LETTRE D’ON NEVEÜ A SON ONCLE
Mon cher oncle,
Voici tantôt six mois que j’ai quitté notre bonne petite ville de Saint-Quentin pour venir à Paris mettre ma carte à la fortune.
Grâce à vos lettres de recommandation, grâce surtout aux quelques billets de banque dont vous aviez généreusement allégé votre cassette afin de lester mon porte-monnaie, je n’étais pas tout à fait un intrus pour celle capricieuse personne.
Aussi ai-je, dès mon arrivée, vu surgir du macadam
Dlgltfc
une légion d’amis qui se disputaient l’honneur de me servir de chaperons.
A Paris, la chose se passe ainsi. Pour battre le rappel de l’amitié, laissez tomber un écu de cent sous par terre, et sur-le- champ vous êtes sûr qu’il se présentera, pour vous aider à le ramasser, trente Pylades que vous ne connaissez pas.
Cet axiome, mon cher oncle, est, en littérature, pluz vrai qu’en toute autre carrière. Or, — vous avez asses payé pour le savoir, — la littérature est précisément le but de mon ambition. Jugez de l’afïluence des dévouements à la porte de mes... — pardon, — de vos économies.
Si bien qu’un matin de la semaine dernière, au dernier dévouement qui se présenta pour m’emprpnter dix francs, je m’aperçus qu’à force de battre le rappel, mon tambour, ou, si vous le préférez, ma bourse ne rendait plus aucun son.
Pour la première fois, moi qui n’ai jamais pu me persuader que deux et deux font quatre, je compris toute l’importance de l’arithmétique, et, résolu à mettre de l’ordre dans ma comptabilité, j’entrepris à mon tour un voyage de recouvrement chez mes amis mes débiteurs.
Hélas ! ce n’est point en matière de prêt qu’on a établi la loi du talion, et mon excursion ne me rapporla d’autre profit qu’un salutaire exercice de gymnastique, répété pendant l’ascension d’une soixantaine d’étages, plus, la preuve que, corûme un héros de la vieille garde, l’argent prêté ne se rend pas.
Je rentrais chez moi tout penaud et tout déconfit eù songeant aux quinze loDgs jours, — les jours de jeûne sont de quarante-huit heures, — qui me restaient à passer avant d’arriver au terme fixé par votre bienveillante trésorerie pour l’envoi de nouveaux renforts pécuniaires, et déjà mon estomac avait le pressentiment des plus effroyables tiraillements, quand soudain une idée providentielle me traversa le cerveau.
Je me souvins, mon cher oncle, au moment où toutes mes amitiés me faisaient banqueroute, d’un étranger qui, comme Sosie, est l’ami de tout le monde; car il n’a jamais refusé d’obliger personne.
En homme de précaution, il prend, à la vérité, ses petites garanties et exige de petits intérêts pour les services qu’il veut bien rendre, mais, outre qu’à ce prix même les aller ego parisiens n’ouvrent pas volontiers leur tiroir, celui-là a le mérite de faire de la reconnaissance non un fardeau, mais un simple chiffon de papier, — ce qui est infiniment moins gênant.
Cet ami, c’est le mont-de-piété.
Après un combat suprême livré entre la nécessité et le respect humain, je saisis enfin ma montre avec un geste de résignation, imité des beaux désespoirs de l'antiquité.
Règle générale, la montre, quand on en a une, est le premier objet qu’en cas de tempête on jette à la mer.
Au préalable toutefois je la détachai avec attendrissement delà chaîne dont elle formait l’utile complément,
IMPRESSIONS DE MONT-DE-VIÉTÉ iii
et je la remplaçai par un vieux sou percé à cette intention.
Sans doute celle opération préliminaire vous surprendra, mon bon oncle. Vous qui avez commencé et continué la vie par l’ordre et la régularité, vous ignorez les détails caractéristiques de ces adieux de Fontainebleau du pauvre diable.
. C’est ce qui me détermine à vous raconter tout au long mes impressions de mont-de-piété.
Le vieux sou avait pour mission d’illusionner, avec la complicité de la chaîne, l’œil des passants sur l’absence de mon chronomètre. La montre, au temps où nous vivons, est une partie de la considération. Le regard des malins, pour juger un homme, frappe d’abord à cet endroit sensible, sorte de talon d’Achille financier.
