EXTRAIT DES ARCHIVES DE LA MARINE
Lettre du Ministre à M. le marquis d'Ars.
« A Versailles, le 10 janvier 1761.
« J'ay reçu, Monsieur, votre lettre du 3 de ce mois, datée de la rade de Brest, où vous veniez d'amener la frégate anglaise le Lincester, dont vous vous étiez emparé l'avant- veille, à vingt lieues au large de Groa (l'île de Groix), après vous être séparé, dans la nuit précédente, de la frégate la Brune. Cette nouvelle m'a fait plaisir, et je souhaite fort que dans la suite de votre course vous trouviez quelque nouvelle occasion de vous distinguer et de rendre utile votre armement. »
(Cette lettre du Ministre de la marine au marquis d'Ars est écrite précisément le jour de la mort de ce jeune et brave officier qui, peu
de jours auparavant, s'était emparé d'une frégate anglaise. Les félicitations officielles arrivèrent au comte de Blénac, commandant la division navale à Brest, qui renvoya au Ministre la lettre destinée à l'infortuné commandant de Y Opale.)
Lettre du Ministre à M. le comte de Blénac.
« A Versailles, le 19 janvier 1761.
« J'ay reçu, Monsieur, les lettres que vous m'avez écrites les 12 et 14 de ce mois. Vous me faites part, par la seconde, de ce que vous veniez d'apprendre de la relâche, à Morlaix, de la frégate V Opale; du combat que cette frégate avoit soutenu et de la mort de M. le marquis d'Ars. J'avois appris ce triste événement par des lettres de Morlaix du 12, et par le compte que M. Pineau m'en rendit lui-même à son arrivée en cette rade. (C'est le rapport imprimé plus haut.)
« Je joins icy ma réponse à cet officier (M. Pineau) que je vous prie de lui remettre... Je vous remercie de m'avoir renvoyé celle que j'avois écrite à M. le marquis d'Ars, et qui ne vous est parvenue qu'après la nouvelle de sa mort. »
Lettre du Ministre à M. Pineau.
« A Versailles, le 19 janvier 1761.
« J'ay reçu, Monsieur, la lettre que vous m'avez écrite le 12 de ce mois, pour m'informer de la relâche de la frégate l'Opale, à Morlaix, et me rendre compte du combat qui l' avoit précédée et y a donné lieu.
« J'ay été réellement touché de la mort de M. le marquis d'Ars, et dans le compte que j'ay rendu au Roy de cet événement, il m'a paru que Sa Majesté n'a pas moins regretté la perte de cet officier,
qu'Elle a été satisfaite de la conduite que vous avez tende après sa mort, qui vous a fait prendre le commandement de cette frégate. J'apprends également avec satisfaction, par des lettres de Morlaix du 14, que dès que vous avez eu débarqué vos blessés, vous avez fait voile pour Brest où je vous compte arrivé sans accident. Je recevray volontiers le compte que vous vous proposez de m'envoyer plus en détail de votre combat et de ses suites, lorsqu' après votre arrivée à Brest, vous avez été à même d'y travailler plus tranquillement. »
M. P. Levot, conservateur de la bibliothèque du port de Brest, auteur de plusieurs ouvrages estimés sur la marine, a eu la complaisance de me donner plusieurs extraits de la correspondance du comte de Blénac avec le Ministre et le marquis d'Ars.
Voici comment le comte de Blénac rend compte au Ministre de la prise de Y Opale, le 3 janvier, sept jours avant la mort glorieuse du marquis d'Ars, affaire à laquelle M. Pineau prit part comme commandant en second.
Lettre du comte de Blénac au Ministre de la marine.
« A Brest, le 5 janvier 1761.
