharné, aucune blessure, bien qu'il eûtdignement secondé son jeune et intrépide chef, enlevé au moment où il ailait jouir d'un nouveau triomphe.
« Le 10 janvier 1761, au matin, à la pointe du jour, nous avons eu connaissance de plusieurs bâtiments, entre autres d'un sous le vent à nous qui a paru à M. d'Ars mériter qu'on le chassât. Nous l'avons reconnu vers les neuf heures pour une frégate environ de notre force.
« A dix heures, nous nous sommes trouvés à portée de pistolet.
« La frégate a arboré pavillon anglais, et nous le nôtre : nous lui avons compté vingt-deux pièces de canons en batterie, et beaucoup de pierriers sur les gaillards, nous lui avons livré combat.
« L'intention de M. d'Ars étant d'aborder l'ennemi, nous avons tenté de le faire. Nous nous sommes trouvés deux fois bord à bord, mais les va et vient de nos grappins ayant été coupés, et l'ennemi refusant toujours l'abordage, nous n'avons pas pu nous maintenir assez longtemps le long de son bord dans ces deux occasions pour pouvoir y sauter.
« Vers le midi, ayant reconnu deux bâtiments de notre force au vent, courant vent arrière sur nous et qui avaient déjà arboré pavillon anglais, pour encourager, vraisemblablement, celui contre lequel nous nous battions, qui avait la drisse de son pavillon coupée et dont le feu s'éteignait à vue d'œil, M. d'Ars se préparait à s'éloigner de l'ennemi, lorsqu'un coup malheureux nous priva subitement d'un capitaine dont la valeur, l'expérience et les grandes qualités auraient mérité un meilleur sort.
« Ayant été averti de ce malheur, j'ai travaillé à m'éloigner
des forces auxquelles je me voyais hors d'état de pouvoir résister. Me voyant gagné par l'ennemi, j'ai fait jeter à la mer deux canots et les mâts de hune de rechange, endommagés déjà par les coups de canon : ce qui a donné de la marche à la frégate. Les vents étant de la partie du Sud, j'ai fait gouverner au N. et N.-N.-E. pour tirer de mes voiles tout le parti que je pouvais et m'éloigner le plus promptement de ces bâtiments.
« A mesure que je les gagnais, j'ai tenu le vent pour me relever de la côte d'Angleterre, de laquelle je n'étais éloigné que de dix-sept lieues dans le S.-O. 1/4 S. L'île d'Ouessant ne restait alors dans le S.-E. 1/4 de Sud à dix-huit lieues. Les vents étant venus le soir au S.-S.-O., j'ai tenu le plus près.
« Depuis minuit jusqu'à quatre heures, les vents ont varié de l'O. au N.O., j'ai toujours tenu le vent.
« A sept heures du matin, nous avons eu connaissance de la terre, à huit heures, nous avons reconnu l'île de Batz qui nous restait dans le S.-O. 1/4 S. à sept lieues de distance, les vents étant alors de la partie du S.-O. et O.-S.-O. presque calme.
a La quantité de nos malades mutilés et blessés très dangereusement ne nous permettant pas de tenir la mer pour chercher un port plus commode, j'ai pris le parti de relâcher à Morlaix où je suis arrivé à midi, d'un vent de N.-O. qui nous a pris à l'entrée. La marée ne m'a pas encore permis de mettre les malades à terre : mes dispositions sont toutes prises pour le faire demain matin. Je profiterai aussitôt du premier bon vent pour me rendre à Brest, les articles du traité étant de remettre la frégate à Brest ou à Rochefort. « M. de Champigny a été très dangereusement blessé par un boulet qui lui a emporté toutes les chairs des deux cuisses jusqu'aux os qui sont entièrement découverts. Le chirurgien craint tout pour sa vie.
(( M. de la Martelière a été blessé d'un coup de pique qui lui a été lancé du bord de l'ennemi en essayant de sauter à l'abordage.
« On craint les accidents d'une pareille blessure par le gonflement qui y est survenu et les douleurs qu'il ressent.
(( M. de Tromelin a eu, par un éclat, une très forte contusion au bras droit : on espère qu'il se servira de son bras.
136 LES MARINS R0CHELA1S
« MM. du Boisberthelot, de Trouillet, du Jon, d'Orgeval et moi n'avons eu aucun accident.
« Nous ayons perdu notre sergent et 5 soldats : 2 caporaux et 8 soldats ont été blessés.
« 8 officiers mariniers et 13 matelots ont été tués ; 12 officiers mariniers et 40 matelots ont été blessés, dont une grande partie n'a pas deux jours à vivre.