. Celle préface de mon expédition accomplie, je me mis en route.
Le mont-de-piété, mon cher oncle, en bienfaiteur délicat, a eu l’obligeance extrême d’élire dans Paris, un grand nombre de domiciles. Il habite à la fois le faubourg Saint- Antoine et le faubourg Saint-Germain, la rue Mouffetard et la Chaussée-d’Antin, pour se mettre à la portée de la misère, une cliente qui est ici de tous les quartiers, — plus ou moins, plus en général.
11 a même, pour l’aider dans sa multiple besogne, des intendants qui fonctionnent à prêt continu, sous le nom de commissionnaires.
Ne pas confondre avec les vestes de velours homonymes : ceux-là sont des messieurs très-bien mis, parfai-
tement honorables, qui n’ont d’autre défaut que de faire payer leurs services un peu plus cher que le grand bureau.
A mes yeux ce défaut ne manquait pas d’importance, et, en désordonné rangé, je préférai donner ma pratique à l’une des succursales directes de mon nouvel ami.
Grand Dieu! m’y voilà!... La porte cochère, surmontée de la pancarte indicatrice, s’ouvre devant moi. Décius n’eut pas plus poignante émotion au seuil de son gouffre patriotique... Pourquoi ce monsieur s’arrête-t-il ? pourquoi me fixe-t-il d’un air scrutateur?... Il a deviné mon secret ; il se moque de moi... Les autres passants aussi l’ont deviné et se moquent comme lui... Jamais je n’aurai le courage...
Traversons la rue et regardons celte boutique ; pendant ce temps, ce monsieur partira peut-être... Pas encore ! Il a traversé la rue à son tour ; il considère avec une attention simulée l’étalage voisin...
Allons, soyons homme... Ciel!' si j’allais rencontrer quelqu’un de connaissance... Personne que ce monsieur. Maudit monsieur î... Tant pis 1 prouvons-lui qu'il ne m’intimide pas...
Eh ! quoi ! des pas derrière moi dans l’escalier... C’est lui!...
Si je redescendais?...
Non! Tournons le bouton et entrons... Il entre avefc moi!
Le pauvre homme venait pour le môme motif, et
avait dû passer par les mêmes angoisses. Je comprends, et je le plains.
Oui, mon oncle., je le plaignais ; car c’est, je vous assure, un vilain apprentissage pour un novice. O mes amis, je ne vous remercie pas !
Grâce au hasard, la salle était vide, et je n’eus qu’à me présenter au guichet. Singulier et triste local ! Pour ornements, les quatre murs blanchis à la chaux; tout autour, une banquette de bois pour ceux qui font antichambre, aux heures d’encombrement; au fond, des tables séparées du public par une balustrade; à ces tables, des employés.
Assez lugubre est la besogne de ces comptables de la pauvreté. Voir, chaque jour, à chaque heure, des dénûments à bout de ressources, assistera toutes les péripéties de la lutte contre l’implacable destinée à suivre d’échelon en échelon la décadence d’un misérable ménage, compter les étapes de douleur, pièce par pièce, jusqu’à la ruine complète, avouez qu’un tel spectacle est bien de nature à assombrir la vie.
Mais le poète i’a dit il y a longtemps :
L’accoutumance ainsi nous rend tout familier;
et le mont-de-piété donne une fois de plus raison au poète.
Les employés, loin de paraître s’étioler dans les langueurs de la méditation, ont l’air de gens qui prennent admirablement en patience les maux d’autrui. Du moins
ili LGS MARIONNETTES DE PARIS
je le suppose, d’après la façon indifférente dont un de ces messieurs m’enleva la montre que je lui tendais d’une main mal assurée.
Chère montre 1 jamais je ne l’avais tant aimée! N’estce pas au jour des séparations que les affections assoupies se réveillent?
