LE MANCEL DES SALONS
— Si jeunesse savait'.... Toujours cette éternelle banalité! Eh bien ! moi, messieurs, je soutiens que si jeunesse savait, jeunesse serait cent fois plus à plaindre.
A ces mots, les cinq interlocuteurs rassemblés pour causer, tandis que l’on dansait, dans un arrière-petit salon de l’hélel de relevèrent la tête et regardèrent avec surprise le mortel assez audacieux pour émettre un propos aussi subversif.
— Cependant, cependant, reprit en humant gravement une prise de tabac un monsieur aux cheveux grisonnants, l'expérience est un précieux talisman...
— L’expérience!... Voulez-vous me permettre de
vous raconter à ce propos une histoire qui est la mienne ? reprit le causeur audacieux.
Les cinq auditeurs s’inclinèrent en signe d’assentiment.
Il y a quatre ans, messieurs, fit l’orateur après une pause, il y a quatre ans, à neuf heures quarante du matin, je prenais le convoi qui devait m’amener de Saint- Quentin à Paris.
Mon oncle Benoît, un excellent homme, près de qui j’ai été élevé, m’avait accompagné jusqu’à la gare, et la locomotive était déjà en marche que mon oncle Benoît me criait encore :
— Adieu! Alfred. Adieu!... Surtout n’oublie pas mon Manuel des salons... surtout n’oublie pas mon A/a* nuel.
J’avais alors vingt et un ans. La capitale m’était inconnue. La veille, mon oncle m’avait mandé auprès de lui et m’avait harangué en ces termes :
— Mon cher Alfred, je me fais vieux, je possède une maison, quinze mille livres de rente, un neveu et des rhumatismes. Je soigne ma maison avec ordre, mes rentes avec économie, mes rhumatismes avec douleur, et toi-même avec prédilection. Mon désir est de te léguer tout ce que je possède, les rhumatismes exceptés ; mais, auparavant, je veux que lu voies Paris pour perfectionner ton éducation.
Tu partiras demain par le premier train, tu resteras