(( A bord de V Opale, en rade de Morlaix, le 11 e de janvier 1761*
« Signé : Pineau. »
Rapport de M. Pineau, commandant la frégate /'Opale, armée en course, après la mort de M. le marquis d'Ars, tué à l'abordage.
a Brest, le 14 février.
a Monseigneur,
« J'ai l'honneur de vous rendre compte que, vu les lettres de M. Gradix, qui mande au sieur Brisson, son correspondant à Brest, de désarmer la frégate Y Opale et les ordres de M. le comte de Blénac (1), je l'ai désarmée entièrement et l'ai remise, le 5 au soir, entre les mains des officiers du port. La revue de l'équipage, qui s'est faite vendredi, m'a empêché d'avoir l'honneur de vous en rendre compte plus tôt.
« J'ai eu le bonheur, à ce que vous m'avez fait l'honneur de me mander, de satisfaire par ma conduite, Sa Majesté et vous : j'ose me flatter, Monseigneur, que quoique la campagne n'ait pas lieu à
(1) Jean-Sophie de Courbon, comte de Blénac, né en 4710, grand-croix de Saint- Louis, commandant l'escadre de Saint-Domingue en 4762, lieutenant-général des armées navales en octobre 4764, mort le 23 août 4766. Un de ses fils, Sophie-Jacques de Courbon, marquis de la Rocbecourbon, comte de Blénac, successivement capitaine des vaisseaux du Roi, colonel du régiment d'Auvergne, maréchal de camp, épousa le 44 juin 4773 Léontine-Marie de Verdelin, fille de Bernard, marquis de Verdelin, et de Madeleine de Bremond d'Ars, sœur du marquis d'Ars, dont il est question ici.
présent, vous voudrez bien ne pas m'oublier, et que dans des temps plus heureux ou dans quelque occasion que ce soit, vous voudrez bien me procurer les moyens de prouver au Roi mon zèle et mon attachement pour son service.
« Je tâcherai de justifier votre confiance en moi et de mériter par ma conduite vos bontés et votre estime.
« J'ai appris, Monseigneur, que Mgr l'amiral avait fait confisquer les prises faites par Y Opale et la Brune, parce que feu M. le marquis d'Ars n'avait pas demandé à l'amirauté une commission de guerre.
« M. d'Ars croyait que cette obligation de demander une commission ne regardait que les corsaires, et que les officiers du Roi, quoique armant pour le particulier, en étaient exempts. C'est une faute, dont les équipages ne sont pas responsables, et j'espère, Monseigneur, que vous voudrez bien vous intéresser auprès de Mgr l'amiral, pour que ces pauvres gens ne perdent pas ce petit salaire qu'ils ont acheté si cher.
« Nous venons de perdre, Monseigneur, le pauvre M. de Champigny, qui est mort le 4 de ce mois, au soir, après vingt-cinq jours de souffrances et de douleurs excessives. C'est une véritable perte pour le corps. Tous les anciens officiers qui le connaissent en formaient les plus hautes espérances : il est regretté généralement de tout le monde.
« Je vous importune, Monseigneur, par mes répétitions et mes prières, mais j'ose vous supplier encore de ne pas oublier MM. de la Martelière et de Tromelin. La blessure de ce premier a heureusement bien tourné ; mais elle était d'abord très dangereuse.
« Comme l'abordage se faisoit par l'arrière, et que M. de la Martelière était sur le gaillard d'arrière avec M. d'Ars, il eût été le premier qui aurait sauté à bord, si l'abordage eût pu se faire.
« Quand même il n'aurait pas été blessé, j'aurais toujours pris la liberté de vous prier de vouloir bien vous intéresser pour lui auprès de Sa Majesté, à plus forte raison l'ayant été.
« On récompense sur terre celui qui monte le premier à l'assaut. L'abordage vaut bien l'assaut, et est au moins aussi meurtrier.
« 11 est vrai qu'il n'a pas pu passer à l'autre bord, mais si les grappins d'abordage n'eussent pas été coupés, il l'aurait fait.
(( J'oserai de plus vous représenter, Monseigneur, que c'est la seule façon de prouver que Sa Majesté regarde ces événements particuliers comme faits pour son service, et qu'Elle n'a pas moins d'égards pour les officiers qui y sont employés que pour ceux qui le sont sur les vaisseaux armés directement pour son compte.
« Je suis avec respect, Monseigneur, votre très humble et très obéissant serviteur.
« Pineau. »
L'obligeance de M. le comte Anatole de Bremond d'Ara nous permet de compléter le récit de M. de Barthélémy à l'aide de documents inédits extraits des archives de la marine. Que notre savant compatriote veuille bien accepter l'expression de notre respectueuse gratitude, ainsi que M. le docteur Ardouin.