L’employé la retournait en tous sens... Comme elle me semblait brillante! comme ses ciselures miroitaient à mes yeux!... 11 l’ouvrit... Oui, monsieur l’employé, double boîte en or... Il appuya... Hein! quelle épaisseur!... 11 examina le mécanisme .. A cylindre, huit trous en rubis, marchant avec la régularité du soleil... J’aurais juré, en cet instant, que le monde n’avait pas sa pareille.
Sans compter les souvenirs des heures joyeuses qu’elle avait marquées; car elle me quittait,. hélas! pour la première fois. Gais propos, heureuses minutes, qui désormais...
— 59 francs, fit l'employé d’un ton sec comme un coup de marteau.
Tant de choses en gage pour 59 francs!... 11 le fallait... 59 francs, soit!
Et tandis qu’on accomplissait les formalités nécessaires avant de me remettre ma trop légère fortune, je me pris à considérer les nombreux paquets entassés au fond de la pièce et les non moins nombreux clients qui étaient arrivés à ma suite.
Il y avait là, mon cher oncle, des objets et des peronnes de toute espèce. Des bijoux, des vêtements, de
l’argenterie, du vieux linge, des coupons de soie et des couvertures de laine.
Des hommes en blouse, en paletot, en habit, des femmes en bonnet de percale, d’autres en chapeau de dentelle,
Que d’enseignements dans ce pêle-mêle ! que de mystères à demi-révélés ! que de lucarnes ouvertes sur la vie et les intérieurs parisiens! Ici, la rançon de la soulfrance ; là, les arrhes du plaisir. Le plaisir est, en effet, un des plus infatigables pourvoyeurs des monts-depiété. Le carnaval est son premier capitaine recruteur ; le mercredi des Cendres y passe pour un jour gras.
Tout en considérant, il me semblait entendre chacune de ces reliques me raconter son histoire.
— Moi, me disait une paire de boucles d’oreilles en diamant, je suis un cadeau de noces. C’était, il y a deux ans, souvenez-vous-en ! une belle noce que notre noce ! une belle dot que notre dot! une radieuse lune que notre lune de miel! chevaux, voitures, toilettes, réceptions, promenades au bois... Hélas! nous n’irons plus au bois, les rentes ont baissé! oh I les rentes ! les rentes! ... Jeune homme, ne lisez jamais le cours de la Bourse. Sans le cours de la Bourse, les chevaux piafferaient encore, les lustres brilleraient comme devant; sans le cours de la Bourse, notre mari n’aurait pas reçu ces abominables protêts. Ma maîtresse n’aurait pas pleuré, puis après avoir pleuré, elle ne m’aurait pas détachés de ses pauvres mignonnes oreilles. Elle n’aurait pas, tremblante et furtive, monté le vilain escalier noir qui
conduit ici... Et moi, je ne gémirais pas, sur cette table, l'élégie de la captivité... Saint Trois-pour-cent, priez pour nous 1
- — Moi, grinçait une robe à'volants, je suis une pénis lente sans repentir. J’ai brillé à Mabiile. j’ai soupé à la Maison-d’Or, je suis montée dans des carrosses armoriée. Tant pis pour les armoiries 1 j’ai insulté par mon luxe interlope à la simplicité des femmes honnêtes. J’ai fait fureur, j’ai fait scandale, je fais pénitence : trente-cinq ans ont sonné à l’horloge de notre beauté. Adieu, paniers... malheureusement vendanges ne sont pas faites. La morale dit : heureusement;— nous n’avons jamais parlé le même langage; l’apprendrons-nous? Nous sommes bien vieilles, ma maîtressë et moi, pour apprendre quelque chose; mais, cruelle punition, nous sommes bien jeunes pour oublier. C’est ma faute, c’est sa faute, c’est notre très-grande faute l
— Moi, ricanait un fusil sans piston, je suis un souffreplaisir Mon étudiant de maître m’a abandonné sans vergogne pour aller courir la chasse aux amours. Saute, ingrat, tandis que je me morfonds: d’autres se chargeront île me venger. Ah ! mon gaillard, vous empruntez à la petite semaine : eh bien! on vous aimeraàla petite semaine aussi, et nous serons quittes, — mais jamais bons amis.
' Emmenez-moi tirer le lapin aux vacances prochaines» et je ne suis qu'une arquebuse si je n’éclate pas d’indignation.
