VOYAGE AUTOUR DE SA CHAMBRE 1B
M y voici ! quel goût î quel charme ! quel luxe ! Elle est donc bien riche? On le dit en effet. Peut-être aimerais-je mieux qu’elle le fût moins... Je pourrais alors lui parler de mon amour sans arrière-pensée ; je pourrais meure à ses pieds ma fortune, mon nom... Allons bon! Je commets à présent des tirades de comédie Je suis donc plus amoureux que je ne le croyais moimôme.
Je suis aussi plus jeune. Vingt-quatre ans, une maladie dont on se guérit tous les jours, mais qui n ’en expose pas moins la vie à bien des dangers !
Bastt
On dit encore qu’elle est veuve. Qne faisait-il lui son premier mari? Nul n’a pu me renseigner à cet égard. Tant mieux, je préfère ce doute. Si j’apprenais ' qu’il était huissier je ne m’en consolerais jamais ni pour elle, ni pour moi.
Pourvu qu on ne vienne pas m’interrompre ! Hâtonsnous.
Ici sa toilette. C’est à cette glace qu’elle demande chaque matin des conseiis sur sa beauté. La réponse doit être toujours la même. C’est ici l’arsenal des redoutables coquetteries, ici que se cachent les batteries de Par' tillerie féminine. N’approchons pas, l’étincelle doit f,„> le baril de poudre. r
Là le fauteuil moelleux, l’ami des longues soirées d hiver. Il me semble la voir, auprès des tisons à demiconsumés. Le livre nonchalamment feuilleté a glissé ni sa main distraite. Elle rêve, à quoi rêve-t-elle? Serait-
ce à ce feu l’huissier ? Oh ! je suis jaloux du passé. Serait-ce à un autre ? Oh 1 je suis jaloux de l’avenir.
Plus loin, son lit, frais comme un reposoir, douillet comme un nid... Pensons à autre chose. Tout dans cette chambre semble imprégné de son parfum. Ce tapis a été foulé par ses pieds frileux. Cette tapisserie a été soulevée par ses doigts délicats.
Je crois que j’eusse mieux fait de ne pas être indiscret.
Ah! ce bouquet! celui qu’elle tenait hier au bal, que lui a-t-elle dit en rentrant? Était-elle gaie? Était-elle songeuse?
Voyons, bouquet, mon ami, mon cher petit bouquet, — je dis petit pour le caresser car il est gros, trop gros à mon sens. Quand nous serons mariés, je commencerai par réformer cet écart de goût.
Pardon, ami bouquet, de la parenthèse, je reviens à toi. Sois franc. N’est-ce pas que tu as surpris au passage mon nom. Je m’appelle Paul, ami bouquet. C’est bien Paul qu’elle t’a murmuré. Ne me dis pas le contraire, je ne te croirais pas.
Il ne dit rien du tout. Diplomate de bouquet, va!
Quel est ce médaillon? Son portrait !
Oui, la voilà bien. Quel air de candeur, quel sourire ingénu et charmant. Tout en elle respire la pudeur. Le peintre qui a compris ce poème est un grand peintre. Il aura ma pratique. Je jure de ne confier qu’à lui la haute mission de reproduire mes traits. Peintre inconnu, je le nomme astronome en chef de ma future lune de miel.
VOYAGE Al'TOl'R DK SA CHAMBRE 17
Eli! mais celte boîte doit contenir un autre portrait. Elle en son enfance probablement.
; Hein! trois miniatures masculines! La première représente un quinquagénaire. Evidemment ce ne peut être que son père.
Et la seconde miniature. Trente-cinq ans environ , l’expression peu agréable... J’y suis, feu l’huissier, l’exmari... Hou ! en voilà un que je ne peux pas voir en face. Pourtant elle était dans son droit, le code est pour elle ; d’ailleurs elle ne me connaissait pas... Si je ne m’abuse, je viens de lâcher une énorme fatuité. Heureusement elle ne m’entend pas.
Et le troisième? C’est une échelle descendante. Vingt ans cette fois. Qui diable... Ah! son fils... Imbécile! un fils de vingt ans. Elle plus jeune que la jeunesse !... Mais alors... Parbleu! un cousin ou un frère; j’aime autant un frère, parce que les cousins... Enlin suffît, j’aime mieux un frère.
Au surplus , comment ne l’ai-je pas deviné tmit de suite ? Des yeux, un nez, une bouche; il y a une ressemblance frappante, positivement frappante î
Refermons la boîte... Halte-là ! il y a des inscriptions. — Souvenir de Jules, 1859. Jules, c’est le père, un joli nom. — Souvenir d'Alfred, 1860. Alfred, c’est l’huissier... Peut-on s’appeler Alfred !... Alfred! un intitulé de coiffeur. Alfred ! c’est abominable !... Pauvre femme ! qu’elle a dû souffrir !
Souvenir de Paul, 1861. — A la bonne heure! Paul ,* c’est le frère, mon homonyme. Quelle bonne note pour
moi. Déjà elle est préparée à aimer ce nom, déjà ses lèvres sont accoutumées à celte douce syllabe... car elle est douce ma syllabe... Il faudra que je porte au jour de l’an un sac de marrons glacés à ma marraine t
Cependant j’y songe... ces dates... celle de l’huissier surtout : 1860. On m’a assuré qu’elle languissait dans le veuvage depuis quatre ans... Et ce frère de 1861... que je n’ai jamais vu...
Mais si, je l’ai vu, nom d’un petit bonhomme! Aussi je me disais : Voilà une figure qui ne m’est pas étrangère. Hier encore à ce bal , ce jeune homme qui valsait avec elle... On l’a appelé devant moi : Monsieur Dornay, et elle ne le tutoyait pas !
Oh ! â tout prix j’éclaircirai... Cette boite a un double fond; elle ne peut pas ne pas avoir un double fond! Crac ! j’en étais sûr... Des lettres...
Cette fois, je ne commettrai pas...; la délicatesse, le... Qu’ai-je vy! qu’ai-je lu !... Et moi qui leur trouvais des ressemblances!...
C’est bien fait; cela m’apprendra... Mon chapeau, ma canne. Où ai- je fourré mon chapeau?... Bon î je tombe sur une calotte grecque tricotée au crochet. Par elle ! pour lui ! pour i86i !
Pardon, huissier imaginaire, pardon de t’avoir calomnié... Où diantre est mon chapeau?
- On t’en donnera des maris, veuve en Espagne !... Où diantre est mon chapeau?... Aussi, il fallait que je fusse aveugle! Ce luxe de mauvais goût..., car tout est d’un mauvais goût révoltant ici !