LE FLANEUR
C’est insupportable! Impossible de finir mon clia*
pitre... Je vais faire une corne. Je reviendrai demain. le cocher de fiacre, récitant.
Mademoiselle ou madame, c’est en tremblant que je mets la main... Voilà, bourgeois ! Sans la pluie, j’aurais eu le temps d’apprendre la lettre entière. Enfin, j’en tiens déjà trois lignes.
tous les bouquins, étouffant dans leurs boites refermées.
Prenez donc garde... Je suffoque... Votre corne m’entre dans le recto.
LE BOUQUINISTE
Encore une journée de perdue... Sans ce bon jeune homme à qui j’ai acheté.... Dix francs! tout de même, c'est peut-être payé plus que ça ne mérite. .
LE DICTIONNAIRE DE RIMES
Hypocrite !
Joachim Rifolct, rédacteur de la Bouche de Fer, journal littéraire et artisiisque, a inséré dans celle feuille un article de haute fantaisie, sur lequel il fonde naturellement les plus brillantes espérances.
Désireux de téter le pouls au public — le mol est de lui — et de savourer de visu le triomphe qu’il se promet, Joachim Rifolet, le jour où Y Age de zinc — c’est le litre de son article — a vu le jour, se rend, après son déjeuner, au plus prochain cabinet de lecture.
Quatre personnes sont installées autour de la table verte : un vieux monsieur, un marchand de papiers peints du voisinage, un jeune homme et une dame à lunettes.
Joachim Rifolet, après s’être légèrement étonné que
130 ' LES MARIONNETTES DE l’ARlS
les assislanls ne se lèvent pas respectueusement à son arrivée, promène sur l’assemblée un coup d’œil rapide et investigateur.
La Bouche de Fer n’est dans aucune des huit mains présentes. Le léger étonnement fait place à une indignation contenue:
— Quels sauvages ! Lire le Siècle et la Revue des Deux- Mondes quand mon journal, le journal de l’avenir est là à portée de leurs yeux !... Au fait, je ne l’aperçois pas.. Cet établissement pousserait-il la platitude jusqu’à oublier de s’abonner à une publication aussi civilisatrice?... Rien ne me surprendrait de la part de la propriétaire de céans...
En entrant son air inintelligent m’a frappé tout d’abord... Quelque garde-malade en retraite... Assuronsnous de ce mépris des choses élevées...
Joachim Rifolet se met à fouiller avec acharnement dans le tas de journaux qui s’amoncèle sur le tapis. Dans sa précipitation il fait choir les lunettes que sa voisine a déposées pendant un entracte, et écrase l’orteil du marchand de papiers peints.
Cet incident occasionne un tumulte auquel Joachim Rifolet dédaigne de prendre garde.
11 vient de mettre la main sur un numéro de la Bouche de Fer.
— ■ A la bonne heure!... Je me disais bien aussi qu’un tel sacrilège était invraisemblable... La voilà !... C’est bien elle... Avec ma signature au bas du feuilleton: Joachim Rifolet... Ce nom sonne agréablement. Il s’aligne
majestueusement en imprimé, se grave facilement dans la mémoire... Un nom fait pour la postérité...
Où diable avais-je la tête de croire qu’un cabinet de lecture qui se respecte, pouvait se passer d’un des organes les plus accrédités de la presse française ! ... Si la propriétaire savait que j’ai formulé celte calomnie mentale contre son salon...
Elle n’est vraiment pas mal la propriétaire... En la regardant avec attention on découvre dans la coupe de son visage quelque chose de fin et de pénétrant...
Elle a dû écrire autrefois, elle l’aurait pu du moins...
Quant à ces lecteurs obtus, c'est autre chose. A de telles gens il faut souligner toutes les beautés pour que leur admiration consente à comprendre... Inspirons-leur dans l’intérêt de lalittérature le désir de me lire. Comme c’est interligné 1 On voit bien que je jouis auprès de mon directeur d’une considération... que je justifie par mes capacités hors ligne.
L'Age de xinc I superbe titre ! Un faiseur de comédies en aurait extirpé cinq actes et, si i’on avait insisté, il les aurait décorés de vers.
Moi, je n’en ai fait qu’une fantaise, en vrai prodigue que je suis... Rifolet, mon ami, lu n’es pas raisonnable. Semer ton oraux quatre vents.. Platt-il? Tu me réponds que tu es en fonds. Adopté l’amendement; Rifolet, je te pardonne.
C’est qu’il est réellement charmant, mon article... Du trait, de la satire, de l’observation... Et une gaîté...
Joachim Rifolet pousse en ce moment un violent éclat
de rire qu’il feint de réprimer avec une aimable pudeur. Tous les assistants lèvent la tète et le considèrent d'un air ahuri. Pour lui, il ne'détache pas les yeux de son journal qu’il semble dévorer en souriant avec discrétion.
