‹ Les marionnettes de ParisChapitre 28 sur 99 · MORALE · texte numérisé non relu

MORALE

Il nous serait aisé de poursuivre cette revue à travers toutes les classes du monde et même du demi monde.

La vie elle-même est-elle donc autre chose qu’un déménagement plus ou moins long? De même qu'on a divisé jadis la société en dupeurs et dupés, ne pourraiton avec autant de raison la diviser en déménageurs et déménagés ?

L’hiver est le déménageur de l’été; le printemps celui de l’hiver.

Avec le premier chagrin commence le déménagement des illusions; avec la première ride, le déménagement de la jeunesse.

Dans cette voiture qui court au galop de quatre che-

MAISON BAILLY ET COMPAGNIE 99

vaux de poste vers la Marche, des jeunes gens viennent de passer rieurs et insouciants. Qu’est-ce donc? Presque , rien î Une fortune qui déménage à grande vitesse !

A la Bourse, déménagement des millions ; au théâtre, déménagement des réputations.

Et ainsi de suite, jusqu’au déménagement final, que je nous souhaite à tous de faire le plus tard possible.

LA VILLA DE LUCIEN

Le sieur Lucien Grattinet, artiste-peintre [ressemblance garantie) venait de se lever avec le sourire sur les lèvres et la poésie dans le coeur.

Et, après avoir allumé une cigarette, s’adressant à M"* Cricri, la Juliette de ce Roméo à l’huile :

— Cricri, mon ange, une Idée a germé dans les profondeurs de mon cerveau. Cricri, le soleil rit comme un bossu. Le mois d'avril a avancé la montre du printemps. J’ai palpé hier la somme de huit cents francs, espèces sonnantes, pour le portrait de l’estimable matrone dont les moustaches figurent, grâce à Dieu et au jury, à l’Exposition. Cricri, cette somme appelle à cor et à cris un placement avantageux.

LA VILLA DE LUCIEN

— Donne-moi la, répondit Cricri.

— Plutôt mourir que d’èlre banquier. Je t’ai parlé d’un placement avantageux, donc pas de bêtises. Cricri, il y aura neuf mois et dix-huit jours aujourd’hui même que je n’ai aperçu le bout d’une feuille. La vie parisienne me pèse comme un remords ne te pèsera jamais. J’ai soif d!air, de verdure, de nature, de paysages, de ramages. feux -tu devenir ma compagne, jeune Albanaise aux pieds légers? Si tu le veux, mets ton châle, ton chapeau et allons chercher une maison de campagne.

— Allons-y, répondit Cricri.

Au moment où ils posaient le pied sur la première marche de l’escalier, un ami de Lucien se présentait avec l’intention mal déguisée de lui demander à déjeûner.

— Tiens, c’est toi, Cléobule ? Comme cela se trouve ! nous partons. Viens-tu ?

— Je viens, acquiesça Cléobule.

— Vois-tu, mon cher, ce n’est qu’à la campagne qu’on peut travailler, lit Lucien, quand on fut sur le trottoir.

-T- Et se reposer, objecta Cléobule.

— Boire du lait, humer les senteurs des bois, voir lever l’aurore.

— Quand on fut toujours vertueux, chanta Cricri.

— Cricri, je vous ai déjà défendu de vous mêler de ce qui ne vous regarde pas. Donc, mon cher, je veux

MCS MAK10NNET1KS DE PARIS

une jolie petite maison, oh ! bien modeste : un rez-dechaussée et un premier, une chambre à coucher, un salon...

— Et une salle à manger, insinua Cricri.

— C’est toi qui l’as nommée, femme de précaution. N’oublions pas le jardin , je tiens énormément au jardin, j’y élôverai des lapins ; on assure que cela prédispose à devenir rentier. Ah ! mes enfants, quelle heureuse idée que j’ai eue là 1

— Si nous prenions quelque chose avant de nous mettre en route? fit Cricri.

— L’amendement est adopté ? Entrons dans ce café. Garçons, un bol de punch ! c’est très-rafraîchissant le matin.

On en but deux.

— Mon petit Cléobule, reprit, en sortant du café, Lucien plus expansif encore que devant, lu ne peux pas te figurer comme je suis content de te voir. Tu ës un homme de goût, tu me guideras dans mon choix. De quel côté dois-je me fixer ?

— Je vote pour le chemin de fer de Montparnasse.

— C’est un peu loin, mais en allant à pied...

— A pied, merci !... je sollicite un coupé.

— Imprudente 1 une voiture par un temps pareil 1 La promenade nous ouvrira l’appétit.

Cléobule à ce mol exhala un soupir.

LA VILLA DE LUCIEN

— D’ailleurs nous avons le temps.

