LE MANUEL DES SALONS
là-bas jusqu'à ce que je te rappelle. Amuse-toi, instruistoi, va dans le monde.
Toutefois, mon ami , comme Paris est une ville où Pon doit toujours vivre sur le pied de guerre, j’ai résolu de t’armer moi-même.
Prends ce livre. C’est le fruit d’une longue expérience. Ta jeunesse y trouvera de quoi se mettre en garde contre les pièges dont est hérissée la vie parisienne.
J’ai consigné , dans ce memento, toutes les observations que m’a inspirées la pratique des hommes et des choses, et je l’ai intitulé le Manuel des salons.
Dès que tu auras mis le pied sur le terrain glissant qui t’attend, ne marche plus que mon manuel à la main. Prends, et tu me remercieras à ton retour...
Voilà pourquoi , messieurs , je montais en wagon à neuf heures quarante, pourquoi aussi l’écho m’envoyait -au départ les pressantes recommandations de mon oncle Benoît.
Comme vous le pensez , mon cœur battit bien fort en liant pour la première fois connaissance avec le macadam, sous lequel mon œil défiant cherchait involontairement les chausses-trappes annoncées.
Cependant, je ne tardai pas à me rassurer. N’avais-je pas, pour me guider dans ce monde nouveau, le Manuel avunculaire?
La semaine ne s’était pas écoulée, que, grâce aux lettres de recommandation dont j’étais porleur, je faisais mon entrée dans un salon.
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— Jusqu’ici, je ne vois pas de quel malheur... interrompit le monsieur à cheveux gris.
— Patience, nous louchons au moment critique. Parmi les personnes dont se composait la réunion, j’avais remarqué tout d’abord un charmant garçon de l’extéren»' le plus avenant. Jeune, de manières affables , spirtuel , — comme sa conversation me l’eut bientôt prouvé — i> me témoigna, de son côté, la plus franche sympathie Avant la fin de la soirée, nous étions les meilleur; anus du monde, et nous prenions rendez-vous peur déjeuner ensemble le lendemain.
Au préalable pourtant, je me souvins des instances de mon oncle, et, en me mettant au lit, j’ouvris le fameux manuel à l’article Amis.
Le paragraphe était ainsi conçu :
« Amis. — Se défier des amitiés parisiennes. Ne pas se laisser prendre aux avances des inconnus. Fuir particulièrement les gens qui, avec des dehors séduisants, se jettent à votre cou dès la première rencontre. Ce sont, -en règle générale, des exploiteurs qui veulent vous emprunter de l’argent. »
Quand mon charmant jeune homme se présenta le jour suivant, mon concierge lui signifia que j’étais déménagé sans laisser mon adresse. Et d’une !
A cette époque, messieurs, j’avais commis quelques timides essais littéraires. Les vers, naturellement, étaient de la partie. Total : un volume inédit et une comédie entièrement secrète.
Mais une indiscrétion est bien vile échappée. Je
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ne sais trop comment, un beau soir, la maîtresse de la maison où je me trouvais, me prie de réciter un triolet, un lien. Je refuse, on insiste, je consens à subir celte douce exigence. Ma comédie et trois sonnets y pâssent tout entiers.
Triomphe complet ! Compliments, bravos, acclamations. Je rentre radieux. L’inflexible Manuel m’attendait au logis.
« Compliments. — me ricane-t-il : Ne jamais croire un traître mot des éloges du monde. Le vrai mérite n’y excite que de la jalousie. Plus on vous louange , plus vous devez vous estimer peu. »
— Ce qui signifie nettement, pensai-je avec un soupir, que je suis un être parfaitement nul. Pauvres vers, à en juger par l’accueil que vous avez reçu, vous êtes de bien tristes sires.
Adieu mes rêves ambitieux , et au feu les manuscrits.
Ils' ne mirent pas cinq minutes à flamber. Et de deux 1
A défaut de gloire, mes espérances se rabattirent sur l’argent. Justement, un spéculateur avec qui j’avais eu occasion de m’entretenir d’un projet par moi conçu, avait daigné me témoigner de la bienveillance.
— Voici ma carte, m’avait-il dit, venez me voir. Nous causerons, et comme vous semblez intelligent — c’est le spéculateur qui parle — je pourrai vous intéresser dans une excellente affaire.
Je prenais mon chapeau pour me rendre à l’adresse
indiquée , quand un soupçon me traversa l’esprit.
— Le Manuel que j’ai oublié de consulter! O mon oncle, pardonnez-moi !
Et me voilà feuilletant d’une main impatiente les feuillets de mon Vade-Mecum. Affaires... Affaires... Ah! j’y suis :
« Affaires. — Sur ce point plus que sur tout autre, la méfiance est à Paris la première des vertus. La spéculation est uno opération en partie double : d’un côté les dupeurs, de l’autre les dupés. Règle sans exception : si on vous propose une affaire, c’est qu’elle ne vaut rien; autrement on ne vous la proposerait pas et on en garderait tous les bénéfices. »
En lisant ces lignes, je bénis du fond du cœur l’oncle Benoît qui arrachait son neveu à un danger imminent. Quant au spéculateur, non-seulement je n’allai point chez lui, mais, quand je le revis, je tournai la tête pour ne point être obligé de le saluer. . . Un homme qui vivait de duperies ' Et de trois !
Je vous ai dit, messieurs, que j’avais alors vingt et un ans. Que faire à pareil âge, sinon tomber amoureux.
Elle était si jolie! si pleine de candeur, d'ingénuité, de grâces pudiques. J’avais en outre cru m’apercevoir que je ne lui étais pas indifférent. A son trouble , à quelques mots furtifs , mes derniers doutes avaient disparu à cet égard.
On m’avait, il est vrai, prévenu que sa dot était des plus modiques. N’importe! j’aurais rougi de m’arrêter à un semblable détail.