« La frégate Y Opale rentre icy vendredy, deuxième du mois, avec L'incester (sic), paquebot anglais de quatorze canons de six et de quatre, destiné pour la nouvelle Yortl (sic), armé de 30 hommes d'équipage. M. d'Ars, séparé de la Brune la seconde nuit de la sortie d'icy par un vent forcé de S.O., cherchant à se rallier à cette frégate, aperçut le premier ce paquebot et lui donna chasse jusqu'à la hauteur de l'île de Groix E.O., à vingt heures au large. Ce bâtiment le voyant approcher, revint tout à coup au vent, toutes voiles hautes, pour tirer sa bordée, ce qu'il fit dans l'espoir d'éloigner M. d'Ars. Dans ce mouvement, le grand mât d'hune du paquebot
vint à rompre, ce qui le fit joindre dans un instant et amener son pavillon sans combattre davantage. La volée qu'a essuyée Y Opale n'a tué, ny blessé personne : deux boulets seulement ont percé ses voiles. L'on vient de m'avertir de l'avancée que M. d'Ars étoit à la voile et doubloit la pointe en dehors de la rade, les vents au S.-S.-E., pour rejoindre la Brune, dont il s'étoit séparé dans la nuit avant la rencontre qu'il a faite de l'escadre anglaise. »
La lettre du comte de Blénac (du 14 janvier 1761) au Ministre se borne à annoncer qu'il transcrit le rapport que M. Pineau lui avait envoyé de Morlaix le lundi. Elle porte à 90 le nombre des morts et des blessés. Elle se termine ainsi : « Nous regrettons tous ici M. d'Ars. Son zèle pour le service, son application à s'instruire de toutes les parties du métier, et sa volonté à remplir toutes les missions dont il a pu être chargé assuroient en luy tout ce qui pouvoit former un très bon officier. »
Lettre du Ministre à MM. David Gradix et fils (armateurs à Bordeaux).
« A Versailles, le 29 janvier 1761.
« J'ay reçu, Messieurs, votre lettre du 24 de ce mois, par laquelle je vois que sur la nouvelle que vous avez reçue de la rentrée à Brest de la frégate Y Opale, occasionnée par le combat que cette frégate a soutenu et par la mort de M. le marquis d'Ars, vous avez marqué à votre commissionnaire en ce port, que votre intention n'étoit point de faire ressortir cette frégate pour reprendre sa croisière. Comme j'avois marqué à M. Le Brun que je m'en rapporterais pour cela à ce que vous décideriez à la réception de cette nouvelle, je suis persuadé que dès qu'on aura été informé à Brest de vos intentions à cet égard, on aura procédé au désarmement de cette frégate. Je le mande de même aujourd'huy à Brest, »
Lettre du Ministre à M. Pineau.
« A Versailles, le 14 février 1761.
« J'ay reçu, Monsieur, la lettre que vous m'avez écrite le 9 de ce mois pour m'informer du désarmement de la frégate Y Opale que vous aviez remise le 5 au soir aux officiers du port et dont l'équipage venait d'être congédié. Je répondray séparément à ce que vous me marquerez, tant sur les officiers qui ont été blessés dans le combat de \ Opale, que sur la difficulté qui est occasionnée à l'égard des prises faites par cette frégate et la Brune, attendu que M. le marquis d'Ars n'avait pas pris des expéditions de M. l'Amiral avant son départ. »
Ici s'arrêtent les documents relatifs au brave officier Pineau. Toutefois, c'est là le principal fait d'armes de sa carrière maritime, c'est le côté par lequel il mérite une place dans l'estime reconnaissante de la postérité. De lui aussi on peut dire : « On aime à trouver des jeunes gens, favorisés par la naissance, se souvenir qu'ils n'ont une patrie qu'à la condition de lui être utiles. » Marc- Auguste Pineau rehaussa d'un nouvel éclat le blason municipal de ses ancêtres qui portaient « £ argent à trois pommes de pin de sinople ». Lieutenant le 4 avril 1777. Lieutenant-colonel le 15 septembre 1782. Décédé le 10 mars 1784, aux atterrages de Saint-Domingue, à bord de la Médée. (C 1 174).
La fin héroïque du marquis d'Ars, à l'âge de vingt-trois ans, inspira à Jean-Jacques Rousseau une lettre dont la place est ici marquée. Le misanthrope bourru sut trouver quelques paroles généreuses pour consoler M me la marquise de Verdelin, sœur de l'infortuné commandant de Y Opale :
« Ce lundi 26 (février) à M me la marquise de Verdelin, à Paris.
« J'apprends, Madame, la cruelle perte que vous venez de faire. Je connais trop bien votre affliction, et je vous suis trop attaché pour ne pas la sentir moi-même.
« Je ne plains pas les hommes de courage qui meurent pour leur pays, mais je plains beaucoup ceux qui les aimoient, qui leur survivent, et que l'amour de la patrie ne peut plus consoler de rien.
a II n'y a que le temps qui console, la douleur ne se paie point de vains discours ; j'ai un vrai regret de ne pas être maintenant votre voisin pour aller m' affliger avec vous. Je ne suis pas non plus sans peines de toute espèce; je les oublierais en partageant les vôtres, ou du moins je serais délivré de la plus triste de toutes, qui est de pleurer toujours seul. »
a Rousseau. »