— Alors achète-iuoi une paire de bottines, les miennes me font mal.

— Accordées les bottines I

On en acheta trois paires variées. *

— Tu en auras pour tout ton été, observa sentencieusement Lucien. A la campagne il faut être bien chaussé

— C’est singulier, hasarda Ciéobule après cinq minutes de marche, est-ce que vous ne trouvez pas qu’une tranche de quelque chose en attendant le déjeûner...

— Deux tranches...

— Plusieurs tranches, surenchérit Cricri. Justement voici un restaurant.

— Mes enfants, ménageons-nous, nous avons à la campagne un repas champêtre qui nous attend. Mangeons peu.

— Mais buvons, répliqua Ciéobule avec une présence d’estomac digne d’éloges.

La recommandation fut suivie scrupuleusement.

Celte seconde halle avait duré une heure. Lucien grandissait en tendresse et en expansion. Ciéobule

commençait à croire à l'amitié. Cricri finissait par croire à l’amour et, s’adressant à son Roméo :

— Mon Lucien, vois donc la jolie robe. Tu comprends, à la campagne il faudra bien que j’aie quelque chose à me mettre

— Je l’espère bien. Que dirait le monde?

La robe achetée, on en lorgna une seconde.

— Un bon marché fabuleux; nous y perdons, dit le commis, mais c’est pour attirer la clientèle.

— Du moment qu’ils y perdent, ruinons-les, s’écria Cricri, je n’ai pas le plus petit burnous... avec une ombrelle...

— Comment donc, pauvre frêle créature, moi qui ne pensais pas-à économiser les roses de ton teint. Des ombrelles comme s’il en pleuvait.

— J’aurais bien encore besoin de camisoles pour le maliu, mais...

— Prends tout ce que tu voudras et ülons vite. Vous enverrez ces paquets à cette adresse.

— Mon pauvre vieux, — c’était Cléobule qui reprenait la parole, — je demande à ouvrir un avis. Les estimables campagnards que nous allons visiter ne sont pas prévenus de notre arrivée, et il pourrait bien se faire que nous ne trouvassions que de la luzerne à nous glisser sous la dent.

I A. VILLA DE LUCIEN

— Tu m'épouvantes, dit Lucien.

— Voici une maison d’apparence vénérable d’où sort certain parfum de truffes...

— Tu as envie de déjeuner avant de partir?

— On ne peut rien cacher à ta perspicacité.

— Déjeunons.

Cricri lança à Roméo un regard dans lequel elle avait concentré toute l’énergie de sa reconnaissance.

Le déjeuner dura deux heures. Le menu fut copieux, le vin fut généreux, Cricri fut pétillante, Lucien fut entraînant.

Cléobuie le tira à part au dessert et lui emprunta cinq louis.

Comme on disait adieu à celle maison hospitalière, Lucien fit un bond.

— Eh! je ne me trompe pas, ce cher monsieur Di« manche?

— Monsieur Lucien !...

— Tailleur, je suis charmé.

— Je me suis présenté chez vous onze fois pour une petite note.

— Une note... Papa Dimanche où est ta note? C’est tout de suite que je brûle de te payer.

Cléobuie et Cricri lui liraient vainement le bras.

— Je pars pour la campagne, je suis heureux, je veux que tout le monde le soit. Qu’est-ce qu’elle dit ta note?

— Cent vingt-trois francs.

— Les voilà, papa Dimanche. En voilà cent-trente ; le reste est pour le garçon !

Cléobule et Cricri étàienl plongés dans le marasme.

— Ah! c’est comme cela, pensa Cricri... Attends..' Lucien, mon Lucien, voici le chemin de fer, mais avant, si tu voulais être bien gentil...

— Je le veux, nous le voulons tous.

— Tu sais, ces boucles d’oreilles que tu m’avais promises.

— Où sont-elles ?

— Les pareilles exactement à cet étalage...

— C’est le ciel qui les envoie. Ne refusons pas la politesse.

— Non ! vrai, si ça continue, je t’aimerai trop.

— Ça ne continuera pas, murmura Cléobule en à parte.

— Bellevue! Bellevue! glapit le conducteur du chemin de fer.

A ce cri, les trois amis descendirent et s’en allèrent frapper à une porte au-dessus de laquelle se balançait un écriteau jaune. Un portier accourut.

LA VILLA DE LUCIEN

— Elle est à louer la maison ?

— Oui, monsieur, maison superbe, avec jardin, potager, écuries, remise.

— Ça me va.

— Douze cenls francs.

— Je l’arrête.

— Si monsieur veut payer le premier trimestre d’a vance?

— Parbleu !

Lucien retourna ses poches ; il lui restait douze sols Il retourna la tête : Cléobul déposait un baiser furli sur la main de Cricri !!

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