— Moi, soupirait un humble bourgeron bleu, je suis
chétif otage de l'infortune. Quand j’ai quitté le logis.
il faisait froid, il faisait faim, il faisait triste. Mais deux fées consolatrices y veillaient encore : la tendresse et l’espérance. C’était à qui du père ou de la mère sacrifierait une dépouille. La préférence m’est échue et je m’enorgueillis. Je ne regrette que de ne pas valoir davantage, mon brave maître travaille avec tant de cœur que les accrocs ne me manquent pas. N’importe! le travail porte chance... j’ai confiance que nous nous reverrons bientôt.
Ainsi me parlaient, mon cher oncle, les échos du mont-de-piété, et, tandis que je les écoutais, j’observais du coin de l’œil l’allure des allants et venants, des engageants et des dégageants. — Étrange contraste, mon oncle : autant l’homme qui eDgage a la mine basse, autant l’homme qui dégage a la démarche satisfaite. Tout en lui, depuis les pieds jusqu’à la tête, depuis la cambrure de la taille jusqu’à l’à-plomb du chapeau, crie d’un air victorieux : Regardez-moi : je dégage ! regardez-moi : je porte en mon gousset la réhabilitation, la tranquillité, le crédit, la fortune peut-être....
— Monsieur !
— Qu’un bon vent souffle sur ma barque et...
— Monsieur ! Monsieur 1
Cette apostrophe, répétée sur une gamme ascendante, me rappela à la réalité ! je me retrouvai en face de l’employé qui m’interpelait avec la voix que vous savez, et me tendait, eu môme temps que mes cinquante-neuf francs, un papier rose, — la reconnaissance dont je vous pariais plus haut.
Sans en demander davantage et, je crois, ma foi, sans dire merci, je me hâtai de gagner la porte et de descendre l’escalier. A l’étage inférieur, je heurtai dans ma précipitation un pauvre hère qui ployait sous le fardeau de deux matelas. Tout le monde, paraîtrait-il, n’est pas de l’avis du proverbe : Qui dort dine ; et celuilà aimait mieux dîner un peu et dormir moins.
Mon estomac, offensé d’un trop long oubli, partageait si bien celte opinion que je ne pus me défendre d’un serrement de cœur.
' Ce fut le dernier: car, deux minutes plus tard, je respirais l’air pur du dehors.
Maintenant, mon cher oncle, que j’ai achevé ma confession , permettez- moi d’espérer que mon péché avoué sera tout à fait pardonné. On apprend, prétendon, à ses dépens ; moi j’aurai appris aux vôtres, mais la leçon n’en sera pas moins profitable, et je jure de ne jamais remettre les pieds au mont-de-piété, — si ce n’est le jour où j’y rentrerai pour réclamer à mon tour en triomphateur la chère montre, que j’aurai ainsi le plaisir de vous devoir deux fois
Votre dévoué neveu
LE SPECTACLE CIIEZ UN BOUQUINISTE
Babent sua fata libelli.
Le théâtre représente le parapet du quai Voltaflre. Plusieurs caisses garnies de bouquins ont l’air, en s’entr’ouvrant, de traduire, par un bâillement perpétuel les ennuis de leur immobilité.
A l’intérieur de ces caisses, la population flottant e des in-quarto, des in-octavo, in-douze et in-dix-huit attend, dans des attitudes variées, le bon vouloir des passants.
Le bouquiniste, semblable à un chien de berger, se promène incessamment d'un bout à l’autre de son troupeau, surveillant, coordonnant, faisant rentrer dans les rangs les volumes réfractaires.
Pour compléter le paysage, au nord, les ondes impures de la Seine borédes d’un espalier de pêcheurs au sud, une place de fiacres embellie de cochers somnolents ; à l’est, un pont sur lequel des aveugles tirent à quatre accordéons l’air des Feuilles mortes ; à l’ouest, un débitant de savon à détacher, fondant à brosse armée sur le collet des provinciaux en exercice de flânerie.
Deux heures viennent de tinter pendant dix minutes à toutes les horloges environnantes.
le bouquiniste, au débitant de savon.
'Rien ne va, père Benoit, ni les bouquins ni les collets.