Trois minutes après, il dépose en exhalant un soupir de satisfaction la Bouche de fer sur la table et s’abrite derrière le Constitutionnel pour épier ce qui va se passer.
— Rien ne bouge... Aurais-je perdu les frais de ma mise en scène 1 Les bélîtres ! ne pas se précipitensur...
Allons doncl je savais bien qu’ils y viendraient...
Le vieux monsieur allonge le bras et prend la feuille illustre.
— Il a l’air comme il faut cet homme d’âge.... Moi d’abord je prise l’opinion des vieillards par dessus tout. Ils en ont tant vu et tant lu... Justement il court au feuilleton... Je gage que c’est quelque personnage haut placé... Ne le perdons pas de vue pendant sa lecture.
Le vieux monsieur parcourt d’un œil distrait les premières colonnes...
— Déjà plus de cent lignes passées, et il n’a pas encore ri... Mon exposition cependant est d’un brio... Penh ! on le décidera bien malgré lui... Je l’attends à la seconde partie semée des mots les plus originaux.
Comment ! il saute par dessus mon portrait de ragent de change sans qu’un tressaillement ait trahi son contentement!... C’est très-dur à amuser les vieux...
Ça so figurerait manquer de dignité en se laissant aller ses impressions, mais ça rit en dedans.
Hein? un bâillement!... Est-on malheureux de vieillir! la digestion devient laborieuse, les fonctions ne s’opèrent plus! S’il ne vaudrait pas mieux être mort!... N’importe, mon calembour sur les biches va l’émousliller ce sexagénaire...
Encore un bâillement!... Ces gens âgés, ça fait un dieu de son ventre, ça mange comme des gargantua et puis après...
Il me semble, pardieu! qu’il a haussé les épaules.... Septième colonne, huitième ligne.... c’est justement mon calembour...
Oui, frotte-toi les yeux, lu n’y verras pas plus clair dans les questions de haute critique.... Il continue.... Ah! ah! ce passage semble l’intéresser; il s’y arrête avec complaisance. Peut-être ai-je méconnu son goût, à cet homme...
Tôt ou lard il devait finir par y mordre. Toujours sur le même passage!... Évidemment il se recueille.
Qu’entends-je? un ronflement... Il dort le Vandale!
Dormir sur ma prose!,.. Et ronfler par dessus le marché... quand on pense qu’il y a des maisons d’asile et qu’on laisse ces débris circuler dans la capitale... Ganache, va !
Une pause succède à celte crise. Joachim Rifolet est abîmé dans ses méditations éplorées. Le vieux monsieur continue à ronfler, les autres personnes lisent. Soudain la dame à lunettes tire à elle la Bouche de Fer.
— Voyons, si le goût du beau sexe justiQera sa réputation de délicatesse...
La dame à lunettes rejette le journal avec une grimace.
— Bégueule !... Et celui-là quelle mouche le pique!... Bon! voilà mon numéro enterré sous les autres feuilles.
(C’est le marchand de papiers peints, à la poursuite des Petites-Affiches qui a occasionné le ravage.)
— Quel malotru !... Je voudrais qu’il me regardât de travers pour lui chercher querelle... Ne m’abusé-je pas?... C’est bien la Bouche de Fer qui reparaît là-bas entre les mains de ce jeune homme...
Oh! la jeunesse !... Parlez-moi de la jeunesse pour sympathiser avec les âmes généreuses et les esprits novateurs... ÉUe seule vous comprend à demi mot, vous déguste, se passionne...
Excellent jeune homme!... Le voilà qui rit... Ce n’est pas comme ce Cas3andre...
Sa figure est épanouie... N’est-ce pas, mon adolescent, que cet article est délicieux ! S’il se doutait que l’auteur est là, en face de lui... Comme il serait heureux de faire ma connaissance...
11 rit plus fort... A la bonne heure! on se sent en communion d’idées avec des natures comme celle-
Un nouvel accès d’hilarité... Mon calembour sans doute. Suis-je assez vengé des somnolences de ce cacochyme!..
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La satisfaction ne se dénient pas !... Il arrive au point final... Noble cœur !
Le jeune homme dépose le journal qui va retomber devant Joachim Rifolet.
— Que vois-je!... le numéro d’hier!... C’élait le feuilleton de cet imbécile de Vanotard?... Voilà bien la vie !... Il n’y a dans un journal qu’un seul homme d’esprit perdu au milieu d’un tas de crétins ; on ronfle à ses articles, on rit à ceux des autres !
Oh ! sortons, je suffoque...
Au moment où Joachim Rifolet met la main sur le bouton de la porte, la maîtresse du cabinet de lecture le rappelle :
— Madame désire?
— Quinze centimes, monsieur.
— Trois sous ! c’est juste ! (Avec amertume.) La littérature est assez pauvre pour payer sa gloire 1